CHAPITRE PREMIER
Cétait avec une émotion profonde qa'Oswald avait lu la lettre de Corinne. Un mélange confus de diverses peines l'agitait : tantôt il était blessé du tableau qu'elle faisait d'une province d'Angleterre, etsedisaitavecdSsespoirqiiejaniaisunetelle femme ^e pourrait Être heureuse dans la vie domestique; tantôt il ta Blaignait de ce qu'elle avait souffert, et ne pouvait s'empêcher .-Û'aimeretd'admirerla franchise et la simplicité deson récit. Il se tentait jaloux aussi des affections qu'elle avait éprouvées avant de le connaître ; et plus il voulait se cacher h lui-même cette jalousie , plus il en était tourmenté : enfin, surtout , la part qu'avait son pèie dans son histoire l'afUigeait amèrement; et l'angoissedesonâmeétaLttelle,qu'ilne savait plus ce qu'il pensait, ni c« qu'il faisait. 11 sortit précipitamment à midi , par un soleil brûlant: à cette heure il n'y a personne dans les rues de Naples; l'effroi delà chaleur retient tous les êtres vivants à l'ombre. II s'en alla du câté de Portici, marchant au hasard et sans dessein, et les rayons ardents qui tombaient sur sa tête excitaient tout à la fois et troublaient ses pensées.
Corinne cependant , après quelques heures d'attente , ne put résister au besoin de voir Oswald ; elle entra dans sa chambre, et ne l'y trouvant point, cette absence dans ce moment lui causa une terreur mortelle. Elle vil sur la table de lord Nelvil ce qu'elle lui avait écrit; et, ne doutant pasque ce ne fût après l'avoir lu qu'il s'en était allé, elle s'imagina qu'il était parti tout â fait, et qu'elle ne le reverraii plus. Alors une douleur iusupportabie s'empara d'elle ; elle essaya d'attendre , et chaque moment la
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consumait; elle parcourait sa chambre à grands pas, et puis s'arrêtait soudain , de peur de perdre le moindre bruit qui ponrrait annoncer le retour. Enfin', ne résistant plus à son anxiété, elle descendit pour demander si l'on n'avait pas vu passer iord nelvil , et de quel côté il avait porté ses pas. Le m^tre de l'anberge répondit que lord Nelvil était allé du côté de Portici . mais que sûrement, ajouta l'hfite, il n'avait pas été loin, car dans ce moment un coup de soleil serait très-dangereux. Cette crainte ae mêlant â toutes les autres, bien que Corinne n'edt rien sur la tête qui pflt la garantir de l'ardeur du jour , elle se mit à marcher au hasard dans la rue, y.,es laides pavés blancs de Naples , ees pavés de lave, placés là comme pour multiplier l'effet de la chaleur et 3e la lumière, brûlaient ses pieds, et l'éblouissaient par le reflet des rayons du soleil. ^
Efle n'avait pas le projet d'aller jusqu'à Portici; mais elle avançait toujours, et toujours plus vite; la sou^anca et le tronble, précipitaient ses pas. On ne voyait personne sur le grand chemin : à celte heure, les animaux eux-mêmes se tiennent ca-t chés , ils redoutent la nature.
Une poussière horrible remplit l'air, dès que le moindre Eoufne de vent ou le char le plus l^er traverse la route : les prairies, couvertes de cette poussière, ne rappellent plus , par leur couleur , la végétation ni la vie. De moment en moment Corinne se sentait près de tomber; elle ne rencontrait pas un arbre pour s'appuyer , et sa raison s'égarait dans ce désert enflammé ; elle n'avait plus que quelques pas à faire pour arriver au palais du roi , sous les portiques duquel elle aurait trouvé de fombre et de l'eau pour se rafraîchir. Mais les forces lui manquaient ; elle essayait en vain de marcher, elle ne voyait plus sa roule ; un vertige la lui cachait , et lui faisait apparaître mille lumières , plus vives encore que celles même du jour : et tout à coup succédait à ces lumières un nuage qui l'environnait d'une obscurité sans fraîcheur. Une soif ardente la dévorait; elle rencontra un Lazzarone, l'unique créature humaine qui pdt braver en ce moment la puissance du climat , et elle le pria d'aller lui chercher un peu d'eau ; mais cet homme , en voyant seule sur le chemin, à cette heure, une femme si remarquable, et par sa
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beauté et par l'élégance de ses vêtements, De douta pas qa'elle ne tàt folle , et s'éloîgDa d'elle avec terreur.
