CHAPITRE m
Oswald alla le lendemain de bonne heure chez Corinne , inquiet de ce qu'elle lui arait dit. Sa femme de chambre vint audevant de lui, et lai remit un billet de sa maltresse, qui luiannonçait qu'elle s'était retirée dans le couvent le matin même, comme elle l'en avait prévenu, et qu'elle ne le reverrait qu'afirès le vendredi saint. Elle lui avouait qu'elle n'avait pas en le courage de lui dire la veille qu'eUe s'éloignait le lendemain. Oswald fut surpris comme par un coup inattendu. Celte maison , où il avait toujours vu Coriane , et qui était devenue si solitaire , lui causa l'impression la plus pénible. Il voyait là sa harpe , ses livres, ses dessins, tout ce qui l'entourait habituellement \ mais elle n'y était plus. Un frisson douloureux s'empara d'Osvrald : il se rappela la chambre de son père , et il fut forcé de s'asseoir , car il ne pouvait plus se soutenir.
—Il se pourrait donc, s'écria-t-it, que J'apprisse ainsi sa perte! cet esprit si animé , ce cœur si vivant , cette figure si brillante de fratcheuret de vie, pourraient être frappés par la foudre, et la tombe de la jeunesse serait aussi muette que celle des vieillards I Ah! quelle illusion que le bonheur! Quel momem dérobé à ce temps infleiible qui veille toujours sur sa proie ! Corinne ! Corinne! il ne fallait pas me qiùtter; c'était votre charme qui m'empêchait de réfléchir; tout se confondait dans ma pensée, ébloui que j'étais par les moments heureux que je passais avec VOUS; à présent me voilà seul, à présent je me retrouve , et toutes mes blessures vont se rouvrir. ~ Et il appelait Corinne avec une sorte de désespoir, qu'on ne pouvait attribuer à une si courte absence, mais à l'angoisse habituelle de son cœur, que Corinne elle seule avait le pouvoir de soulager. La femme de chambre de Corinne rentra: elle avaJtentendulesgémissementsd'Oswald; et, touchée de ce qu'il r^ettait ainsi sa maltresse, elle lui dit : Milord , je veui vous consoler en trahissant un secret de ma
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) ; J'eapèie qu'elle me pardonnera. Venez dans sa chambre à coucher , tous y verrez votre portrait. — Mod portrait ! s'écria-t-il. — Elle y a tiavaillé de mémoire, refirit Thérésine ( c'était le nom de la femme de chambre de Corinne ) ; elle s'est levée, depuis huit jours, à cinq heures du matin , pour l'avoir fini avant d'aller à son couvent.—
Oswald vit ce portrait , qui était très-ressemblant, et peiat avec une grâce parfaite : ce témoignage de l'impression qu'il avait produite sur Corinne le pénétra de laplus douce émotion. En face de ce portrait il y avait un tableau charmant qui représentait la Vierge; et l'oratoire de Corinne était devant ce tableau. Ce mélange singulier d'amour et de religion se trouve chez la plupart des femmes italiennes, avec des circonstances beaucoup plus extraordinaires encore que dans l'appartement de Corinne; car, libre comme elle l'était, le souvenir d'Os- Tald ne s'unissait dans son âme qu'aux espérances et aux sentiments les plus purs : mais cepradant placer ainsi l'image de celui qu'on aime vis-à-vis d'un emblème de la Divinité , et se pr^rer à la retraite dans un courent, par huit jours consacrés à tracer cette image, c'était un trait qui caractérisait les femmes italiennes en général , plutôt que Corinne e-n particulier. Leur genre de dévotion suppose plus d'Imagination et de Bensibilité que de sérieux dans l'âme , ou de sévérité dans les principes, et rien n'était plus contraire aux idées d'Oswald sur la manière de concevoir et de sentir la religion : néanmoins , comment aurait-il pu blâmer Corinne, dans le moment même où it recevait une si touchante preuve de son amour?
