CHAPITRE
Oswald arriva le soir chez Corinne avec un sentiment tout nouveau; il pensa qu'il était peut-être attendu. Quel encliantemeut que cette première lueur d'intelligence avec ce qu'on aime! Avant que le souvenir entre en partage avec l'espérance, avant que les paroles aient exprimé les sentiments , avant que l'éloquence ait su peindre ce que l'on éprouve , il y a dans ces premiers instants je ne sais quel vague, je ne sais quel mystère d'imagination , plus passager que le bonheur même , mais plus céleste encore que lui.
Oswald , en entrant dans la chambre de Corinne , se sentit plus timide que jamais. 11 vit qu'elle était seule, et il en éprouva presque de la peine ; il aurait voulu l'observer longtemps au milieu du monde ; il aurait soultaité d'Être assuré de quelque manière de sa préférence, avant de se trouver tout à coup engagé dans un entretien qui pouvait refroidir Corinne à son égard, si, comme il en élait certain, il se montrait embarrassé, et froid par embarras.
Soit que Corinne s'aperçût de cette disposition d'Oswald , ou qu'une disposition semblable produisit en elle le désir d'animer la conversation pour faire cesser la gêne , elle se hflta de demander il lord NelvU s'il avait vu quelques-uns des monuments de
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Rome. — Non , répondît Oswald . — Qu'avez-vous donc fait hier? reprit Corinne en souriaat. — J'ai passé la journée chez moi , dit Oswald: depuis que je suis à Rome, jen'ai vu que vous, nïadame, ou je suis resté seul. —Corinne voulut lui parler de sa conduite à Ancône; elle commença par ces mots: — Hier, j'ai appris....; puis elle s'arrêta, et dit ; — Je vous parlerai de cela quand il viendra du monde. — Lord Nelvil avait une dignité dans les manières qui intimidait Corinne; et d'ailleurs elle craignait, en lui rappelant sa noble conduite , de montrer trop d'émotion; il lui semblait qu'elle en aurait moins quand ils ne seraient plus seuls. Oswald fut profondément touché de la réserve de Corinne , et de la franehise avec laquelle elle trahissait , sans y penser , les motife de cette réserve ; mais plus il était troublé , moins il pouvait exprimer ce qu'il éprouvait.
n se leva donc tout à coup, et s'avança vers la fenêtre; puis il sentit queCorinne ne pourrait expliquer ce mouvement; et , pins déconcerté que jamais , il revint fr sa place sans rien dire. Corinne avait en conversation plus d'assurance qu'Oswald ; néanmoins rembarras qu'il témoignait était partagé par elle; et dans sa distraction , cherchant une contenance , elle posa ses doigts sur la harpe qui était placée à côté d'elle, et ût quelques accords sans suite et sans dessein. Ces sons hannonieun , en accroissant l'émotion d'Os'wald .semblaient lui inspirer un peu plus de hardiesse. Déjà il avait osé regarder Corinne ( eh ! qui pouvait la regarder sans être frappé de l'inspiratioa divine qui se peignait dans ses yenx ?) ; et rassuré , au même instant , par l'expression de bonté qui voilait l'éclat de ses regards, peut-être Oswald allait-il parler, lorsque le prince Castel-Forte entra.
n ne vit pas sans pùne lord Nelvil tête h tête avec Corinne ; mais il avait l'habitude de dissimuler ses impressions : cette habitude, qui se trouve souvent réunie, chez les Italiens, avec une grande véhémence de sentiments, était plutôt en lui le résultat de l'indolence et de la douceur naturelle. U était résigné à n'être pas le premier objet des affections de Corinne ; il n'était plus jeune; il avait beuucoup d'esprit, un grand godt pour les arts, une imagination aussi animée qu'il le felEait pour diversifier la rie sans l'agiter, et un tel besoin de passer toutes ses soirées avtc
Corinne, que, si elle se tût mariée, il aurait conjuré son époux de le laisser venir tous les jours chez elle , comme de coutume; et, à cette condition, il n'eût pasététrès-malheureai (le la voir liée à un autre. Les chagrins du coeur, en Italie , ne sont point compliqués par les peines de la vanité; de manière que l'on y rencflnlre, ou dea hommes assez pvtsionnés pour poignarder leur rival par jalousie, ou des hommes assez modestes pour prendre volontiers le second rang auprès d'une femme dont l'enlretien leur est agréable ; mais l'on n'en trouverait guère qui , par la crainte de passer pour dédaignés , se refusassent à conserver une relation quelconque qui leur plairait : l'empire de la société sur l'amour- propre est presque nul dans ce pays.
