CHAPITRE PREMIER
Après ce qni s'était passé dam la galerie de Boloi^e , Oswald comprit que Lucile en savait plus sur ses relations avec Corinne qu'il ne l'avait Imaginé , et il eut enfin l'idée que sa froideor et son silence venaient peut-être de quelques peines secrites : cette fois néanmoins ce fut lui qui craignît l'explication que jusqu'alors Lucile avait redoutée. Le premier mot étant dit , elle aurait tout révélé, si lord Nelvil l'avait voulu ; mais il lui en coûtait trop de parler de Corinne au moment de la revoir , de s'engager par une promesse , enfin de traiter un sujet si propre à l'émouvoir, avec une personne qui lui causmt toujours un sentiment de gftie , et dont il ne connaissait le caractère qu'imparfaitement.
Ils traversèrent les Apennins, et trouvèrent par delà le beau climat d'Italie. Le vent de mer , qui est si étoufCant pendant l'été, répandait alors une douce chaleur ; les gazons étaient verts ; l'automne finissait à peine , et déjà le printemps semblait s'annoncer. On voyait dans les marchés des fruits de toute espèce , des oranges , des grenades. Le langage toscan commençait à se faire entendre; enfin tous les souvenirs de la belle Italie rentraient dans l'âme d'Oswald ; mais aucune espérance ne veuait s'y mêler : il n'y avait que du passé dans toutes ces im[H«3sions. L'air suave du Midi agissait aussi sur la dispoùtion de Lucile : elle eût été plus confiante , plus animée , si lord Nelril l'edt encouragée ; mais ils étaient tous les deux retenus parone timidité pareille , inquiets de leur disposition mutuelle , et n'osant se communiquer ce qui les occupait. Corinne , dans une telle situation , eût bien vite obtenu le secret d'Oswald comme celui de
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Ludle ; mais il« «raient l'un et l'antre le même genre de réserve , et ptss ils se ressemblai«it à cet égard , et plus it était difficile i](t'il88ortissrat de la utualioa contrainte où ils se tronvaîent.
CHAPITBE II.
En arriTant à Florence , l<ad Nelvil écrivit an prince Castel- Forte, et peu d'instants après le prince se raidit chez lui. Oswatd fiit Bt ému en le venant , qu'il fat longtemps sans pouvoir lui parler; enfin il lui demanda des nouvelles de Corinne. — Je n'ai rien que de triste à vous dire sur elle, répondit le prince Casiel-Forte : sa santé est très-mauvaise , et s'affaiLlit tons les jours. Elle ne voit personne que moi ; l'occupation lui est souvent très-difScile ; cependant je la croyais un peu plus calme , lorsque nous avons appris votre arrivée en Italie. Je ne puis vous cacher qu'à cette nouvelle son émotion a été si vive , que la fièvre qui l'avait quittée l'a reprise. Elle ne m'a point dit quelle était sonintention relativement à vous, car j'évite avec grand soin de lui prononcer votre nom. — Ayez la bonté, prince, reprit, Oswald , de lui feire voir la lettre que vous av^ reçue de mol , il y a près de cinq ans : elle contient tous les détails des drconstauces qui m'ont «npéché d'apprendre son voyage en Angleterre avant qoe je fiisse l'époux de Luinle ; et quand elle l'aura lue , demandez-lui de me leeevoir. J'ai besoin de lui parler, pour Justifier, s'Use peut, ma conduite. Son estime m'est nécessaire, quoique je ne doive plus prétendre à son intérêt. — Je rem* pUrai vos désirs , milord , dit le prince Castel-Forte : je souhaiterais que vons lui fissiez quelque bien.