Ses regards parcouraient avec émotion cette chambre où il entrait pour la première fois. Au chevet du lit de Corinne il vit le portrait d'un homme 3gé, mais dont la figure n'avait point le caractère d'une physionomie italienne. Deux bracelets étaient attachés près de ce portrait, l'un fait avec des cheveux noirs et blases , et l'autre avec des cheveux d'un blond admirable ; et ce qui parut à lord Ndvil un hasard singulier, ces cheveux étaient par&itement semblables à ceux de Lucile Edgermond, qu'il avait remarqués très-attentivement il y avait trois ans , à cause de leur rare beauté. Oswald considérait ces bracelets, et ne di-
sait pas un mot ; car interroger Thérésmesor sa mattresse était indigne de lui. Mais Thérésine croyant deviner ce qui occupait Oswald , et voulant écarter de lui tout soupçon de jalou^, se bâta de lui dire que , depuis onze ans qu'elle était atladiée à Corinne, elle lui avait toujours vu porter ces bracelets , et qu'elle savait que c'étaient des cheveux de son père , de sa mère et de sa sœur. — II y a onze ans que vous Âes avec Corinne , dit lord Nelvil ; vous savez donc... — Et puis il s'interrompit tout à coup en rougissant, bonteux de la question qu'il allait commencer, et sortit précipitamment de la maison, pour ne pas dire un mot de plus.
En s'en allant il se retourna plusieurs fois , pour apercevoir encore les fenStresde Corinne; mais quand il eut perdu de vue son babitation, il éprouva une tristesse nouvelle pour lui, celle que cause la solitude. 11 essaya d'aller le soir dans une grande société de Rome; il chercliait la distraction ; car, pour trouver du charme dans la rêverie , 0 faut , dans le bonheur comme dans le malheur, être en paix avec soi-même.
Le mondefut bientôt insupportable à lord Nelvil; il comprit encore mieux tout le charme, tout l'intérêt que Corinne savait répandre sur la sodélé, en remarquant quel vide y laissait son absence ; il essaya de parler à quelques femmes , qui tnirépondirent ces insipides phrases dont on est conv^m , pour n'exprimer avec vérité ni ses sentiments ni ses opinions, sitoutd'ois celles qui s'en servent ont en ce eenre quelque chose à cacher. Il s'approcha de plusieurs groupes d'hommes qui , à leurs gestes et à leur voix, semblaient s'entretenir avec chaleur sur quelque objet important : il entendit disenter les plus misérables intérêts , de la manière la plus commune. Il s'assit alors , pour considérer h son aise cette vivacité sans but et sans cause, quise retrouve dans la plupart des assemblées nombreuses -, et aéiamoins en Italie la médiocrité est assez bonne personne : elle a peu de vanité, peu de jalousie, beaucoup de bienveillance pour les esprits supérieurs ; et si elle fatigue de son poids , elle ne blesse du moins presque jamais par ses prétentions.
C'était dans ces mêmes assemblées cependant qu'Oswald avait trouvé tant d'intérêt peu de jours auparavant; le léger
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obatacle qn'opposalt le gniod monde h sm entretien avec Corinne, le soin qu'elle mettait à reveair vers lui liès qu'elle avait été suffisamment polie mvers 1«8 autres, l'intelligenee qui «listait entre eux sur les observations que la société leur sucerait, le plaisir qu'avait Corinne à causer devant Oswald , à lui adresser indirectement des réflexions dont lui seul comprenait levéritablesens,variaienttelIementlaconversation, qu'à toutes les places de ce même salon , Osvald se retraçait des moments doux, piquants, agréables, qui loi avaient fait croire que ces assemblées mêmes étaient amusantes. — Âb ! dit-il en s'en allant , id , comme dans tous les lieux du monde , c'est elle seule qui donne la vie; allons plutôt dans les endroits les plus déserts, jusqu'à ce qu'elle revienne. Je sentirai moins douloureusement son absence , lorsqu'il n'y aura rien autour de moi qui ressemble h du plaisir.
LIVBE X.
LA SEMAIME SAIHTE.