OSWALD
Corinne, enlisant cette lettre, fiit offensée des préjugés haineux qu'Oswald exprimait contre sa nation. Mais elle eut cependant le bonheur de deviner qu'il était irrité de la fêle , et de ce qu'elle s'était rei^isée à le recevoir depuis la conversation du souper : cette réflexion adoucit un peu l'impression pénible que lui faisait sa lettre. Elle hésita quelque temps , ou du moins i^t hésiter, sur la conduite qu'elle devait tenir envers lui. Son sentiment l'entrainait à le revoir ; njais il lui était extrêmement pénible qu'il pût s'imaginer qu'elle désirait de l'épouser, bien que la fortune fût au moins égale , et qu'elle pAt , en révélant son nom , montrer qu'il n'était en rien inférieur à celui de lord Melvil. Néanmoins , ce qu'il yavattde singulier et d'indépendant
dans le genre de vie qu'elle avait adopté devait lui inspirer de l'éloignement pour le mariage; et sdrement elle en aurait repoussé l'idée , si son sentiment ne l'edt pas aveuglée sur toutes les peines qu'elle aurait h souffrir en épousant un Anglais , et enrenonçantà l'Italie.
Ou peut abdiquer la fierté dans tout ce qui tient au cceurj mais dès que les convenances ou les intérêts du monde se présentent de quelque manière pour obstacle, dès qu'on peut supposer que la personne qu'on aime ferait un sacrifice quelconque en s'unissant à vous , il n'est plus possible de lui montrer à cet égard aucim abandon de sentiment. Corinne néanmoins , ne pouvant se résoudre à rompre avec Oswald , voulut se persuader qu'elle pourrait le voir désormais , et lui caclier l'amour qu'elle ressentait pour lui : c'est donc dans cette intention qu'elle se fit une loi dans sa lettre de répondre seulement à ses accusations injustes contre la nation italienne , et de raisonner avec ità sut ce sujet comme si c'était le seul qui l'intéressât. Peut-étie la meilleure manière dont une femme d'un esprit supérieur peut reprendre sa froideur et sa dignité , c'est loisqu'elle sa retranche dans la pensée comme dans un asile.
Corinne à lord Neloil.
« Si votre lettre ne concernait que moi , milord , je n'essaye- •> rais point de me justifier ; mon caractère est tellement facile à ' connaître, que celui qui ne me comprendrait pas de lui-même " ne me comprendrait pas davantage par l'explication que je lui " en donnerais. La réserve pleine de vertudesferamesanglaises, > et l'art plein de grâces des femmes françaises, servent souvent l'a cacher, croyez-moi, la moitié de ce qui se passe dans l'âme X des unes et des autres ; et ce qu'il vous plaît d'appeler en mol
• de la magie , c'est un naturel sans coutraiule, qui laisse voir t quelquefois des sentiments divers et des pensées opposées,
• sans travailler à les mettre d'accord ; car cet accord, quand il ' existe, est presque toujours factice , et la plupart des caractè-
• res vrais sont inconséquents. Mais ce n'est pas de moi que je
ou l'it&ub. lis
• veoi vous parier, c'est de la natioD infortnnée que tous atla- <• quez si cniellenient. Serait-ce moD affectioa pour mes amis
■ qui TOUS inspirerait r^e malveillance amèreP tous me con- « Daissez trop pour eu être jaloux , et Je n'ai point l'orgueil de
■ croire qu'un tel sentiment tous rendit injuste au point où tous « r^es. Vous dites sur les Italiens ce que disent tous les étran-
• gers , ce qui doit frapper au premier abord : mais il fout o pénétrer plus avant pour juger ce pays, qui a été si grand à <■ diverses époques. D'où vient donc que cette nation aétésousi
• les Romains la plus militaire de toutes, la plus jalouse de
• sa liberté dans les républiques du moyeu âge, et dans le
• seiàèmesiède la plus illustre par les lettres, les sdeneesetles
• arts? H'a-t-elle pas poursuivi la gloire sous toutes les formes ?
■ Et si maintenant elle n'en a plus , pourquoi n'en sccuseriez-
■ vous pas sa sitnation politique , puisque dans d'autres circons-
■ tance» elle s'est montrée si différente de ce qu'elle est mainte-
■ nant?
