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Rentré chez lui , il s'enferma dans sa cbambre tout le jour. Lucile vint à l'heure du diner frapper doucement â sa porte. Il ouvrit, et lui dit : —Ma chère Lucile, permettez que je reste seul aujourd'hui; ne m'ensachez pas mauvais gré.— Lucile se retourna vers Juliette , qu'elle tenait par la main , l'embrassa , et s'éloigna sans prononcer un seul mot. Lord Nelvil referma sa porte , et se rapprocha de sa table, sur laquelle était la lettre qu'il écrivait à Corinne. Maisil se dit, en versant des pleurs : —Serait-il possible que je lisse aussi souffrir Lucile? A quoi sert dune ma vie, si tout ce qui m'aime est malheureux par moi .' — Lettre île lord NelvU à Corinne.
• Si vous n'étiez pas la plus généreuse personne du monde ,
■ qn'aurais'je à vous dire? Vous pouvez m'accabler par vos re-
• proches , et , ce qui est plus affreux encore , me déchirer par •I votre douleur. Suis-je va montre, Corinne, puisque j'ai fait « tant de mal à ce que j'aimais! Ah! je soufre tellement , que je
• ne puis me croire tout à Eiiit barbare. Vous savez, quand je ' vous ai connue, que j'étais accablé par le chagrin qui me sui-
■ vra jusqu'au tombeau. Je n'espérais pas le bonbeur. J'ai lutté * ' k pleine ppul-oa dire : Elle fut une rase.
ta,i,.=ab, Cookie
■ longtemps contre l'attrait que vous m'inspiriez. Eofln , quand
■ il a eu triomphé de moi , j'ai toujours gardé dans mon âme un
• seniiment de tristesse , présage d'un malheureux sort. Taol^t ° je croyais que vous étiez un bienfait de mon père, qui veillait « dans le del sur ma destinée, et voulait que je fusse encore
■ aimé sur cette terre , comme il m'avait aimé pendant sa vie. •< Tantât je croyais que je désobéissais a ses volontés, en épou- " sant une étrangère, en m'écarlaiit de la ligne tracée par mes
• devoirs et par ma situation. Ce dernier sentiment prévalut
■ quand je fus de retour en Angleterre, quand J'appris que mon « père avait condamné d'avance mon sentiment pour vous. S'il n avait vécu , Je me serais cru le droit de lutter , à cet égard , 1 contre son autorité; mais ceux qui ne sont plus ne peuvent " nous entendre, et leur volonté sans force porte un caractère
< touchant et sacré.
" Je me retrouvai au milieu des habitudes et des liens de la " patrie ; je rencontrai votre sœur, que mon père m'avait des- « tinée , et qui convenait si bien au besoin du repos , au projet « d'une vie régulière. J'ai dans le caractère une sorte de faiblesse 0 qui me fait redouter ce qui agite l'ejiislenœ. Mon esprit est
• séduit par des espérances nouvelles.; mais j'ai tant éprouvé ' de peines, que mon âme malade craint tout ce qui l'expose
< h des émotions trop fortes , à des résolutions pour lesquelles « il faut heurter mes souvenirs et les affections nées avec moi.
• Cependant, Corinne, si je vous avais sue en Angleterre, Jax mais Je n'aurais pu me détacher de vous : cette admirable
■ preuve de tendresse eût entraîné mon coeur incertain. Ah!