Le comte d'Erfeuil et la société qui se rassemblait tous les soirs chez Corinne étant réunis , la conversation se dirigea sur le talent d'improviser, que Corinne avait si glorieusement montré au Capilole , et l'on eu vint à lui demander à elle-même ce qu'elle en pensait. — C'est une chose si rare, dit le prince Caste!-Forte, de trouver une personne à la fois susceptible d'enthousiasnie et d'analyse, douée comme un artiste, et capable de s'observer elle-même , qu'il faut la conjurer de nous révéler, autant qu'elle le pourra, les secrets de son génie. —Ce talent d'improviser, reprit Corinne , n'est pas plus extraordinaire dans les langues du Midi que l'éloquence de la tribune, ou la vivacité brillante de la conversation, dans les autres langues. Je dirai même que malheureusement il est chez nous plus fiicile de faire des vers àTimproviste, que de bien parler en prose. Le langage de la poésie diffère tellement de celui delà prose, que, dès les premiers vers , l'attention est cojnmandée par les expressions mêmes, qui placent, pour ainsi dire, le poète à distance des auditeurs. Ce n'est pas uniquement à la douceur de l'italien , , mais bien plutôt à la vibration forte et prononcée de ses syllabes sonores , qu'U faut attribuer l'empire de la poésie parmi nous. L'italien a un charme musical qui fait trouver du plaisii' dans le son des mots , presque indépendamment des idées ; ces mots , d'ailleurs ont presque tous quelque chose de pittoresque, ils peignent ce qu'ils expriment. Vous sentez que c'est au milieu des arts et sous un beau ciel que s'est formé ce langage mélo-
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dieux et coloré. Il est donc plus aisé en Italie que partout ailleurs de séduire avec des paroles , saus profondeur dans les pensées , et sans nouveauté dans les images. I.a poésie , comme tous les beans-arts , captive autant les sensations que rinlelligence. J'ose dire cependant que je n'aijaraais improvisé sans qu'une émotion Traie, ou une idée que je croyais nouvelle, m'ait animée; j'espère donc que je me suis un peu moins fiée que les autres h notre langue enchanteresse. Elle peut, pour ainsi dire, préluder au hasard , et donner encore un vif plaisir, seulement par le charme du rhytbme et de l'harmonie.
— Vous croyez donc , interrompit un des amis de Corinne , que le talent d'improviser fait du tort à notre littérature? Je le croyais aussi avant de vous avoir entendue ; mais vous m'avez fait entièrement revenir de cette opinion. — .f ai dit , reprit Corinne , qu'il résultait de cette facilité, de cette ahondance littéraire, une très-grande quantité de poésies communes; mais je suis bien aise que cette fécondité existe eu Italie, comme il me platt de voir nos campagnes couvertes de mille productions superQues. Cette libéralité de la nature m'enorgueillit. J'aime surtout l'improvisatioD dans les gens du peuple ; elle nous fait voir leur imagination, qui est cachée partout ailleurs, et ne se développe que parmi nous. Elle donne quelque chose de poétique anx derniers rangs de la société, et nous épatée le dégodt qu'on ne peut s'empêcher de sentir pour ce qui est vulgaire en tout genre. Quand nos Sidlieus, en conduisant les voyageurs dans leurs barques , leur adressent dans leur gracieux dialecte d'aimables félicitatioos , et leur disent en vers un doux et long adieu , on dirait que le souflle pur du ciel et de la mer agit sur l'ima^nation des hommes comme le vent sur les harpes éoliennes , et que la poésie, comme les accords-, est l'éehode la nalure. Une chose me fait encore attacher du prix à notre talent d'improviser, c'est que ce talent serait, presque impossible dans une société disposée <t la moquerie ; il faut , passez>raoi cette expression , il faut la bonhomie du Midi , ou plutât des pays où l'on aime à s'amuser sans trouver du plaisir à critiquer ce qui amuse, pour que les poètes se risquent à cette périlleuse entreprise. Un sourire railleur suf^raît pour ôter la présence d'esprit néces-
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saire h une composition subite et non interrompue ; il faut que les auditeurs s'animent avec vous, et que leurs applaudissements vous inspirent.
