CHAPITRE VI
Ils suivirent pendant deux jours les rivages de la mer Adriatique; mais cette mer ne produit point, du côté de la Romagne, l'effet de l'Océan , ni mêmede la Méditerranée ; lecheniio borde BeBflots,etily adu^azoDsursesrives i ceu'est pas ainsi qu'on se représente le redoutable empire des tempêtes. A Rimini et à Césène on quitte la terre classique des événements de l'histoire romaine ; et le dernier souvenir qui s'offre à la pensée , c'est le Rubicon traversé par César, lorsqu'il résolut de se rendre maître de Rome. Far un rapprochement singulier, non loin de ce Rubicon OD voit aujourd'hui la république de Saint-Marin, comme si ce dernier faible vestige de la liberté devait subsister h côté des lieux où la république du monde a été détruite- Depuis Ancdne , on s'avance par degrés vers une contré^ qui pr^nte un aspect tout différent de celui de l'État ecclésiastique. Le Bolonais, loLombardie, les environs de Ferrare et deRovigo, sont remarquables par la beauté et la culture; ce n'est plus cette dévastation poétique qui annonçait l'approche de Rome et tes événements terribles qui s'y sont passés. On quitte alors
Lea piDS , deuil de l'été , panire des hivers ' , les cyprès conifères ■ , images des obélisques, les montagnes et la mer. La nature , comme le voyageur , dit adieu par degrés aux rayons du midi; d'abord les orangers ne croissent plus en plein air , ils sont remplacés parles oliviers , dont la verdure pâle et légère semble convenir aux bosquets qu'habitent les ombres dans l'Elysée ; et quelques lieues plus loin , les oliviers eux-mêmes disparaissent.
En entrant dans le Bolonais on voit une plaine riante, o£i tes vignes , en forme de guirlandes , unissent tes ormeaux entre eux ; toute la campagne a t'air parée comme pour un jour de fête. Co-
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ou L'ITALIB. 841
rinne se sentit érane par le contraste de sa disposition intérieure, et de l'éclat resplendissant de la contrée qui &appait ses re> gards. — Ah! dit-eUe à lord Kelvii en soupirant, la nature devrait-elle offrir ainsi tant d'images de bonheur aux amis qui peut-être vont se séparer ! — Non , ils ne se sépareront pas , dit Oswald; chaque jour j'en ai moins la force; votre inaltérable douceur joint encore le charme de l'habitude à la passion que vousinspirez. On est heureux avec vous , conune si vous n'étiez |)as le génie le plus admirable , ou plutôt parce que vous l'êtes; car la supériorité véritable donne une parfaite bonté : on est content de soi, de la nature, des autres : quel sentiment amer pourrait-on éprouver ? —
Ils arrivèrent ensemble à Ferrare , l'une des villes d'Italie les plus tristes, car elle est à la fois vaste et déserte; le peu d'habitants qu'on y trouve de loin en loin , dans les rues , marchent lentement, comme s'ils étaient assurés d'avoir du temps pour tout. On nepeutconcevoircomment c'est dans ces mêmes lieux que la cour la plus brillante a existé , celle qui fut chantée par l'Ârioste et le Tasse : on y montre encore des manuscrits de leurs propres mains, et de celle de l'auteur du Pastor fido.
L'Arioste sut exister paisiblement au milieu d'une cour ; mais l'on voit encore à Ferrare la maison où l'on osa renfermer le Tasse comme fou; et l'on ne peut lire sans attendrissement la foule de lettres où cet infortuné demandelamort, qu'il a depuis si longtemps obtenue. Le Tasse avait cette organisation particulière du talent, qui le rend si redoutable à ceux qui le possèdent ; sou imagination se retournait contre lui-même; il ne connaissait si bien tous les secrets de l'âme , il u'avait tant de pensées , que parcequ'il éprouvait beaucoup de peines. Celui quin'apas souffert , dit un praphèle, que sait-il î
Corinne , â quelques ^ards , avait une manière d'être semblable ; sou esprit était plus gai , ses impressions plus variées ; mais son imagination avait de même besoin d'être extrêmement ménagée; car, loin de la distraire de ses chagrins, elle en accroissait la puissance. Lord Ndvil se trompait en croyant, comme il le faisait souvent , que les facultés brillantes de Corinne pouvaient li^i donner des moyens de bouheur iudépeodants de ses affections.
Quand uoe personne de génie est douée d'une sensibilité véritable, ses chagrins se multiplient par ses facultés mêmes : elle fa.t des découvertes dans sa propre peine comme dans le reste de la nature, et, le malheur du cœur étant inépuisable, pinson a d'idées, mieux ou le sent.