CHAPITRE I
DE KOBE JUSOU EN COREE
Sur la piste. — La grande revue de la flotte japonaise. — Le Mikado à bord del'*: Asama ». — Salut solennel. — Un banquet impérial. — Le Japon, puissance politique dans le Pacifique.— Nous nous rendons à Fousan, point terminus du chemin defer japonais en Corée.
Me voici de nouveau eu Extrême-Orient, sur la piste des questions les plus intéressantes de notre e'poque. La seule difficulté de la chasse est Tabondance du gibier. Pendant deux mois je demeurai au Japon, étudiant sans relâche la route que je devais choisir. Le pays était en paix et les rumeurs de troubles prochains en Chine, dont la presse s'était fait l'écho peu de temps
auparavant, avaient cessé. La question de la Mandchourie, cependant, avait considérablement grossi. Ce pays, dont la possession oscillait encore dans la balance, il était indispensable de le voir. Il y avait aussi la Corée, une noix toute prête à être croquée soit par la Russie, soit par le Japon. Les deux pays se préparaient activement sinon à se battre, du moins à se tenir prêts aux dernières éventualités.
Le Royaume-Ermite, la Terre du Matin Calme, comme l'appellent eux-mêmes les Coréens, enveloppée dans les obscurités de son isolement, m'avait toujours attiré, comme particulièrement séduisante pour l'explorateur. J'avais hâte de voir ses habitants, vêtus de robes blanches, qui, à l'aube de la civilisation, apprirent aux Japonais à prier, à écrire, à peindre. Mieux encore, il y avait la Chine à revoir, la grande énigme terrestre, vaste et impénétrable, dont la fascination magnétique tient du prodige.
Finalement j'établis ainsi le plan du voyage projeté : le canal Coréen, d'abord, dont le Japon^ dit-on, songe à faire un Bosphore asiatique —, puis Fousan, Chemulpo, Séoul, Chefou, Dalny — où je pourrais étudier les ressources commer-
dales de la nouvelle cité des Tsars, de par décret, et d'où il me serait facile d'aller examiner la grande place forte, la base navale, Port-Arthur. Je décidai de me rendre ensuite à Takou et, via Tien-Tsin, à Pékin et de Pékin à Piccadilly par voie ferrée — sauf Tinlerruption de Calais à Douvres. Toutes mes précautions furent prises en vue d'un changement d'itinéraire. J'avais tout mon temps pour stopper en route, là où pourrait me retenir quelque sujet d'étude de haut intérêt.
La veille de mon départ, je fus invité à assister à la plus importante revue navale que le Japon ait encore vue. Les invités avaient reçu de minutieux avis imprimés ; ils devaient se réunir à 7 heures du matin à VHatoha,
La matinée était superbe ; mais la brume couvrait toute la baie de Kobe. Dans les rues conduisant au Bund, ce n'étaient que décorations : profusion de branches fleuries de cerisiers, artificielles ou naturelles, sans qu'on pût les distinguer, rangées et festons de fleurs et de lanternes, disposées avec un goût parfait — qui, hélas, évoquèrent en ma mémoire, et par l'effet du contraste, les décorations de Londres pour le couronnement du Roi ! Les Japonais ont l'instinct de l'Art. On l'a
dit ; qu'il me soit permis de !e répéter !
Passant sous un arc de verdure, je trouvai un groupe d'officiers et de gentlemen qui se tenaient sur le quai. Ces derniers avaient arboré la redingote et coiffé le chapeau de soie. Ah ! ces chapeaux ! Ce costume était de rigueur. Ayant laissé ma redingote en Amérique, j'avais dû en commander une à un tailleur chinois qui me la bâtit en douze heures. J'avais acheté aussi un nouveau chapeau. La partie supérieure de mon costume était un triomphe ; mais la partie inférieure me remplit d'épouvante à l'idée de ce qui lui arriverait inévitablement si j'avais, durant le jour, à m'asseoir selon la mode japonaise I
On échangea force révérences et saints, tandis que les invités s'embarquaient sur des bateaux plats qu'on devait remorquer jusqu'aux navires.
Cependant la brume augmentait et nous ne pouvions rien apercevoir à deux mètres de nous. Les cloches, les sirènes, les cornets résonnaient de tous côtés.
