‹ CorinneChapitre 81 sur 86 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Lofd Neiril partit alors pour la terre de lady Edgermond, dans le Northumberland; il faUait qu'il fit de nouveau connaissanoe aveesa famille, dont il avait perdu l'habitude depuis quatreans. Lucilelui présenta sa fille, âgée de plus de trois ans, avec autant de timidité qu'une femme coupable en pourrait éprouver. Celte petite ressemblait à Corinne : l'imagination de Lucile avait été fort occupée du souvenir de sa sceur, pendant sa grossesse ; et Juliette (c'était ainsi qu'elle se nommait) avait les cheveux et les yeux de Corinne : lord Neivîl le remarqua , et en fut troubléi il la prit dans ses bras, et la serra contre son cœur avec tendresse. Lucile ne vit dans ce mouvement qu'un souvenir de Corinne , et dès cet instant elle ne jouît pas sans raé* lange de l'affection que lord Nelvil témoignait à Juliette.

Lucile était encore embellie, elle avait près de vingt ans. Sa beauté avait pris un caractère imposant , et inspirait à lord Nelvil UD sentiment de respect. Lady Edgermond n'était plus en état de sortir de son Ut, et sa situation lui donnait beaucoup d'humeur et dechagrin. Elle revit pourtant avec plaisir lord Nelvil,car elle était très-tourmentée par la crainte de mourir en sonabseuce, et de laisser sa fille ainsi seule au monde. Lord Nelvil avait tellement pris l'habitude d'une vie active, qu'il lui eu coûtait beaucoup de rester presque tout le jour dans la «Cambre de sa belle- ■nère , qui ne recevait plus personne que son gendre et sa fille. Lucile aimait toujours beaucoup lord Helvil ; mais elle avait la douleur de ne pas se croire aimée, et lui cachait par fierté ce qu'elle savait de ses sentiments pour Corinne, et la jalousie qu'ils lui causaient. Cette contrainte ajoutait encore à sa réserve habituelle, et la rendait plus froide et plus silencieuse qu'elle ne l'eût été naturellement. Lorsque son époux voulait lui donner quelques conseils sur le charme qu'elle aurait pu répandre daos

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la eoaversation en y mettaot plus d'intérêt, elle noyait voir dans ces conseils un Bouveoir de Corinne, etse blessait, au lien d'en profiter. Lncite avait une grande donceur de caractère, mais sa mère lui avait donné des idées positives sur tous les poiBts ; et quand lord Nelvil vantait les plaisirs de l'iuiagination et le charme des beaux-arts, elle voyait toujours dans ce qu'il disait les souvenirs de l'Italie, et rabattait assez seulement l'enthousiasme de lord Nelvil , parce qu'elle pensait que Ck>riDne en était l'unique cause. Dans une autre disposition elle eût recueilli avec soin les paroles de son époux , pour étudier tous les moyens de lui plaire.

Lady Edgeruiond, dont la maladie augmentait les défauts, montrait use antipathie croissante pour tout ce qui sortait de la monotonie et de la ri^e habituelle de la vie. Elle voyait du mal à tout; et son imagination , irritée par la souffrance, était importunée de tous les bruits , au moral comme an physique. Elle eût voulu réduire l'existence aux moindres frais possibles, peut-être pour ne pas r^retter vivement cfe qu'elle était près de quitter ; mais comme personne n'avoue le molif personnel de ses opinions, elle les appuyait sur les principes généraux d'une morale exagérée. Elle ne cessait de désenchanter la vie, en faisant un tort des moindres plaisirs , en opposant un devoir à chaque emploi des heures qui pouvait différer un peu dece qu'on avait fait la veille. LucUe, qui, bien qu'elle fût soumise i> sa mère, avait cependant plus d'esprit qu'elle, et plus de fleiibililé dans le caractère, se serait réunie à son époux pour combattre doucementraustéritédel'exigence toujours croissantede lady Edgermond , si celle-ci ne lui avait pas persuadé qu'elle se conduisait ainsi , seulement pour s'opposer au penchant de lord Nelvil pour le séjour de l'Italie. — Il faut lutter sans cesse , disait-elle , par la puissance du devoir, contre le retour possible d'une inclicatioD si faneste. — Lord Nelvil avait certainement aussi un grand respect pour le devoir, mais il le considérait sous des rapports plus étendus que lady Edgermond. II aimait à remonter à sa source : il le croyait -parfaitement en harmonie avec nos véritables penchants , et pensait qu'il n'exigeait point de nous des sacrifices et des combats continuels. 11 lui semblait enfla que ,-, ïtt..

