CHAPITRE IL
La foule empêcha Corinne de répondre à lord Ndvil. On allait souper, et chaque cavalière servente se hâtait de s'asseoir à côté de sa dame. Une étrangère arriva ; et , ne trouvant plus de place , aucun homme , excepté lord Relvil et le comte d'Erfeull , ne lui offrit la sienne : ce n'était ni par impolitesse, ni par ^oïsme , qu'aucun Romain ne s'émit levé ; mais l'idée que les grands seigneurs de Rome ont de l'honneur et du devbir, c'est de ne pas quitter d'uu pas ni d'un instant leur dame. Quelquesuns , n'ayant pas pu s'asseoir, se tenaient derrière la chaise de leurs belles, prêts h les servir au moindre s^e. Les dames tie parlaient qu'à leurs cavaliers ; les étrai^ers erraient en vain au-
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tour de ce cercle , où personne n'avait rien à leur dire ; car les femmes ne savent paa en Italie ce que c'est que la coquetterie , ce que c'est en amour qu'un succès d'amour-propre : elles n'ont enïie de plaire qu'à celui qu'elles ainrait ; il n'y a point de sëdofr lion d'esprit avant celle du OŒur on des yeui ; les commencement! les plus rapides sont soivis qnelquefois par un sincère dévouement,^t même une très-longue constance, L'infldétité est en Italie biamée [dus sévèrement dans un homme que dans une femme. Trois ouquatrehommes, sous des titres différents, sui* vent la même femme , qui les mène avec elle , sans se donner qwlguefois mémf la peine de dire leur nom au maître de la maison qui les reçoit ; Pun est le préféré, l'autre celui qui aspire à l'être, un troisième s'appelle le souffi-ant (il patilo); celuilà est tout à fait dédaigné, mais on lui permet cependant de faite le service d'adorateur; et tous ces rivaux vivent paisiblement ensemble. Les gens do peuple ont encore conservé la coutume des coaps de poignard. Il y a dans ce pays un binure mélange de simplitâté M de corruption , de dissimulation et de vérité , de bonhomie et de vengeance , de faiblesse et de force , qui s'explique par une observation constante : c'est que les bonnes qualités viennent de ce qu'on n'y fait rien pour la vanité , et les mauvaises , de ce qu'on y Ùit beaucoup pour l'intérêt , soit que cet intérêt tienne il l'amour, à l'ambition , ou b la fortune.
Les distinctions de rang font en général peu d'effet en Italie ; ce n'est point pat philosophie , mais par faciUlé de caractère et familiarité de mœurs , qu'on y est peu susceptible des préjugés aristocratiques; et comme la société ne s'y constitue juge de rien, elle admet tout.
Après le souper, chacun se mil au jeu , quelques femmes aux jeux de hasard, d'autres au vrhistle plus silencieux ; et pas un mot n'était prononcé dans cette chambre naguère si bruyante. Les peuples du Midi passent souvent de la plus grande agitation au plus profond repos ; c'est encore un des contrastes de leur caraclère,que la paresse unie à l'activité la plus infatigable ; ce sont en tout des hommes qu'il &ut se garder de juger au premier coup d'œil : car les qualités , comme les défauts les
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plus opposés , te trouvent en eux. Si vous les voyez prudents dans tel instant , il se peut que , dans un autre , ils se montrent les plus audadeux des bommes ; s'ils sont indolents , c'est peut- Afe qu'ils se reposent d'avoir agi , ou se préparent pour agir encore;enfin, ils ne perdent aucune force de l'Ame dans la société , A toutes s'amassent en eux pour les circonstances déd- Bîves.
Dans cette assemblée de Rome , où se trouvaient Oswald et Corinne , il y avait des hommes qui perdaient des sommes énormes au jeu , sans qu'on pdt l'apercevoir le moins du monde sur leur physionomie : ces mêmes hommes auraient eu l'expression la plus vive et les gestes les plus animés , s'ils avaient raconta quelques faits de peu d'importance. Mais quand les passions arrivent il un certain degré de violence , elles craignent les témoins, et se voilent presque toujours par le silence et l'immobilité.