■ Je ne sais si je m'abuse , mais les torts des Italiens ne font « que n)'mS|Hrer un sentiment de pitié pour leur sort. Les
■ étrangers de tout temps ont conquis, déchiré ce beau pays, ' l'objet de leur ambition perpétuelle ; et les étrangers repro- ' cbent avec amertume k cette nation les torts des nations vain-
■ cnes et déchirées '. L'Enrope a reçu des Italiens les arts et les >c sciences ; et maintenant qu'elle a tourné contre eux leurs pro- •> près présents , elle leur conteste souvent encore la dernière B gloire qui soit permise aux nations sans force militaire et sans
• liberté politique , la gloire des sciences et des arts.
n II est si vrai que les gouvernements font le caractère des
■ aaiions, que, dans cette mSme Italie, vous voyez des diffé- > rences de mœurs remarquables entre les divers Ëtats qui la
• composait. Les Piémontais , qui formaient un petit corps de « nation, ont l'esprit plus militaire que le reste de l'Italie; les^
■ Florentins , qui ont possédé ou la liberté , ou des princes d'un
• caractère libéral , sont éclairés et doux ; les Vénitiens et les
■ Génois se montrent capables d'idées politiques , parce qu'il y •■ a chez eux une aristocratie républicaine; les Milanais sont » plus sincères, parce que les nations du Nord y ont apporté
' depuis longtemps ce caractère ; les ^Napolitains pourraient ai'
■ sémeot devenir belliqueux, parce qu'ils oat été réanis depuis
• plusieurs siècles sous un gouTemeni^t très-imparfait, mais « enfin sous un gouveraement à eux. La noblesse romaine , - n'ayant rien à faire , ni militairement ni politiquement , doit « être ignorante et paresseuse ; mais l'esprit des ecclésiastiques,
• qui ontunecarrière et une occupation, est beaucoup plus dé- " veloppé que celui des nobles : et comme le gouvernement pao pal n'admet aucuue distinction de naissance, et'qu*il est au
• coBtraireputementélectif dans l'ordre du clergé , il en résulte
• une sorte de libéralité , non dans les idées , mais dans les
■ balHtudes, qui fait de Rome le séjour le plus agréable pour ce tous ceux qui n'ont plus ni l'ambition ni la posâbilité de
■ jouer un rôle dans le monde-
' Les peuples du Midi sont plus aisément modifiés par leurs « institutions que les peuples du Nord ; ils ont une indolence
■ qui devient bientôt de la résignation; et la nature leur of&e o tant de Jouissances, qu'ils se consolent fedlement des avan- « tages que la société leur refuse, il y a sûrement beaucoup de
■ corruption en Italie, et cependant la civilisation y est beaucoup
■ moins raffinée que dans d'autres pays. On pourrait presque
■ trouver quelque diose de sauvage à e» peuple, malgré la fi-
■ nesse de son esprit : cette finesse ressemble à celle du chasseur,
■ dans l'art de surprendre sa proie. Les peuples indolents sont
• facilement rusés : ils ont une habitude de douceur qui leur
• sert à dissimuler quand il le faut, même leur colère; c'est " toujours avec ses manières accoutumées qu'on parvient à
• cacber nue situation accidentelle.
^« Les Italiens ont delà sincérité, de la fidélité, dans les rp-
■ latious privées. L'intérêt et l'ambition exercent un grand em-
• pire sur eux, mais non l'orgueil ou la vanité : les distinctions « de rang y font très-peu d'impressbn; il n'y a point de «o- > ciété, point de salon, point de mode, point de petits moyens « journaliers de faire effet en détail. Ces sources habituelles de
■ dis^mulation et d'envie n'existent point chez eux : quand ila X trompent leurs ennemis et leurs concurrents, c'est parce qu'ils
• se considèrent avec eux comme en état de guerre ; mais en
D,mi,.=db, Cookie
• paix, ils ont du naturel et de la Térité. C'est même cette vérité >■ qui est cause du scandale dont tous vous plaignez; les feoi-
■ mes, entendant parler d'amour Gans cesse, vivant au milieu
■ des séductions et des exemples de l'amour, ne cachent pas
■ leurs sentiments, etportent, pour ainsi din, une sorte d'in-
• nocence dans la galanterie même ; elles ne se doutent pas nou
• plus du ridicule, surtout de celui <]ue ia société peut donner.
