CHAPITRE II
Ôswald , depuis son malheur , ne s'était pas encore senti le courage d'écouter la musique. Il redoutait ces accords ravissants qui plaisent à la mélancolie, mais font un véritable mal quand des chagrins réels nous oppressent. La musique réveille les souvenirs que l'on s'efforçait d'apaiser. Lorsque Corinne chantait , Oswald écoutait les paroles qu'elle prononçait; il oontemplait l'expression de son visage ; c'était d'elle uniquement qu'il était oc- «ipé : mais si dans les rues , le soir , plusieurs voix se réunis- ., Cookie
salent, comme cela arrive souvent enluUe, pour chanter les beaux airs des grands matties, il essayait d'al)OFd de rester pour les entendre, puis il s'éloignait, parce qu'une émotion si vive et tà v%ie en même temps renouvelait toutes ses pwiea. Cependant ou devait donner à Rome , dans la salle du spectacle , un superbe concert , où les premiers chanteurs étaient réunis : Corinne engagea lord Helvil à y Tenir avec die , et il y consentit , espérant que la présence de celle qu'il aimait répandrait de la douceur sur tout ce qu'il pourrait éprouver.
En entrant dans sa ]oge, Corinne fut d'abord reconnue , et le souvenir du Capitole ajoutant à l'intérêt qu'elle inspirait ordinairement , la salle retentit d'applaudissements. De toutes parts on criapfreCorinnef et les musiciens eux-mêmes, électriséspar ce mouvement général, se mirent à jouer des fanfarvs de victoires ; car le triomphe , qud qu'il soit, rappelle toujours aux hommes la guerre et les combats. Corinne (iit vivement émue de ces témoignages universels d'admiration et de bienveillance. La musique , les applaudissements, les bravos, et cette impression indéfinissable que produit toujours une grande multitude d'hommes quand ils expriment un même sentiment, lui causèrent un attendrissement profoud, qu'elle cherchait à contenir; mais ses yeux se remplirent de larmes, et les battements de sou cœur soulevaient sa robe sur son sein. Oswald «a ressentit de la jalousie; et s'approchant d'elle, il lui dit à demi-voix: — Une feut pas , madame , vous arracher à de tels succès ; ils valent l'amour , puisqu'ils font ainsi palpiter votre cœur. — Et en achevant ces mots, il alla se placer à l'eitréniité de la loge de Corinne, sans attendre sa réponse. Elle fut cruellement troublée de ce qu'il venait de lui dire; et dans l'instant il lui ravit tout le plaisir qu'elle avait trouvé dans ces succès dont elle aimait qu'il fût témoin.
Le concert commença : qui n'a pas entendu le diant italien ne peut avoir l'idée de la musique. Les voii, en Italie, ont cette mollesse et cette douceur qui rappelle et le parfum des Oeurs et la pureté du del. La nature a destiné cette musique pour ce climat : l'une est comme un reflet de l'autre. Le monde est l'œuvre d'une seule pensée , qui s'exprime sous mille formes
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différenteii. Les Italiens, depuis des siècles, aiment la musique avec traosport. Le Dante . dans le poëme du Pui^toire , renmntre un des meilleurs chanteurs de son temps ;illui demande un de ses airs d^icieuK , et les âmes ravies s'oublient en l'écoutant, jusqu'à ce que leur gardien les rappelle. Les chrétiens , comme les païens , ont étendu l'empire de la musique après la mort. De tous lestieaux-artA, c'est celui qui agit le plus immédiatement sur l'âme. Les autres la dirigent vers telle ou telle idée; celui-là seul s'adresse à la source intime de l'eiistence, et eliaoge en entier la disposition intérieure. Ce qu'on a dit de la grâce divine,qui toutàcoup transforme les coeurs, peut, tiumainement parlant, s'appliquer à la puissance de la mélodie; et parmi les pressentiments de la vie à venir, ceux qui naissent de la musique ne sont point à dédaigner. •
La gai^é même que la mnsiqne bovffe sait si bien exdter n'est point une gaieté vulgaire qui ne dise rien à l'imagination. Au fond de la joie qu'elle donne il y a des sensations poétiques , une rêverie agréable que les plaisanteries parlées ne sauraient jamais inspirer. La mnsiqne est un plaisir si passager, on le sent lelleroent s'échapper à mesure qu'on l'éprouve , qu'une impression mélancolique se mêle à la gaieté qu'elle cause ; mais aussi, quand die exprime la douleur, elle fait encore naître un sentiment doux. Le eœur bat [rins vite en l'écoutant : la satisfaction que cause la régularité de la mesure, en rappelant la brièveté du teltips, donne le besoin d'en jouir. 11 n'y a plus de vide, il n'y a pins de silence autour de vous; la vie est remplie, le sang coule rapidement , vous sentez en vous-même le mouvement que donne une existence active , et tous n'avez point à craindre , au dehors de vous , les obstacles qu'elle rencontre.
