CHAPITRE IV
La lettre de Corinne fît repentir une seconde fois Oswald d'avoir pu songer à se détacher d'elle. La dignité spirituelle et la douceur imposante avec laquelle elle repoussait les paroles dures qn'il s'était permises , le toucbèrent , et le pénétrèrent d'admiration. Une supériorité si grande, si simple, si vraie, lui parut au-dessus de toutes les règles ordinaires. Il sentait bien toujours que Corinne n'était pas la femme &ible , timi/le, doutantide tout, hors de ses devoirs et de ses sentiments, qu'il avait choisie, dans son imagination , pour la compagne de sa rie ; et le souvenir de Lucile , telle qu'il l'avait vue à l'âge de douze ans, s'accordait mieux avec cette idée : mais pouvaiton rien comparer à Corinne? Les lois, les règles communes pouvaient-elles s'appliquera une personnequi réunissait en elle tant de qualités diverses, dont le génie et la sensibilité étaient le lien P Corinne était un miracle de la nature; et ce miracle ne se faisait-il pas en faveur d'Oswald , quand il pouvait se flatter d'intéresser une telle femme? Mais quel était son nom , quelle ■
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était sa destinée, quels seraient ses projets, s'il lui déclarait l'iDlention de s'unir à elle ? Tout était encore dans l'obscurité ; et, quoique l'enthousiasme qa'Oswatd ressentait pour Corinne lui persuadât qu'il était décidé à l'épouser, souvent aussi l'idée que la vie de Corinne n'avait pas été tout à fait irréprochable , et qu'un tel mariage aurait été sûrement condamné par son père, bouleversait de nouveau toute son âme , et le jetait dans Tanxiété la plus pénible.
Il n'était pas aussi abattu par la douleur que dans le temps où il ne connaissait pas Corinne; mais il ne sentait plus cette sorte de calme qui peut exister même au milieu du repentir, iorsquela vie entière est consacrée à l'expiation d'une grande faute. Il ne craignait pas autrefois de s'abandonner à ses souvenirs, quelle que fût leur amertume; maintenant il redoutait les rêveries longues et profondes , qui lui auraient révélé ce qui se passaitau fond de son âme. Il se préparait cependant à se rendre chez Corinne , pour la remercier de sa lettre , et pour obtenir le pardon de celle qu'il avait écrite , lorsqu'il vit entrer dans sa diambre M. Edgermond , un parent de la jeune Lucile.
C'était un brave gentilhomme anglais , qui avait presque toujours vécu dans la principauté de Galles , où il possédait une terre; il avait les principes et les préjugés qui servent i . maintenir en tout pays les choses comme elles sont ; et c'est un bien, quand ces choses sont aussi bonnes que la raison humaine le permet ; alors les hommes tels que M. Edgermond, c'est-àdire les partisans de l'ordre établi , quoique fortement et même opiniâtrement attachés à leurs habitudes et à leur manière de voir, doivent être considérés comme des esprits éclairés et raisonnables.
Lord Nclvil tressaillit , en entendant annoncer chez lui M. Edgermond ; il lui sembla que tous ses souvenirs se représentaient h Ift fois : mais bientôt il lui vint dans l'esprit que lady Edgermond , la mère de Lucile , avait envoyé son parent pour lui faire des reproches , et qu'elle voulait ainsi gêner son indépendance. Cette pensée lui rendit toute sa fermeté, et il reçut M. Edgermond avec une froideur extrême. 11 avait d'autant plus tort en l'accueillant ainsi, que M. Edgermond n'avait
pas le moindre projet qui pât concerner tord NeviU. Û traversait ritalie pour sa santé, en faisant beaucoup d'eicrciee, en ctiassant, en buvant à la santé du roi Geoi^ et de la vieille Angleterre. Cétait le plus lionnéte homme du monde, et mËmeil avait beaucoup plus d'esprit et d'instruction que ses habitudes ne devaient le faire' croire. Il était Anglais avant tout, non-seuleroent comme il devait l'être , mais aussi comme on aurait pu soubaiter qu'il ne le fût pas ; suivant dans tous les pays les coutumes du sien , ne vivant qu'avec tes Anglais , et n^ s'entretenant jamais avec les étrangers; non par dédain, mais par une sorte de répugnance à parler les langues étrangères , et de timidité, même àl'Sge de cinquante ans , qui lui rendait très-difficile de faire de nouvelles connaissances.
