‹ CorinneChapitre 25 sur 86 · CHAPITRE PBEMIËR · texte numérisé non relu

CHAPITRE PBEMIËR

L'irrésolution du earactèie d'Oswald , augmentée par ses malheurs , le portait à craindre tous les partis irrévocables. 11 n'avidt pas même osé , dans son incertitnde , demander à Corinne le secret de son nom et de sa destinée , et cepoadant son amour poor elle acquérait chaque jour de nouvelles forces; il ne la r^ardait jamais sans émotion ; il pouvait à peine , au milieu de la société, s'éloigner, même pour un instant, de la place où elle était assise; elle ne disait pas un mot qu'il Ine sentit; elle n'avait pas un instant de tristesse ou de gaieté dont le reflet ne se peignit sur sa propre physionomie. lUais tout en admirant , tout en aimant Corinne , il se rappelait comhien nue telle femme s'accordait peu avec [a manière de vivre des Anglais, combien elle différait de l'idée que son père s'était formée de celle qu'il lui convenait d'épouser î et ce qu'il disait à Corinne se ressentait du troubla et de la contrainte que ces réileiions faisaient naître m lui.

Corinne ne s'm apercevait gne trop bien ; mais it lui en aurait tant coûté de rompre avec lord Nelvil, qa!elle se prétait ellemême à ce qu'il n'y eût point entre eux d'explication déôsive ; et comme elle avait dans le caractère assez d'imprévoyance , elle était heureuse du présent tel qu'il était , quoiqu'il lui fût imposable de savoir ce qui devait en arriver.

Elle s'était entièrement séparée du monde , pour se consacrer à son sentiment pour Oswald. Mais à la fin , blessée de son silence sur leur avenir, elle résolut d'accepter une invitation pour

un bal où elle était vivement désirée. Rien n'est plus indifférent à Rome que de quitter la sodété et d'y reparaître tour à tour, selon que cela convient : c'est le pays où l'on s'occupe le moins de ce qu'on appelle ailleurs le commérage ; ebaran fait ce qu'il veut , sans que personne s'en informe , à moias qu'on ne rencontre dans les autres un obstade à son amour ou à boq ambition. Les Romains ne s'inquiètent pas plus de la conduite de leurs compatriotes que de celle des étrangers qui passent et repassent dans leur ville, rendez-vous des Européens. Quand lord Helvil sut que Corinne allait au bal , U en éprouva de l'humeur. 11 avait cru voir en elle depuis quelque temps une disposition mélaacolique qui sympatlûsait avec la sienne ; tout h coup elle lui parut vivement occupée de U danse , de ce talent dans lequel elle excellait, et son imagination semblait animée par la perspective d'une fête. Comme n'était pas une personne frivole ; mais elle se sentait chaque jour plus subjuguée par son amour pour Oswald , et elle voulait essayer d'en affaiUir la force. £lle savait par expérience que la réQeiion et les sacrifices ont moins de pouvoir sur les caractères passionnés que la distraction , et elle pensait que la raison ne consiste pas à triompher de soi selon les règles , mais comme on le peut.

— Il faut , disait-elle à lord Nelvil , qui lui reprochait cette ' intention , U faut pourtant que je sache s'il n'y a plus que voua au monde qui puissiez remplir ma vie ; si ce qui me plaisait autrefois ne peut pas encore m'amuser, et si le sentiment que vous m'inspirez doit absorber tout autre intérêt et toute autre idée. — Vous voulez donccesser de m'airaer ? reprit Oswald. ~ Hon, répondit Corinne ; mais ce n'est que dans la vie domestique qu'il peat être doux de sesentir ainsi dominée par ime seule aS^on. Moi qui ai besoin de mes talents, de mon esprit, de mon imagination , pour soutenir l'éclat de la vie que j'ai adoptée, cela me foit mal, et beaucoup de mal, d'aimer comme je vous aime. — Vous ne me sacrifieriez donc pas , lui dit Oswald, ces hommages , cette gloire .... — Que vous importe , dit Corinne, de savoir si je vous les sacrifierais î 11 ne faut pas, puisque nous ne sommes point destinés l'un à l'autre , flétrir à jamais pour uioi le genre de bonheur dont je dois me contenter. — I<ord Nd-

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ou LITALIS. lOJ

fil De répondit point , parce qu'il fallait , en exprimant aoD seoliment, dire aussi quel dessein ce sentiment lui inapîrait; et son cœur l'ignorait encore, il se tut donc en soupirant, et suivit Corinne au bal , quoiqu'il lui en coûtât beauconp d'y aller.