• Les unes sont d'une ignorance telle, qu'elles ne savent pas n écrire, et l'avouent publiquement; elles font répondre à un 1 billet du matin par leur procureur (.il pagltetlo), sur du pa-
■ pieràgrend format, et en style de requête. Mais en revanche,
■ parmi celles qui sont instruites , vous en verrez qai sont pro- " fesseurs dans les acadênjies, et d(Hinent des leçons pubUque- ' ment, en écharpe noire; et si vons vous avisiez de rire de <• cela, l'on vous répondrait : Ya-tildumalà savoir le grec? r y a^t-il du lïudà gagner sa vie par fon travailî Pourquoi ' riez^pous donc d'une chose aussi simple?
~ Enfin, miiord,abordeiai-je un sujet plus délicat? cherche-
> rai-je à démêler pourquoi les bommes montrent souvent peu E d'esprit militaire? Ils eiposeut leur vie pour l'amour et pour ' la haine avec une grande facilité ; et les coups de poignard
• donnés et reçus pour celte cause n'étonnent ni n'intimident
■ personne : ils ne craignent point la mort, quand les passions
• naturelles commandent de la braver; mais souvent, il faut " l'avouer, ils aiment micox la vie que des intérêts politiques •> qui ne les touchent guère, parce qu'ils n'ont point de patrie. « Souvent aussi l'honneur chevaleresque a peu d'empireau miu lieu d'une nation où l'opinion et la société qui la forme n'exis-
• tent pas ; il est assez simple que , dans une telle désot^anisa- •• tion de tous les pouvoirs publics , les femmes prennent beau- ■< coup d'ascendant sur les hommes, et peut-être en ont-elles
• trop pour les respecter et les admirer. Néanmoins leur conduite
> envers elles est pleine de délicatesse et de dévouement. Les - vertus domestiques font en Angleterre la gloire et le bonheur
• des femmes; mais s'il y a des pays où l'amour subsiste hors
• des liens sacrés du mariage, parmi ces pays celui de tous où
■ le bonheur des femmes est le plus ménagé, c'est l'Italie. Les
r,.i»<i,.,C00ylc
1(8 COBINHB,
« hommes s'y sont &it une morale pour des rapports liors de la
• morale; mais du moins ont-ils été justes et géoénuKdans le
• partage des devoirs ; ils se sont eonsid^rés eux-mêmes comme
■ plus coupables que les femmes quand ils brisaient les liens ' de l'amour, parce que les femmes avaient fait plus de sacriA- » ces, et perdaient davantage; ils ont pensé que, devant le tri- « bunal du cœur, les plus criminels sont ceux qui font le fdus
■ de mal : quand les hommes ont tort , c'est par dureté ; quand
• les femmes ont tort, c'est par feiblesse, La société, gui est « à la fois rigoureuse et corrompue, c'est-à-dire impitoyable « pourlesËiutes, quand elles entralnentdes malheurs, doit être
• plus sévère pour les femmes ; mais dans un pays où il n'y a
• pas de société, la bonté naturelle a plus d'influence.
" Les idées de considération et de dignité sont beaucoup moins <c puissantes et même beaucoup moins connues , j'en conviens ,
• en Italie, que partout ailleurs. L'absence de société et d'opi- « nion publique en est la cause : mais, malgré tout ce qu'on a
• dit (te la perfidie des Italiens, je soutiens que c'est un des
■ pays du monde où il y a le plus de bonhomie. Cette bonhomie
• est telle dans tout ce qui tient à la vanité, que, bien que ce
■ pays soit celui dont les étrangers aient dit le plus de mal , il
■ n'en est point où ils rencontrent un accueil aussi bienveillant. > On reproche aux Italiens trop de penchant a la flatterie; mais " il taut aussi convenir que la plupart du temps ce n'est pirint
■ par calcul , mais seulement par désir de plaire, qu'ils prodi- » guent leurs douces expressions, inspirées par une obligeance
• véritable : ces expressions ne sont point démenties par la
■ conduite habituelle de la vie. Toutefois seraient-ils fidèles à 1 l'amitié dans des circonstances extraordinaires, s'il fallait « braver pourelleles périls et l'adversité? Le petit nombre, j'en
• conviens, letrès-petitnombre en seraitcapabte; mais ce n'est " pasà l'Italie seulement que cette observation peut s'appliquer.
