CHAPITRE IV
II fut ilonc convenn que , pour s'éloigner de l'aii funeste de Rome , Corinne et lord Nelvil iraient à Venise ensemble. Ils étaient retombés dans leur silence habituel sur leurs projets futurs; mais ils se parlaient de leur sentiment avec plus de tendresse quejamais, et Corinne évitait , aussi soigneusement que lord Nelvil , le sujet de conversation qui troublait la déliciense paix de leurs rapports mutu^. Un jour passé avec lui était une telle jonissance ; il avait l'air de godter avec tant de plaisir l'entretien de son amie ; il suivait tous ses mouvements , il étudiait ses moindres désirs avec un Intérêt si constant et si soutenu , qu'il semblait impossible qu'il pût exister autrement, et qu'il donnât tant de bonheur sans être lui-même heureux. Corinne puisait sa sécurité dans la félicité même qu'elle goûtait. On finit par croire, après quelques mois d'un tel état, qu'il est Inséparable de l'existence, et que c'est ainsi que l'on vit. L'agitation de Corinne s'était donc calmée de nouveau, et de nouveau son imprévoyance était venue à son secours.
Cependant , à la veille de quitter Rome, elle éprouvait un grand sentiment de mélancolie. Cette fois elle craignait et désirait que ce filt pour toujours. La nuit qui précédait le jour fixé pour son départ , comme elle ne pouvait dormir, elle entendit passer sous ses fenêtres une troupe de Romains et de Romaines qui se promenaient au clair de la lune en chantant. Elle ne put résister au désir de les suivre , et de parcourir ainsi , encore une fois, sa ville cbérie; elle s'habiUa, se lit suivre de loin par sa voiture et ses gens , et , se couvrant d'un voile , pour n'être pas reconnue , rejoignit , à quelques pas de distance , cette troupe, qui s'était arrêtée sur le pont Saint- Ange, en face du mausolée d'Adrien. On eût dit qu'en cet endroit la musique exprimait la vanité des splendeurs de ce monde. On croyait voir dans tes airs la grandeombre d'Adrien, étonnée de ne plus trouver sur la terre d'autres traces de sa puissance qu'un tombeau. L.i troupe continua sa marche, toujours en chantant, pendant le
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EileDce d« la nuit , à cette heure où les heureux dormeat. Cette musique, si douce et si pure, seniblait se faire entendre pour consoler ceux qui soufEraient. Corinne la suivait, toujours entraînée par cet irrésistible ctiarme de la mélodie, qui ne permet de sentir aucune fatigue , et fait marclieF sur la terre avee des ailes.
Les musiciens s'arrêtèrent devant la colonne Antonine et devant la colonne Trajane; ils saluèrent ensuite l'obélisque de Saint-Jean-de-Latran , et chantèrent en présence de chacun de ces édifices : le langage idéal de la musique s'accordait dignement avec l'expres^on idéale des monuments ; l'entiiou- Biasme régnait seul dans la ville pendante le sommeil de tous les intérêts vulgaires. Enfin , la troupe des cbanteura s'éloigna , et laissa Corinne seule auprès du Colisée. Elle voulut entrer dans son enceinte, pour y dire adieu à Rome antique. Ce n'est pas connaître l'impression du Colisée, que de ne l'avoir vu que de jour ; il y a , dans le soleil d'Italie, un éclat qui donne à tout un air de tête ; mais la lune est l'astre des ruines. Quelquefois, à travers les ouvertures de l'amphithéfltre, qui semble ('élever jusqu'aux nues, une partie de la voOteduciel parait ' comme un rideau d'un bleu sombre placé derrière l'édifice. Les plantes qui s'attachent aux murs dégradés, et croisse^ dans les lieux solitaires , se revêtent des couleurs de la nuit; l'âme frissonne et s'attendrit tout à la fois en se trouvant seule avec la nature.