Henreusement Oswald revenait sur ses pas à cet instant , et quelques accents de Corinne frappèrent da loin sou oreille : hors de lui-même , il courut vers elle , et la reçut dans ses bras , comme elle tombait sans connaissance ; jl la porta ainsi sous te portique du palais de Portici , et la rappela k la vie par ses soins et sa teudresse.
Dès qu'elle le reconnut, elle lui dît, encore égarée : — Vous m'aviez promis de ne pas me quitter sans mon consentement ; je puis vous paraître à présent indigne de votre affection ; mais votre promesse, pourquoi la méprisez-vous ? — Coriuue , reprit Oswald , jamais l'idée de vous quitter ne s'est approcbéede mou cœur; je voulais seulement réfléchirsur notre sort, et recueillir mes esprits avant devous revoir. — Eh bien ! dit alors Oninne eu essayant de paraître calme , vous en avez eu le temps pendant ces mortelles heures qui ont failli me coûter la vie : vous en avez eu le temps; parlez donc, el dites-moi ce que vous avez résolu. Oswald , effrayé du son de voix de Corinne , qui trahissait son émotion intérieure , se mit à genoux devant elle , et lui dit : — Corinne , le cœur de ton ami n'est point changé ; qu'ai-je donc appris qui pdt medésenchanter de toi? Mais écoute, — Et comme elle tremblait toujours plus fortement, il reprit avec instance : — Écoute sans terreur celui qui ne peut vivre , et te savoir malheureuse. — Ah ! s'écria Corinne, c'est démon bonheur que vous parlez; il ne s'agit déjà plus duvdtre. Je ne repousse pas votre pitié; dans ce moment j'en ai besoin : mais pensezvous cependant que ce soit d'elle seule que je veuille vivre? — Mon , c'est de mon amour que nous vivrons tous les deux , dit Oswald; je reviendrai.... — Vous reviendrez , interrompit Corinne; ah [ VOUE voulez donc partir? Qu'est-il arrivé, qu'y at-il de changé depuis liier? Malheureuse que je suis ! — Chère amie ! que ton cœur ne se trouble pas ainsi , reprit Oswald , et laisse-moi , si je le puis, te révéler ce que j'éprouve ; c'est moins que tu ne crains , bien moins ; mais il faut , dit-il en faisant effort sur lui-même pour s'expliquer, il faut pourtant que je connaisse les raisons que mon père peut avoir eues pour
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s'opposer , il y a sept ans , à notre union : il ne m'en a jamaig parlé ; j'ignore tout à cet égard ; mais son ami le plus intirne , qui vit encore en Angleterre, saura quels étaient ses niotils. Si, comme je le crois , Us ne tiennent qu'à des circonstances peu importantes , je les compterai pour rien ; je te pardonnerai d'avoir quitté le pays de ton père et le mien , une si noble patrie ; j'espérerai que l'amour t'y rattachera , et que tu préféreras le bonheur domestique , les vertus sensibles et naturelles , à l'éclat même de ton génie. J'espérerai tout , je ferai tout ; mais si mon père s'était prononcé contre toi, Corinne, je ne serais jamais l'époui d'une autre , mais jamais aussi je ne pourrais être le lien. -
Quand ces paroles furent dites , une sueur froide coula sur le firondd'Oswald, et l'effort qu'il avait fait pour parler ainsi était tel , que Corinne , ne pensant qu'à l'état où elle le voyait', fut quelque temps sans lui répondre ; et prenant sa main , elle lui dit: — Quoif vous partez; quoi! vous allez en Angleterre sans moi ! — Os'waldsetut. — Cruel 1 s'écria Corinne avec désespoir, vous ne répondez rien , vous ne combattez pas ce que je vous dis. A-h! c'est donc vrai! Hélas! tout enledisant,jenelecroyais pas encore. — J'ai retrouvé, grâce à vos soins , répondit Oswald, la vie que j'étais prêt à perdre; cette vie appartient à mon pays pendant la guerre. Si je puis m'unira vous, nous ne nous quitterons plus , et je vous rendrai voVtt nom et votre existence en Angleterre. Si cette destinée trop heureuse m'était