CHAPITRE V
Ils voyageaient au commencement da mois de septembre : te temps était supeiiw dans la plaine; mais quand ils entrèrent dans les Apennins, ils éprouvèrent la sensation de l'hiver. Les hautes montagnes troublent souvent la température du climat, et l'on réunit rarement la douceur de l'air au plaisir causé par Faspect pittoresque des monts élevés. Un soir que Corinne et lord Nel vil étaient tous les deux dans leur voiture, il s'éleva soudain un ouragan terrible ; une obscurité profonde les entourait , et les chevaux , qui sont si vifs daos ces contrées qu'il faut les atteler par surprise , les menaient avec une inconcevable rapidité ; ils sentaient l'un et l'autre une douce émotion , en étant ainsi entraînés ensemble. — Ah! s'écria lord Nelvil, si l'on nous conduisait loin de tout ce que je connais sur la terre, si l'oo pouvait gravir les monts , s'élancer dans une autre vie , où sous retrouverions mon père qui nous recevrait, qui nous bénirait I Le veux-tu , chère amie ? — Et il la serrait contre son cœur avec violence. Corinne n'était pas moins attendrie , et lui dit : — Fais ce que tu voudras de moi , encbalne-moi comme une esclave à ta destinée : les esclaves autrefois n'avaient- elles pas des talents qui charmaient la vie de leurs maîtres f Eh bien 1 je serai de mime pour toi ; tu respecteras , Oswald , celle qui se dévoue ainsi à ton sort, et tu ne vendras pas que, condamnée par le monde, elle rougisse jamais à tes yeux. — Je le dois, s'écria lord Nelvil , je le veux , il faut tout obtenir ou tout sacrifier : il faut que je sois ton époux , ou que je meure d'amour à tes pieds , en étouffant les transports que tu m'inspires. Mais je l'espère, oui, je pourrai m'unir à toi publiquement, me glorifier de ta tendresse. Ah ! je t'en conjure , dis-le-moi , n'ai-je pas perdu dans ton affection, parles combats qui me déchirent? Te crois-tu moins aimée? — Et, en disant cela , son accent était si passionné, qu'il rendit un moment à Corinne toute sa confiance. Le sentiment te plus pur et le plus doux les animait tous les deux.
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Cepeadant les chevaux s'arrêtèrent; lord Nelvil descendit le premier ; il sentit le vent &oid qui souRlait arec Spreté , et dont il ne s'apercevait pas dans la voiture. Il pouvait se croire arrivé sur les côt«s de l'ADgleterre ; l'air glac^ qu'il respirait ne s'accordait plus avec la belle Italie : cet air ne conseillait pas, comme celui du Midi, l'oubli de tout, hors l'amour. Oswald rentra bientôt dans ses réflexions douloureuses; et Corinne, gui coanaissait l'inquiète mobilité de son imagination , ne le devina que trop focilement.
Le lendemain ils arrivèrent à Notre-Dame de Lorette, qui est placée sur le haut de la montagne , et d'où l'on découvre la mer Adriatique. Pendant que lord nelvil allait donner quelques ordres pour le voyage, Corinne se rendit à TégUse , où l'image de la Vier^ est renfermée au milieu du chœur, dans une petite chapelle carrée , revêtue de bas-reliefs asse& remarquables. Le pavé de marbre qui enviroime ce sanctuaire est creusé par les pèlerins qai en ont fait le toUr îi genoui. Corinne fut attendrie en contemplant ces traces de la prière , et se jetant à genoux aussi sur ce môme pavé qui avait été pressé par un si grand nombre de malheureux, elle implora l'image de la bonté, le symbole de la sensibiUté câeste. Oswald trouva Corinne prosternée devant ce temple, et baigné*, de pleurs. II ne pouvait comprendre comment une personne d'un esprit si supérieur suivait ainsi les pratiques populaires. Elle aperçut ce qu'il pensait par ses regards , et lui dit : — Cher Oswald , n'arrivet-il pas souvent que l'on n'ose élever ses vœui jusqu'à l'Être suprême? Comment lui confier toutes les peines du coeur? ITest-il donc pas doux alors de pouvoir considérer une femme comme l'intercesseur des faibles humains? Elle a souffert sur celte terre , puisqu'elle y a vécu ; je l'implorais pour vous avec moins de rougeur; la prière directe m'eût semblé trop imposante. — Je ne la fais pas non plus toujours cette prière directe , répondit Oswald ; j'ai aussi mon intercesseur; l'ange gardien des enfants, c'est leur père; et depuis que le mien est dans le ciel, j'ai souvent éprouvé dans ma vie des secours extraordinaires, des moment* de calme sans cause, des consolations inattendues; c'est aussi dans cette protection miraculeuse que an D,mi,.=db, Google
