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ber aux antres ce qui se passait dans son cœur. Cette maniète avait , avec celle des femmes de mon pays , une ressemblance apparente qui me séduisit. U me semblait bien que madame «l'Ari>igny trahissait trop souvent ce qu'elle prétendait vouloir caciier, et que le hasard n'amenait pas tant d'occasions d'attendrissement involontaire qu'il en naissait autour d'elle \ mais cette réflexion traversait légèrement mon esprit, et ce que j'éprouvais habituellement auprès de madame d'Arbigny m'était doux et nouveau.
Je n'avais jamais été flatté par personne. Chez noua l'on ressent avec profondeur et l'amour et l'enthousiasme qu'il inspire ; mais l'art de s'insinuer dans le coeur par l'amour-propre est peu connu. D'ailleurs je sortais des universités , et jusqu'alors personne en Angleterre n'avait fait attention à moi. Madame d'Arbigny relevait chaque mot que je disais ; elle s'occupait de moi avec nue attention constante : je ne crois pas qu'eUe connût bien l'ensemble de ce que je puis être ; mais elle me révélait à ' moi-même, par mille observatioris, des détails dont la sagacité me confondait; il me semblait quelquefois qu'il y avait un peu d'art dans son langage , qu'elle parlait trop bien et d'une voix trop douce, que ses plirases étaient trop soigneusement rédigées ', mais sa ressemblance avec son frère , le plus sincère de tous les hommes , éloignait de mon esprit ces doutes, et contribuait à m'inspirer de l'attrait pour elle.
Un jour je disais au comte Raimond l'effet que produisait sur moi cette ressemblance; il m'en remercia; mais, après un instant de réflexion, il me dit : — Ma sœur et moi cependant nousn'avonspasderapportdanslecaractère. — Il se tut après ees mots; mais en me les rappelant, ainsi que beaucoup d'autres eireonstances , j'ai été convaincu, dans la suite, qu'il ne désirait pas que j'épousasse sa sœur. Je ne puis douter qu'elle n'en eût l'intention dès lors , quoique cette intention ne fût pas aussi prononcée que dans la suite : nous passions notre vie ensemble , et les jours s'écoulèrent avec elle, souvent agréablement, toujours sans peine. J'ai réfléclii depuis qu'elle était habituellement de mon avis : quand jecommençais une phrase, elle la finissait, ou , prévoyant d'avance celle que j'allais dire , elle se hâtait de hh;Ic
s'y GOQfomier; et cependant, malgré cette douceur parfaite dans lee formes, elle exerçait an empire très-despotique sur mes actions; elle avait une manière de me dire : Sûrement vaut vous conduirez ainsi, sûrement vaut ne ferez pas telie démarche, qui me dominait tout à fait ; il me semblait que je perdrais toute son estime pour moi si je trompais son attente, et j'attachais du prix à cette estime, témoignée souvent avec des expressions très-flatteuses.
Cependant, Corinne, croyez-moi, car je le pensais même avant de vous connaître; ce n'était point de l'amour que le sentiment que m'inspirait madame d'Arbigny ; je ne lui avais point dit que je l'aimasse ; je ne savais point si une telle belle-fille eonvieudrait à mon père : il n'était point dans ses idées que j'é- {Hmsasse une Française, et je ne voulais rien faire sans son aveu. Mon silence, je le crois, déplaisait à madame d'Arbigny ; car elle avait quelquefois de l'humeur, dont elle faisait toujours de la tristesse, et qu'elle expliquai t après par des moti& touchants , bien que sa physionomie , dans les moments où elle ne s'observait pas, eût quelquefois beaucoup de sécheresse; mais j'attribuais ces instants d'inégalité à nos rapports ensemble, dont je n'étais pas content moi-même; carcela fait mal d'aimer un peu, et de ne pas aimer tout à fait.