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ia verta, loin de tourmenter la vie, coDtribnait tellemrat aa boubeur durable , qu'on pouvait la considérer cooune une sorts de prescience accordée à l'homme sur cette terre.

Quelquefois Oswald , en développant see idées, se linrail aa plaisir d'employer des expressions de Corinne ; il s'écoutait avec complaisance quand il empruntait son langage. Lady Edger* mond montrait de l'Iiumeur dès qu'il se laissait aller à cette manière de penser et de parler : les idées nouvelles déplaisent aux personnes âgées ; elles aiment â se persuader que le monde n'a fait que perdre, au lieu d'acquérir, depuis qu'elles ont cessé d'être je unes. Lucile, par l'instinct du coeur, reconnaissait, dans l'intérêt plus vif que lord Nelvil mettait à ses propres discours, le retentissement de son affection pour Corinne j elle baissait les yeux , pour ne pas laisser voir à son époux ce qui se passait dans son âme ; et lui , ne se doutant pas qu'elle fdt instruite de ses rapports avec Corinne, attribuait à la froideur du caractère de sa femme son immobile silence pendant qu'il parlait avec chaleur. Ne sachant donc à qui s'adresser pour trouver un es^ prit qui répondit au sien , les regrets du passé se renouvelaient plus vivement que jamais dans son âme, et il tombait dans la plus profonde mélancolie. Il écrivit au prince Castel-Forte pou^ avoir des nouvelles de Corinne. Sa lettre n'arriva point, à causa de la guerre. Sa santé souffrait extrêmement du climat d'Angl»terre, et les médecins ne cessaient de lui répéter que sa poitrina serait attaquée de nouveau , s'il ne passait pas l'hiver en Italie : mais il était impossible d'y songer, puisque la paix n'^it pas Ëlite entre la France et l'Angleterre. Une fois il parla devant sa belle-mére et sa femme des conseils que les médecins lui avaient donnés , et l'obstacle qui s'y opposait. — Quand la paix serait faite, lui dit lady Edgermoud, je ne pense pas, niilord, que vous

vous permissiez à vous-même de revoir l'Italie Si la santé

de milord l'exigeait, interrompit Lucile, il ferait très-bioi d'y aller. — Ce mot parut assez doux à lord Nelvil , et il se biSa d'en témoigner sa reconnaissance à Lucile; niais cette reconnaissance même la blessa : elle crut y voir le dessus de la préparer au voyage.

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sible. Chaque fois que lord nelvil laissait échapper quelques réflexions sur le mauvais état de sa santé, Lucile était comliattue entre l'inquiétude qu'elle éprouvait, et la crainte que lord lielvil ne voulût insinuer par là qu'il devrait passer l'hiver en Italie ; et, tandis que son sentiment L'aurait portée à s'exagérer la maladie de son époux, la jalousie, qui naissait aussi de ce sentiment, l'engageait à chercher des raisons pour atténuer ce que les médecins mêmes disaient du danger qu'il courait en restant eu Angletene. Lord NelvU attribuait cette conduite de Lucile à l'indifférence et à l'égoïsme; et ils se blessaient réciproquement, parce qu'ils ne s'avouaient pas leurs sentiments avec franchise.

Enfin , lady Edgermond tomba dans un état si dangereux , qu'il n'y eut plus , entre Lucile et lord Nelvil , d'autre sujet d'entretien que sa maladie ; la pauvre femme perdit l'usage de la parole, un mois avant de mourir; l'on ne devinait plus qu'à ses lannes , ou à sa fa^n de serrer la main , ce qu'elle voulait dire. Ludie était au désespoir ; Oswald , sincÀrement touché , veillait toutes les nuits auprès d'elle ; et , c^mme c'était au mois de novembre , il se Gt beaucoup de mal par les soins qu'il lui prodigua. I^dy Edgermond parut heureuse des témoignages de l'affection de son gendre. Les déiauts de son caractère disparaissaient à mesure que son affreux état les eût rendus plus excusables , tant les approches de la mort tranquillisent toutes les agitations de l'âme ; et la plupart des défauts ne viennent que de cette agitation.

La nuit de sa mort , elle prit la main de Lucile et celle de lord Nelvil , et , les mettant l'une dans l'autre , elle les pressa toutes les deux contre son cceur ; alors elle leva les yeux au ciel , et ne parut point regretter la parole , qui n'eût rien dit de plus que ce regard et ce mouvement. Peu de minutes après, elle expira.