j'espère , pour sortir de ma perptesilé. — Je vous coraprencls , dit Corinne ; il n'y a personne, je crois, qui n'ait au fond de son flme une idée singulière et mystérieuse sur sa propre destinée. Un événement qu'on a toujours redouté sans qu'il fdt naisen}blable, et qui pMitant arrive; la punition d'une faute, quoiqu'il soit impossible de saisir les rapports qui lient nos malheurs avec elle, frappent souvent l'imagination. Depuis mon enfance, j'ai toujours craint de demeurer en Angleterre : eb bien ! le regret de ne pouvoir y vivre sera pcnt^e la cause de mon désespoir; et je sens qu'à cet égard il y a quelque chose d'invincible dans mon sort, un obstacle contre lequel je lutte et me brise en vain. Chacun conçoit sa vie intérieurement tout autre qu'elle ne paraît. On croit confusément à une puissance surnaturelle qui agit à notre insu, et se cache sous la forme des circonstances extérieures , tandis qu'elle seule est l'unique cause de tout. Cher ami , tes âmes capables de réflexion se plongent sans cesse dans l'abîme d'elles-mêmes, et n'en trouvent jamais la fin. — Oswald, lorsqu'il entendait parler ainsi Coriune, s'étonnait toujours de ce qu'elle pouvait tout à la fois éprouver des sentiments si passionnés, et planer, en les jugeant, sur ses propres impressions. — Non , se disait-il souvent , non , aucune autre société sur la terre ne peut suEBre à celui qui goûta l'entretien d'nne telle femme. —
Ils arrivèrent de nuit à Ancdne , parce que lord Nelvil craignait d'y être reconnu. Malgré ses précautions, il le fut; et la lendemain matin tous les habitants entourèrent la maison où il était. Corinne fut éveillée par les cris de vive hrd Nelvil! vive no^6te7^aiteur/quiretentissaient sous ses fenêtres; elle tressaillit à ces mots , se leva précipitamment , et alla se mêler à la foule, pour entendre louer celui qu'elle aimait. Lord Netvi), averti que le peuple le demandait avec véhémence , fut enfin obligé de paraître ; il croyait que Corinne dormait encore, et qu'elle devait ignorer ce qui se passait. Quel fut son étonnement de la trouver au milieu de la place , déjà connue, déjà chérie par toute cette multitude reconnaissante , qui la suppliait de lui servir d'interprète! L'imagination de Corinue se plaisait un peu dans toutes les circonstances «xtraoïdinaires, et cette imagina-
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tioD était son charme, et qaelqanfois sou défaut. JUIeremeruia lord Nelvil , au nom du peuple , et le Gt avec tant de grâce et de noblesse, que tous les habitants d'Ancflne en étaient ravis; elle disait nous, en parlant d'eux : Vous nous avez sauvée , Tums vous devons la vie. Et quand elle s'avança pour offrir, en leur nom, à lord Helvil, ia couronne de chêne et de laurier qu'ils avaient tressée pour lui, uneémotion indéflnissable la saisit ; elle se sentit intimidée en s'approchant d'Oswald. A ce moment, tout le peuple, qui, en' Italie , est si mobile et si enthousiaste, SB prosterna devant lui , et Corinne , invotontairemeot, plia le genou en lui présentant la couronne. Lord Nelvil, à cette vue, fut tellement troublé, que , ne pouvant supporter plus longtemps cette scène publique et l'hommage que lui rendait celle qu'il adorait, il l'entraîna loin de la foule avec lui.
En partant, Corinne, baignée de larmes, remercia tous tes bons habitants d' Aucune, qui les accompagnaient de leurs bénédictions , tandis qu'Oswald se cachait dans te fond de la voiture, et répétait sans cesse : — Corinne à mes genoux! Corinne , sur lestraces de laquelle je voudrais me prosterner I Ai-je mérité cet outrage? Me croyez-vous l'indigne oi^eil... — Non sans doute, interrompit Corinne-, mais j'ai été saisie tout à coup parce sentiment de respect qu'une femme éprouve toujours iiourl'homme qu'elle aime. Les hommages extérieurs sont dirigés vers nous; mais dans la vérité, dans la nature, c'est la femme qui révère profondément celui qu'elle a choisi pour son défenseur. — Oui, je le serai, ton défenseur, jusqu'au dernier jour de ma vie, s'écria lord Nelvil ; le ciel m'en est témoin ! tant d'âme et tant de génie ne se seront pas en vain réfugiés à l'abri de mon amour. — ■ Hélas ! répondit Corinne , je n'ai besoin de rien que de cet amour ; et quelle promesse pourrait m'en répondre ? N'importe , je sens que tu m'aimes à présent plus que jamais ; ne troublons pas ce retour. — Ce retour! interrompit Oswald. — Oui , je ne rétracte point cette expression , dit Coriime ; mais ne l'expliquons pas , continua -t-elle en faisant signe doucement à lord Nelvil de se taire.