— Je suis charmé de vous voir, dit-il à lord Nelvil; je vais à Naples dans quinze Jours , vous y trouverai-je? Je le voudrais, car j'ai peu de temps à rester en Italie , parce que mon ré^ment doit bientôt s'embarquer. — Votre régiment? répéta lord Nelvil ; et il rougit , comme s'il avait oublié qu'il avait un congé d'une année , son régiment ne devant pas être employé avant cette époque ; mais il rougit en pensant que Corinne pourrait peut-être lui faire oublier même son devoir. — Votre régiment à vous, continua H. Edgermond , ne sera pas mis en activité de sitôt; ainsi rétablissez votre santé ici , sans inquiétude. Tai vu, avant de partir, ma jeune cousine, à laquelle vous vous intéressez; elle est plus charmante que jamais; et dans un an, quand vous reviendrez , je ne doute pas qu'elle ne soit la plus belle femme de l'Angleterre. — Lord Helvll se lut , et M. Edgermond gûrda le silence aussi de son côté. Ils se dirent encore quelques mots d'une manière assez laconique, quoique bienveillante ; et M. Edgermond allait sortir, lorsqu'il revint sur ses pas , et dit : — A propos , milord , vous pouvez me faire un plaisir : ou m'a dit que vous connaissiez la célèbre Corinne ; et bien que je n'aime pas en général les nouvelles connaissances, je suis tout h fait curieux de celle-là. — Je demanderai à Corinne la permission de vous mener chez elle, puisque vous le désirez , répondit Os wald. — Faites, jevous prie, reprit M. Edgennond , que je la voie un jour où elle improvisera , chantera
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OU dansera en notre présence. — Corinne, dit lord Nelvil, ne montra pcûot ainsi ses talents aux étrangers; c'est une femme votre ^le et la roieime, sous tous les rapports. — Pardon de ma méprise, reprit M. Edgermoud ; comme on ne lui connaît pas d'autre nom que Coriuue, et qu'à vingt'Sii ans elle vit toute seule, sans aucune personne de sa famille, je croyais qu'elle existait par ses talents, et saisissait volontiers l'occasion de les faire connaître. — Sa fortune, répondit vivement lord Melvil , est tout à fait indépendante , et son âme encore plus. — M- Edgermoud finit à l'iustaut de parler sur Corinne , et se repentit de l'avoir nommée , quand il vit que ce sujet intéressait Oswald. Les Anglais sont les iiommes du monde qui ont le pins de discrétion et de mén^ment dans tout ce qui tient aux alïectious véritables.