interdite, je reviendrais, à lapaii, en Italie, je resterais longtemps près de vous, etje ne changerais rien à votre sort, qu'en vous donnant un fidèle ami de plus. — Ali ! vous ne changeriez rienà mon sort , dit Corinne , quand vous êtes devenu mon seul intérêt au monde, quand j'ai goûté de cette coupe enivrante qui donne le Iwnbeur ou la mort! Mais au moins , dites-moi, txdépart, quand aura-t-il lieu? combien de jours me restent-ils? — Chère amie , dit Oswald en la serrant contre son cœur, je jure qu'avant trois mois je ne te quitterai pas , et peut-être même alors.... — Trois mois! s'écria Corinne; je vivrai donc encore tout ce temps: c'est beaucoup, je u'enespérais pas tant. Allons, je me sens mieux ; c'est un avenir que trois mois , dit-elle avei^
un mélange de tristesse et de joie qui toucha profoudément Oswald. — Tous deux alors moDlèreut en silence dans la voitnre qui les conduisit à Naplea.
En arrivant ils trouvèrentle prince Castel-Forte, qui leaattendait à l'auberge. Lebruit s'était répandu que lord Nelvil avait épousé Corinne ; et quoique cette nouvelle fît une grande peine à ce prince , il était venu pour s'assurer par lui-même si cela était vrai, et pour se rattacher de quelque manière encore à la société de son amie, lors même qu'elle serait pour jamais liée a un autre. La mélancolie de Corinne , l'état d'abattement dans lequel , pour la première fois , il la voyait , lui causèrentune vive inquiétude; mais il n'osa point l'interroger, parce qu'elle semblait fuir toute conversation à ce sujet. Il est des situations de l'âme où l'oQ redoute de se conBer à personne; il suffirait d'une parole qu'on dirait ou qu'on entendrait, pour dissiper à nos propres yeux l'illusion qui nous fait supporter l'existence ; et l'illusion , dans les sentiments passionnés , de quelque genre qu'ils soient , a cela de particulier, qu'on se ménage soi-même comme on ménagerait un ami que l'on craindrait d'affliger en l'éclairant, et que, sans s'en apercevoir, l'on met sa propre douleur sous la protection do sa propre pitié.
Le lendemain, Coriune, qui était la personne du monde la plus natureUe, et ne cherchait point à faire effet par sa douleur, essaya de paraître gaie , de se ranimer encore, et pensa mémeque le meilleur moyen pour retenir Oswald était de se montrer aimable comme autrefois : elle commen^t donc avec vivacité un sujet d'entretien intéressant, puis tout à coup la distraction s'emparait d'elle , et ses regards erraient sans objet. Elle , qui possédait au plus haut degré ta facilité de la parole, hésitait dans le choix des mots , et quelquefois elle se servait d'une expression qui n'avait pas le moindre rapport avec ce qu'elle voulait dire.
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Alors elle riait d'elle-même ; mais , à travers ce rire , ses yeuK se remplissaient de larmes. Oswald était au désespoir de la peine qu'il lui causait ; il voulait s'entreteuir seul avec elle , mais elle en évitait avec soin les occasions.
— Qne voulez-vous savoir de moi ? lui dit-elle nn jour qu'il insistait pour lui parler. Je me regrette , et voilà tout. J'avais quelque oi^ueil de mon talent, j'aimais le succès , la gloire ; les suffrages même des indifférents étaient l'objet de mon ambitioa : maisàprésentjeneme souciede rien, et ce n'est pas le bonheur qui m'a détachée de ces vains plaisirs, c'est un profond découragement. Je ne vous en accuse pas , il vient db moi , peut-être en triompherai-je ; il se passe tant de choses an fond de l'âme que nous ne pouvons ni prévoir ni diriger ! mais je vous rends Justice, Oswald, voussouf&ez de ma peine, je le vois. Tu aussi pitié de vous : pourquoi ce sentiment ne nous conviendrait-il pas à tous les deui ? Bêlas ! il peut s'adresser à tout ce qui respire, sans commettre beaucoup d'erreurs.