Ni le comte Raimond ni moi nous ne nous parlions de sa sœur : c'était la première gène qui eût existé entre nous ; mais plusieurs fois madame d'Arbigny m'avait conjuré de ne pas m'entrelenir d'elle avec son frère ; et lorsque je m'étonnais de cette prière , eUe me disait : — Je ne sais si vous êtes comme moi, mais je ne puis souffrir qu'un tiers, même mon ami intime, se mêlede mes sentiments pour un autre. Palme le secret daostouteslesaffections. — Cette explication me plaisait assez, et j'obéissais à ses désirs. Je reçus alors une lettre de mon père, qui me rappelait en Ecosse. Les six mois Cxés pour mon s^our en France étaient écoulés , et les troubles de ce pays allaient toujours en croissant; il ne pensait pas qu'il convint à un étranger d'y rester davantage. Cette lettre me causa d'abord une vive peine. Je sentais néanmoins combien mon père avait raisoa; j'avais un grand désir de le revoir ; mais ta vie que je menais à
ou l'italib. 349
Paris , dans la société du comte Rairoood et de sa sœur , m'était tellement agréable, que je ne pouvais m'en arracher sans nn amer chagrin. J'allai tout de suite chez madame d'Arb^y , je lui montrai ma lettre, et pendant qu'elle ta lisait j'étais si absorbé par ma peine, que je ne vis pas même quelle impression elle en recevait; je l'entendis seulement qui me disait quelques mots pour m'engager i retaider mon départ , à écrire à mon père que j'étais malade, eoûak louvoyer avee sa volonté. Je m» son- Tiens que ce fut le terme dont elle se servit; j'allais répondre, et j'aurais dit ce qui était vrai , c'est que mon départ était résolu pour le lendemain, lorsque le comte Raimood entra : et, sachant ce dont il s'agissait, déclara le plus nettement du monde que je devais obéir à mon père , et qu'il n'y avait pas à bésitoF. Je fus étonné de cette décision si rapide ; je m'attendais à être sollicité, retenu : je voulais résister à mes propres regrets ; mais je ne croyais pas que l'on me rendit le triomphe sifadle.et, pour un moment, je méconnus le senliment de mon ami ; il s'en aperçut, me prit la main, et me dit : — Danstrois mois je serai en Angleterre; pourquoi donc vous retiendrais-je en France? J'ai mes raisons pour n'en rien faire , ajouta-t-il à demi-voix. — Mais sa sœur l'entendit, et se hâta dédire qu'il était sage, en efîét, d'éviter les dangers que pouvait courir un Anglais en France, au milieu de la révolution. Je suis bien sûr à présent que ce n'était pas h cela que le comte Raimond faisait allusion; mais il ne contredit ni ne confirma TeipUcation de sa soeur. Je partais ; il ne crut pas nécessaire de m'en dire davantage.
— Si je pouvaisétre utile à mon pays, je resterais, continuat-il; mais vous le voyez, il n'y a plus de France. Les Idées et les sentiments qui la faisaient aimer n'existeot plus. Je r^retterai encore le sol ; mais je retrouverai ma patrie quand je respirerai le même air que vous. — Combien je fus ému des toucjiantes expression.s d'une amitié si vraie ! combien en ce moment Raimond l'emportait sur sa sœur dans mes affections! Elle ledevina bien vite, et ce soir-là même je la vis sous un point de vue nouveau. U arriva du monde ; elle fil les honneurs de cliez elle à merveille , parla de mon départ avec la plus grande simplicité , et donna généralement l'idée que c'était pour elle l'événement
le plus ordinaire. J'svais déjà remarqué daaa pluaieurs occasions qu'elle mettait un tel prix à la considératimi , que jamais elle ne laissait voir à personne les sentiments qu'elle me témoignait; mais cette fois c'en était trop , et j'étais tellement blessé de son indifférence, queje résolus de partir avant la société, et de ne pas rester seul un moment avec elle. Elle vit que je m'approchais de son frère pour lui demander de me dire adieu le lendemaia matin, avant mon départ : alors elle vint à moi, et médit, assez haut pour que l'on pdt l'entendre , qu'elle avait une lettre à loe lemcttreponr une de ses amies en Au^^eterre, et elle ^outa très-vite et très-bag : — Vous ne regrettez que mon frère , voos ne parlez qu'à lui, et vous voulez mo percer le cœur en vous ea allant ainsi I — Puis elle retourna snr-le-sbamp s'asseoir au milieu de sonœrcle. Jeftis troublé de ces paroles, et j'allais rester comme elle le désirait, lorsque le comte Raimond me prit par le bras et m'emmena dans sa chambre.