Lord Nelvil avait conservé un ressentiment amer de la scène du bal;il croyait que les Italiens, et leur manière animée d'exprimer l'enthousiasme , avaient détourné de lui, du moins pour un moment, Fintérét de Corinne, li en était très-malheureux; mais sa fierté lui conseillait de le caclier , ou de le témoigner seulement en montrant du dédain pour les suffrages qui flattaient sa brillante amie. On lui proposa de jouer , il le refusa; Corinne aussi ; et elle lui fit signe de venir s'asseoir à cdté d'elle. Oswald était inquiet de compromettre Corinne , en passant ainsi la soirée seul avec elle , en présence de tout le monde. ~ Soyez tranquille, lui dit -elle, personne ne s'occupera de nous ; c'est l'usage ici de ne feire en société que ce qni plaît ; il n'y a pas une convenance établie , pas un égard exigé; une politesse bienveillante GufQt; personne ne veut que l'on se gêne les uns pour les autres. Ce n'est sûrement pas un pays où la liberté subsiste telle que vous l'entendez en Angleterre ; mais on y jouit d'une parfaite indépendance sociale. — Cest-à-dire , reprit Osvrald , qu'on n'y montre aucun respect pour les mœurs. — Au moins, interrompit Corinne, aucune hypocrisie. M. delà Rochefoucauld a dit : Le moindre des défaut» d'une Jemme galante est de
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Citre. Eu eftet , quels qae soient les torts des femmes en Italie, elles n'ont pas recours au mensonge ; et si le mariage n'y est pas assra respecté , c'est du consentement des deux époux.
— Ce n'est point la sincérité qui est la cause de ce genre de franchise, répondit Oswald, mais l'indifférence pour l'opinion publique. En arrivant ici , j'avais une lettre de recommandation pour une princesse; je la donnai à mon domestique de place. pour la porter ; il me dit : Monsieur, dans ce moment cette lettre ne vous servirait à rien, car la princesse ne voit persontu ; eUt eUmv(Aito&KTk. Etœtétat, d'éireiMaAUOBiTÀ, se proclamait comme tonte autre situation de la vie, et cette publicité n'est point excusée par une passion extraordinaire; plusieurs attachements se succèdent ainsi , et sont également eonnas. Les femmes mettent si peu de mystère à cet ^ard, qu'elles avouent leurs liaisons avec moins d'embarras que nos femmes n'en auraient en parlant de leurs époux. Aucun sentiment profond ni délicat ne se mêle (on le croit aisément) à cette mobilité sans pudeur. Aussi , dans celle nation oit l'on ne pense qu'à l'amour , il n'y a pas un seul roman , parce que l'amour y est si rapide , si public , qu'il ne prête à aucun genre de développement, etque, pour peindre véritablement les moeurs générales à cet égard , il faudrait commencer et Qnir dans la première page. Pardon , Corinne , s'écria lord Nelvil en remarquant la peine qu'il lui faisait éprouver , vous êtes Italienne , cette idée devrait me désarmer. Mais Tune des causes de votro grâce incomparable, c'est la réunion de tous les charmes qui caractérisent les différentes nations. Je ne sais dans quel pays vous avez été élevée ; mais certainement vous n'avez point passé toute votre vie en Italie : peut-être est-ce en Angleterre même.... Ah ! Corinne, si cela était vrai, comment aoriez-vous pu quitter et sanctuaire de la pudeur et de la délicatesse , pour venir ici , oà non-seulement la vertu , mais l'amour même est si mal connu? On le respire dans l'air; mais pénètre-t-ildansle cœur? Les poésies, dans lesquelles l'amour joue un si grand r6le, ont beaucoup de grâce , beaucoup d'imagination ; elles sont ornées par des tableaux brillants, dont les couleurs sont vives et voluptueuses. Mais où trouverez- vous ce sentiment mélancolique