La musique doublel'idée que nous avons des facultés de notre âme; quand on l'entend, on se sent capable des plus nobles efforts. C'est par elle qu'on marche à la mort avec enthousiasme ; elle a l'beureuse impuissance d'exprimer aucun sentiment bas , aucun artiflce, aucun mensonge. Le malheur même, dans le langage de la musique, est sans amertume, sans déchirement, sans irritation. La musique soulève doucement le poids qu'on a le toujours sur le cœur, quand on est capable d'affections
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sérietbes et profondes ; ce poids qui se confoad quelquefois avec le sentiment même de l'existence , tant la dotdeur qu'il cause est habituelle : U semble qu'en écoutant des sons purs et délideux on est prêt à saisir le secret du Créateur , à pénétrer le mystère de la vie. Aucune parole ne peut exprimer cette impression ; car les paroles se traînent après les impressions primitives, comme les traducteurs en prose sur les pas des poêles. 11 n'y a que te regard qui puisse en donner quelque idée ; le regard de ce qu'on aime , longtemps attaclié sur tous , et pénétrant par de^és tellement dans votre cœur, qu'il faut â la Bn baisser les yeux pour se dérober î) un bonheur si grand : ainsi le rayon d'une autre vie consumerait l'être mortel qui voudrait le considérer fixement.
La justesse admirable de deux voix parfaitement d'accord produit, dans les duos des grands maîtres d'Italie , un attendrissement délicieux, mais qui ne pourrait se prolonger sans une sorte de douleur : c'est un bien-être trop grand pour la nature humaine ; et l'âme vibre alors comme un instrument à l'unisson , que briserait une harmonie trop par&ite. Osvald était resté obstinément loin de Corione, pendant la première partie du concert; mais lorsque le duo commença, presque à demivoix, accompagné par les instruments à vent qui faisaient entendre doucement des sons plus purs encore que la voix même, Corinne couvrit son visage de son mouchoir , et son émotion l'absorbait tout entière; elle pleurait sans souffrir, elle aimait sans rien craindre. Sans doute l'image d'Oswald était présente à son cceur ; mais l'enthousiasme le plus noble se mêlait à cette image , et des pensées confuses erraient en foule dans son âme : il edt fallu borner ces pensées pour les rendre distinctes. On dit qu'un prophète, en une minute, parcourut sept régions différentes des cieux. Celui qui conçut ainsi tout ce qu'un instant peut renfermer avait sûrement entendu les accords d'une belle musique A câté de l'objet qu'il aimait. Oswald en sentit la puissance ; son ressentiment s'apaisa par degrés. L'attendrissement de Corinne expliqua tout , justifia tout ; il se rapprocha doucement , et Corinne l'entendit respirer auprès d'elle , dans le moment le plus enchanteur de cette musique céleste. C'en
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était trop, la tragédie la plus pathétique n'aurait pas exuité dans Bon cœur autant de ^uble , que ce sentiment intime de l'émotion profonde qui les pénétrait tous deux en même temps , et que chaque instant , chaque son nouveau exaltait toujourG davantée. Les paroles que l'on chante ne sont pour riea dans cette émotioa ; à peine quelques mots et d'amour et de mort dirigent-ils de temps en temps la réflexion , mais plus souvent le vague de la musique sa prête à tons les monvements de l'âme , et chacun croit retrouver dans cette mélodie , comme dans l'astre pur et tranquille de la nuit , l'image de ce qu'il souhaite sur la terre.
— Sortons, dit Corinne à lord Nelvil; je me sens près de m'évauouir. — Qu'avez-Tous? lui dit Oswald arec inquiétude ; TOUS pâlissez ; Tenez à l'air avec moi , venez.— Et ils sortirent ensemble. Corinne était soutenue par le bras d'Oswald , et sentait ses forces revenir en s'appuyant sur lui. Ils s'approchèrent tous les deux d'un balcon ; et Corinne , vivement émue , dit à son ami : —Cher Oswald, je vais vous quitter pour huit jours. — Que dites-vous? interrompit-il. —Tous les ans, rep^i^elle, à l'approche de la semaine sainte, je vais passer quelque temps dans un couvent de religieuses , pour me préparer à la solennité de Pâques. — Oswald n'opposa rien à ce dessein ; il savait qu'à Gett« époque la plupart des dames romaines se livrent aux pratiques les plu; sévères , sans pour cela s'occuper très-sérieusement de religion le reste de l'année ; mais il se rappela que Corinne professait un culte différent du sien, et qu'ils ne pouvaient prier ensemble. — Que n'étes-vous, s'écria -t-il , de la même religion, du même pays que moi 1 Et puis il s'arrêta, après avoir prononcé ce vceu. — Notre âme et notre esprit n'ont-ils pas la même patrie î répondit Corinne. — Cesi vrai , répondit Oswald; mais je n'en sens pas moins avec douleur tout ce qui . nous sépare. — Et cette absence de huit jours lui serrait tellement le cœur, que les amis de Corinne étant venus la rejoindre , il ne prononça pas un suil mot de toute la soirée.