Oswald n'était pas alors moins inalheureuii que Corinne; il l'aimait vivement; mais sou histoire l'avait blessé dans sa manière de penser et dans ses affections. Il lui semblait voir clairement que son père avait tout prévu , tout jugé d'avance pour lui , et que c'était mépriser ses avertissements que de prendre Corinne pour épouse : cependant il ne pouvait y renoncer, et se trouvait replongé dans les incertitudes dont il espérait sortir en connaissant le sort de son amie. Elle, de son cûté, n'avait pas souhaité le lien du mariage avec Oswald ; et si elle s'était crue certaiDC qu'il ne la quitterait jamais , elle n'aurait eu besoin de rien de plus pour être heureuse ; mais elle le connaissait assez pour savoir qu'il ne concevait le bonheur que dans la vie domestique, et que s'il abjurait le dessein de l'épouser, eens pouvait jamais être qu'en l'aimant moins. Le départ d' Oswald pour l'Angleterre lui paraissait un signal de mort; elle savait combien les mœurs et les opinions de ce pays avaient d'influenc* sur lui : c'est en vain qu'il formait le projet de passer sa vie avec elle en Italie ; elle ne doutait point qu'en se retrouvaDt dans sa patrie , l'idée de la quitter une seconde fois ne lui devint odieuse. Enfin elle sentait que tout sud pouvoir venait de
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son ctiarmo ; et gn'est-ce que ce pouvoir en absence? qu'est-ce que les souvenirs de l'imagination , lorsque de toutes parts l'on est cerné par la force et la réalité d'un ordre social d'autant plus dominateur qu'il est fondé sur des idées nobles et pures ?
Cwinne, tourmentée par ces réflexions, aurait souhaité d'exercer quelque empire sur son sentiment pour Osweld. Elle tâchait de s'entretenir avec le prince Castel-Forte sur tes objets qui l'avaient toujours intéressée, ta littérature et les beauxarts ; mais lorsque Oswald entrait dans la chambre , la dignité de son mainlien,un regard mélancolique qu'il jetait sur Corinne, et qui semblait lut dire. Pourquoi voule:i-aotts renoncer à moif détruisait tons ses projets. Vingt fois Corinne voulut dire h lord Nelvil que son irrésolution l'offenrait, et qu'elle était décidée à s'éloigner de lui; mais elle le voyait tantôt appuyer sa tête sur sa main comme un homme accablé par des sentiments douloureux , tantdt respirer avec effort , ou rêver sur les bords de la mer , ou lever les yeux vers le ciel quand des sons harmonieux se faisaient entendre ; et ces mouvements si simples , dont la magie n'était connue que d'elle , renversaient soudain tous ses efforts. L'accent, la physionomie, une certaine grâce dans chaque geste , révèle à l'amour les secrets les plus intimes de l'âme; et peut-être élait-il vrai qu'un caractère froid en apparence , tel que celui de lord Helvil , ne pouvait être pénétré que par celle qui l'aimait : l'indifférence, ne devinant rien, ne peut Juger que ce qui se montre. Corinne , dans le silence de la réQexion , essayait ce qui lui avait réussi autrefois quand elle croyait aimer : elle appelait à son secours son esprit d'observation, qui découvrait avec sagacité les moindres faiblesses; elle tâchait d'exciter son imagination à lui représenter Oswald sous des traits moins séduisants ; mais il n'y avait rien en lui qui ne fût noble , touchant et simple -. et comment défaire à ses propres yeux le charme d'un caractère et d'nn esprit parfoitement naturels ? Il n'y a que Taffectation qui puisse donner lieu à ces réveils subits du cœur, étimné d'avoir aimé.
Il existait d'ailleurs, entre Oswald et Corinne, une sym< pathie singulière et toute-puissante; leurs goûts n'étaient point les m^es, leurs opinions s'accordaient rarement, et, dans le
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food de leur âme néanmoins, il y avait des mystères semLlables, des émotions puisées à la même source, enGa je ue sais quelle ressemblance secrète qui supposait une mâme future , bien que toutes les circonstances extérieures l'eussent modifiée différemment. Corinne s'aperçut donc , et ce fut avee efftoi , qu'elle arait encore augmenté son sentiment pour Oswald , en l'observant de nouveau , en le jugeant en détail , en luttant vi- Tement contre l'impression qu'il lui faisait.
