CHAPITRE XXI
ou CONDUIT, POUR LA RUSSIE, LE CHEMIN DE l'empire?
Les grands mouvements vers l'ouest. — Les Huns et les Mongols. — Les mouvements vers l'est. — L'Inde a peur. — La diplomatie énergique de M. Hay. — Les limites de la marche russe.
Mes compagnons de voyage sur le Transsibérien, ou ceux qui m'ont suivi jusqu'ici dans ces pages ennuyeuses, ont maintenant traversé la région qui a vu les progrès des deux plus grands mouvements humains sur la surface du globe.
Avant le Christ, des peuples arrêtés vers l'est par l'Océan Pacifique, et se sentant trop nombreux pour l'empire chinois, qui déjà était encombré, commencèrent à se diriger vers
Touest, ils traversèrent le grand plateau de l'Asie centrale, où ils firent paître leurs immenses troupeaux dans les riches vallées de ces Nils asiatiques, rObi, l'Yenisseï et l'ii tush, et ils atteignirent les rives de la mer Caspienne dans la Russie Méridionnale. Vers la fin du iv' siècle, les Huns se dirigèrent vers l'ouest, jusqu'en Hongrie, d'où, sous Attila, ils tyrannisèrent ie monde. Plusieurs siècles après, sous le commandement de Genghiz-Kan, d'autres masses puissantes se réunirent près de l'endroit où le Transsibérien rejoint aujourd'hui l'Est-Chinois, et suivirent les traces des Huns.
Leur passage fut marqué par toutes les horreurs de la conquête barbare, jusqu'à la capture de Moscou, la subjugation complète de la Russie et la défaite des meilleures armées que la Pologne et la Hongrie purent leur opposer. Ce terrible voyage vers le Couchant, qui laissa des taches de sang sur la neige, constitue une des pages les plus lugubres de l'Histoire, et la façon dont furent traités les Russes demeure un des châtiments les plus épouvantables qu'ait jamais subi peuple conquis. Pendant plus de deux cents ans, les iMongols continuèrent à exi-
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ger une lourde capitation des Russes, et ce ne fut qu'au XIV* siècle que ceux-ci commencèrent à se redresser et se décidèrent à secouer un joug insupportable. Sous la conduite de Dimitri, ils remportèrent une première victoire qui les encouragea. Les Mongols réunirent alors une immense armée, et en 1380Mamaï-Khan marcha sur Moscou pour écraser dans Tœuf cette rébellion. Les Russes cependant avaient eu le temps de se préparer pour un immense effort. A la tète d'une armée de cent cinquante mille hommes, Dimitri rencontra les Tartares sur une grande plaine arrosée par le Don. Bataille considérable dans l'histoire tant par le nombre des combattants que par l'importance du résultat et le terrible massacre qui, dit-on, détruisit 200.000 hommes. Le combat ne fut pas décisif pourtant. Bien que l'ennemi eut le dessous, sa marche n'en fat pas arrêtée. Deux ans après on trouve le Khan établi à Moscou, Dimitri lui rendant hommage, et s'engageant à lui payer un tribut élevé. Cent ans plus tard, exactement, Ivan III reprit le mouvement, fit rebrousser chemin aux Tartares, et les chassa finalement de la Russie. A rencontre de Dimitri, il ne risqua pas de grandes batailles,
mais épuisa ses ennemis en petits combats et, les harassant tout l'hiver, eut cet allié de la Russie pour seconder ses armes.