Lord Nelvil, qui avait fait effort sur lui-même pour être capable de soigner sa belle-mère , devint dangereusement malade ; et l'infortunée Lucile, au moment d'une cruelle douleur, eut à souffrir ta plus affreuse inquiétude. Il parait que dans sou délire lord Nelvil prononça plusieurs fois le nom de Corinne et celui de l'Italie. Il demandait souvent, dans ses rêveries, du soleil, le Midi, un air plus chavdj quand le frisson de \à fièvre le pre-> . Cookie

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nait , il disait : H /i^t si froid dans ce Nord, guejamais on ne poiara s'y réchauffei: Quand il Tey'mlk tui.ilfut bienétODné d'apprendre que Lucile avait tout disposé pour le voyage d'Italie ; il s'en étonoa : elle lui donna pour motif le conseil des médecins. — Si vous le permettez , ajouta-t-elle , ma fllle et moi nous vous accompagnerons : il ne faut pas qu'an enfant soit séparé de son père ni de sa mère. — Sans doute, reprit lord Helvil , il ne faut pas que nous nous séparions : mais ce voyage vous fait-il de la peine? parlez, j'y renoncerai. — Non , reprit Lucile, ce n'est pas cela qui me fait de la peine... — Lord Nelvil la regarda , lui prit la main : elle allait s'expliquer davantage ; mais le souvenir de sa mère, qui loi avait recommandé de ne jamais avouer à lord Nelvil la jalousie qu'elle ressentait , rarréta tout à coup, et elle reprit en disant: —Mon premier intérêt, milord, vous devez le croire, c'est le rétablissement de votre santé. — Vous avez une sœur en Italie , continua lord Nelvil. — Je le sais, reprit Lucile ; en avez-vous des nouvelles? — Non, dit lord Nelvil, depuis que je suis parti pour l'Amérique j'ignore absolument ce qu'elle est devenue. — Eh bien l milotd , nous le saurons en Italie. — Vous intéresse-t-elle encore? — Oui, milord.réponditLucile, je n'ai point oublié la tendresse qu'elle m'a témoignée dans mon enfance. — Oh ! il ne faut rien oublier , dit lord Nelvil eu soupirant -, — et le silence de tous les deux finit l'entretien.

Oswald n'allait point en Italie dans l'intention de renouveler ses liens avec Corinne ; il avait trop de délicatesse pour se laisser approcher par une telle idée ; mais s'il ne devait pas se rétablir de la maladie de poitrine dont il était menacé , il trouvait assez doux de mourir en Italie , et d'obtenir, par un dernier adieu , le pardon de Corinue. Il ne croyait pas que Lucile pât savoir la passion qu'il avait eue pour sa sœur ; encore moins se doutaitil qu'il eût trahi , dans son délire , les regrets qui l'agitaient encore. Il ne rendait pas justice à l'esprit de sa femme , parce que cet esprit était stérile , et lui servait plutôt à deviner ce que pensaient les autres , qu'à les intéresser par ce qu'elle pensait ellem^me. Oswald s'était donc accoutumé à la considérer comme une belle et froide personne , qui remplissait ses devoirs , et t'ai-

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niait autant qu'elle pouvait aimer ; mais il ne connaissait pas la sensibilité de Lucile i die mettait le plus grand soin à la cacher. C'était par fierté qu'elle dissimulait , dans cette drconstance,cequiraflligeait;mais, dans une situation parfaitement heureuse , elle se serait encore fait un reproche de laisser voir une affection vive, même pour son époux. Il lui semblait que la pudeurétaitblesséeparl'expression de tout sentiment passionné; et , comme elle était cependant capable de ces sentiments, son éducation , en lui imposant la loi de se contraindre , l'avait rendue triste et silencieuse ; on l'avait bien convaincue qu'il ne fallait pas révéler ce qu'elle éprouvait, mais elle ne prenait aucun plaisir à dire autre chose.

