CHAPITRE III
Les che&-d' œuvre de la peinture étaient alors réunis à Rome, et sa richesse , sous ce rapport, surpassait toutes celles du resta du monde. Unseutpoint de discussion pouvait exister sur l'effet que produisaient ces chefa-d'œuvre. La nature des sujets que les grands artistes d'Italie ont choisis se préte-t-elle à toute la variélé , à toute l'originalité de passons et de caïadères que ta peinture
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peut exprimer? Oswald et CoriDoe différaient d'opinion à cet ^ard; mais cette différence, comme toutescelles qui existaient entre eux , tenait h la diversité des nations , des climats et des religioDS. Corinne affirmait que les sujets les plus favorables à la peinture , c'étaient les sujets religieux. Elle disait que la scult>tuie était Fart du paganisme , comme la peinture était celui du christianisme ; et que l'on retrouvait dans ces arts , comme dans la poésie, tes qualités qui distinguent la littérature ancienne et Diodenie. Les tableaux de Michet-Ange , ce peintre de la Bible, de Raphaël, ce peintre de l'Évangile, supposent autant de profondeur et de sensibilité qu'on en peut trouver dans Stiakspeare et Racine. La sculpture ne saurait présenter aux regards qu'une existence énergique et simple, tandis que la peinture indiqueles mystères du recueillement et de la résignation, et lait parler l'âme immortelle à travers de passagères couleurs. Coriime soutenait aussi que les faits historiques , ou tirés des poèmes, etaientrarementpittoresques.il faudrait souvent, pour comprendre de tels tableaux , que I'od eût conservé l'usage des peintres du vieux temps , d'écrire les paroles que doivent dire les personnages, snr un ruban qui sort de leur bouche. Mais les sujets religieux sont à l'instant entendus par tout le monde, et l'aQention n'est point détournée de l'art , pour deviner ce qu'il représente.
Corinne pensait que l'expression des peintres modernes , en général, était souvent théâtrale ; qu'elleavait l'empreinte de leur siècle, où l'on ne connaissait plus, comme André Mantègne, PeiQgÉD et Léonard de Vinci , cette unité d'existence , ce naturel dans la manière d'être, qui tient encore du repos antique. Biais h ce repos est unie la profondeur de sentiments qui caractérise le Christian isme. Elle admirait la composition sans artifice des tableaux de Raphaël , surtout dans sa première manière. Toutes les figures sont dirigées vers un objet principal, sans que l'artiste ait songé aies grouper en attitude, à travailler l'effet qu'elles peuvent produire. Corinne disait que cette bonne foi dans les arts d'imagination , cOmme dans tout le reste , est le caractère du génie; et que le calcul du succès e^t presque tooiours destructeur de l'enthousiasme. Elle prétendait qu'il y
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arait de la rhétorique en peinture comme dans ta poésie, et que tous ceux qui ne savaient pas caractériser cherehaienl tes ormements accessoires , réunissaient tout le prestige d'nn sujet brillant aux costumes riches , aux attitudes remarquables ; tandis qu'une simple Vierge tenant sonenfant dans ses bras, un vieillard attentif dans la Messe de Bolsène , un homme appuyé sur son bâton dans l'École d'Athènes, sainte Cécile levant lee peux au ciel , produisaient, par l'expression seule du regard et de la phj'sionoinie , des impressions bien plus profondes. Ces beautés naturellesse découvrent chaque jour.davantage; mais, au codtraire , dans les tableaux d'effet , le premier coup d'«il est toujours le plus frappast
Corinne ajoutait S'ees réflexions une observation qui le^ fortifiait encore : c'est que les sentiments religieux des Grecs et des Romains , la disposition de leur âme en tout genre ne pouvant être la nâtre.il sous est impossible de créer dans leur gens, d'inveuter, pour ainsi dire, sur leur terrain. L'on peut les imiter à force d'étude; mais comment le génie trouverait-il toiH son essor dans un travail où la mémoire et l'érudition sont si nécessaires ? Il n'en est pas de même des sujets qui appanÎMinent à notre propre histoire, ou à notre propre religion. Les peintres peuvent en avoir eux-mêmes l'inspiration personnelle : ils sentent ce qu'ils peignent , ils peignent ce qu'Us ont vu. I,a Tieleursenpourimaginerla vie; mais, en se transportant dans ' l'antiquité, il faut qu'ils inventent d'après les livres et les statues. EnBn Corinne trouvait que les tableaux pieux faisaient à l'âme un bien que rien ne pouvait remplacer, et qu'ils supposaient dans l'artiste un saint enthousiasme qui se confond avee le génie, le renouvelle, le ranime, et peut seul le soutenir contre les dégodts de la vie et les injustices des hommes.