En 1480, le grand courant vers l'ouest cessa pour toujours. Après une pause d'un siècle, le mouvement vers l'est commença alors lentement et graduellement, pour atteindre sa haute. marée actuelle. Suivant de près les pas des Tartares en retraite^ une famille, du nom de Strogonof, s'était rendue à Perm pour y fonder, avec l'assentiment du gouvernement, une colonie développant déjà les industries du district et faisant un grand commerce des fourrures. D'autres colonies s'écablirent dans la région et eurent à subir plusieurs invasions des habitants du versant asiatique des Monts Uural. En 1379, les Strogonof s'adressèrent au Czar et obtinrent d'Ivan IV la permission d'envoyer une expédition pour châtier ces maraudeurs. 11 vivait alors à Perm un certain Yermak Timofeyevitch, homme d'une constitution de fer, d'un indomptable courage, d'un tempérament rendu inaccessible aux saisons par les épreuves d'une vie primitive et sauvage. On lui confia le commandement et il rassembla une armée de cosaques braves et robustes, prêts à
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tout faire et à aller n'importe où. L'expédition de ces aventuriers, sous les ordres de Yermak, organisée d'abord comme une mesure de défense, fut autrement envisagée par son chef. Le Czar, apprenant après son départ qu'il se préparait à faire une campagne d'invasion, lui dépêcha un émissaire pour le rappeler. Il était trop tard. La conquête russe de l'Asie du Nord était commencée. Et celle-ci, d*après la ville de Siber, capturée par Yermak, prit le nom de Sibérie. En 1580, Yermak défit le prince tartare Yepancha, sur les rives de la Toura et s'empara de Chingi'Toura — aujourd'hui Tiumen. 11 se rendit alors jusqu'au Tobol, vainquit Kuchum, le chef tartare,et le 26 octobre 1581 ,hissa sur sa capitale ce drapeau russe qui, une fois hissé, ne redescend plus jamais ! Le pays entier fut annexé à la Russie et ouvert à la colonisation russe. Yermak envoya au Czar, son lieutenant Koltso, un bandit mis hors la loi, qui avait été condamné à mort. Koltso appportait au Czar des présents de martre et la prière d'accepter le nouveau royaume que Yermak lui avait conquis. L'Etat fit le premier pas vers la russification du territoire annexé, et trente familles de Soloychegodsa,
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envoyées en mai 1590, constituèrent le premier noyau de cette foule d'émigrants, aidés par l'Etat, qui n'ont cessé depuis lors de se répandre dans tout le pays en se dirigeant vers l'est jusqu'aux Monts Oural. Trois ans plus tard, on y envoyait les habitants d'Uglich, compromis dans le meurtre du Czarevitch Dimitri ; ce fut le début de la colonisation par les déportés.
Quand on relit l'histoire de la Sibérie, on est étonné de constater combien peu de sang y fut versé.
Après cette première expédition de Yermak, la marche continua pas à pas jusqu'au centre de la Sibérie, où les Buriats l'arrêtèrent pendant trente ans. Il y eut quelques furieuses batailles dans le nord-est contre lesKoriaks, accompagnés d'horribles cruautés et sévérités. Puis, en 1900, eut lieu la campagne qui conduisit à l'occupation de la Mandchourie. Mais combien est insignifiante cette guerre si on la compare à celles qui furent nécessaires pour conquérir de vastes territoires sur d'autres continents I L'occupation du territoire, tout au moins pour sa plus grande partie, a été le résultat d'une diplomatie persistante, adroite, déterminée, dirigée toujours dans
un chemin clair et défini, libre des incertitudes d'une politique changeante ou de ministres travaillant d'après un système d'expédients à vue étroite. Une grande partie de la Russie d'Asie fut pour ainsi dire cédée volontairement, par exemple quand le roi de G-éiargie abdiqua en faveur du Gzar, abdication qui aboutit presque fatalement à l'absorption de tout le Caucase. Les Tartares Kirgiz, en faisant appel au Gzar pour les protéger contre leurs voisins, les Turkomans, l'invitèrent à absorber leur pays, comme le fit le Khan de Mongolie en 1900, quand il se plaça sous la suzeraineté du Gzar et rejeta celle de l'Empereur de Chine. Mouravief a mieux réussi que personne comme conquérant pacifique. C'est à sa diplomatie qu'est due l'acquisition de toutes les provinces de l'Amour et de l'Assouri, qui était accomplie lorsque le traité de Pékin fut signé parle comte Ignatiev, le 2 novembre 1860. Contrastant avec le grand trek des Tartares vers l'ouest, marqué du sang des grands combats et des massacres barbares, le trek des Russes vers l'est a été pacifique. Comparez la façon dont ils ont traité les aborigènes avec celle qui fut employée vis-à-vis des indigènes de l'Afrique
et de rAmérique du Nord I Quand une contestation s'élevait, comme avec les Bariats, par exemple, et la guerre une fois finie, la réconciliation avait lieu aussitôt, des relations cordiales et amicales s'établissaient etj'par la suite, vaincus et vainqueurs vivaient en excellents termes. C'est là une qualité merveilleuse et presque unique que possèdent les Russes; elle leur aide beaucoup à établir leur puissance sur des bases profondes et sûres. 11 est même plus que douteux que la majorité des habitants de la Mandchourie préfèrent maintenant la domination indigène à la domination russe. Tel sera probablement aussi le cas avec les Mongols dans quelques années.