Lord Nelvil craignait les souvenirs que lui retraçait la France j il la traversa donc rapidement : car Ludiene témoignant, dans ce v<^age,mdésiini volonté sur rien , c'était lui seul qui décidait de tout, lis arrivèrent au pied des montagnes qui séparent le Dauphinéde la Savoie, et montèrent il pied ce qu'on appelle fe Pas des échelles : c'est une route pratiquée dans le roc, et dont l'entrée ressemble à celle d'une profonde caverne ; elle est sombre dans toute sa longueur , même pendant les plus beaux joursde l'été. On était alors au commencement de décembre ; il n'y avait point encore de neige ; mais l'automne , saison de décadence , touchait elle-même à sa fin , et faisait place à l'hiver. Toute la route était couverte de feuilles mortes que le vent y avait apportées , car il u'eiistait point d'arbres dans <x cbtmin rocailleux i et , près des débris de la nature flétrie , on ne voyait point les rameaux , espoir de l'année suivante. La vue des montagnes plaisait à lord !Nelvil : il semble, dans les pays de plaines, que la terre n'ait d'autre but que de porter l'bomme et de le nounir ; mais, dans les contrées pittoresques, on croit reconnaître l'empreinte du génie du Créateur et de sa toute-puissance. L'homme cependant s'est familiarisé partout avee la nature, et les chemins qu'il s'est lirayés

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gravissent les monts et desc«ndeDt dans les alilmes. 11 a'y a plus pour lui riea d'inaccessible , que le grand mystère de luimême.

Dans la Hauriome, l'hirer deriatà chaque pas plus rigonteux. On eût dit qu'on avançait vers le Nord en s'approcbant du mont Cenis : Lucile, qui n'avait jamais voyagé , était ^uvantée par ces glaces qui rendent les pas des chevaux si peu sûrs. Elle cachait ses craintes auir^rds d'Oswald, mais se reprodiait souvent d'avoir emmené sa petite fille avec elle ; souvent elle se demandait si la moralité la [dus par&ite avait présidé à cette résolutioD, et si' le goût très- vif qu'elle avait pour cet enfant, et l'idée aussi qu'elle âait plus aimée d'Oswald , en se montrant & lui toujours avec Juliette , ne l'avait pas distraite des périls d'un si long voyage. Lucile était une personne très-limoTée , et qui fatiguait souvent son âme à force de scrupules et d'interrogations secrètes sur sa conduite. Plus on est vertueux , plus la délicatesse s'accrott, et avec elle les inquiétudes de la conscience; Ludie n'avait de refuge contre cette disposition que dans la piété , et de longues prières intérieures la tranquillisaient

Comme ils avançaient vers le mont Cenis, toute la nature semblait prendre un caractère plus terrible ; la neige tombait en abondancesurla terre, déjà couverte de neige ; on eût dit qu'on entrait dans l'enfer de glace si bien décrit par le Dante. Tontes les productions de la terre n'oEftaient plus qu'un aspect monotone, depuis le fond des précipices jusqu'au sommet des montagnes; une même couleur faisait disparaître toutes les variétés de la végétation ; les rivières coulaient encore au pied des monta, mais les sapins, devenus tout blancs, se répétaient dans les eaux œmme des Spectres d'arbres. Oswald et Ludle regardai ent ce spectacle en silence ( la parole semble étrangère à cette nature glacée , et l'on se tait avec elle ,' ) lorsque tout à coup ils aperçurent, sur une vaste plaine de neige , une longue file d'hommes habillés de noir , qui portaient un cercueil vers une ^lise. Ces prêtres, les seuls êtres vivants qui parassent au milieu de cette campagne froide et déserte , avaient une marche lente , que la rigueur du temps aurait hâtée , si ta pensée de la mort n'eût pas imprimé sa gravité à tous leurs pas. Le deuil

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de la nature etdeFhomme.dela v^étation et de ]aTie;oea deux couleurs , ce blanc et ce noir, qui seules frappaient les r^rds et se faisaient ressortir l'une par l'autre , rempliasaient l'âme d'effroi. Lucile dit h voix basse ; — Quel triste présage 1 — Lucile . interrompit Oswald , croyez-moi , il n'est pas pour vous.— Hélas! pensa-t-il en lui-même, ce n'est pas sous de tels auspices que je fis avec Corinne le voyage d'Italie : qu'est-etle devenue maintenant ? Et tous ces objets lugubres qui m'environnent m'annoDcent-ils <x que je vais souffrir? —

