CHAPITRE VI
Oswald , depuis (pi'U était entré en Italie , n'avait pas prononcé un mot d'italien ; il semblait que cette langue lui fit mal , et qu'il énlÂt de l'entendre comme de la parler. Le soir du jour où lady Kelvil et lui étaient arrivés à l'auberge de ftiilan , ils entendirent frapper à leur porte , et virent entrer dans leur chambre un Romain d'une figure très-noire, très-marquée, mais cependant sans véritable physionomie ; des traits créés pour l'expression, mais auxquels il manquait l'âme qui la donne; et sur cette figure il y avait à perpétuité un stHirire gradeux , et un regard qui voulait être poétique. 11 se mit , dès la porte , h improviser des vers tout remplis de louanges sur la miat , l'flifaut et l'époux; de ces louanges qui convenaient à toutes les mères, à tous les entants , à tous les époux du monde , et dont l'exagération passait par-dessus tous les sujets , comme si les paroles et la vérité ne devaient avoir aucun rapport ensemble. Le Romain se servait cependant de ces sons harmonieux qui ont tant de charmes dans l'italien; il déclamait avec une force qoi faisait encore mieux remarquer l'insignifiauce de ce qu'il disait. Rien ne pouvait étte plus pénible pour Oswald que d'entendre ainsi pour la première fois, après un long intervalle, une langue chérie , de revoir ainsi ses souvenirs travestis , et de sentir une impression de tristesse renouvelée par on objet ridicule. Lucile s'aperçut de la cruelle situation de l'âme d'Oswald : elle voulait &ire finir l'improvisateur , mais il était impossible d'en Être écouté ; il se promenait dans la chambreà grands pas; il faisait des exclamations et des gestes continuels, et ne s'embarrassait pas du tout de f ennui qu'il causait à ses auditeurs. Son mouvement était comme celui d'une machine montée , qui ne s'arrête qu'après un temps marqué; enfin ce temps arriva , et lady Nelvil parvmt à le congédier.
Quand il fut sorti, Oswald dit : — Le langage poétique est si facile à parodier en Italie , qu'on devrait l'interdire a tous
cetix qui ne bddI pas daines de le parler. — Il est vrai , reprit Lucile , peut-être ud peu trop sèchement ; il est vrai qu'il doit être (tésagréablH de se rappeler ce qu'on admire par ce que nous venons d'entendre. Ce mot blessa lord Nelvil. — Bien loin de là , (lit-il ; il me semble qu'un tel contraste fait sentir la puissance du génie. C'est ce même langage, si misérablement dégradé, qui devenait une poésie céleste lorsque Corinne, lorsque votre sœur, reprit-il avec affectation, s'en servait pour exprimer ses pensées. — Lucile fut comme altérée par ces paroles : le nom de Corinne ne lui avait pas encore été prononcé par Oswald pendant tout le voyage, encore moins celui Ae votre sœur, qui semblait indiquer un reproche. Les larmes étaient prêtes à la suffoquer; et si elle se fUt abandonnée à cette émotion, pent être ce moment eût-il été le pfus doux de sa vie; mais elle se contint, et la gâne qui existait entre les deux époux n'en devint que plus pénible.
Le lendemain le soleil parut, et, malgré tes mauvms jours qui avaient précédé , il se montra brillant et radieux , comme un exilé qui rentre dans sa patrie. Ludle et lord Nelvil en profitèrent pour aller voir la cathédrale de Milan ; c'est le chef-d'œuvre de l'architecture gothique en Italie, comme Saint-Pierre, de l'architecture moderne. Cette église , bâtie en forme de croix , est une belle image de douleur, qui s'élève au-dessus de la riche et joyeuse ville de Milan. En montant jusques au haut du clocher , on est confondu dn travail scrupuleux de chaque détail. L'édifice entier, dans toute sa hauteur, est orné, sculpté, découpé, si l'on peut s'exprimer ainsi , comme le serait un petit objet d'agrément. Que de patience et de temps il fallut pour accomplir un tel œuvre ! La persévérance vers un même but se transmettait jadis de génération en génération; et le genre humain, stable dans ses pensées, élevait des monuments inébranlables comme elles. Une église gotliiqne fait naître des dispositions très-religieuses. Horace Walpole a dit que les papes ont consacré à bAtir des temples à la moderne , les richesses qve leur amtit varies la dévotion inspirée par les églises gothiques. La lumière qui passeàtraverslesvitraux coloriés, les formes singulières de l'architecture , euDn l'aspect entier de l'élise est une image si-
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lendeuse de ce mystère de Tinfim qu'on sent an dedans de soi , sans pouvoir jamais s'en afiianchir ni le comprendre.