L'un des câtés de l'édifice est beaucoup plus dorade que l'autre ; ainsi deux contemporains luttent inégalement contre la temps : il abat le plus faible, l'autre résiste encore, et tombe bientôt après. — Lieux solenneb 1 s'écria Corinne , où dans ce moment nul être vivant n'existe avec moi , où ma voix seule répond à ma voix ! comment les orages des passions ne sont-ils pas apaisés par ce calme de la natuiie , qui laisse si tranquillement passer les générations devant elle? l'univers n'a-t-il pas un autre but que l'homme, et toutes ses merveilles sont-elles là seulement pour se réfléchir dans notre âme i>Oswald,Oswald, pourquoi donc vous aimer avec tant d'idol&trie P pourquoi s'abandonner à ces sentiments d'un jour, d'un Jour, en compaiai-
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SOU des espérances iDrmies qui nous unissent à la Divinité P O mon Dieu! s*il est vrai , comme je le crois, qu'on vous admire d'autant plus qu'on est plus capable de réfléchir, faites-moi donc trouver dans la pensée un asile contre les tourments du cœur. Ce noble ami , dont les regards û touchants ne peuvent s'efiàeer démon souvenir, n'est-il pas un être passager comme moi ? Mais il y a là parmi ces étoiles un amour étemel , qui peut seul suffire h l'immensité de nos vœuï. — Corinne resta longtemps plongée dans ses rêveries; enfla elle s'achemiîîa vers sa demeure , à pas lents.
Mais avant de rentrer elle voulut aller à Saint-Pierre pour y attendre l^jour, monter sur la coupole, et dire adieu de cette hauteur à la ville de Rome. Eu approchant de Sainl^Pierre, sa première pensée fut de se représenter cet édifice comme il serait ' quand à son tour il deviendrait une ruine, l'objet de l'admiration des siècles à venir. Elle s'imagina ces colonnes à présent debout, à demi couchées sur la terre , ce portique brisé, cette vodle découveite; mais alors même l'obélisque des Égyptiens devait encore régner sur les ruines nouvelles : ce peuple a travaillé pour l'éternité terrestre. Enfin l'aurore parut , et , du sommet de SaintPierre, Corinne contempla Home, jetée dans la campagne inculte comme une oasis dans les déserts de b Libye. La dévastation l'environne; maiscette multitude de clochers, de coupoles, d'obélisques, de colonnes qui la dominent, et sur lesquelles cependant Saint-Pierre s'élève encore, donnent à son aspect une beauté toute merveilleuse. Cette ville possède un charme, pour ainsi dire, individuel. On l'aime comme un être animé ; ses édiflces , ses ruines , sont des amis auxquels on dit adieu.
Corinne adressa ses regrets au Cotisée, au Panthéon, au cbâ- , teau Saint-Ange, à tous les lieux dont la vue avait tant de fois renouvelé les plaisirs de sou imagination. — Adieu, terre des souvenirs , s'écria-t-elle ; adieu , séjour où la vie ne dépend ni de la société ni des événements , où l'enthousiasme se ranime par les r^rds , et par l'union intime de l'âme avec les objets eitérieurs. le pars , je vab suivre Oswald , sans savoir seulement quel sort il me destine, lui que je préfère à l'indépendante des-
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tinét qui m'a bit passer des jours siheureui ! Je reviendrai peutêtre ici, mais le cœur blessé, l'âme flétrie; et vous-mêmes, beaux-arts, antiques monuments, soleil que j'ai tant de fois invoqué dans les contrées nébuleuses où je me trouvais exilée, vous ne pourrez plus rien pour moi !
Corinne versa des larmes eu prononçant ces adieni; mais elle ne pensa pas un instant à laisser Oswald partir seul. Les résolutions qui viennent du cœur ont cela de particulier , qu'en les prenant on les juge, on les blâme souvent soi-même avec sévérité, sans cependant hésiter réellement à les prendre. Quand la passion se rend maîtresse d'un esprit supérieur, elle sépare entièrement le raisonnement de l'action , et pour égarer l'une die n*a pas besoin de troubler l'autre.