Lucile était ébranlée par les inquiétudes que lui causait le voyage. Oswald ne pensait pas à ce genre de terreur trè^étranger à un homme , et surtout h un caractère aussi intrépide que le sien. Lucile prenait pour de l'indifférenee ce qui venait uniquement de ce qu'il ne soupçonnait pas dans cette occasion la possibilité de la crainte. Cependant tout se réunissait pour accroître les anxiélés de Lucile : les hommes du peuple trouvent une sorte de satisfaction à grossir le danger , c'est leur genre d'imagination ; ils se plaisent dans l'effet qu'ils produisent ainsi sur les personnes d'une autre classe , dont ils se font écouter en les effrayant. Lorsqu'on veut traverser le mont Cenis pendant l'hiver, les voyageurs , les aubergistes vous donnent à chaque instant des nouvelles du passage du mont, c'est ainsi qu'on l'appelle; et l'on dirait qu'on parle d'un monstre immobile, ^rdiendes vallées quiconduisent à la terre promise. On observe le temps pour savoir s'il n'y a rien à redouter; et lorsqu'(»i peut craindre le vent nommé la tourmente, on conseille fortem«it aax étrangers de ne pas se risquer sur la montagne. Ce vent s'annonce dans le ciel par un nuage blanc qui s'étend comme un linceul dans les airs ; et peu d'heures après tont l'horizon en est obscurci.

Ludle avait pris secrètement toutes les informations possibles h l'insudeiordnelvil; il ne se doutait pas de ses terreurs, et se livrait tout entier aux réflexions que faisait naître en lui le retour en Italie. Ladle , que le bnt du voyage agitait encore plus que le voyage même, jugeait tout avec une prévention défavorable, et disait tacitement un tort à lord Nelvil de sa parfaite sécurité sur elle et sur sa fille. Le matin du passage du mont Cenis,

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plusieiirs paysaos se rasEernblèreDt autoar de Lndle , et Ini dirent que le temps menaçait de la tourmente. Néanmoins ceux quideraientia porter, elle et sa fille, assurèrent qu'il n'y avait rien à craindre. Lucile regarda lord Nelvil; elle vit qu'il se moquait delà peur qu'où voulait leur faire, et, de nouveau blessée par ce courage, elle se hâta de déclarer qu'elle voulait partir. Oswald ne s'aperçut pas du sentiment qui avait dicté cette résolution, et suivit à cheval le brancard sur lequel étaient portées sa femme et sa fille. Ils montèrent assez facilement ; mais quand ils furent à la moitié de la plaine qui sépare la montée de la desceate, un horrible ouragan s'éleva. Des tourbillons de neige avei^aient les conducteurs, et plusieurs fois Ludie n'apercevait plus Oswald , que la tempête avait comme enveloppé de ses brouillards impétueux. Les respectables religieux qui se consacrent, sur le sommet des Alpes, au salut des voyageurs, commencèrent à soDuer leurs cloches d'alarme ; et bien que ce signal annonçât la pitié des hommes bienfaisants qui le faisaient entendre, ce son en lui-même avait quelque chose de très-sombre, et les coups précipités de l'airain exprimaient mieux encore l'effiroi que le secours.

Lucile espérait qu'Ostrald proposerait de s'arrêter dans le couvent , et d'y passer la nuit ; mais comme elle ne voulut pas lui dire qu'elle le désirait, il crut qu'il valait mieux se hâter d'arriver avant la fin du jour : les porteurs de Lucile lui demandèrent avec inquiétude s'il fallait commencerla descente. — Oui , répondit-elle, puisque milord ne s'y oppose pas. —Lucile avait tort de ne pas exprimer ses craintes , car sa fille était avec elle ; mais quand on aime et qu'on ne se croit pas aimé . on se blesse de tout, et chaque instant de la vie est une douleur, et presque une humiliation. Oswald restait à cheval , bien que ce fdt la plus dangereuse manière de descendre^ mais il se croyait ainsi plus sûr de ne pas perdre de vue sa femme et sa fille.

Au moment où Lucile vit du sommet du mont la route qui en descend, cette route si rapide qu'on la prendrait elle-même pour un précipice , si les abîmes qui sont à câté n'en faisaient sentir la diSérence, elle serra sa fille contre son cœur avec ^e émotion très-vive. Oswald Te remarqua ; et laissant son cheval ,