— Mais vous , madame , mais vous , dit enhri Oswald , qui . jusqu'alors avait gardé te silence sans avoir un momeat cessé de regarder Corinne, à laquelle de vos poésies dormez-vous la préférence ? est-ce à celles qui sont l'ouvrage de la réflenioD , ou de l'inspiration instantanée ? — Milord , répondit Corinne avec un regard qui exprimait et beaucoup d'intérêt et le sentiment plus délicat encore d'une considération respectueuse , ce serait vous que j'en ferais Juge: mais si vous me demandez d'examiner moi-même ce que je pense à cet égard , je dirai que l'improvisa- UoD est pour moi comme une conversation animée. Je ne me laisse point astreindre à tel ou tel sujet; je m'abandonne à . l'impression que produit sur moi l'intérêt de ceux qui m'écou> tent, et c'est à mes amis que je dois surtout en ce genre la plus grande partie de mon talent. Quelquefois l'intérêt passionné que m'inspire un entretien où l'on a parlé des grandes et nobles questions qui concernent l'existence morale de l'homme , sa destinée, son but, ses devoirs, ses affections; quelquefois cet intérêt m'élève au-dessus de mes forces, méfait découvrir danslanature, dans mon propre cosur, des vérités audacieuses, des expressions pleinesde vie, que la réflexion solitaire n'aurait pas fait naître. Je crois éprouver alors un enthousiasme surnaturel, et je sens bien que ce qui parle en moi vaut mieux que moi-même ; souvent il ni'arrivede quitter le rhythme de la poésie, et d'exprimer ma peU' sée en prose; quelquefoisje cite les plus beaux vers des diverses langues qui me sont connues. Ils sontà moi, ces vers divins, dont mon âme s'est pénétrée. Quelquefois aussi j'achève sur ma lyre, par des accords, par des airs simples et nationaux, les sentiments et les pensées qui échappent à mes paroles. EuUn je me sens poète , non pas seulement quand un heureux dioix de rimes ou de syllabes harmonieuses , quand une heureuse réunion d'images éblouit les auditeurs , mais quand mon âme s'élève, quand elle dédaigne de plus haut Taoïsme et la bassesse , enfin quand nue belle action me serait plus facile : c'est alors que mes vers sont meilleurs. Je suis poète lorsque j'ad-
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nure, lorsque je méprise, lorsque je hais, non par des sentiments persomiels , non pour ma propre cause , mais pour la digoite de l'espèce buinaine et la gloire du monde. —
Corinne s'aperçut alors que la conversation l'avait entraînée ; elle en rougit un peu, et se tournant vers lord Nelvil, elle lui dit : — Vous le voyez , je ne puis approcher d'aucun des sujets qui me touchent, sans éprouver cette sorte d'ébraulement qui est la source de la beauté idéale dans lesarts, de la religion dans les âflies solitaires, delà générosité dans les héros, du désintéressement parmi les hommes : pardonnez-le-moi, niilord, bien qu'une telle femme ne ressemble guère à Mlles que l'on approuve dans votre pays, — Qui pourrait vous ressembler? reprit lord Nelvil ; et peut-on faire des lois pour une personne unique ? —
Le comte d'Erfeuil était dans un véritable enchantement, bien qu'il n'eût pas entendu tout ce que disait Corinne ; mais ses gestes, lesondesa voix, sa manière de prononcer, le charmait, et c'était la première fois qu'une grflee qui n'était pas française avait agi'sur lui. Mais , il la vérité , le grand âiccès de Corinne à Rome le mettait un peu sur la voie de ce qu'il devait penser d'elle, etilneperdaitpas, en l'admirant , la bonne habitude de se laisser guider par l'opinion des autres.