■ pourquoi dire ce que j'aurais fait? Serions-nous heureux ?suiso je capable de l'élre? Incertain comme Je le suis, pouvais-Je " choisir un son, quelque beau qu'il fdt , sans en regretter un
« Quand vous me rendîtes ma liberté, je fus irrité contre ' vous ; je rentrai dans les idées que le commun des hommes doit « prendre en vous voyant. Je me dis qu'une personne aussi su- " périeuie se passerait facilement de moi. Corinne , j'ai déchiré " votre cceur, je le sais ; mais je croyais n'immoler que moi. Je <• pensais que j'étais plus que vous inconsolable, et que vous
41i COnlNRB,
■ m'oublieriez, quaud je vous regretterais toujours. EnSn les « drconstances m'enlacèrent, et je ne veux point nier que Lucile
■ ne Eoit digne et des sentiments qn'elle m'inspire , et de bien
• mieux encore. Mais dès que je sus votre voyage en Angleterre, H et le malheur que je vous avais causé , il n'y eut plus dans
■ ma vie qu'une peine continuelle. J'ai cherché la mort pendant X quatre ans, au milieu de la guerre, certain qu'eu apprenant
• quejen'étais plus, vous me trouveriezjustilié. Sans douta vous K avez )> m'opposer une vie de regrets et de douleurs, une fidélité
• profonde pour un ii^rst qui ne la méritait pas ; mais songea
■ que h destinée des hommes se complique de mille rapports di-
■ vers qui troublent la constance du cœur. Cependant, s'il est « vrai que je n'ai pu ni trouver ni donner le bonheur; s'il est « vrai que Je vis seul depuis que Je vous ai quittée, que Jamais
■ je ne parle du fond de mon cœur, que la mère de mon en-
■ tant , que celle que je dois aimer à tant de titres , reste étran-
• gère à mes secrets comme à mes pensées; s'il est vrai qu'un état « habituel de tristesse m'ait replongé dans cette maladie dont •> vossoms. Connue, m'avalent autrefois tiré; si je suis venu » en Italie , non pas pour me guérir (vous ne croyez pas que ' j'aime la vie ), mais pour vous dire adieu : refuserez-vous de « me voir une fois, une seule fois? Je le souhaite, parce que
• je crois que je vous ferais du bien. Ce n'est pas ma propre souf- ' france qui me détermme. Qu'importe que je sois bien miséra-
• ble?qu'ifflportequ'un poids afireuipèseàjamaissoimoncœur, " si je m'en vais d'ici sans vous avoir parlé, sans avoir obtenu » de voua mon pardon? Il faut que je sois malheureux , et cer< ' tainement je le serai. Mais il me semble que votre cœur serait
■ soulagé si vous pouviez penser à moi comme à votre ami, si
■ vous aviez tu combien vous m'êtes chère , si vous l'aviez senti
■ par ces regards , par cet accent d'Oswald, de ce criminel
• dont le son est plus changé que lecteur.
" Jerespectemesliens, j'aime votre sœur; mais le cœur hu- " main , bizarre , inconséquent , tel qu'il l'est , peut renfermer
■ et cette tendresse, et celle que j'éprouve pour vous. Je n'ai ■< rien à dire de moi qui puisse s'écrire; tout ce qu'il faut expli- > quer me condamne. Néanmoins si vous me voyiez me proster-
D,mi,.=db,Cooylc
OB L'ITÀUB. 47S
■ ner devant vous, vous pénétreriei à trav«s Ions mes torts et « tous mes devoirs ce que vous êtes encore pour root , et cet
• eatretien Touslaisserait un sentiment (toui.Hélas!iiotre santé
> est bien bible à tous les deux , et je ne crois pas que le ciel » Dons destine une longue vie. Que celui de nous deux qoi pré*
• cédera l'autre se sente regretté, se sente aimé de l'ami qu'il
• laissera danscemondeiL'innocentdemdtseuIavoircette jouis- " sance; mais qu'elle soit aussi accordée au coupable I
■ Corinne, Bublimeamie, vous quilisez dans Icscccurs, devinez « ce que je ne pois dire ; entendez-moi comme vous m'enten-
• diez. Laissez-moi vous voir ; permettez que mes lèvres pâles
■ pressent vos mains afbiblies : ah ! ce n'est pas moi seul qui ai
• fait ce mal, c^est le même sentiment qui nous a consumés tous
> les deui; c'est la destinée qui a frappé deux êtres qui s'ai-
■ maieut : mais elle a dévoué l'iiu d'eux aa aime , et celui-là ,
■ Corinne , n'est peut-être pas le moins è plaindre ! >•
Réponse de Corinne.
■ S'il ne fallait pour vous voir que vous pardonner, je ne m'y
• serais pas tm instant refusée. Je ne sais pourquoi je n'ai p<Hut
• de ressentiment contre vous , bien que la douleur que vous
■ m'avez causée me fasse frissonner d'effroi. 11 faut que je vous •■ aime encore, pour n'avoir aucun mouvement de haine; la reli-
• gion seule ne sufQralt pas pour me désarmer ainsi. J'ai eu des
■ moments où ma raison était altérée ; d'autres (et c'étaient les
■ plus doux ) où j'ai cru mourir avant la 6n du jour, par le
> serrement de coeur qui m'oppressait ; d'autres enfin où j'ai
• douté de tout, même de la vertu : vous étiez pour moi son
• image ici-bas , et je n'avais plus de guide pour mes pensées
■ comme pour mes sentiments , quand le même coup frappait « en moi l'admiration et l'amour.