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il vint liB-ménie se joindre aux porteurs poar soutenir le brati;eard.OawaM avait tant de grâce dans tout ce qu'il feisait, que Lucile , es le voyant s'occuper d'elle et de Juliette avec beaucoup de zèle et d'intérêt, sentit ses yeux mouillés de larmes ; mais âl'inEtant ils'éleva un coup de vent si terrible, que les porteurs eux-mêmes tombèrent à genoux , et s'éi^ièrent : Oman Dieu, secourez-nous! Alors Luàle reprit tout son courage, et, se soulevant sur le brancard , elle tendit Juliette à lord Nelvil , en laidisant ;— Mon ami, prenez votre fille. — Oswald la saisit, et dit à Lucile : — Et vous aussi venez. Je pourrai vous porter toutes deux. — Non, répondit Lucile, sauvez seulement votre fille. — Comment, sauver! répéta lord Nelvil; est-il question de danger? — Et se retournant vers les porteurs , il s'écria : Malheureux , que ne disiez-vons.... — Ils m'en avaient avertie , iU' terrompilLudle.... —Et vous me l'avez caché! dit lord Nelvil; qn'ai-je fait pour mériter ce cruel silence? — En prononçant ces mots , il enveloppa sa fille dans son manteau , et baissa ses yeux vers la terre dans une anxiété profonde; mais le ciel, protecteur de Lucile , fit paraître un rayon qui perça les nuages , apaisa la tempête, et découvrit aux regards les fertiles plaines du Piémont. Dans une heure toute la caravane arriva sans accident à la Novalaise, la première ville de l'Italie par delà le mont Cenis.

En entrant dans l'aube^ , Lucile prit sa fille dans ses bras , monta dans une chambre , se mit à genoux , et remercia Dieu avec ferveur. — Oswald , pendant qu'elle priait , était appuyé sur lacheminée.d'nnair pensif; et quand Ludie se fut relevée, il lui tendit la main , et lui dit : — Lucile , vous avez donc eu petur? — Oui, mon ami, répondit- elle. — Et pourquoi vous étesvous mise en route? — Vous paraissiez impatient de partir. — Ne savez-vous pas , répondit lord Nelvil, qu'avant tout je crains pour vous ou le danger ou la peine?— C'est pour Juliette qu'il faut les craindre , dit Lucile. — Elle la prit sur ses genoux , pour la réchauffer auprès du feu , et bouclait avec ses mains les beaux cheveux noirs de cet enfant, que la neige et la pluie avaient aplatis sur son front. Dans ce moment , la mère et la fille étaient charmantes. Oswald les regarda toutes les deux avec ten-

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drcHS; mais enton mw fins te sileDce soqMsdit un entretien

qui pent^tre aurait conduit à une eiplication heuroise.

Ils arriTèrent à Turin ; cette année-là l'hiver était trës-ri- ^ureux : les vastes appartements de l'Italie soat destinés à receroir le Boleil , ils panàssaient déserts pendant le froid. J«s hommes sont bien petits sous ces grandes voûtes. Elles font ptai- Bir pendant Tété, par la fraîcheur qu'elles donnent ; mais au milieu de l'hiver on ne sent que le vide de ces palais immraaes, dont les possesseurs semblent des pygmées dans la demeure des géants.

Ou venait d'apprendre la mort d'Alfieri , a c'était un deuil général pour tous les Italiens qui Tontaimt s'enorgueillir de leur patrie. Lord Nelvil croyait voir partout l'emprunte de la tristesse ; il ne reconnaissait ptns l'imiHressian que l'Italie avait pro> duite jadis sur lui. L'absence de celle qu'il avait tant aimée désencbantait à ses yeux la nature et les arts. Il demanda des nouvelles de Corinne à Turin; on lui dit que depuis cmq ïïBS elle n'avait rira publié, et vivait dans la retraite la plus pK^onde; mais on l'assura qu'elle éssàt i Floroice. Il résolut d'y aller , non poor y rester , et trahir ainù l'affection qu'il devait à Lucile , mais pour expliquer du moins lui-même à Corinne comment il avait ignoré son Voyage en Ecosse.

En traversant les plaines de la ]j)mbardie,Oswald s'éniait : — Ah ! que cela était beau lorsque tous les ormeaux étaient codverts de feuilles, et lorsque les pampres verts les unissaient entre eux 1 — Ludle se disait en elle-méine : — C'était beau quand Corinne était avec lui. — Un brouillard humide, tel qu'il «1 fait souvrat dans ces plaines , traversées par un si grand nombre de rivières , cAseurdssait la vue de la campagne. On entendait pendant la nnit, dans les aabeiges, tomber sur les toits ces pluies abondantes du Hidi , qui ressemUent au déluge. Les maisons en sont pénétrées, et l'eau vous poursuit partout avec l'activitédu feu. Lucile cherchait en vain le charme de l'Italie : on cdt dit que tout se réonissait pour la couvrir d'un voile sombre « Il ses r^rds comme à ceux d'Oswald.

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