XII PREFACE
J'imagine qu'un Pacifiste pourrait prendre ce couplet pour texte d'une homélie internationale et d ire à son auditoire en terminant : « Tant que vous serez citoyens de guerre, hommes de guerre, députés de guerre — et soldats, vous devrez arriver à être et vous serez toujours soldais de guerre, pour le hon plaisir des chefs, généraux, empereurs et aigrefins de tout calibre. Vous serez soldats de guerre contre des nègres, des jaunes... ou des blancs, jusqu'à l'époque où le mois viendra qui sera celui de l'Amen pacifique, réalisant les vœux formulés au dedans de vous-mêmes depuis le commencement des siècles et qu'il vous est possible — si vous le voulez bien et effectivement — de voir accomplis ! ^>
G. GiLUNCY.
La voie ferrée est le chemin de l'Empire ; celui d'aujourd'hui, plus encore celui de demain. En parcourant V Extrême-Orient, la Corée, la Chine, laMandchourie, la Mongolie^ la Sibérie, le voyageur rencontre des voies ferrées toute récentes^ les unes déjà terminées, les autres en construction : témoin gnage évident d'un genre nouveau d'invasion, — une invasion pacifique, sans effusion de sang, où luttent pour la possession du pays, de son commerce et de ses ressources, non des soldats mais des voyageurs et des ingénieurs de commerce.
Les brutales et ruineuses campagnes
dhier ont fait place ^ provisoirement, à des méthodes de conquête plus civilisées.
L' Extrême-Orient déhorde d'événements gros d'importancCy maintenant j^lus que jamais. Erections cFempires, luttes pour VEmpire, mouvements d'émigration — tel ce grand trek de la Russie vers VEst qui a pris cette année des proportions gigantesques^ — cession, pratiquement parlant, faite à la Russie des neuf cent mille kilomètres carrés de l'opulente Mandchourie, drapeau russe flottant sur la capitale de la Mongolie, invasion pacifique de la Corée par les Japonais — tous ces faits sont sur pied. — « N^ entendez-vous pas le bourdonnement de ces immenses travaux ? » est-on tenté de demander, au retour, en débarquant à Londres. Mais le public est tellement assourdi par le tumulte et les querelles de la politique intérieure, que le bourdonnement est noyé dans un bruit qui, pourtant, et comparativement, ne semble être que V effet d'une prise de bec au village !
UOrient possède une attraction subtile et merveilleuse qiCil faut connaître par expérience pour la comprendre^ qiion doit déguster avant que de V aimer. Et ceux-là qui ont, une fois, connu r Orient, ne cessent ensuite d'entendre les appels de sa voix grave, riche et sonore.
Si r homme que les voyages ne lassent pas y r homme qui se meut vraiment dans la vie de son époque, visite de nouveau l Orient, il lui arrive d'avoir beaucoup à dire au public. Les Anglais, plus que tous autres, ont le devoir de s'intéresser aux mouvements et au progrès de ces pays: V indifférence, V ignorance des affaires d'Extrême-Orient sont cause en grande partie de la négligence actuelle de nos intérêts commerciaux ; ce pendant que nos concurrents marchent de V avant sous la poussée d'une activité et d'une per-" sistance inlassables.
Le chemin de V Empire, le plus intéressant qui soit au monde, ri est autre que le chemin de fer transsibérien. Au cours du voyage, ofi
twit le grand tableau de VEmpire Russe saggrandir graduellement. On a tout d*abord V impression d'un immense arrièreplan, semblable à un océan, perspective infinie de prairies, ou d'aune piste formidable qu assombrit la mélancolie des forêts primitives; tandis que les pins couvrent les montagnes comme « V ombre de Dieu », et que les fleuves roulent, comme Son éternité, vers leurs limites extrêmes, vers la mer Arctique. La majesté est oppressante de ces énormes cours d'eau dont la surface semble refléter la mystérieuse énergie du destin. Et le pro^ grès des hommes paraît être, pour ainsi dire, l'Esprit même de ces eaux — autre cours cVeau lui-même, voyageant, sans arrêt, vers le soleil levant. Si V arrière-plan est peint à larges et vigoureux coups de pinceau, il en est encore ainsi de tout le tableau. Rien de petit ; rien de mesquin ; comme il faut ici d'immenses ponts pour joindre les deux rives des fleuves, toute chose s'établit sur une échelle monumentale. Cest par mille et par million
que doivent ici calcule?^ les bâtisseurs d' Empire. Les figures humaines qui occupent le premier plan sont en harmonie avec le décor, — des hommes aux larges épaules, aux poitrines développées, des soldats au pas formidablcy des généraux portant toute leur barbe, chaussant des bottes à revers, et des femmes solidement plantées, aptes aux durs travaux des champs auxquels on les voit peiner, des femmes qui promettent une race de géants. Ces Russes sont de gros mangeurs, des ouvriers infatigables. Cela rentre aussi dans Vharmonie du plan. Le trait principal et caractéristique qui nous frappe chez ces peuples, cest un certain état primitif, une certaine simplicité droite^ encadrant leur vie. Dieu et le Czar sont des êtres dont on sent la présence perpétuelle dans tout lepags.Les dômes verts des innombrables églises, le son pénétrant des carillons de cloches, le chant austère des voix de basse des hommes , vibrant autour des nefs massives des cathédrales, les pieuses révérences devant les Images et les continuels