• Queserais-je devenue sans le secours céleste? 11 n'y a rien . dans ce monde qui ne filt empoisonné par votre souvenir. Un
• seul asile me restait au fond de l'âme; Dieu m'y a reçue. Mes
■ forces physiques vont en décroissant; mais il n'en est pas « ainsi de l'enthousiasme qui me soutient. Se rendre digne de
• l'iramortalilé est, je me plais à le croire , le seul but de l'exis-
474 COBINHE ,
• t«nce. BoQbeur, Eouffraoces , tout est moyen pour ce but-, et
• vous avez été choisi pour déractncr ma vie de la terre : J'y te-
■ mais par ud lieu trop tort.
• Quaod j'ai appris votre arrivée en Italie , qnand j'ai revu x votre écriture, quand je vous ai su là , de l'autre côté de la « rivière, j'ai senti dans mon âme un tumulte effray.int. Il fal-
> lait me rappeler sans cesse que ma sœur était votre femme , « pour combattre ce que j'éprouvais. Je ne vous le cache point, < vous revoir me semblait un bonbeur, use émotion indétinissa- « ble, que mon cœur, enivré de nouveau, préférait à des siècles
■ de calme ; mais la Providence ne m'a point abandonnée dan»
■ ce [léril. n'étes*vous pas l'époux d'une autre? Que pouvais-
• je donc avoir à vous dire ? M'était-il même permis de mourir « entre vos bras ? Et que me restait-il pour ma conscience , si je
• ne faisais aucun sacrifice, si Je voulais encore un dernier Jour, ' une dernière heure ? Maintenant je comparaîtrai devant Dieu, « peut-être avec plus de conflance , puisque J'ai su renoncer à
■ vous voir. Cette grande résolution apaisera mon âme- Le bono hMir, tel que je l'ai senti quand vous m'aimiez , n'est pas en
• harmonie avec notre nature : il agile, iliDquièt«; il est f^i prêt
■ à passer! Mais une prière habituelle, une rêverie reli^ieu.se , •t qui a pour but de se perfectionner soi-même, de se deci'der
■ dans tout parle sentiment du devoir, est un état doux ; et je ne
> puis savoir quel ravage le seul son de votre voii pourrait
• produire dans cette vie de repos que Je erois avoir obtenue, a Vous m'avez fait beaucoup de mal , en me disant que votre
■ santé était altérée. Ah! ce n'est pas moi qui la soigne', mais « c'est encore moi qui souffre avec vous. Que Dieu bénisse vos o jours, milord ; soyez heureux, mais soyez-le par la piété. Une " communication secrète avec la Divinité semble placer en nous-
> mêmes l'être qui se confie, et la voix qui lui répond ; elle fait
• deux amis d'une seule âme. Chercheriez- vous encore ce qu'on
• appelle bonheur ? Ahltrouverez-vousmieuxque ma tendresse?
■ Savez-vous que dans les déserts du nouveau monde j'aurais
• béni mon sort , si vous m'aviez permis de vous y suivre ? Sa-
• vez-vous que je vous aurais servi comme une esclave ? Savez- " vous que je me serais prosternée devant vous comme devant
CI unenvoyédu cid, ai vous m'aviez ûdèlement aimée? Ëhbien! X qu'avez-vous fait de tant d'amour ? (ju'avez-vous fait de celle
• afl'ection unique en ce monde? ua malheur unique comme > elle. Me prétendez donc plus au bonheur; ne m'offensez pas
• en croyant Tobtenir encore- Priez comme moi, priez; et que
• nos pensées se rencontrent dans le ciel.
• Cependant, quand je me sentirai tout à fait près de ma (in, " peut-être me placerai-je dans quelque lieu pour vous voir pas- ■> ser. Pourquoi ne le ferais-je pas? Certainement quand mes X yeux se troubleront , quand je ne verrai plus rien au dehors, « votre image m'apparaltra. Sije vous avais revu nouvellement, « cette illusion ne serait-elle pas plus distincte? Les divinités, X chez les anciens, n'étaient jamais présentes à la mort; je vous - éloignerai delà mienne ; mais je souhaite qu'un souvenir récent n de vos traits puisse encore se retracer dans mon Sme défaillante. « OswaJd, Oswald, qu'est-ce que j'ai dit? Vous voyez ce que je " suis quand je m'abandonne à votre souvenir.