C'était la première fois , depuis son malheur, qu'il revoyait une grande assemblée ; et le tumulte d'une fé[e lui causa une telle impression de tristesse, qu'il resta longtemps dans une salle à côté de celle du bal, la t^ appuyée sur sa main , et ne cherchant pas même à voir danser Corinne. Il écoutait cette mosique de danse, qui , comme tontes les musiques , fait rêver, bien qu'elle ne semble destinée qu'à la joie. Le comte d'Erfeuil arriva, tout enchanté d'un bal, d'une assemblée , d'une société nombreuse enfin qui lui rappelait on peu la France. — Tai fait ce que j'ai pu , dit-il à lord NelvU , pour trouver quelque intérêt à ces ruines dmt os parle tant à Rome ; je ne vois rien de beau dans cela ; c'est uu préjugé que l'admiration de ces débris couverts de ronces. J'en dirai mon avis quand je reviendrai à Paris ; car il est temps que ce prestige de l'Italie Baisse. Il n'y a pas un monument en Europe, subsistant aujourd'hui dans son entier, qui ne vaille mieux que ces tronçons de colonnes , que c«s basrelief noircis ftar le temps , qu'on ne peut admirer qu'à force d'érudition. Un plaisir qu'il faut acheter par tant d'études nu me paraît pas bien vif en lui-même; car, pour être ravi par les spectacles de Paris , personne n'a besoin de pâlir sur les livres. — Lord Nelvil ne répondit rien. Le comte d'Erfeuil l'intern^ea de nouveau sur l'impression que Rome avait produite sur lui. — Au milieu d'un bal, dit Oswald , cen'est pas trople moment d'en parler d'une manière sérieuse ; et vous savez que je ne sais pas parler autrement. — A la bonne heure , reprit le comte d'Erfeuil : je suis plus gai que vous, j'en conviens; mais qui sait si je ne suis pas plus sage P 11 y a beaucoup de philosophie , croyezinoi , dans mon apparente légèreté ; la vie doit être prise comme cela. Vous avez peut-être raison , reprit Oswald ; mais c'est par salure, et non par réflexion, que vous êtes ainsi ; et voilà pourquoi vo&e manière d'être ne ccmvient qu'à vous. —

Le comte d'£rfeuil entendit nommer Corinne dans la salle du bal , et il y entra pour savoir ce dont il s'agissait. Lord Nel-

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vil s'arança jusqu'à la porte, et vit le prince d'Amalfl, Napolitain de la plus belle figure, qui priait Connue de danser avec lui la Tarentelle, une danse de Naples , pleine de grâce et d'origioalité. Les amis de Corinne le lui deniûidaient aussi. Elle accepta sans se faire prier, ce qui étonna assez le comte d'Erfeoil, accoutumé qu'il était aux refus par lesquels il est d'usage de faire précéder le consentement, htais en Italie on ne connaît pas ce genre de grâces, et ^acuii croit tout simplement plaire davantage à la société , en s'empressant de faire ce qu'elle désire. Corinne auraitiuventé cette manière naturelle, si déjà elle n'avait pas été en usage. L'habit qu'elle avait mis pour le bal était él^ant et léger ; sei cheveux étaient rassemblés dans un filet de Eoie, à l'italienne, etsesyeus exprimaient un plaisir vif qui la rendait plus séduisante que jamais. Oswald en fut troublé; il cout))atlait contre lui-même; il s'indignait d'être captivé par des charmes dont il devait se plaindre , puisque , loin de songer à lui plaire, c'était presque pour édiapper à son empire que Corinne se montrait si ravissante. Mais qui peut résister aux séductions de la grâce P Fût-elle même dédaigneuse, elle serait encore tante-puissante ; et ce n'était assurément pas la disposition de Corinne. Elle aperçut lord Nelvil, rougit ; et ses yeax avaient, en le regardant , une douceur enchanteresse.