signes de croix, tout contribue à vous empêcher d'oublier que cest ici la Sainte Russie. Puis, au-dessus des casernes et des tours, au-dessus des monuments qui existent dans chaque ville et sont comme l empreinte des pas du Czar actuel, alors que, czareioitch, il traversait ses Etais, on voit partout V aigle bicéphale d'Ivan-le-Terrible. Dans chaque bureaîi public, à chaque station de chemin de fer, à r intérieur de chaque établissement commercial, lé portrait du czar voisine avec /'icône devant lequel brûle perpétuellement un cierge. Dès leurs premiers ans, les Russes savent qu'ils devront combattre et mourir pour leur Czar ; et son gouvernement paternel semble les traiter toute leur vie comme des enfants. Dans le grand mouvement d^émigration qui progresse au long du Transsibérien, véritable soupape de sûreté contre l'agi^ iation révolutionnaire de la Russie proprement dite {alors qu'il s^ établit en Sibérie une plus grande Russie), c^est le gouvernement qui les conduit, ces Russes, et qui leur donne la
becquée durant le trajet ; c'est lui qui leur concède des terres, leur donne des instruments de travail jusqu'à ce qu'ils soient définitivement installés dans leur nouvelle demeure cV Extrême-Orient , V éclat de cette émigration^ Soleil humain inondant le tableau, brille encore davantage par le contraste d'une ombre profonde. Sur ce chemin que parcou^ rent^ le cœur léger, les emigrants, se dirigeant vers le nouveau et libre logis qui les attend, on voit parfois passer un train aux fenêtres grillées, au travers desquelles on aperçoit des figures intelligentes y des traits d'intellectuels, des visages féminins, dignes de pitié, des faces de bébés qui rient malgré les barreaux et tendent leurs petits doigts vers leur naturel héritage de fleurs et de verdure. Mais la colonisation par les criminels, Yi ayant donné que de mauvais résultats, un édit impérial de juin IdOO a changé le système d'exil et déjà s est produite une colossale diminution dans le contingent des déportés, La Sibérie se peuplera autrement.
A Vheure actuelle^ le surplus annuel des naissances en Russie atteint le chiffre de i. 613.000. La population russe se double en soixante ans ; vers 1930^ on comptera donc 135.000.000 de Russes de plus qu'à V époque du dernier recensement^ en 1891 ,
Entre le plan de campagne pacifique des Russes et les motifs qui ont inspiré aux Japonais ridée de construire le chemin de fer de Fousan à Séoul, il est de nombreuses similitudes.
Le Japon marche aux mêmes résultats^ ou presque, que la Russie.
Les voies ferrées qui se construisent en Chine ne sont pas moins intéressantes. Je serais le dernier à conseiller une politique de conquête en Orient. Nous devons, lày faire des affaires et non acquérir des territoires dont le gouvernement serait pour nous un surcroît de charges. Nos efforts doivent se concentrer pour ouvrir des débouches à notre commerce. L'œuvre de nos diplomates devrait tendre, plus qu^elle ne le fait, à favoriser nos intérêts
INTRODUCTION î>
commerciaux. Si la Chine était convaincue que les Puissances ne veulent plus d'autres territoires j on la verrait plus disposée à ou-vrir ses portes au commerce. Quant aux trois provinces chinoises, la Mandchourie y comprise, que la Russie a maintenant et de fait annexées, s'il nest pas trop tard, la pression diplomatique la plus énergique devrait exi' ger que cet immense et fertile territoire, dont nous ne réalisons pas entièrement les importantes ressources., soit ouvert au commerce du monde entier.
Quand on permet à la Russie de manquer à ses promesses les plus solennelles, une telle condition ne saurait être que la moindre descompensations à exiger d'elle.
Nulle voie plus étendue que le chemin de fer Transsibérieïi n'a été construit sur la planète. Il n'en est pas nonplus une seule qui ait une importance égale dans ses effets probables. Nous pouvons maintenant voyager avec le plus grand confort de Piccadilly à Pékin en moins de vingt jours. Il n'en faut
pas davantage pour atteindre le Japon ; et la Corèe^ qiion appelait le Royaume- Ermite ^est envahie dans son ermitage. Le Transsibérien peut avoir des effets d' une portée considérable en rapprochant V Orient de V Occident. Sur son parcours, on pourra étudier comment on bâtit un grand empire avec les nouvelles méthodes d'invasion par voie ferrée ; on apprendra la conquête par le commerce. A quelque nationalité qiion appartienne, quelque antipathique que nous puisse paraître r ambition de la Russie, celle-ci contraint à r admiration tout esprit impartial par sa ténacité perspicace et la hardiesse de son entreprise.
J'ai vu tellement de choses et d'une telle portée, si fertiles eji importantes conséquences^ que je me risque à écrire ce livre qui, s'il ne décide pas mes lecteurs à faire eux-mêmes le voyage, pourra du moins évoquer devant eux quelques-uns des innombrables intérêts qui se pressent sur « le chemin de l'Empire ».