M. "Edgermoud s'en alla. Lord Nelvil, resté seul, ne put s'empéctier de s'écrier, dans son émotion : — Il faut que J'épouse Corinue , il but que je sois son protecteur, afin que personne désormais ne puisse la méconnaître. Je lui donnerai le peu que je puis donuer, un rang , un nom , tandis qu'elle me comblera de toutes les felicilés qu'elle seule peut accorder sur la terre. — Ce fut dans cette disposition qu'il se liâta d'aller chez Corinne , et jamais il n'y entra avec un plus doux sentiment d'espérance et d'amour ; mais , par un mouvement naturel de timidité , il commença la conversation en se rassurant lui-même par des paroles insignifiantes , et de ce nombre fut k demande d'amener M. Edgermoud cliez elle . A. ce nom , Corinne se troubla visiblement , et refusa d'une voix émue ce que désirait Oswald. Il en fut singulièrement étonné , et lui dit : — Je pensais que , dans une maison où vous recevez tant de monde , le titre de mon ami. ne serait pas un motif d'exclusion. — Ne vous offensez pas , milord , reprit Corinne; croyez-moi , il faut que j'aie des raisons bien puissautes pour ne pas consentir à ce que vous désirez. — Et ces raN sons, me lesdirez-vous? reprit Oswald. —Impossible, s'écria Corinne, impossible! — Ainsi donc, dit Oswald.... Et la violence de son émotion lui coupant la parole , il voulut sortir. Corinne alors, tout en pleurs, lui dit en anglais : — Au nomd Dieu , si vous ne voulez pas briser mou cœur, ne partez pas. —
Ces paroles, cet accent, remuèrent profondément l'ime d'Oswald, et il se rassit à quelque distance de Corinne, la t£te appuyée contre un vase d'albâtre qui éclairait sa chambre; puis tout à coup il lui dit : — Cruelle femme, vous voyez que je vous aime , vous voyez que vingt fois par jour je suis prêt à vous offrir et ma main et ma vie , et vous ne voulez pas m'appreudre qui vous êtes! Dites- te-moi , Corinne, dites -le-moi , répétait-il en lui tendant la main avec la plus touchante expression de sensibilité. — Oswald , s'écria Corinne , Oswald , vous ne savez pas le mal que vous me faites. Si j'étais assez insensée pour vous tout dire , û je l'étais , vous ne m'aimeriez plus. — Grand Dieu! reprit-il, qu'avezvous donc à révéler? —Rien qui me rende indigne de vous; mais des hasards, mais des différences entre nos godts , nos opinions , qui jadis ont existé , qui n'existeraient plus. N'exigez pas de moi que je me fasse connaître à vous;un jour peut-être, un jour, si vous m'aimez assez, si-.. Ah 1 Je ne sais ce que je dis, continua Corinne; vous saurez tout , mais ne m'abandonnez pas avant de m'entendre. Promettez-le-moi , au nom de votre père qui réside dans le ciel. — Ne prononcez pas ce nom , s'écria lord Nelvil; savez-vous s'il noos réunit ou s'il nous sépare? Croyez-vous qu'il consentit à notre union? Si vous le croyez, attestez le-moi, je ne serai plus troublé , déchiré. Une fois je vous dirai quelle a été ma triste vie , mais h présent voyez dans quel état je suis , dans quel état vous me mettez. — Et en effet son front était couvert d'une froide sueur, son visage était pâle , et ses lèvres tremblaient, en articulant à peine ces dernières paroles. Corinne s'assit à côté de lui , et , tenant ses mains dans les siennes, le rappela doucement à lui-même. — Mon cher Oswald , lui dit-elle , demandez à M. Edgermond s'il n'a jamais été dans le Northumberland , ou du moins si ce n'est que depuis cinq ans qu'il y a été : dans ce cas seulenient vous pouvez l'amener ici. — Oswald r^rda fixement Corinne à ces mots ; elle baissa les yeux et se tut. Lord Nelvil lui répondit : — Je ferai ce que vous m'ordonnez. — Et il partit.
Rentré chez lui, il s'épuisait en conjectures sur les secrets de Corinne ; il lui paraissait évident qu'elle avait passé beaucoup
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de temps en Angleterre, et que son nom et sa famille deraient y être connus. Mais quel motif les lui faisait cacher, et pourquoi avait-elle quitté l'Angleterre , si elle j avait été établie ? Ces diverses questions agitaient extrêmement le coenr d'Oswald ; il était convaincu que rien de mal ne pouvait être découvert dans la vie de Corinne , mais il cramait ane combinaison de drconïtances qui pât la rendre coupable aui yeux des autres; et ce qu'il redoutait le plus pour elle, c'était la désapprobation de l'Angleterre. 11 se Sentait fort contre celle de toutautre pays; mais le souvenir de son père était si intimement uni dans sa pensée avec sa patrie, que ces deux sentiments s' accroissaient l'un par l'autre. Oswald sut de M. Edgermond qu'il avait été pour la première fois dans le Norlhumberland l'année précédente, et lui promit de le conduire le soir même chez Corinne. Il arriva le premier, pour la prévenir des idées que M. Edgermond avait conçues sur elle, et la pria de lui faire sentir, par des manières froides et réservées i combien il s'était trompé.