Quand tout le monde fut parti, nous entendîmes sonner à coups redoublés dans l'appartement de madaDie d'Arbigny; le comte Baimoad n'y faisait pas d'attention : je le forçai cependant à s'en inquiéter , et nous envoyâmes demander ce que (Jetait : OR nous répondit que madame d'Arbigny venait de se irouvermal. Je Aïs vivement ému; je voulais la revoir, retourner cbez elle encore une fois : lecomteKaimond m'en empêcha obstinément. — Évitons ces émotions, dit4 ; les femmes se consolent toujours mieux quand elles sont seules. — Je ne pouvais comprendre cette dureté pour sa soeur , si fort en contraste avec la constante bonté de mon ami; et je me séparai de loi le lendemain, avec une sorte d'embarras qui rendit nos adieux moins tmdres. Ah ! si j'avais deviné le sentiment pldn de délicatesse qui t'empêchait de consentir à ce que sa sœur me captivflt, quand il ne la croyait pas feite pour me rendre heureux; à j'avais inévn surtout quels événements allaient nous séparer pour toujours, mes adieux auraient satis&it et son âme et la
ta,i,.=db,Gooylc
GHAPITBE U.
Oswald cessa de parler pendant quelques instants; Corinne écoutait son rédt avec une telle avidité qu'elle se tut aussi , dans la crainte de retarder le moment où il reprendrait la parole. — Je serais henron , eontinaa-t-il, si mes rapports avec madame d'Artngnjr avaient fini alors , si J'étais près de mon père, et ù je n'av^ pas remis le pied sur la tene de France : mais la fatalité , c'est-à-dire peut-4tre la fiiblesse de mon caractère, a pour Jamais empoisonné ma vie: oui, pour jamais, chère amie , même auprès de vous.
Je passai près d'one année en Ecosse avec mon père, et sotie tmdresse l'un pour l'autre devintchaque jour plus intime; Je pénétrai dans le sanctuaire de cette âme céleste , et je trouvais dans l'amitié qui m'uDis§ait à lui ces sympathies dn sang dont les liens mystérieni tiennent à tout notre âtre ; je recevais des lettres de Raimond pleines d'affection, il me racontait les difficultés qu'il trouvait à dénaturer sa fortune pour venir me joindi» ; mais sa persévérance dans ce projet était la même. Je l'aimeis toujours; mais quel ami pouvais-je comparer à mon père? Le respect qu'il m'in^irait ne gênait pas ma confiance. J'avais foi aui paroles de mon père comme à un oracle, et les incertitudes qui sont malheureusement dans mon caractère cessaimt toujours dès qu'il avait parlé. Le ciel kom a Jorméi , dit on écrivain anglais , pour l'amow de ce qui est vénérable. Mon pèvri n'a pas su , il n'a pu savoir à quel point je l'aimais , et ma fatale conduite a dû l'en faire douter. Cependant il a eu |dtié de moi ; il m'a plaint , en mourant , de la douleur que me causerait sa perte. Ah ! Corinne , j'avance dans ce triste récit ; soutenez mon courage, j'en ai besoin. — Cher ami, lui dit Corinne, trouvez quelque douceur h montrer votre âme si n<^]e et si sensible, devant la personne du monde qui vous admire et vous chérit le plus. —
11 m'mvoya pour ses affaires k Londres , reprit tord Nelvil ,
et je le quittai lorsque je ne devais pliu le revoir , sans qu'aucun fréraissemeut m'avertit de moa malheur. Il fut plus aimable que jamais dans nos derniers entretiens : on dirait que l'âme des justes donne, comme les fleurs, plus de parfums vers le soir. 11 m'embrassa Us larmes aux yeux ; il me disait souvent qu'à son fige tout était solennel ; mais moi je croyais à sa ne comme à la mienne : nos âmes s'entendaient si bien , il était st jeone pour aimer, queje ne songeais pas à sa vieillesse. La confiance comme la crainte sont inexplicables dans les afîectioas vives. Hon père m'accompagna cette fois jusqu'au seuil de la porte de son cbAteau , de ce château que j'ai revu depuis désert et dévasté comme mon triste coeur.