Les cbeveux de Connue et son voile , pittoresquement arrangés par le vent , donnaient à sa ligure une expression tellement remarquable , qu'au sortir de l'église les gens du peuple qui la virent la suivirent jusqu'à sa voiture, et lui donnèrent les témoignages les plus vife de leur enthousiasme. Corinne soupira de nouveau en quittant un peuple dont les impressions sont toujours si passionnées, et quelquefois si aimables.
Maiscen'étaitpastout encore; il fallait que Corinne fût mise à l'épreuve (lesadieux et des regrets deses amis. Ils inventèrent des fêtes pour la retenir encore quelques jours ; ils composèrent des vers pour lui répéter de mille manières qu'elle ne devait pas les quitter ; et quand enfin elle partit , ils l'accompagnèrent tous achevai jusquesà vingt milles de Rome. Elle était profondément attendrie ; Oswald baissait les yeux avec confusion , il se reprodiait de la ravir à tant de jouissances , et cependant il savaiique lui proposer de rester eût été plus cruel encore. Il se montrait personnel en éloignant ainsi Corinne de Rome , et néanmoins â ne l'était pas ; car la crainte de l'affliger , en partant seul , agissait encore plus sur lui que le honheur même qu'il goûtait avec elle. Il ne savait pas ce qu'il ferait, il ne voyait rien au delà de Venise. Il avait écrit en Ecosse à l'un des amis de son père, pour savoir si son régiment serait bientôt employé activement dans la guerre , et il attendait sa réponse. Quelquefois il formait le projet !r Corinne avec lui en Angleterre , et il sentait auBsiUit
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qu'il la perdait à jamais de réputation, s'il la conduisait avec lui dans ce pays sans qu'elle fllt sa femme ; une autre fois il voulait , pour adoucir ramertume de la séparation , l'épouser secrètement avant de partir, et l'instant d'après il repoussait cette idée. — Y a-t-il des secrets pour les morts , se disait-il ; et que gagnerai-je à faire un mystère d'une union-qui n'est empâctiée que par le culte d'un tombeau?— Enfin, il était bien malheureux. Son âme , qui manquait de force dans tout ce qui tenait au sentiment, était cruellement agitée par des affections contraires. Corinne s'en remettait à lui comme une victime résignée; elle s'eialtait h travers ses peines par les sacrifices mêmes qu'elle lui faisait , et par la généreuse imprudence de son cœur , tandis qu'Oswald, responsable du sort d'une autre, prenait à chaque instant de nouveaux liens , sans acquérir la possibilité de s'y abandonner , et ne pouvait jouir ni de son amour ni de sa coDsdence, puisqu'il ne sentait l'un et l'autre que parleurs combats. Au moment où tous les amisde Corinne prirent congé d'elle, ils recommandèrent avec instance son bonheur à lord Nelvil. Ils le félicitèrent d'être aimé par la femme ta plus distinguée; et ce fut encore une peine pourOswald, que le reproche secret que semblaient contenir ces félicitations. Corinne le sentit , et abr^ea ces témoignages d'amitié , tout aimables qu'ils étaient. Cependant quand ses amis, qui se retournaient de distance en distance pour la saluer encore , furent disparus h ses yeux, elle dit à lord Nelvil seulement ces mots: — Oswald, je n'ai plus d'autre ami que vous. — Oh ! comme dans ce moment il se sentit te besoin de lui jurer qu'il serait son époux! il fut près de le faire; mais quand on a souffert longtemps, une invincible défiance empêche de se livrer à ses premiers mouvements, et tous les partis irrévocables font trembler, alors même que le cœur les appelle. Corinne crut entrevoir ce qui se passait dans rame d'Oswald;et, par un sentiment de délicatesse, elle se bâta de diriger l'entretien sur la contrée qu'ils parcouraient ensemble.
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