* Pourquoi Lucile n'a.telle'pas désiré de me voir? C'est vo-
■ tre femme, mais c'est aussi ma sœur. J'ai des paroles douces, « j'en ai même de généreuses à lui adresser. Et votre lille, pour-
• quoi ne m'a-t-elle pas été amenée 7 Je ne dois pas vous voir : <• mais ce qui vous entoure est ma famille : en suis- je donc reje- " tée ? Craint-on que la pauvre petite Juliette ne s'attriste en " me voyant? Il est vrai que j'ai l'air d'une ombre, mais jesau- « rais sourire pour votre en&nt. Adieu, milord , adieu : pensez-
• vous que je pourrais vous appeler mon frère ? mais ce serait
■ parce que vons êtes l'époux d* ma sŒur. Ah I du moins vous
• serez en deuil qnand je mourrai; vous assisterez , comme pa- ' reut, à mes funérailles. C'est à Rome que mes cendres seront
■ d'abord transportées ; faites passer mon cercueil sur la route
• que parcourut jadis mon char de triomphe , et reposez-vous B dans le lieu même où vous m'avez rendu ma couronne- Non , a Oswald , non , J'ai tori- le ne veux rieji qui vous afflige: je
• veux seulement une larme, et quelques regards vers le ciel, où
■ je vous attendrai. ■
GHAPITBE IV.
Ptusieuis jours s'écoulèrent sans qu'Oswald pdt retnHiver du calme, après l'impression déchirante que lui avait caosée la lettre de Corinoe. 11 fuyait la présence de Lucile , il passait les heures entières sur le bord de la rivière qui conduisait à la maison de Corinne ; et souvent U fut tenté de se jeter dans les flots , pour être an moins porté, quand il ne serait plus, vers cette demeure dont l'entrée lui était refusée pendant sa vie. La lettre de Corinne loi apprenait qu'elle eQt désiré de voir sa sœur ; et, bien qu'il s'étonnAt de ce souhait , il avait envie de le satisfaire rmais comment aborder cette question auprès de Ludte ? Il apercevait bien qa'elle était blessée de sa tristesse ; il aurait voulu qu'elle l'interrogeât, raaisil ne pouvait se résoudre à parler le premier , et Lucile trouvait toujcmrs le moyeu d'amener la conversation sur des siyets indifférents , de proposer une promenade, eo&i de détourner un entretien qui aurait pu conduire à une explication. Elle parlait quelquefois de son désir de quitter Florence pour aller voir Home et I4aples. Lord Melvll ne la contredisait jamais; seulement il demandait encore quelques jours de. retard, et Lucile alors y consentait avec une eipression de physionomie digne et &oide.
Osvrald voulut au moins que Corinne vit sa fille , et il ordonna secrètement à sa bonne de la conduire chez elle. Il alla au^evant de l'enfant comme elle revenait , et lui demanda si elle avait été contente de sa visite. Juliette lut répondit par une phrase italienne; et sa prononciation, qui ressemblait à celle de Corinne, fit tressaillir Oswald.— Qui vous a appris cda, ma fille? dit-il. — La dame que je viens de voir, répondit-elle. — Et cmdment vous a-t^elle reçue? —Elle a beaucoup pleuré en me voyant, dit Juliette ; je ne sais pourquoi. Elle m'embrassait et pleurait, et cela lui faisait mal, car elle a l'air bien malade. — £t vous pla!t-elle cette dame, mafllle? continua lord Nelvil. — Beaucoup, répondit Juliette ; j'y veux aller tous les jours. Elle m'a promis de m'apprendre tout ce qu'elle sait. Elle dit qu'elle veut
ta,i,.=db, Cookie
on L'ITALIE. 411
que je ressemble à Connne. Qu'est<ce que c'est que Corimie , mon père? cette dame n'a pas voulu me le dire. — Lord Nelvil ue répondit plus, et s'éloigna [lour cacher son attendrissement. II ordonna que tous les jours, pendant la promenade de Juliette, on la menât chez Corîune ; et peut-être eutO tort envers LucJle, en disposant ainsi de sa llllesans son consentement. Mais, en peu de jours , l'enfant fit des progrès inconcevables dans tous les genres. Son maître d'italien était ravi de sa prononciation; ses maîtres de musique admiraient déjà ses premiers essais.