Oswald recevait, sous quelques rapports, une impression différente. D'abord il était presque scandalisé de voir représenter eu peinture, comme l'a fait Michel -Ange , la figure de la Divinité même, revêtue de traits mortels. Il croyait que la pensée n'osait lui donner des formes, et qu'on trouvait à peine au fond de son âme une idée assez intellectuelle, assez éthérée, pour l'élever jusqu'à l'Être suprême : et quant aux sujets tirés de
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VÈcritnie sainte , il lui semblait que l'expressioD et les imagés dans ce genre de tableaux laissaient beauconp à désirer. Il croyait, avec CoriDDe,quB la méditation religieuse est le seuiinrnitle pins intime que Fbomme puisse éprouver; et, sous ce rapport, il est celui qui fournit aux peintres les plus grands mystëresde la phyidonomieet du regard: mais la religion réprimant tons les mouvements du cœur quine naissent pas immédiatement d'elle, les ^res des saints et des martyrs ne peuvent être trèsvariées. Le sentiment de l'humilité , si noble devant le ciel , af> &iblit l'énergie des passions terrestres, et donne nécessairement delà monotonie à la plupart des sujets rel^ieut. Quand Michel- Ange, avec sonterribletalent, a voulu peindre ces sujets, il en a presque altéré l'esprit, en donnant à ses prophètes une expression redoutable et puissante qui en fait des Ju pi t ers plutôt que des saints. Souvent aussi il se sert, comme le Dante, des ima< ges du paganisme, et mêle la mythologie à la religion chrétienne. Une des circonstances les plus admirables de l'établissement do christianisme , c'est l'état vulgaire des apâtres qui l'ont prêché , l'asservissement et la misère du peuple juif , dépositaire pendant longtemps des promesses qui annonçaient le Christ. Ce contraste entre la petitesse des moyens et la grandeur du résultat est très-beau moralement; mais en peinture, où les moyens seuls peuvent paraître, les sujets chrétiens doivent être moins éclatants que ceux qui sont tirés des temps héroïçfues et fabuleux. Parmi. les arts, la musique seule peut être purement religieuse. La peinture ne saurait se contenter d'une expression aussi rêveuse et aussi vague que celle des sons. 11 est vrai que l'heureuse combinaison des couleurs et du clair-obscur produit, si l'on peut s'exprimer ainsi , un effet musical dans la peinture; mais, comme elle représente la vie, on lui demande l'expression ieepassionsdanstouteleurénej^ie et leur diversité. Sans doute il fout choisir panni les faits historiques ceux qui sont assez connus pour qu'il ne faille point d'étude pour les comprendre ; car l'effet produit par les tableaux doit être immédiat et rapide. eoniois tous les plaisirs causes par les beaux-arts ; mais quand tesfaitshistoriquessont aussi populaires queles sujets religieux, tb cmt sur eux l'avantage de la variété des situations et des sentimenls qu'ils retracent. ,-- i ,
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, Lord Nelvii pensait aussi qu'on devait de pr^ërence représenter en tableaux les scènes de tragédie, ou les fictions poétiques les plus louchantes , afin que tous les plaisirs de l'imaginationet de l'âme fussent réunis. Corinne combattit encore cette opinion, quelque séduisante qu'eUe filL Elle était conviincue que rempiètementd'un art sur l'autre leur nuisait mutuellement. la seulpfure perd les avantages qui lut sont particuliers, quand elle aspire aux groupes de la peinture ; la peinture , quand elle veut atteindre à l'expression dramatique. Les arts sont bornés dans leurs moyens , quoique sans bornes dans leurs effets. Le génie ne cherche point à combattre ce qui est dans l'essence des choses; sa supériorité consiste, au contraire, à la deviner.