Le prince d'Amalfi s'accompagnait , en dansant , avec des castagnettes. Corinne, avant de commencer, fit avec les deux mains un salut plein de grâce à l'assemblée , et , tournant légèrement BUT elle-même, elle prit le tambour de basque que le prince d'Amalfi lui présentait. Elle se mit à danser , en frappant l'air de ce tambour de basque ; et tous ses mouvements avaient une souplesse , une grâce , un mélange de pudeur et de volupté qui pouvait donner l'idée de la puissance que les hayadères exercent sur rimagÎDation des Indiens , quand elles sont pour ainsi dire poètes aVec leur danse , quand elles expriment tant de sentimentsdivers par les pas caractérisés et les tableaux enchanteur^ qu'elles offrent aux regards. Corinne connaissait si bien toutes les attitudes que représentent les peintres et les sculpteurs antiques , qne , par un léger mouvement de ses bras , en plaçant son tambour de basque tantSt au-dnsus de sa tâe , tantôt eo avant

ou L'ITAMS. lOS

avec finfl de ses mains , tandis que Fantre parcourait les grelots avecone incroyable dextérité , elle rappelait les danseuses d'Herculannm , et faisait naître successivement une foule d'idées nouvelles , pour le dessin et la peinture.

Ce n'était point la danse finisse , si remarquable par l'élégance et ta difBeulté des pas , c'était un talent qui tenait de beaucoup plus près à l'imaginatian et au sentiment. Le caractère delà musique était exprimé tour à tour par la prédsioa et la mollesse des mouvententa. Corinne , en dansant , faisait passer dans l'a me deesp6ctateursceffu'elleéprouTait,ciHiimesi elle avait improvisé, conunesi elleaviSjonédela lyBe,ou dessiné quelques figures; tont était langage pour elle : les moûciens , en la legardant, s'animaient à mieux faire sentir le génie de leur art; et je ne sais quelle joie passionnée et quelle sensibilité d'imagination âectrisait à la fcris tous les témoins de cette danse magique , et les transportait dans une existence idéale, où l'on rêve un bonbenr qui n'est pas de ce monde.

Il y a un moment dans cette danse napolitaine où la femme s» met à genoux , tandis qu»rbomme tourne autour d'elle , non en maître , mais en vunqueur. Quel était dans ce momoit la charme de la dignité de Corinne I comme à genoux elle était souveraine ! Et quand elle se releva , en faisant retentir le son de son instrument , de sa cymbale aérienne , elle semblait animée par on enthousiasme de vie , de jeunesse et de beauté , qui devait persuader qu'elle n'avait besoin de personne pour être heureuse. Uélasl il n'en était pas ainsi ; mais Oswald le craignait, et soupirait en admirant Corimie, comme si chacun de ses succès l'edt séparée de lui. A la fia de la danse, l'iiomme se jette à genoux àsontour, cAc'estlafemmequidanseautourdelui. Corinne en. cet instant se surpassa encore , s'il était possible ; sa course était A légère en parcourant deux ou trois fois le même cercle , que ses pieds chaussés en brodequins volaient sur le plancher avec la rapidité de l'éclair; et quand elle Éleva une de ses mains en agitant son tambour de basque , et que de l'autre elle fit signe au -prince d' Ainalfl de se relever , tous les hommes étaient tentés de se mettre à genoux comme lui ; tous , excepté lord Nelvil , qui se retira de quelques pas en arrière, et lecomted'Erfeull, qui fit

qurïquespaB eo avant pour eomplimenter Coiiane. Quant aux Italiens qui étaieutlà.ila ne penaaientpointiseÊore remarquer par leur enlhonsiasme ; ils s'y livraiew, parce qu'ils l'épronvaient. Ce ne sont pas des hommes assez habitués à la société et à l'amour-propre qu'eUe exdte, pour s'occuper de l'effet qu'îla produisent ; il$ ne se laissent jamais détourner de leur plusir par la vanité, ni de leur but par les applaudissemrats. -

Corinne était charmée de son succès , et remerciait tout le monde avec une grâce pleine de simplicité. Elle était contente d'avoir réussi , et le laissait voir en bonne ei^mt , eu l'on peut s'exprimer ainsi ; mais ce qui l'occupait surtJmt , c'était le dMr de traverser la foule pour arriver jusqu'à la porte contre laquelle Oswald était appuyé. Elle y arriva enfin, et s'arrêta mimomnit pour attendre un mot de lui. — Corinne, lui dit-il en s'efforçant de cacher son trouble , son enchantement et sa peine ; Corinne , voilà bien des hommages , voilii bien des succès 1 Hais , su milieu de ces adorateurs si enthousiastes, y a-t-il un ami couR^eux et sAr ? y a-t-il ub |»otecteur pour la vie ? et le vain tumulte des applaudissemeuts devrait-Il suffire à une âme telle que la vôtre P

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