Lady Nelvil entra dans ce m<Hnent ; Oswald lai présenta le prince Castel-Forte : elle le rc^it avec assez de froideur; il la regarda fort attentivement. Sa beauté sans doute le frappa , car il soupira en pensant à Corinne, et sortit. Lord Nelvil te suivit. ~ Elle est charmante lady Nelvil , dit le prince Castel-Forte; quelle jemwssel qnelle fraldieur ! Ma pauvre amie n'a plus rien de eet éclat; mais il ne faut pas oublier, milord, qu'elle était
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bien Imllante aussi quand VOUS l'avez vue pour la première foist — Hoa , je ne l'oublie pas , s'écria lord Nelvil ; non , je ne me pardonnerai jamais.... — et il s'arrêta, sans pouvoir acheva ce qu'il voulait dire. Le reste du jour , il fut silencieux et sombre. Lucile n'essaya pas de le distraire , et lord FJelvil était blessé de ce qu'elle ne l'essayait pas. V. se disait eu lui-même : — Si Corinne m'avait tu triste , Corinne m'aurait consolé. ■>—
Le lendemain matin, son inquiétude le conduisit de trèsbonne heure chez le prince Castel-Forte. — Eh bien ! lui dit-il , qu'a-t-elle répondu.' — Elle ne veut pas tous voir , répondit le prince Castel-Forte. — El quels sont ses motifs? — J'ai été hier chez elle , et je l'ai trouvée dans une agitatim qui faisait bien delà peine. Elle marchait à grands pas dans sa chambre, malgré son extrême faiblesse ; sa pâleur était quelquefois remplacée par une rive rougeur, qui disparaissait aussitôt. Je lui ai dit que vous souhaitiez de la voir ; elle a gardé le silence quelques instants, et m'a dit enfin ces paroles, que je vous rendrai fidèlemeut, puisque vous l'eitgez : Cesl un homme qui m'a fait trop de mal. L'ennemi qui m'aurait jetée dans une prison , qui m'aurait bannie et proscrite , n'eût pas déchiré mon cœur à ce point. J'ai souffert ce que personne n'a jamais souffert, un mélange d'attendrissement et d'irritation gui Jaisalt de mes pensées un supplice continuel. J'avais pour Oswald autant d'enthousiasme que d'amour. Il doit s'en souvenir; je lui ai dit une fois qu'il m'en coûterait moins de ne plus l'aimer, que denepbis Padmirer. Il a flétri l'omet de mon culte, il m'a trompée, volontairement ouiTWolonlairemenl, n'i^torte , il n'est pas celui que je croyais. Qu'a-l-U fait pour moi f II a joui pendant près d'une année du sentiment qu'il m'inspirait; et quand il a fallu me défendre , et quand il a fallu manifester son cœur par une action, en a-t-tt fait unef pevl-ilse vanter d'un sacrifice, d'un mouvement généreuxt Ilest heureux maintenant, Upossède toustet avantages que le monde apprécie ; mai, je me meurs : qu'il me laisse en paix.
Ces paroles sont bien dures, dit Oswald. — Elle est aigrie par la souffrance, reprit le prince Castel-Forte : je lui ai vu sou-
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vent une disposition plus douce ; souvent ( permettez-moi de vous le dire}, elle vous a défendu contre moi. —Vous me trouvez donc bien coupable ? reprit lord NelvU. — Me permettez-vous de vous le dire? je pense que vous l'êtes, dit le prince Castel-Forte. Les torts q^'on peut avoir avec une femme ne nuisent point dans l'opinion du monde ; ces fripes idoles , adorées aujourd'hui, peuvent être brisées demain , sans que personne prenne leur défense : et c'est pour cela mSme que je les respecte davantage; c^r la morale,àleurégard,n'estdéfenduequeparnotre propre cœur. Aucon inconvénient ne résulte pour nous de leur &ire du mal, et ' cependant ce mal est affreux. Un coup de poignard est puni par les lois , et le déchirement d'un cœur sensible n'est l'objet que d'une plaisanterie ; il vaudrait donc mieux se permettre le coup de poignard. — Croyes-moi , répondit lord Melvil , moi aussi j'ai été bien malheureux, c'est ma seule justification; mais autrefois Corinne eût entendu celle-là. Il se peutqu'elle ne lut fasse plus rien à présent. Néanmoins je veux lui écrire. Je crois encore qu'à travers tout ce qui nous sépare , elle entendra la voix de son ami. — Je lui remettrai votre lettre , dit le prince Castel-Foite ; mais , je vous eu conjure , ménagPE-la : vous ne savez pas ce que vous êtes encore pour elle. Ciikq ans ne font que rendre une impression plus profonde , quand aucune autre idée n'eu a distrait : voulez-voussavoir dans quel état elle est à présent? une fantaisie bizarre, à laquelle mes prières n'ont pu la faire renoncer, vous en donnera l'idée. —
En achevant ces mots, le prince Castel-Forte ouvrit la porte de son cabinet, et lord Nelvil l'y suivit. Il vit d'abord le portrait de Corinne , telle qu'elle avait paru dans le premier acte de Roméo et Juliette, ce jour, celui de tous où il s'était senti le plus d'entraînement pour elle. Un air de confiance et de bonheur animait tous ses traits. Les souvenirs de ces temps de fête se réveillèrent tout entiers dans l'imagination de lord Nelvil ; et comme il trouvait du plaisir à s'y livrer , le prince Castel-Forte le prit par la main, et, tirant un rideau de crêpe qui couvrait un autre tableau, il lui montra Corinne, telle qu'elle avait voulu se faire peindre cette année même , en robe noire , d'après le coslume qu'elle n'avait point quitté depuis son retour d'Angleterre. Oswald serap*
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peia tout h coup l'impression que lui avait dite une femme vêtue ainsi , qu'il avait aperçue à Hydeparck ; mais ce qui le frappa surtout, celiit l'inconcevable cliangement de la Sgure de Corinne. Elle était là, pâle comme la mort, les yeux à demi fermés; ses longues paupicreavoilaient ses regards, et portaieul une ombre sur ses joues sans couleur. Au bas du portrait était écrit ce vers du Pastorjido ■
A pena Ei pua dir : Qaeata fil nna ■ , — Quoi! dit lord Nelvil, c'est ainsi qu'elle est maintenant? — Oui, répondit le prince Castel-Forte , et, depuis quinze jours, plus mal encore. — A ces mots , lord Nelvil sortit comme un insensé : l'excès de sa peine troublait sa raison.