Au bout d'un quart d'heure, le capitaine du remorqueur, qui semblait gouverner au hasard, fut complètement perdu. Nous ne pouvions retrouver notre navire. Le spectacle était peu
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engageant de celte cargaison de bonshommes en chapeaux haut-de-forme, oubliés dans le brouillard grisâtre du matin, sur la surface limpide des eaux profondes. Et qu'adviendrait-il si nous ne pouvions gagner les navires? Un passager affirma que ces brumes duraient souvent des jours entiers. Rien à boire, rien à manger à bord. Dans notre esprit, se dressaient des visions lugubres où se tirait au sortie chapeau destiné à être la première victime. Une demi-heure •s'écoula. Nous étions bel et bien perdus. Soudain, un point noir dans la brume : deuxième cargaison de chapeaux haut-de-forme, sinistres, silencieux, mélancoliques. Camarades de mauvaise fortune, ils s'approchèrent de nous. Ces chapeaux étaient plus fantastiques, plus fous encore que les nôtres ! De grosses têtes en supportaient de très petits, prodige d'équilibre ; des petits hommes disparaissaient sous d'énormes couvre-chefs. Chapeaux à claque, chapeaux au poil brossé à rebours, chapeaux datant de la Révolution, c'était une collection inouïe et sans fm !
Les deux bateaux stoppèrent.
Bientôt, à notre immense soulagement, le brouillard commença à se lever, les navires se
précisèrent l'un après l'autre et nous nous trouvâmes près de VAsama, où l'Empereur devait embarquer.
Ce fut alors le salut des canons qui nous avertit que Sa Majesté quittait le rivage. Puis une chaloupe passa tout près de nous ; puis une autre qui portait l'Empereur. Tous les chapeaux disparurent et les officiers saluèrent dans un silence absolu. Avec le même et profond silence. Sa Majesté fut reçue à bord de VAsania^ au milieu de rangées d'hommes impassibles. L'effet était beaucoup plus impressionnant que les acclamations les plus enthousiastes. L'Empereur ne fut accueilli autrement qu'une seule fois, lors de son entrée, après la victoire remportée sur la Chine. L'enthousiasme et le loyalisme du peuple éclatèrent alors en une ovation que peu de monarques ont jamais connue.
Aussitôt que l'Empereur eut gagné VAsamaj l'étendard impérial fut hissé au màt d'artimon — un grand drapeau rouge où brillait le chrysanthème d'or. La brise faible suffisait à agiter paresseusement les plis soyeux et, comme si ceux-ci eussent dissipé la brume, le temps s'irradia. Le voile gris se déchira et nous vîmes la grande flotte
japonaise, qui s'étendait sur quatre longues lignes; au delà, c'était le rivage et, comme arrièreplan, les montagnes, dont les pentes et les sommets s'enguirlandaient de touffes nuageuses, semblables à des gazes. Les milliers d'êtres superstitieux qui encombraient les rives de la baie, durent être profondément impressionnés par la transformation de la scène au moment où MutsuhitoTenno, le dernier d'une lignée ininterrompue depuis deux mille ans, déployait son étendard d'd Empereur de la Terre du Soleil Levant. »
A 9 h. 30, exactement, YAsama s'ébranla. Aussitôt tous les navires, japonais et étrangers, firent retentir une salve de coups de canon. Le Meyako et le ChihayasuiwireniVAsama, qui lentement, délibérément, défila entre les lignes. Devant le Glory, battant pavillon de l'amiral anglais, FEmpereur fut salué par trois vivats britanniques, et, comme les Japonais ont pris notre marine pour modèle, chacun de leurs vaisseaux salua à son tour par trois acclamations, trois Ho hoi (Honorablement, salut).
Il y avait quatre rangs de vaisseaux, y compris les navires étrangers. La flotte japonaise jaugeait 220.000 tonnes.
A l'extrémité du second rang, on voyait le Chiayuen, bâtiment pris aux Chinois, superbe trophée de guerre pour cette jeune flotte !