U n'y avait pas huit jours que j'étais à Londres , quand je reçus de madame d'Arbigny la fatale lettre dont j'ai retenu chaque mot : « Hier, 10 août, me disait-elle, mon frère a été maa-
■ sacré aux Tuileries en défendant son roi. le suis proscrite
■ commësas(ear,etobligéedemeca(dier pour échapper âmes
■ persécuteurs. Le comte Baîmond avait pris toute ma for- « tune avec la sienne , pour la taire passer en Angleterre : l'a- « vez>vous déjà reçue? ou savez-vous à qui il l'a confiée pour
■ vous la remettre? Je n'ai qu'un mot de lui , écrit du château
• même , au moment où il sut qu'on se disposait à l'attaquer ;
■ et ce mot me dit seulement de m'adresser à vous pour tout
• savoir. Si vous pouviez venir ici pour m'emmener , vous me
■ sauviez peut-étrela vie; car les Anglais voyagent librement
• encore en France ; et moi je ne puis obtenir un passe-port ,
■ le nom de mon frère me rend suspecte. Si la malheureuse
■ sœur de Raimond vous intéresse assez pour venir la chercher,
■ vous saurez à Paris , chez M. de Haltigues , mon parent , le
> lieu de ma retraite-. Mais si vous avez la généreuse intention
> de me secourir , ne perdez pas un instant pour l'accomplir;
> car on dit que la guerre peut éclater d'un jour â l'autre entre
• nos deux pays. >
Représentez-vous l'effet que cette lenre produisit sur moi : mon ami massacré, sa sœur au désespoir, et leur fortuite, disaitelle, entre mes mains , bien queje n'en eusse pas reçu la moindre nouvelle. Ajoutez à ces circonstances le danger de ma-
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ou l'itaur. 353
daniR d'Arbigny, et l'idée qu'elle avait que je pouvais la servir, eD allant la chiircher. Il ne me parut pas possible d'hésiier ; et je partis à l'iustaDt, en envo}-aDt ua courrier à mou père, qui lui portait la lettre que je venais de receTOir, et la promesse qu'avant quinze jours je serais revenu. Par uu hasard vraiment eruel, l'homme que j'envoyai tomba malade en route, et la seconde lettre que j'écrivis à mon père , de Douvres , lui parvint avant la première. U sut ainsi mon départ sans ea connaître les motifs , et quand l'explication lui arriva , il avait pris sur ce voyage uneinquiétude qui ne se dissipa point.
J'arrivai àParisentrois jours; j'y appris que madame d'Arbigny s'était retirée dans une ville de province , à soixante lieues et je continuai ma route pour aller l'y rejoindre. Nous éprouvâmes l'un et l'autre une profonde émotion en nous voyant : elle était, dans son malbeur, beaucoup plus aimable qu'auparavant, parce- qu'il y avait dans ses manières moins d'art et de contrainte. Nous pleurâmes ensemble son noble fière, et les désastres publics. Je m'informai avec anxiété de sa fortune : elle me dit qu'elle n'en avait aucune nouvelle; mais , peu de jours après, j'appris que le banquier auquel le comte Raimood l'avait conQée la lui avait rendue ; et ce qui est singulier, je l'appris par un n^ociant de la vUle où nous étions, qui me le dit par hasard, et m'assura que madame d'Arbigny n'avait jamais dû en être véritablement inquiète. Je n'y compris rieu; et j'allai chez madame d'Arbigny pour lui demander ce que cela signifiait. Je trouvai chez elle un de ses parents , M. de Maltigues , qui me dit , avec une promptitude et un sang.&oid remarquables, qu'il arrivait à l'instant même de Paris pour apporter à madame d'Arbigny ta nouvelle du retour du banquier, qu'elle croyait parti pour l'Angleterre , . et dont elle n'avait pas entendu parler depuis un mois. Madame d'Arbigny confirma ce qu'il disait , et je la crus ; mais en me rappelant qu'elle a conslatnment trouvé des prétextes pour ne pas me montrer le prétendu billet de son frère, dont elle me parlait dans sa lettre, j'ai compris depuis qu'elle s'était servie d'une ruse pour m'inquiéter sur sa fortune.
Au moins est-il vrai qu'elle était riche, et que dans sou désir