Rien de tout ce qui s'était passé n'avait fait autant de peine à Lucile que cette influence donnée à Corinne sur l'éducation de GB fille. Elle savait par Juliette que la pauvre Corinne, dans son état de faiblesse et de dépérissement , se donnait une peine extrême pour l'instruire et lui communiquer tous ses talents , comme un héritage qu'elle se plaisait à lui léguer de son vivant. Lucile en eût été touchée , si elle n'eût pas cru voir dans tous ces soins le projet de détacher d'elle lord nelvil ; mais elle était combattue entre le désir bien naturel de diriger seule sa fille', et le reproche qu'eUe se faisait de lui enlever des leçons qui ajoutaient h ses agréments d'une manière si remarquable. Un jour lord Nelvil passait dans la chambre , comme Juliette prenait une leçon de musique. Elle tenait une harpe en forme de lyre, proportionnée à sa taille, de la même manière que Corinne; et ses petits bras et ses jolis regards l'imitaient parfaitement. On croyait voir la miniature d'un beau tableau , avec la grâce de l'enfenca de plus , qui mêle à tout un charme innocent. Oswald , à ce spectacle, fut tellement ému, qu'il ne pouvait prononcer un mot; et Il s'assit en tremblant. Juliette alors exécuta sur sa harpe un air écossais , que Corinne avait fait entendre à lord Nelvil , à Tivoli , en présence d'un tableau d'Ossian. Pendant qu'Oswald , en l'écoutant, respirait à peine, Ludle s'avança derrière lui sans qu'il l'aperçût. Quand Juliette eut fini , son père la prit sur ses genoux , et lui dit ; — La dame qui demeure sur le bord de l'Arno vous a donc appris à jouer ainsi? — Oui , répondit Juliette; mais il lui en a bien coûté^pour le faire , elle s'est trouvée mal souvent lorsqu'elle m'enseignait. Je l'ai priée plusieurs fois de cesser , mais elle n'a pas voulu ; et seulement elle m'a Mt
476 CORINHB,
promettre de VOUS répéter (%t air tous lesans,un ctirtain jour, ledix-aeptdenovembre.jecrois. — Ah! mon Dieu! s'écria lord Helvil; — et il embrassa sa fille en versant beaucoup de larmes.
Lucile alors se montra ; et preoaat Juliette par la main , elle dit à soa époux en anglais : — Cestliop, milord, de vouloir aussi détourner de moi l'affecUon de ma fille ; cette consolation m'était due dans mou mallieur. — £n aciievant ces mots, elle emmena Juliette. Lord Nelvil voulut en vain la suivre, elle s'y refusa; et seulement, à l'heure du dtué, il apprît qu'elle était sortie pendant plusieurs heures, seule, et sans dire où elle allait. Il s'inquiétait mortellement de son absence, lorsqu'il la vit revenir avec une expression de douceur et de cabne dans la physionomie, tout à fait différente de ee qu'il attendait. 1! voulut enfin lui parler avec confiance , et tâcher d'obtenir d'elle son pardon par la sincérité ; mais elle lui dit : — Souffrez , milord , que cette explication , nécessaire à tous les deux , soit encore retardée. Vous saurez dans peu les moti& de ma prière. —
Pendant le dîné, elle mit dans la conversation beaucoup plus d'intérêt que de coutume : plusieurs jours se passèrent ainsi, durant lesquels Lucile se montrait constamment plus aimable et plus animée qu'à l'ordinaire. Lord Nelvil ne pouvait rien concevoir à ce cliangemeut. Voici quelle en était la cause. Lucile avait été très-blessée des visites de sa fille chez Corinne , et de l'intérêt que lord Nelvil paraissait prendre aux progrès que les leçons de Corinne faisaient faire à cette enfant. Tout ce qu'elle avait renfermé dans son cœur depuis si longtemps s'était échappé dans ce moment; et , comme il arrive aux personnel qui sortent de leur caractère , elle prit tout à coup une résolution très-vive, et partit pour aller voir Corinne , el lui demander ai elle était résolue a la troubler toujours dans son sentiment pour son époux. Lucile se parlait à elle-même avec force , jusqu'au moment où elle arriva devant la porte de Corinne. Mais il lui prit alors un tel mouvement de timidité, qu'elle n'aurait jamais pu se résoudre à entrer, si Corinne , qui l'aperçut de sa fenêtre , ne lui avait envoj'é Thérésine pour la prier de venir chez elle. Lucile monta dans la chambre de Corinne, et toute son irritation contre elle disparut en la voyant ; elle se sentit au con-
D,mi,.=db,Cooylc
traire profondëment attendrie par l'état déplorable de la saoté desasŒur, et ce fut en pleurant qu'elle l'embrassa.