En défilant entre ces lugubres engins de mort, l'esprit restait frappé des choses prodigieuses accomplies par ce peuple depuis trente ans. Et, dans le cerveau de cet homme, debout sur VAsamtty quelle revue rétrospective devait avoir lieu ! Derrière l'empereur, on apercevait le marquis Ito, à qui cette flotte, plus qu'à tout autre, devait son existence. Ce dut être une orgueilleuse journée, pour lui et pour tous ceux qui travaillèrent ensemble à cette vaste révolution ou transformation.
VAsama avait jeté l'ancre ; les acclamations retentissaient partout ; on distinguait, pétaradant comme des coups de canon, les Boch Allemands.
1-es hôtes du Chihaya furent priés de prendre place sur le pont autour de longues tables ornées de fleurs de cerisiers. Les capitaines étrangers et japonais se rendirent à bord de VAsama et furent présentés à l'Empereur. Des banquets suivirent, sur VAsama et Vlsumo. Le prince Higashi Fushimi présida ce dernier.
Le gaillard d'arrière était couvert d'une tente décorée de glycines artificielles ; des cerisiers en fleurs l'entouraient. On se fut cru dans un jardin à thé japonais. Mais comment donner une idée de l'animation, du pittoresque de la scène? Imaginez les uniformes rutilants des officiers, les reflets de leurs nombreuses décorations; le bruit de la musique militaire ; et l'arrière-plan des eaux pétillantes de la baie, celle-ci tachetée partout maintenant de toutes sortes de barques, portant des gens en liesse, et où les robes chatoyantes des geishas formaient comme des étendues de couleurs radieuses.
Maître de lui-même, impassible, digne et impénétrable, tel on voyait ce petit homme à la barbe noire, l'Empereur. Il parlait peu à ceux qui lui étaient présentés et se tenait plutôt à distance, enveloppé dans l'importance semi-sacrée dont chacun l'entourait.
Au banquet, il lut un discours, immédiatement communiqué à toute la flotte.
Les hôtes furent priés d'emporter une partie des décorations et une tasse en guise de souvenir. Chacun s'en fût, chargé de fleurs, de lanternes et de drapeaux.
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Le peuple japonais devra débourser la somme de 99.860.305 yens pour couvrir les dépenses croissantes de la marine de 1903 à 1904 et créer ainsi une force additionnelle de 85.000 tonnes en navires de guerre, croiseurs et torpilleurs.
Le Japon aura alors une puissance navale de 335.000 tonnes. Actuellement, sa marine comprend 30.280 hommes d'équipage avec une réserve de 4.000 hommes. Qu'il aille ou non au delà de ce que lui commandent ses ressources, c'est une question qui a donné lieu à certaines discussions. Mais l'expansion de la marine jouit d'une immense popularité dans tout le pays.
Après la Revue, l'Empereur se rendit à Osaka pour y ouvrir l'Exposition. La Revue montrait les forces et les capacités maritimes du Japon. L'Exposition, de soncôté, fut la splendide démonstration de ses facultés commerciales.
L'Exposition était admirablement disposée. Dans la Section industrielle, des subdivisions comprenant les différentes villes ou districts, donnaient une idée parfaite des spécialités et industries caractéristiques des localités du Japon. L'intérêt le plus accentué de l'Exposition venait de ce qu'elle reflétait exactement la vie du
peuple, dans sa période actuelle de transitioD.. PartOBt se montrait l'influence occidentale, qui, reconnaissons-le, n'e'lait pas toujours heureuse. De gigantesques annonces vantaient avec tapage l'excellence de la bière et un formidable tonneau de ce liquide envahissait jusqu'à la section artistique.
Ici, la galerie de tableaux souffrait des envois d'un certain nombre d'exposants qui revenaient de Paris avec une maigre teinte d'art français qui détruisait leur originalité, sans la remplacer encore.
La chute d'eau était aussi une institution occidentale qui faisait la joie et provoquait l'enthousiasme des petits Japonais; il y avait foule aux alentours ; chacun attendait pendant des heures pour pouvoir admirer la chute d'eau. Quelques bateaux étaient chargésdejeunes filles, revêtues de brillants Kimonos^ et le tableau était amusant de les voir se précipiter pour la descente avec des cris qui eussent pu rivali-^er avec ceux d'Earl's Court.
La Section coloniale donnait une excellente idée des tendances japonaises à développer et encourager l'émigration.