Où le mouvement vers l'Est s'arrétera-t-il ? Quand les Russes crieront-ils halte ? L^histoire se répétera-t-elle ? Une bataille titanique, semblable à celle qui eut lieu sur les bords du Don entre Dimitri etMamaï-Khan, se reproduira-t-elle sur les bords du Pei-ho, sur les frontières de Corée, ou, comme certains l'espèrent^au pied de THimalaya? Qui pourrait hasarder une prophétie? Cependant, si nous devons raisonner d'après l'histoire des progrès russes et juger l'avenir par le passé, nous pouvons avoir des bases saines et de pre-
mier ordre pour nous guider dans nos prévisions. L'expansion russe s'est faite là où elle rencontrait le moins de résistance, sur le vaste territoire de la Sibérie, pratiquement parlant inoccupé. Dans les deux cas où elle eut à vaincre une opposition sérieuse, elle eut tôt fait de montrer aux occupants qu'il y avait assez de place pour deux ; et elle améliora leur situation. Elle s'est avancée sur les mêmes lignes de latitude et s'est emparée des contrées qui se trouvaient dans les mêmes conditions climatériques que la Russie. Le peuple russe, primitif, robuste, ignorant, est capable de lutter avec les forces adverses de la nature là où il a beaucoup d'espace devant lui, où le temps ne compte pas, où la concurrence ne vient pas le hâter.
Il était inévitable que la Russie s'assurât d'un débouché et d'un port libre en hiver. Est-ce là seulement le fait de prendre sa respiration avant de s'engager dans un mouvement plus vaste et plus impétueux?
Telle est la question intéressante. Pour moi, j'ose timidement penser plutôt le contraire. Je crois que la Russie a maintenant tout ce qu'il lui faut pour un ou deux siècles, et que les cerveaux qui di-
rigent l'Empire le réalisent, ce qui est de beaucoup plus important. La Russie d'un coup de dents a emporté autant qu'elle pourra mâcher pendant deux siècles.
Quant à ce qui regarde les Indes et la Chine, (on peut les comparer sous bien des rapports) que rapporteraient-elles à la Russie, si d'un trait de plume elles venaient à lui appartenir demain ? Elles sont d'une immense valeur pour les pays manufacturiers qui peuvent faire du commerce avec elles, mais quelle valeur ont- elles pour les pays qui ont la responsabilité de les gouverner et de les conserver? Or quelle chance aurait le paysan russe d'y vivre par l'agriculture, contre la concurrence des indigènes? Et quelle chance aurait-il encore de jouer un rôle dans n'importe quelle branche des affaires ?
Pour moi l'ofTroi de l'invasion des Indes par les Russes est un des rouages les plus absurdes de la politique contemporaine.
Cette peur a eu récemment un effet particulièrement détestable en ce qu'elle a détourné l'attention et l'énergie d'un point qui eût pu donner les plus profitables résultats.
Je veux dire qu'elle a empêché d^insister pour
que la Mandchourie — du moment que les Russes roccupaient et l'avaient en fait annexée, — fût complètement ouverte à notre commerce. A défaut d'un seuil largement ouvert, deux petites « entrées des commerçants », deux moitiés de portes, deux tourniquets tortueux., qu'on les appelle comme on voudra, ont été obtenus par M. Hay. Par sa diplomatie persistante, calme, mais énergique, le gouvernement des Etats-Unis a ainsi ouvert la Mandchourie au reste du monde. Là, le Grec a rencontré le Grec, le ton bourru et opiniâtre du diplomate russe n'a point fatigué, écarté, ni dévoyé l'Américain. L'Angleterre a eu et a encore la plus grande part du commerce en Exlrême-Orient ; mais en ce qui concerne l'ouverture de la Mandchourie, elle pourrait tout aussi bien se ranger parmi la Norwège, le Danemark ou la Suisse.
Les Indes ne sont pas pour la Russie. Je ne crois pas qu'on essaie jamais de les envahir. L'idée de cette invasion possible nous a trop longtemps préoccupés, en nous gardant dans une attitude soupçonneuse, antipathique et méfiante envers une Puissance, avec qui, de bien des façons et en bien des endroits, nous eussions pu
coopérer avec profit. L'idée d'une triple-alliance qui réunirait l'Angleterre, la France et la Russie^ ouvre bien des possibilités.
J'écris ces lignes de la Péninsule des Balkans (d'où mon impossibilité de corriger personnellement les épreuves de ce livre), je veux dire à Constantinople, où se centralise probablement l'ambition expansive des Russes.
Quant à l'Asie, la Russie, pendant une longue période à venir, a sur la planche du travail suffisant pour développer, cultiver, réformer et civiliser cette vaste région à travers laquelle avec une merveilleuse divination, elle a lancé son grand chemin de fer.
Là pendant des siècles, tous les Russes de toutes les Russie trouveront un champ et des espaces assez larges pour nécessiter l'emploi de toutes leurs énergies : car celles-ci auront à couvrir de riches moissons et à doter de villes industrielles bourdonnantes, le vaste désert, potentiellement productif, qui les attend depuis l'heure où sur^ces pistes solitaires, erra le mammouth sous les étoiles du Nord.