A MOSCOU, AU CŒUR DE LA RUSSIE
Moscou industriel. — Les millionnaires. — Les dividendes de 50 pour cent. —L'industrie du coton. — Des palais en guise de magasins. — L'ignorance russe. — Dieu et le Czar. — Une ambition sacrée. — Les restaurants. — Les boulevards. — La couleur locale.
Il est certainement plus intéressant de faire le voyage sur le Transsibérien de l'est à l'ouest que de l'ouest à l'est, car dans le premier cas le panorama augmente constamment en intérêt et en abondance de détails jusqu'au point terminus, Moscou. En partant de Moscou, au contraire, on s'enfoncerait dans un pays de jour en jour plus
sauvage et plus désert jusqu'à ce qu'on atteigne Dalny l'antithèse de Moscou.
Moscou ne désappointe pas l'imagination du voyageur. C'est la vraie capitale de l'empire, saturée de couleur locale, magnifique, ve'nérable^ unique, alors que la capitale nominale^ Saint-Pétersbourg, est taillée sur le même patron que tant d'autres villes. Pour les Russes, Moscou est la Rome de leur religion, la châsse précieuse où sont enfermés les bijoux de famille de l'empire, et aujourd'hui elle est encore la capitale industrielle et commerciale du pays. Le visiteur est attiré, fasciné par tant de choses qui centralisent la quintessence de la vie de toutes les Russies dans le passé, qu'il regardelcomme des lieux communs tout ce que la ville contient d'accomplissement pour le présent ou de promesse pour l'avenir. Un Manchester russe fait partie des environs de la vieille cité et l'on peut voir les nouveaux millionnaires envahir les lieux consacrés jusqu'ici à la noblesse. « Le vieil ordre change et cède la place au nouveau », ici comme ailleurs, mais ici comme dans tout ce qui concerne ce puissant Empire, l'invasion, la transition ou la révolution se fait sur une grande échelle. En-
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tendez-vous ailleurs parler de manufactures distribuant des dividendes de cinquante ou de soixantedix pour cent? Les nouveaux millionnaires Russes sortent, règle générale, de la classe moyenne et sont des hommes qui commencèrent avec un peu d'argent. Il eût été préférable par bien des côtés qu'ils fussent sortis des classes extrêmes. Issus de la classe supérieure, ils eussent perpétué la façon de penser et d'agir du grand seigneur dans sa générosité, sa bienfaisance et son patriotisme impérial, et ce, sur une plus grande échelle, avec des moyens plus vastes. Venus de la basse classe, leur puissance leur eût peut-être laisséquelquessentiments de camaraderie pour les stimuler à faire monter la classe à laquelle ils appartenaient la veille. Mais tel n'est ni l'un ni l'autre cas. Une classe intermédiaire, la dotlarocratie s'est soudainement élevée. L'histoire se répète toujours à travers les temps et les lieux. Le parvenu millionnaire a une femme qui, grâce à l'argent, se dresse maintenant sur la pointe des pieds sur les premiers échelons de l'échelle sociale et dont toute l'influence domestique tendra à ce que son époux soutienne ses pas : de là la comédie des Etats que nous voyons se jouer
ici. Comme toute raristocratie russe possède des terres, racquisition d'un domaine est le premier acte du parvenu millionnaire. Il l'acquiert non pas pour améliorer le sol, les méthodes d'agriculture, la condition du cultivateur, mais simplement pour améliorer sa condition sociale. Rien de plus remarquable dans la Russie d'aujourd'hui que l'accroissement rapide de l'industrie. Les gens qui habitaient les maisons mornes et grises des villages boueux arrivent maintenant en masses dans les villes où, avec leurs longues heures de travail et leur maigre salaire, ils ne sont pas mieux partagés. Qu'ils commencent à s'apercevoir de leur position et de leur force, cela se voit et s'entend par le nombre de grèves qui éclatent perpétuellement dans les différents centres industriels. Les énormes profits des manufacturiers sont les résultats de l'abondance de la main d'oeuvré à bon marché et ont aussi peu de chance de se maintenir que la main d'oeuvre n'en a de rester aussi basse qu'actuellement.