Alors commença entre les deux sœurs ud entretien plein de franchise de part et d'autre. Corinne donna la première l'exemple de cette fraacliise; mais il eût été impossible à Lucile de ne pas le suivre. Corinne exerça sur sa sœur l'ascendant qu'elle avait sur tout le monde ; on ne pouvait conserver avec elle ni dissimulation ni contrainte. Corinne ne cacha point à Lucile qu'elle se croyait certaine de n'avoir plus que peu de temps à vivre ; et sa pâleur et sa faiblesse ne le prouvaient que trop. Elle aborJa simplement avec Lucile les sujets d'entretien les plus délicats ; ellelui parla de son bonheur et de celui d'Oswald. Elle savait, par tout ce que le prince Castel-Forte lui avait raconté, et mieux encore par ce qu'elle avait deviné, que la contrainte et la froideur existaient souvent dans leur intérieur; et, se servant alors de l'ascendant que lui donnaient et son esprit et la fin prochaine dont elle était menacée, elle s'occupa généreusement de rendre Lucile plus heureuse avec lord Nelvil. Connaissant parfaitement le caractère de celui-ci , elle fit comprendre à Lucile pourquoi il avait besoin de trouver dans celle qu'il aimait une manière d'é- Ire, h quelques égards , différente de la sienne ; une confiaoce spontanée , parce que sa résfrve naturelle l'empêchait de la solliciter ; plus d'intérêt , parce qu'il était susceptible de découragenient; etdelagaietë,précisémentparce qu'il souffrait de sa propre tristesse. Corinne se peignit elle-même dans les jours brillants de sa vie ; elle se jugea comme elle aurait pu juger une étrangère , et montra vivement h Lucile combien serait agréable une personne qui , avec la conduite la plus régulière et la moralité la plus rigide , aurait cependant tout le charme , tout l'abandon , tout le dé-sir de plaire qu'inspire quelquefois le besoin de réparer des torts.
~ Onavu,ditCorinneâ Lucile ; des femmes aimées non-seulement m algi>é leurs erreurs, mais à cause de ces erreurs mêmes. la raison de cette bizarrerie est peut-être que ces femmes cherchaient à se montrer plus aimables , pour se les faire pardonner, et n'imposaient pointde gène, parceqn'elles avaient besoin d'indplgence. Ne soyez donc pas , Lucile , fière de votre perfection ;
que Totre charme consiste à l'oublier , à ne vous en point préval(nr. Il lant que tous soyez tods et moi tout à la fois ; que vos vertus ne tous autorisent jamais à la plus légère n^ligenee pour vos agréments ; et que vous ne vous fassiez point un titre de ces vertus , pour vous permettre l'orgueil et la froideur. Si cet orgueil n'était pas fondé , 11 blesserait peut-être moins ; car user de ses droits refroidit le cœur plus que les prétentions injustes : ie sentiment se plalt surtout à doauer ce qui n'est pas dd. —
Lndle rranerciait sa saaa avec tendresse de la bonté qu'elle lai t^oignail, et Corinne lui disait : — Si je devais vivre , je n'en seraÎE pas capable; mais puisque je dois bientôt mourir, DHHi seul désir personnel est encore qu'Osvald retronve dans TOUS et dans sa fille quelques traces de mon-influcDce , et qae jamais du moins U ne puisse avoir une jouissance de gentiment BRUS se rapp^er Corinne. — Ludie revint tous les jours chez sa sœur, et s'étudiait par une modestie bien aimable, et par uae délicatesse de sentiment plus aimable encore , à ressembler à la personne qu'Oswald avait le plus aimée. La curiosité de lord Helvil s'accroissait tous les jours, en remarquant les ^ces nouvelles de Lucile. Il devina bien vile qu'elle avait vu Corinne ; mais il ne put obtenir aucun aveu sur ce sujet. Corinne, dès son premier entretien avec Lucile , avait exigé le secret de l^ira rapports ensemble. Elle se proposait de voir une Cois Osvrald et Lucile réunis , mais seulement , à ce qu'il paraît , quand elle se croirait assurée de n'avoir plus que peu d'instants à vivre. Elle voulait tout dire et tout éprouver à la fois ; et elle enveloppait ce projet d'un tel mystère , que Lucile elle-même ne savait pas de quelle manière elle avait résolu de l'accomplir.