—Si vous le permettez, reprit Corinne, je serai avec lui comme avec tout le monde; s'il désire de m'entendre, j'improviserai pour lui ; enfin je me montrerai tsHe que je suis, et je croîs cependant qu'il apercevra tout aussi bien la dignité de l'âme à travers une CJDoduite simple , que si Je me donnais un air contraint qui serait affecté. — Oui, Corinne, répondit Oswald , oui, vous avez raison. Ah l jju'il aurait tort, celui qui voudrait altérer en rien votre admirable naturel! — M. Edgermond arriva dans ce moment avec le reste de la société. Au commencement de la soirée, lord Nelvil se plaçait à côté de Corinne, et, avec un intérêt qui tenait à la foi!i de l'amant et du protecteur, it disait tout ce qui pouvait la faire valoir; il lui témoignait un respect qui avait encore plus pour but de commander les égards des autres que de se satisfaire lui-même ; mais il sentit bieutdt avec jbie l'inutilité dé toutes ses inquiétudes. Corinne captiva tout à f^ M. Edgermond; elle le captiva non-seulement par son esprit et ses charmes , mais en lui inspirant le sentiment d'estime que les caractères vrais obtiennent toujours des caractères honnêtes ; et lorsqu'il osa lui demander de se faire entendre sur un sujet de son choix , i! aspirait à cette grâce avec autant i»<i,.. Cookie
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de respect que d'empressement. Elle y consentît sans se foire prier ud instant , et sut prouver ainsi que cette faveur avait un prix indépendant de la difBcuIté de l'obtenir. Mais elle avait un si vif désir de plaire â un compatriote d'Oswald, à un homme qui, paria considération qu'il méritait,pouvait influer sur son o|Hiiion en lui parlant d'elle, que ce sentiment la remplit tout à coup d'une timidité qui lui était nouvelle ; elle voulut commencer, et elle sentit que l'émotitHi lui coupait la parole. Oswala BOnfCrait de ce qu'elle ne se montrait pas dms^oute sa supériorité h un Anglais. 11 baissait les yeux; et son embarras était si visible, qne Corinue , uniquement occupée de l'effet qu'elle produisait sur lut , perdait toujours de plus en plus la présence d'esprit nécessaire ponr le talent d'improviser. Enfin sentant qu'elle hésitait , que les paroles lui venaient par la mémoire et non par le sentiment, et qu'elle ne peignait ainsi ni ce qu'elle pensait, ni ce qu'elle éprouvait réellement, elle s'arrêta tout à coup , et dit à M. Edgermond : — Pardonnez-moi , n la timidité m'6te aujourd'hui mon talent; c'est la première fois (mes amis lesavent)quejeniesuis trouvée ainsi tout à fait au-dessous d« moi-même : mais ce ue sera peut-être pas la dernière , ajoutât-elle en soupirant.
Oswald fut profondément émn par la touchante faiblesse d«! Corinne. Jusqu'alors il avait toujours vu l'imagûuitîon et I» génie triomiiber de ses affections , et relever son âme dans les moments où elle était le plus abattue : cette fois, le sentiment avait subjugué tout à Éiit son esprit; et uéanraoius Oswald s'était tellement identiBé dans cette occasion avec la gloire de Corinne , qu'il avait souffert de son trouble, au lieu d'en jouir. Mais comme il était certain qu'elle brillerait un autre jour aveo l'éclat qui lui était naturel , il se livra sans regrets à la douceur des observations qu'il venait de faire, et lainage de son amie, r^na plus que jamais dans son cceur.