• Les Italiens ont une paresse orientale dans l'habitude de la « vie; mais il n'y a point d'hommes plus persévérants ni iilus - actifs, quand une fois leurs passions sont excitées. Ces raén mes femmes aussi, que vousToyez indolentes comme les oda- ' lisqnes du sérail , stmt capables tout à coup des actions les
on L'ITALIB 119
• plus dévouées. 11 y a des mystères dans le caractère et l'ima-
• ginatioa des Ilalieus, et tous y rencontrez tour à tour des
• traita inattendus de générosité et d'amitié , ou des preuves 1 sombres et redoutables de haine et de vengeance. Il n'y a ici ' d'éoiuiation pour rien : la vie n'y est plus qu'un sommeil ré-
■ veur, sousuu beau ciel; mais donnez à ces hommes un but, « et TOUS les verrez en six mois tout apprendre et tout concevoir.
< Il enestdemémedes femmes: pourquoi s'instruiraient-elles, » puisque ta plupart des hommes ne les entendraient pas ? Elles ' isoleraient leur cœur en cultivant leuresprJt; mais cesmémes 1 femmes deviendraient bien vite dignes d'un homme supérieur, " si cet homme supérieur était l'objet de leur tendresse. Tout - dort ici : mais dans un pays où les grands intérêts sont as-
> Goupis , Is repos et l'insouciance sont plus nobles qu'une vaine
■ agitation pour les petites choses.
• Les lettres elles-mêmes languissent là où les pensées ne se
• renouvellent point ijar l'action forte et variée de la vie. Mais <• dans quel pays cependant a-t-on jamais témoigné, plus qu'en « Italie, de l'admiration pour la littérature et les beaux>arts f
■ L'histoire nous apprendqueles papes, les princes et tes peuples
• ont rendu dans tous les temps aux peintres , aux poètes , aux
■ écrivains distingués , les hommages les plus éclatants. Cet enn thousiasme pour le talent est, je l'avouerai, milord,uu des » premiers motifs qui m'attachent à ce pays. On n'y trouve
> point l'imagination blasée, l'esprit décourageant, ni la médio-
< crité despotique , qui savent si bien ailleurs tourmenter ou
■ étoofferlegénienaturel. Une idée, un sentiment, uneexpres-
■ sion heureuse , prennent feu, pour ainsi dire, parmi les audi-
■ teurs. Le talent, parcela même qu'il tient ici le premier rang,
• excite beaucoup d'envie. Pei^olèse a été assassiné pour son « 5fa6af,'Gtargione s'armait d'une cuirasse quand il était obligé « de peindre dans un lieu public -. mais la jalousie violente qu'insn pire le talent parmi nous est celle que fait nattre ailleurs la
■ puissante; cette jalousie ne dégrade point son objet; cette 'jalousiepeut haïr, proscrire, tuer; et néanmoins, toujours mé- « lée au fematisme de l'admiration, elle excite encore le génie, " tout en le persécutant. Enfin , quand on voit tant de vie dans
■ 30 COHIRIIB,
<i un cercle si resserré , au milieu de tant d'obstacles et d'asser-
• vissements de tout genre , on ne peut s'empêcher, ce me sem- " hle,deprendreunvifintérêtà ce peuple, qui respire avec aïi- « dite le peu d'air que l'imagination fait pénétrer à travers les
• bornes qui le reuferment.
■ Ces bornes sont telles , je ne le nierai ^ oint , que les bom-
■ mes maintenant acquièrent rarement en Italie cette dignité, « cette fierté , qui distinguent les nations libres et militaires.
• J'avouerai même , si vous le voulez, milord , que te caractère « de ces nations pourrait inspirer aux femmes plus d'entbou-
■ siasme et d'amour. Mais ne serait-il pas possible aussi qu'un « homme intrépide , noble et sévère , réunît toutes les qualités
• qui font aimer, sans posséder celles qui promettent le bon- " beur?
«COBINNB. •