Elle offrit au prince Castel-Forte de revenir à Rome ensend)le; et lord Melvil sentit qu'elle voulait éviter ainsi d'être seule avec lui ; il en eut de la tristesse , raaU il ne s'y opposa pas : il ne savait plus si ce qu'il pouvait faire pour Corinne suffirait à son bonheur, et cette pensée le rendait timide, Corinne cependant aurait voulu qu'il refusât le prince Castel-Forte pour compagnon de voyage; mais elle ne le dit pas. Leur situation n'était plus simple comme autrefois ; il n'y avait pas encore entre eux de la dissimulation , et néanmoins Corinne proposait ce qu'elle eût souhaité qu'Oswald refusât , et le trouble s'était rais dans une affection qui, pendant six mois, leur avait donné chaque jour nn bonheur presque sans mélange.
En retoumaut par Capoue et par Gaëte , en revoyant ces mêmes lieux qu'elle avait Uraversés peu de temps auparavant avec tant de délices , Corinne ressentait un amer souvenir. Cette nature si belle , qui maintenant l'appelait en vain au bonlieur , redoublait encore sa tristesse. Quand ce beau ciel ne dissipe pas la douleur , son expression riante fait souffrir encore plus par le contraste. Ils arrivèrent à Terradoe le soir, par une fraîcheur délicieuse , et la même mer brisait ses flots contre le même rocher. Corinne disparut après le souper ; Oswald , ne la voyant pas revenir , sortit inquiet , et son cœur , comme celui de Corinne, le guida vers l'endroit où ils s'étaient reposés en allant à Naples. Il aperçut de loin Corinne, à genoux devant le rocher sor lequel ils s'étaient assis ; et il vit , en r^ardaot la lune , qu'elle était couverte d'un nuage , comme il y avait deux mois, à la même heure. Corinne, à l'approche d'Oswald , se leva , et lui dit , en lui montrant ce nuage : — Avais-je raison «le croire aux présages P Mais n'est-il pas vrai qu'il y a quelque
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compassion dans le ciel ? il m'avertissait de l'avenir , et aiyourd'hui, vous le voyez , il porte mon deuil.
n'oubliez pas, Oswald, de remarquer si ce même nuage ne passera pas sur la lune quand je mourrai. — Corinne! Corinne! s'écria lord Nelril , ai-je mérité que tous me fassiez expirer de douleur? Vous le pouvez facilement, je vous l'assure j parlez encore une fois ainsi , &, vous me verrez tomber sans vie à vos pieds. Mais quel est donc mon crime ? Vous éles une personne indépendante de l'opinion par votre manière de penser ^ vous vivez dans un pays où cette opinion n'est jamais sévère , et quand elle le serait , votre génie vous fait régner sur elle. Je veux , quoi qu'il arrive , passer mes jours près de vous ; je le veux : d'où vient donc votre douleur? Si je ne pouvais être votre époux sans oSenser un souvenir qui règne à l'égal de vous sur mon âme, ne m'aimeriez -vous donc pas assez pour trouver du bonheur dans ma tendresse , dans le dévouement de tons mes instants P -~ Oswald , dit Corinne, si je croyais que nous ne nous quittassions jamais, je ne souhaiterais rien de plus;
mais — N'avea-vous pas l'anneau, gage sacré.... — Je
vous le rendrai , reprit-elle. —Pion, jamais, dit-il. — Ah ! je vous le rendrai , continuâ-t.elle , quand vous désirerez de le reprendre ; et si vous cessez de m'aimer , cet anneau même m'en instruira. Une ancienne croyance n'apprend- elle pas que le diamant est plus fidèle que l'homme, et qu'il se teruit quand celui qui l'a donné nous trahit? — Corinne, dit Oswald, vous osez parler de trahison? votre esprit s'égare ; vous ne me con naissez plus. — Pardon, Osvrald, pardon! s'écria Corinne mais dans les passions profondes le cœur est tout à coup doaé d'un instinct miraculeux , et les souffrances sont des oracles. Que signifie donc cette palpitation douloureuse qui soulève mon sein ? Ah ! mon ami , je ne la redouterais pas , si elle ne m'an Donnait que la mort.