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et tendre qui anime notre poésie P Que pourriez-TOUs comparer à la scène deBelrïderaadesoo époux,daDsOtway;àRoméo, dans Shakspeare ; enSu surtout aux admirables vers de Thompson dans son chant du printemps , lorsqu'il peint avec des traits si nobles et si toudiants le bonheur de l'amour dans le mariage î T a-t-iJ un tel mariage en Italie ? Et là où il n'y a pas de bonheur domestique, peut-il exister de l'amour? N'est-ce pas ce bonheur qui est le but de la passion du cœur , comme la possession est celui de la passion des sens P Toutes les femmes jeunes etbellesneseressemblent-ellespas, si les qualités de l'âme et de l'espriEne fixent pas la préférence i Et ces qualités, que font-elles désirer? le manage , c'est-à-dire l'association de tous les sentiments et de tontes les pensées. L'amour ill^time , quand mal- * heureusement il existe cheznous, estencore,sij'ose m' exprimer ainsi , un reflet du mariage. On y cherche ce bonheur intime qu'on n'a pu goûter chez soi ; et l'infidélité même est plus morale en Angleterre que le mariage en Italie. —
CeS paroles étaient dures , elles blessèrent profondément Corinne ; et se levant aussitôt , les yeux remplis de larmes , elle sortit de la chambre, et retourna subitement chez elle. Oswald fut au désespoir d'avoir offensé Corinne ; mais il avait une sorte d'irritation de ses succès du bal , qui s'était trahie par les paroles qui venaient de lui échapper. Il la suivit chez elle, mais elle refusa de lui parler. Il y retourna le lendemain matin encore inutilement; sa porte était fermée. Ce refus prolongé de recevoir lord Nelvil n'était pas dans le caractère de Corinne; mais elle était douloureusement affligée de l'opinion qu'il avait témoignée sur les Italiennes , et celte opinion même lui faisait une loi de cacher à l'avenir, ù elle le pouvait, le sentiment qui l'entraînait.
Oswald , de son câté , trouvait que Corinne ne se conduisait pas dans cette circonstance avec la simplicité qui lui était natu* relie, et il se confirmait toujours da¥antage dans le mécontentement que le bal lui avait causé ; il excitait en lui cette disposition , qui pouvait lutter contre le sentiment dont il redoutait l'empire. Ses principes étaient sévères , et le mystère qui enveloppait la vie passée de celle qu'il aimait lui causait une
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grande douleur. Les manières de Corinne lui paraissûent pleines de charmes, mais quelquefois un peu trop animées par le désir universel de plaire. 11 lui trouvait beaucoup de noblesse et de réserve dans les discours et dans le maintien , mais trop d'indulgenee dans les opinions. Enfin Oswald était nu homme séduit , entraîné , mais conservant au dedans de lui-mSme un (^posant qui combattait ce qu'il éprouvait. Cette situation porte souvent à ramertume. On est mécontent de soi-même et des autres ; l'on souffre , et l'on a comme une sorte de besoin de souffrir encore davantage, ou du moins d'amener une explication violente , qui fasse triompher complètement l'un des deux sentiments qui déchirent le ccenr.
C'est dans cette disposition que lord NelvU écrivit i Cwinne. Sa lettre était amère et inconvenable ; il le sentait ; mais des mouvements confus le portaient à l'envoyer : il était si malheureux par ses combats , qu'il voulait à tout prix une circonstance quelconque qui pât les terminer.
Un bruit auquel il ne croyaitpas, mais qne le comte d'Erfeuil était venu lui raconter , conbibna peut.étre encore à rendre ses expressions plus âpres. On répandait dans Rome que Corinne épouserait le prince d'Amalli. Oswald savait bien qu'elle ne l'aimait pas, et devait penser que le bal était la seule cause de cette nouvelle : mais il se persuada qu'elle l'avait reçu chez elle le matin du jour où il n'avait pu lui-même être admis; et, trop fier pour exprimer nn sentiment de jalousie, il satisfit son mécontentementsecret, en dénigrant la nation pour laquelle il voyait avec tant de peine la prédilection de Corinne.