— Vous, mon cher Oswald, dit Corinne, vous n'aimez pas les aitsen enx-mfmes, mais senlement à cause de leurs rapports avec le sentiment ou l'esprit. Vous n'êtes ému que par ce qui vous retrace les peines du cœur. La musique et la poésie conviennent à cette disposition ; tandis que tes arts qui parlent aui yeui , bien que leur signiBcation soit idéale, ne plaisent et n'intéressent que lorsque notre âme est tranquille, et notre imagination tout à fait libre. Il ne faut pas non plus , pour les godter, la gaieté qu'inspire la société , mais la sérénité que fait naître un beau jour , un beau climat. Il faut sentir, dans ces arts qui représentent les objets extérieurs, l'harmonie universelle de la nature ; et quand notre âme est troublée , nous n'avons plus en uooG-mémes cette harmonie, lemalheurl'adétruite. — Je ne sais, répondit Oswald , si je ne cherche dans les beaui-arts que ce qui peut rappeler les souffrances de l'âme; mais je sais bien au moins qneje ne puis supporter d'y trouver ta représentation des douleurs phyuques. Ha plus forte objection , continua-t-il , contre les sujets chrétiens en peinture, c'est le sentiment pénible qne faU éprouver l'image du sang , des blessures , des supplices , bien que le plos noble enthousiasme ait animé les victimes. Philoctète est pratétre le seul sujet tragique dans lequel les maux physiques poissent être admis. Mais de combien de circonstances poétiques ces maux cruels ne sont-ils pas entourés! Ce sont les flèches d'Hercule qui les ont causés : le flis d'Esculape dmt les guérir ; enfin cette blessure se confond presque avec le ressentiment moralqu'eliefaitDaître dans celui qui en est atteint, et ne peut
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exciter aucune impreggiondedégoût. Mais la figure du possédé, dans le superbe tableau de la TrausAguratioû , par Raphaël, est une image désagréable , et qui n'a nullement la dignité des beaux-arts. Û faut qn'iia nous découvrent le charme de la douleur, comme la mélancolie de la prospérité; c'est l'idéal de la destinée hnmaine qu'ils doivent représenter dans chaque cir- Gonstauce particulière. Rien ne tourmente plus l'imaginstioa que des plaies sanglantes, ou des convulsions nerveuses. Q est impossible que dans de semblables tableaux l'on ne cherche et l'on ne craigne pas en même temps de trouver l'exactitude de l'imitation. L'art qui ne consisterait que dans cette imitation, quel plaiâirnousdonnerait-il?llestplus horrible on moins beau que la nature même , dès l'instant qu'il aspire seulement^ lui ressembler.
— Vous avez raison, milord, dit Corinne, de désirer qu'on écarte des sujets chrétiens les images pénibles ; elles n'y SMit pas nécessaires. Mais avouez cependant que le génie, et le génie de l'âme, sait triompher de tout. Voyez cette communioB de saint Jérôme, par le Dominiquin. Le corps du vénérable mourant est livide et décharné; c'est la mort qui se soulève : mais dans ce regard est la vie étemelle, et toutes les misères du monde ne sont là que pour disparaître devant le pur éclat d'un sentiment religieux. Cependant, cher Oswald, continua Corinne, bien que je ne sois pas de votre avis enlout, je veux vous montrer que, même en différant, nous avons toujours quelque analogie. J'ai essayé ce que vous désirez , dans la galerie de tableaux que des artistes de mes amis m'ont composée , et dont j'ai moi-même esquissé quelques dessins. Vous y verrez les dé&uts et les avantages des sujets de peinture que vous aimez. Cette iifi\em est dans ma maison de campagne, à Tivoli. Le tempsestassez beau pourla voir, voulez-vous que nous y allions demain ? Et comme elle attendait qu'Oswald y consentit, il lui dit:— Mon amie, pouvez-vous douter de ma réponse? Ai-je un autre bonheur dansée monde, une autre idée que vous ? Et ma vie, que j'ai trop af&aofhie peut-être de toute occupation comme de tout intérêt, n'est-elle pas uniquement lemplie par le bonheur de vous entendre et de vous voir?—