En achevant ces mots , Corinne s'éloigna précipitamment elle craignait de s'entretenir longtemps avec Oswald ; elle ne sf complaisait point dans la douleur , et cherchait à briser les impressions de tristesse ; mais elles n'en revenaient que plus lemment lorsqu'elle les avait repoussées. Le lendemain, quand ■jtD. DE ïTkEL. as
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ils traversèrent les marais Pontiiis , les soins d'Oswald pour CoriDDe furent encore plus tendres que la première fois ; elle les reçut avec douceur et reconnaissance ; mais il y avait dans son n^rd quelque chose qui disait : Pourquoi ne me latsses-voia pas mourir t
CHAPITBE m.
Combien Rome semble déserte en revenant de Naples? Ou entre par la porte de Saint- Jean -de- La tran , on traverse de longues mes solitaires ; le bruit de Naples , sa population , ta vivacité de ses habitants, accoutument à un certain degré de mouvement, qui d'abord fait paraître Rome singulièrement triste; l'on s'y platt de nouveau, après quelque temps de séjour : mais quand on s'est habitué à une vie de distractions , on éprouve toujours une sensation mélancolique en rentrant en soimême , ddt-on s'y trouver bien. D'ailleurs le séjour de Rome , dans la saison de l'année où l'on était alors, à la fin de juillet, est très-dangereux. Le mauvais air rend plusieurs quartiers inhabitables , et la coQta^on s'étend souvent sur la ville entière. Cette année, particulièrement, les inquiétudes étaient encore plus grandes qu'à l'ordinaire , et tous les visages portaient l'empreinte d'une terreur secrète.
En arrivant, Corinne trouva, sur le seuil de sa porte, un moine qui lui demanda la permission de bénir sa maison , pour la préserver de la contagion ; Corinne y consentit , et le prêtre parcourut tontes les chambres , en y jetant de l'eau liénite , et eu pronon^t des prières latines. Lord Netvil souriait un peu de cette cérémonie; Corinne en était attendrie. ^ Je trouve un charme indéBnisable , lui dit-elle , dans tont ce qui est religieux , je dirais même superstitieux , quand il n'y a rien d'hostile nt d'intolérant dans cette superstition : le secours divin est si nécessaire lorsque les pensées et les sentiments sortent du cercle commun de la viel c'est pour les esprits distingués surtout que je conçois le besoin d'une protection surnaturelle. — Sans
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doute ce besoin existe , reprit lord Nelvil ; mais est-ce ainsi qu'il peut être satisfait? — Je ne refuse jamais , reprit Corinne , une prière en associatioa avec les miennes , de quelque part qu'elle me soit offerte. — Vous avez raison, dit lord Netvil; —et il donna sa bourse pour les pauvres au prêtre vieux et timide, qui s'en alla en les bénissant tous les deux.
Dès que les amis de Corinne la surent arrivée , ils se bâtèrent d'aller cbez elle; aucun ne s'étonna qu'elle revint sans être la femme de lord Nelvil ; aucun, du moins, ne lui demanda les motife qui pouvaient avoir empËché cette union ; le plaisir de la revoir était si grand . qu'il effaçait toute autre idée. Corinne s'efforçait de se montrer la même, mais elle ne pouvait y réussir; elle allait contempler les cbefs-d'œuvre de l'art , qui M causaient jadis un plaisir si vif , et il y avait de la douleur au fond d» tout ce qu'elle éprouvait. Elle se promenait tantût à la villa Borglièse, tantôt près du tombeau de Cécilia Métella, et l'aspect de ces lieux, qu'elle aimait tant autrefois , lui faisait mal; elle ne goûtait plus cette douce rêverie qui, en faisant sentir l'instabilité de toutes les jouissances , leur donne im caractère encore plus toudiant. Une pensée fixe et douloureuse l'occupait : la nature , qui ne dit rien que de vague , ne fait aucun bien quand une luquiétude positive nous domine.