Lndle et lord nelvil quittèrent Milan on jour où la tenre était couverte de neige ; et rien n'est plus triste que la neige en Italie. On n'y est point accoutumé à voir disparattre la nature sous te voile uniforme des frimas \ tous les Italiens se désolent du mauvais temps , comme d'une calamité publique. En voyageant avec Lucile, Oswald avait pour l'Italie une sorte de coquetterie qui n'était pas satisfaite : l'hiver déplaît là plus que partout ailleurs, parce que l'imagination n'y est point préparée. Lord et lady Nelvil traversèrent Plaisance , Parme , Modène. Les églises et les palais en sont trop vastes , à proportion du nombre et de la fortune des habitants. On dirait que ces villes sont arrangées ponrrecevoir de grands seigneurs qui doivent arriver , mais qui se sont tait précéder seulement par quelques hommes de leur suite.
Le matin du jour où Lucile et lord Nelvil se proposaient de traverser le Taro , comme si tout devait contribuer à leur rendre cette fois le voyage d'Italie li^bre,le fleuve s'était débordé la nuit précédente ; et l'inondation de ces fleuves qui descendit des Alpes et des Apennins est très-effrayante. On les entend gronder de loin comme le tonnerre ; et leur course est si rapide , que les flots et le bruit qui les annonce arrivent presque en même temps. Un pont sur de telles rivières n'est guère possible, parce qu'elles changent de lit sans cesse, et s'élèvent bien au-dessus du niveau de la plaine. Oswald et Lucile se trouvèrent tout à coup arrêtés au Iwrd de ce fleuve ; les bateaux avaient été emportés par le courant, et il fallait attendre que les Italiens, peuple qui ne se presse pas , les eussent ramunés sur le nouveau rivage quele torrent avait formé. Lucile. pendant ce temps, se promenait pensive et glacée ; le brouUlard était tel que le fleuve se confondait avec l'horizon , et ce spectacle rappelait bien plutôt les descriptions poétiques des rives du S(yx , que ces eaux bienfaisantes qui doivent charmer les regards des habitants, brilles par les rayons du soleil. Lucile craignait pour sa 611e le froid rigoureux qu'il faisait , et la mena dans une cabane de pêcheur , où le feu était allumé au milieu de la chambre , comme en Russie. — Où donc est votre brile Italie ? dit Lncile en souriant à lord NeU
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vil. — Je ne sois quand Je la retHUTerai , r^ndit-11 avec tristesse. — En approchant de Parme et de toutes les villes qui sont sur cette route , on a de loin le eoap d'œil pittoresque des toits en forme de terrasse , qui donnent aux villes d'Italie un aspect orimlal. Les églises , les clochera ressortant singulièremcot an milieu de ces plates-formes ; et quand ou revient dans le Nord, les toits en pointe , qui sont ainsi faits pour se garantir de la neige , causent une impression très-désagréable. Parme conserve encore quelques did&^'œuvre du Coir^ : lord Nelvil conduisit Lucile dans une église où l'on vcàt une peinture à fresqne de lui , appelée la Madone délia scata ; elle est recouverte par un hdean. Lorsque l'on tira ce rideau , Lodle prit Juliette dans ses bras pour lui faire mieux voir le tableau ; et dans cet instant t'attitade de la mère et de l'enfant se trouva par hasard presque la même que celle de la Vierge et de son Fils. La figure de Lucile avait tant de ressemblance avec l'idéal de modestie et de grâce que le Coirége a peint , qu'Oswald portait alternativement ses regards du tableau vers Lucile , et de Lutûle vers le tableau : elle le remarqua , baiasa les yeux , et la ressemblance devint plus fra[hpante encore ; car le Corrége est peut-être le s^ peintre qui safha donner aux yeux baissés une expression aussi pénétrante que s'ils étaient levés vers le del. I^ voile qu'il jette sur les regards ne d^xdw en rien le sentiment ni la pensée , mais leur donne un charme de plus, celui d'un mystère céleste.
Cette Madone est près de se détacher du mur, et l'on vott la couleur presqne tremblante qu'un soufQe pourrait &ire tom- ' ber. Cela donne à ce tableau le charme mélancolique de tout ce qui est passager, et l'on y revient plusieurs fois , comme pour dire à sa beauté qui va disparaître un sensible et dmiier adieu. En sortant de l'église , Oswald dit à Lucile : — Ce tableau , dans peu de temps, n'existera plus ; mais moi j'aurai toujours soua les yeux son modèle. — Ces paroles aimables attendrirent Lucile ; elle serra la main d'Oswald : elle était prêle à lui demander à. sou cœur pouvait se Qer à cette expression de tendresse; mais quand nu mot d'Oswald lui semblait froid , sa fierté l'empêchait de s'en plaindre; et quand elle était heureuse d'une expression sepsible , elle craignait de troubler ce moment de bonheur, eu
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ou L ITALIE.
voulant le rendre plus durable. Ainsi sou Sme et son esprit trouvaient toujours des rjisons pour le silence. Elle se tlatUit que le temps , ta résignation et la douceur amèneraient un jour fortuné qui dissiperait toutes ses craintes.