Aucune industrie n'est plus florissante en Russie que les filatures de coton. Une grande quantité de coton arrive maintenant du Turkestan et est exempte des droits de douane qui frappent le
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coton étranger. Quatre cent mille ballots à peu près viennent de là chaque année et le nombre va en s'accroissant. Sur un total de 6.250.000 fuseaux, plus d'un tiers se trouvent dans le district avoisinanl Moscou. Dans l'Empire même la demande du coton est pratiquement parlant illimitée; la population entière porte en hiver des vêtements de coton. Le Transsibérien va permettre en outre d'approvisionner les marchés d'Extrême-Orient. Dans presque toutes les filatures, on prit d'abord comme gérants des Anglais ; mais il en fut en Russie à peu près comme au Japon où les Anglais furent gardés jusqu'au jour où ils eurent enseigné toute leur science. Maintenant leurs places sont prises par des nationaux. En Russie il existait en plus un préjugé contrôles étrangers, ce qui augmentait les difficultés en temps de grève. En dehors de la langue nationale, l'allemand semble être l'idiome commercial delà Russie. Dans tout le pays, mais à Moscou en particulier, on entend parler allemand perpétuellement dans les magasins, les bureaux, les restaurants et les endroits publics. Les personnes instruites et celles qui appartiennent aux classes supérieures parlent français. La connaissance de
l'Allemand serait beaucoup plus utile dans les questions d'affaires, et de fait dans toutes les questions, pour l'usage quotidien des étrangers.
Le progrès et la prospérité comnnerciale de Moscou se révèle surtout par le grand nombre de magasins et d'entrepôts qui sont en voie de construction. La ville possède déjà une arcade qui surpasse la Galeria Umberto de Milan par le nombre de magasins qui forment trois rues couvertes où ils s'étagent sur trois paliers devant lesquels courent des galeries très larges. Une construction similaire, véritable nid de magasins, se bâtit en ce moment. Ces nouvelles maisons monstres sont mieux comprises pour l'usage auquel elles sont destinées que tout ce que j'ai pu voir ailleurs. Des annonces ou enseignes illustréesjplacées à l'extérieur, indiquent ce qu'on vend à l'intérieur. Cette coutume qui existe dans toute la Russie est due à ce que 70 O/q de la population ne savent ni lire ni écrire.
On remarque les efforts qui sont faits dans les différentes parties de la vie russe pour suppléer à cette énorme proportion d'illettrés.
Dans les casernes, par exemple, de grandes
images représentent la théorie en action et remplacent le Livre du Soldat.
L'obstacle le plus grave et le plus sérieux aux progrès du peuple russe, c'est son ignorance et l'énorme difficulté d'instruire ces masses.
L'éducation est aujourd'hui pour une grande partie entre les mains du clergé; le prêtre du village cumule la plupart du temps les fonctions d'instituteur. Il serait impossible, quant à présent, d'entreprendre en Russie la lâche colossale de rinslruction obligatoire ou quelque chose d'approchant.
L'existence de Dieu et du Czar, idée toujours présente à l'esprit des Russes, est plus constamment en évidence à Moscou, cœur de la Russie, que partout ailleurs. Quand on passe devant les innombrables autels, icônes et tableaux qui se trouvent dans presque toutes les rues, ou voit les hommes appartenant à toutes les classes de la société, — simples soldats, messieurs portant le huit-reflets, petits commissionnaires, mendiants, etc — se découvrir et se signer avec dévotion; les femmes s'inclinent et murmurent une courte prière.