Enfin, dans les rapports de Corinne et d'Oswald il y avait une contrainte tout à Eut pénible : ce n'était pas encore le malbeur, car, dans les profondes émotions qu'il cause, il soulage quelquefois le cœur oppressé, et fait sortir de l'orage un éclair qui peut tout révéler; i^étaitunegénerédproque, c'étaient de vaines tentatives pour échapper aux clrronstances qui les accablaient tous les deux , et leur inspiraient un peu de mécontentement l'un de l'autre : peut-on souf&ir, eu effet , sans en accuser ce qu'on aime ? Ne sufBrait-il pas d'un regard , d'un accent , pour tout effacer ? mais ce regard , cet accent ne vient pas quand il est attendu , ne vient pas quand il est nécessaire. Rien n'est motivé dans l'amour ; il semble que ce soit une puissance divine qui pense et sent en nous, sans que nous puissions influer sur elle.
Une maladie contagieuse, comme on n'en avait pas vu de-
puis longtemps , se développa tout à coup dans Rome; une Jeune fémnie en fiit atteinte, et ses^amis et sa famille, qui n'avalent pas voulu ta quitter, périrent avec elle ; la maison voi^ne de la ûemie éprouva le même sort ; l'on voyait passer, à chaque heure , dans les rues de Rome , cette coofcérie vêtue de blanc , et le visage voilé, qui accompagne les morts à l'église : on dirait qne ce sont des ombres qui portent les morts. Ceui-â sont placés, à visage découvert , sur une espèce de brancard ; on jette seulement sur leurs pieds'un salin janne ou rose, et les en&nts s's- musent souvent à jouer avec les mains glacées de celui qui n'est plus. Ce spectacle , terrible et timilier tout à la fois , est accom- P^ué du murmure sombre et monotone de quelques psaornes : c'est une musique sans modulation , où l'accent de TAme humaine ne se fait déjà plus sentir.
Un soir que lord Nelvil et Corinne étaient seuls ensemble , et qne lord NelvU souffrait beaucoup du sentiment douloureux et contraint qu'il apercevait dans Corinne , il entendit sous ses fenêtres ces sons lents et prolongés qui annonçaient une céré> monie fimèbrc ; il i'éoonta quelque temps on silence , puis dit à Corinne : — Peut-être demain serai-je atteint aussi par c^te maladie, contre laquelle il n'y a point de défense; et vous regretterez de n'avoir pas dit quelques paroles sensibles à votre ami, un jour qui pouvait être le dernier de sa vie. Corinne, la mort nous menace de près tous les deux : n'est-ce donc pas asses des maux de la nature ? fauMl encore nous déchirer le cœui mutuellement 7 — A l'instant Coriime fut frappée par l'idée du dangerque courait Oswald au milieu delà contagion, et elle le supplia de quitter Rome. Il s'y refusa de la manière la plus absolue ; alors elle lui proposa d'aller ensemble à Venise ; il y consentit avec bonbenr , car c'était pour Coiinne.qu'il tremblait , en voyant la contagion prendre chaque jour de nouvelles forces.
I^eui départ fut fixé au surlendemain ; mais le matin de ce jour, lord Nelvit n'ayant pas vu Corinne la veille , parce qu'un Anglais de ses amis, qui quittait Rome, l'avait retenu, elle lui écrivit qu'une affaire indispensable et subite l'obligeait de partirpour Florence, et qu'elle irait le rejoindre dans quinze Jours à Venise : elle le priait de passer par Ancône , ville pour
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laquelle elle loi donnait une commission qui semblait importante ; le style de la lettre était d'ailleurs sensible et ealrae ; et , depuis Naples , Oswald u'avait pas trouvé le langage de Corinne aussi tendre et aussi serein. 11 crut donc à ce que cette lettre contenait, et se disposait à^artir, lorsqu'il lui vint le désir de voir encore la maison de Corinne avant de quitter Rome. Il y va, la trouve fermée , frappe à la porte ; la vieille femme qui la gardait lui dit que tous les gens de sa maltresse sont partis avec elle, et ne répond pas un mot de plus à toutes ses questions. 11 passe chez le prince Castel- Forte , qui ne savaitrien de Corinne, et s'étonnait extrêmement qu'elle fût partie sans lui rien faire dire ; enfin l'inquiétude s'empara de lord Nelvil, et il imagina d'aller à Tivoli, pour voir l'homme d'affaires de Corinne, qui était établi là , et devait avoir reçu quelque ordre de sa port.