Il sortit avec lord Nelvil , et lui dit eu s'en allant : — Convenez, mon cher Os'wald , que j'ai pourtant quelque mérite ea nefaisantpasmacouràune aussi charmante personne. —Mais, répondit lord Nelvil , il me semble qu'on dit généralement qu'il n'est pas facile de lui plaire. — On le dit, reprit le comte d'Erfeuil; mais j'ai de la peine à le eroire. Une femme seule , indépendante , et qui mène à peu près la vie d'un artiste, ne doit pas être difficile à captiver. — Lord Nelvil fut blessé de cette réflexion. Le comte d'Erfeuil, soit qu'il ne s'en aperçût pas, soit qu'il vouldt suivre le cours de ses propres idées, continua ainsi :
— Ce n'est pas cependant, dit-il, que, si Je voulais croire à la vertu d'une femme , je ne crusse aussi volontiers h, celle de Corinne qu'à toute autre. ËUe a certainement mille fois plus d'expression dans le regard, de vivacité dans les démonstrations , qu'il n'en faudrait chez vous , et même chez nons , pour
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f^iredouter delà sévérité d'uae femme ; mais c'est une personne d'un esprit si supérieur.d'uDe instruction si profonde, d'un tact si fin , que les règles ordinaires pour juger les femmes ne peuvent s'appliquer il elle. Enfîn, croiriez-vousquejeia trouve ira* posante , malgré son naturel et le laisser-aller de sa conversation? J'ai voulu hier, tout en respectant son intérêt pour vous, dire quelques mots au hasard pour mou compte : c'était de ces mots qui deviennent ce qu'ils peuvent ; si ou tes écoute , à la bonne heure; si on ne les écoute pas, à la bonne heure encore; et Corinne m'a r^rdé froidement, d'une manière qui m'a tout à faittroublé.Cest pourtant singulier d'être timideavecuneltatienne, un artiste, un poète, enfin tout ce qui doit mettre à t'aise. — Son nom est inconnu , reprit loiil Nelvil ; mais ses manières doivent te faire croire illustre. — Ah ! c'est dans les romans , dit le comte d'ISrfeuil, qu'il est d'usage de cacher le plus beau; mais dans te monde réel on dit tout ce qui nous Ëiit honneur, et même un peu plus que tout. ~ Oui , interrompit Oswald , dans quelques sociétés , où l'on ne songe qu'à l'effet que l'on produit les uns sur tes autres ; mais là où l'existence est intérieure, il peut yavoirdesmystèresdans les circonstances, comme il y a des secrets dans les sentiments ; et celui-là seulement qui
voudrait épouser Corinne pourrait savoir —Épouser Co-.
rinne ! interrompit le comte d'Erfeuil en riant aux éclats ; oh ! cette idée-là ne me serjût jamais venue ! Croyez-moi, mon cher nelvil , si vous voulez faire des sottises , faites-en qui soient réparables; mais pour le mariage, il ne faut jamais consulter que les convenances. Je vous parais frivole ; eh bien [ néanmoins je parie que dans ta conduite de la vie je serai plus raisonnable que vous. ~ Je te crois aussi, répondit tord Nelvil ; et il n'ajouta pas un mot de plus.
Eln effet , pouvai^it dire au comte d'Erfeuil qu'il y a souvent beaucoup d'égoïsme dans ta frivolité, et que cet égoîsme ne peut jamais conduire aux fautes de sentiment , à ces fautes dans lesquelles on se sacrifie presque tonjoursaux autres ? I>s hommes frivoles sont très-capables de devenir habites dans ta directiou de leurs propres intérêts ; car, dans tout ce qui s'appelle la science politique de la vie privée , comme de ia vie publique , on réussit
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encore plus souvent par les qualités qu'on n'a pas, que parcelles qu'on possède. Absence d'enthousiasme , absence d'opinion, absence de sensibilité, un peu d'esprit combiné avec ce trésor négatif, et la vie sociale proprement dite, c'est-à-dire la fortune et le rang, s'acquièrent ou se maintiennent assez bien. Les plaisanteries du comte d'Ërfeuil cependant avaient fait de la peine h lord Nelvil. nies blâmait, mais il se les rappelait d'une manière importune.