Notez bien que tout ceci n'est pas fait avec un
air d'insouciance mais avec une chaleureuse conviction. Les grandes cathédrales ne ressemblent guère à la majorité de celles d'Europe, elles ne doivent pas la plus grande partie de leur décoration et de leur magnificence à la dévotion des temps passés ; dans toute la Russie les dépenses pour les objets religieux: n'atteignent qu'aujourd'hui leur maximum. Après le Kremlin même, Tédince le plus grandiose de la cité est la nouvelle cathédrale, surmontée de coupoles en or — elles semblent du moins être en or pur, car les Russes paraissent avoir l'art de traiter leurs ornements en cuivre de façon à produire cet effet. L'intérieur n'est pas moins riche en fresques, en dorure et en peintures, et ces objets en cuivre produisent partout l'impression d'une telle magnificence qu'ils ne semblent pas prétentieux.
Le Kremlin est la cathédrale du Czar, d'une lignée de Gzars, et dans sa splendeur éclatante il n'y a pas une tache.
Le Czar lui-même n'est pas, comme on le croit souvent, la tête individuelle de l'Église russe, bien qu'il nomme les membres du Saint Synode, qui est la tête réelle et l'autorité suprême. Tout en rejetant la suprématie du pape et le
dogme catholique de son infaillibilité lorsqu'il parle ex cathedra à l'Eglise universelle, sur une question de foi ou de morale, l'Eglise russe ne réclame pas pour elle-même cette infaillibilité et n'a point promulgué de nouveaux dogmes. Elle reconnaît le concile de Nicée, mais aucun des conciles œcuméniques tenus subséquemment. Se réclamant, comme elle peut justement le faire et comme elle le fait, de la succession apostolique directe de ses évoques, il s'ensuit que ses prêtres peuvent administrer les sacrements et protester au même titre que les catholiques de la Présence re'elle du Christ dans leurs Eglises. Etant donné le peu de différence entre la doctrine, l'enseignement ou l'esprit des deux Eglises, leur réunion doit être une sainte ambition toujours présente à l'esprit des pontifes romains.
La différence la plus frappante entre les deux Eglises, c'est l'indépendance complète de l'une, tandis que l'autre est aux ordres du Gzar. Celleci est le grand pouvoir auxiliaire de l'Etat, mais un pouvoir tout à fait servile. Les évêques russes, pris dans les monastères, sont célibataires ; mais les prêtres peuvent se marier ; ils sont euxmêmes, généralement, fils de prêtres et leurs en-
fants considèrent la prêtrise comme leur carrière future.
Chaque fois que le Kremlin est ouvert aux visiteurs on peut voir des troupes de paysans, généralement accompagnés de leur prêtre, errer à travers les salles du trône, les salles de bals officiels, le musée, le trésor et la petite chambre à coucher où pendant une nuit dormit Napoléon. Dans la cour sont alignés des centaines de canons pris à l'ennemis ; tout près est la cloche de Moscou, et la grande terrasse donnant sur le fleuve, avec la grande ville qui s'étend au-delà. On en aurait pour des jours à explorer les richesses du Kremlin ou à parcourir la ville dans les droskis filant à toute vitesse sur les pierres ou dans les tram^A^ays, moyen plus doux de locomotion, mais où les femmes ne peuvent pas monter sur l'impériale. Les hôtels ont progressé avec la ville. Pour ceux qui ne tiennent pas à descendre dans un hôtel russe, il en est d'autres, tels que le National Hôtel, qui ne le cèdent en rien pour le confort et le luxe à câfcc de toute l'Europe. Si vous cherchez la couleur locale, allez dans les grands restaurants, les fameux restaurants de Moscou, parcourez dans la soirée les boulevards, dans la
matinée le marché aux légumes, etc., et ne manquez pas d'aller voir les œuvres modernes des peintres russes ! Moscou est la plus intéressante des villes de l'Empire ; à côté de la beauté des siècles vénérables, se dresse, joue contre joue, le flamboiement tout neuf des temps modernes — le sang nouveau qui traverse le vieux cœur de la Russie.