Il monte à cheval , et , avec une promptitude extraordinaire qui Tenait de son agitation , il arrive à la maison de Corinne ; toutes les portes en étaient ouvertes ; il entre , parcourt quelques chambres sans trouver personne , pénètre enfin jusqu'à celle de Corinne; à travers l'obscurité qui ; régnait, il la voit étendue sursonlit,etThéré$ine seulement à côté d'elle : il jette un cri en la reconnaissant ; ce cri rappelle Corinne à elle-même ; elle l'aperçoit, et , se soulevant, elle lui dit : — n'approchez pas , je TOUS le défends; je meurs, si vous approchez de moi! — Une terreur sombre saisit Oswald; il pensa que son amie l'accusait de quelque crime caché qu'elle croyait avoir tout à coup découvert; ils'imagioa qu'il en était haï, méprisé; et, tombant à genoux , il exprima cette crainte avec un désespoir et un abattement qui suggérèrent tout à coup à Corinne l'idée de profiter de son erreur, et elle lui commanda de s'éloigner d'elle pour jamais , comme s'il eût été coupable.
Interdit, offensé, il allait sortir, il allait la quitter, lorsque Thérésine s'écria : — Ah ! milord , abandonnerez-vous donc ma bonne maltresse ? elle a écarté tout le monde , et ne voulait pas même de mes soins, parce qu'elle a la maladie contagieuse. — A ces mots, qui éclairèrent à l'instant Oswald sur la touchante rusede Corinne, il se jeta dans ses hras avec un transport , avec unattendrissement qu'aucun momentde sa vie ne lui avait ta.
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encore fût éprouver. En vain Corinne le repoussait , en vain elle se liviaitàioutesou indignation contre Thérésine. OswaU fit signe impérieusement à Thérésine de s'éloigner; et, pressant alors Corinne contre son cœur, la couvrant de ses larmes et (le ses caresses : — Aprésent, s'écria-t-ll, àprésenttu ne mourras pas sans moi; et si le fatal poison coule dans tes veines, du moins , grAce au ciel , je l'ai respiré sur ton sein. — Cruel et cherOswald, dit Corinne, à quel supplice tu me condamaes! 6 mon Dieu ! puisqu'il ne veut pas vivre sans moi, vous ne per> mettrez pas que cet ange de lumière périsse ! non , vous ne le permettrez pas 1 — En achevant ces mots , les forces de Corinne l'abandonnèrent. Pendant huit jours die fut dans le plus grand danger. Au milieu de son délire, elle répétait sans cesse: Qu'on éloigne Oswald de moi; qu'il ne m'approche pas ; çu'on lut cache oà Je sitii 1 Et quand elle revenait à elle , et qu'elle le reconnaissait , elle lui disait : Oswald ! Oswald ! vous êtes là:dansla mortcommedansla vie nous serons donc réunis I — Et lorsqu'elle le voyait pâle , un effroi mortel la saisissait , et elle appelait dans sou trouble , au secours de lord Nelvil, les médecins, qui lui avaient donné la preuve de dévouement très-rare de ne point la quitter.
Oswald tenait sans cesse dans ses mains les mains brûlantes de Comme ; il finissait toujours la coupe dont elle evait bu la moitié ; enfin , c'était avec une telle avidité qu'il clierchait i partager le péril de sou amie , qu'elle-même avait renoocé à combattre cedévouement passionné; et, laissant tomber sa tête sur le bras de lord Nelvil , elle se résignait à «a volonté. Deux êtres qui s'aiment assez pour sentir qu'ils n'existeraient pas l'un sans l'autre ne peuveut'ils pas arriver à cette noble et toudiante intimité qui met tout en commun, même la mort? Heureusement lord NelvU ne prit point la sialadie qu'il avait si bien soignée. Corinne en guérit ; mais un autre mal pénétra plus avant que jamais dans sou coeur. La générosité, l'amour, que son ami lui avait témoignés , redoublèrent encore rattachement qu'elle ressentait pour lui.
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