‹ Corisande de MauléonChapitre 11 sur 11 · T. II. II · texte numérisé non relu

T. II. II

était aristocratique , mais le peuple en prenait sa part : insouciant , heureux , riant à son aise, il regardait les seigneurs portés sur leurs mules, et considérait les dames magnifiquement parées qui descendaient de leurs litières.

— Diego , vois - tu don Gaspard ? il n'a pas l'air si hardi que lorsqu'il vint nous presser de nous insurger, et qu'il fit fermer les portes à la comtesse de Foix , qui voulait tant être notre reine î

— Le pauvre homme ne s'est pas enrichi dans cette guerre ; il a vendu jusqu'à son dernier colombier.

— C'est justice de le plaindre , il nous a jeté bien des réaux ; mais par Santa Maria , je ne les lui rendrai pas !

— Ne le plaignez donc pas , vous autres ! le roi vient de lui confirmer le commandement qu'il s'était donné pendant les troubles.

— Ce n'est pas maladroit ! et qu'as-tu retiré de la bagarre , toi , Garcias , qui l'a suivi partout?

— Deux doigts de moins , et Dieu l'assiste !

— Allez donc vous faire écharper pour tous ces boute-en-trains ! tant qu'ils n'ont pas reçu ce qu'ils veulent : Guerre ! guerre î crient-ils.

-— Ah ! ah ! voici Monténégro le royaliste ! il a un panache neuf et un nouveau cheval. Voyez comme il est triomphant ! on dirait que c'est lui qui a fait le roi.

— Qui sont ceux-ci? nous ne les connaissons pas.

— Eh ne voyez-vous pas que ce sont des fauconneaux qui ont grandi pendant les guerres , et qui aujourd'hui sortent du perchoir?

— Oh ! ces autres , nous les connaissons ! ce sont de fameux visages noircis aux combats ! ils nous ont commandés : vive les Urtiz Grammonts !

D'autres disaient :

— Vive les Mendoces Beaumonts !

— Hommes ! dirent ces seigneurs en saluant , il faut oublier Grammont et Beaumont, il n'y a plus que le roi et la Navarre.

— Voyez-vous comme ces braves chefs se mêlent, bras dessus bras dessous , Beaumonts et Grammonts? Ils se sont pourtant donné bien des coups de lance ; les cœurs braves sont les plus généreux !

— Et ces autres , les connaissez-vous ?

— Ils se grandissent comme le clocher de Sainte-Marie !

— Voyez-vous leurs valets qui ont des berrets? ce sont des Béarnais.

— Pourquoi le roi François mène-t-il avec lui des Béarnais ? croit-il avoir besoin d'eux con tre nous ?

— Tais-toi , bourru de Manuelito , nous devons à présent être en paix avec les Béarnais , nous avons le même roi.

— Bah ! les montagnes sont bien hautes pour se donner la main par-dessus.

— Place ! place ! des pages ! des écuyers ! une litière ! ce sont les armes de la maison de Beaumont ! voilà le comte de Lérin ! quelle bonne mine il a !

— Il n'était pas gai, ce matin.

— Savez-vous qu'il est aussi magnifique que le roi ! quelle suite ! il fait largesses aussi , voilà des réaux !

En effet, on jetait des pièces d'argent par ordre du Connétable.

— La maison de Beaumont nous sera toujours chère ! vive Beaumont !

Le comte de Lérin recevait ces hommages avec le plaisir amer d'une femme sur le retour ; elle jouit des hommages qui lui restent , mais elle sent qu'ils vont lui échapper.

Le comte croyait devoir dire :

— Hommes , il ne faut plus crier Beaumont ! Mais son sourire encourageait à poursuivre.

— Alors , vive le comte de Lérin !

Et un grand nombre d'hommes , poussant ce cri, accompagnèrent le Connétable jusqu'aux marches du palais ; là, les acclamations redoublèrent lorsque le comte fît descendre Corisande de sa litière , et qu'il la présenta au peuple en disant :

— Voilà ma femme , la fille du comte de Mauléon , un de nos chefs redoutés.

— Mauléon ! et Beaumont ! cria la foule.

— Don Louis , arrêtez ces clameurs, dit Corisande alarmée ; il ne faut point réveiller ces vieux souvenirs... et nous sommes sous les fenêtres du palais !

— Seriez-vous fille ingrate aussi? dit le comte avec rudesse. Rejetez -vous ces cris d'amour pour votre père ? les voudriez-vous tous pour le roi ? craignez-vous que les hommages qu'on me rend ne le réveillent dans ses rêves orgueilleux?... Rassurez-vous! ils lui rendront le bon office de l'avertir , pour que sa tête ne s'égare pas dans la prospérité.

En parlant ainsi , le Connétable conduisait

Corisande dans les salles où la noblesse de Navarre était réunie ; il saluait autour de lui ; mais ses doigts étreignaient la main de la jeune comtesse. La douleur faillit lui arracher un cri ; elle s'écria tout effrayée :

— Qu'ai-je donc fait ?

— Je ne le sais pas encore !...

Dans la rue , le peuple disait :

— Nous voulons voir le roi ! on nous a promis qu'il se montrerait ce soir. Le roi !

On vint dire à François que les Navarrais avaient soif de le voir. Il parut à une galerie ; des pages, portant des flambeaux, inondaient de clarté sa tête charmante.

— Le roi ! le roi ! vive François ! François Phébus ! beau ! bienfaisant comme le soleil !

— Sylvina ! as-tu vu les anges? en voilà un.

— 0 Ramélia ! si la guerre recommençait , les femmes combattraient pour lui !

— Le roi ! le roi!

Et la foule trépignait avec enthousiasme , en répondant aux saints du jeune prince.

— Nos cœurs sont à lui ! nos enfans sont à lui ! criaient les femmes.

— Nous lui donnons nos bras ! nos vies ! ajoutaient les hommes. Meurent les Beaumonts ' s'il

en parait un , il faut l'attacher à la queue d'un taureau sauvage !

Jeune homme ! roi depuis un jour ! s'il le voulait , des vies lui seraient jetées ; sa parole est une puissance , son sourire une illustration ; adoré, e\alté , il devrait être ivre de bonheur. . . et pourtant son cœur bondit sous la pointe d'un glaive ! sa main , qui s'appuie sur ce cœur loyal comme pour l'ouvrir à ses sujets , trouve un point doulouremx : Corisande !

françois Çl^cbug.

On dansait clans les salles du palais. Des fleurs se mêlaient à l'or des tentures ; des parfums montaient vers les plafonds , avec les sons des guitares , des flûtes, des tambours mauresques. Des femmes aux yeux noirs glissaient comme des sylphides sur des tapis de soie ; des brises

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fraîches entraient par les croisées, ravivaient l'air enivrant. Des hommes, dont le regard brûlait, se jetaient dans les danses avec passion; jusque-là, ils n'avaient pas eu le loisir de s'amuser , ils dévoraient la fête. Oh! elle était belle la fête ! elle saisit d'étonnement l'ame de Corisande , cette ame neuve qui avait toujours été en présence des scènes des montagnes , et toujours aux prises avec des sentimens sérieux.

Cependant le flot de jeunes hommes aux toques ornées de plumes , aux pourpoints brodés d'or , grossissait à l'entrée de la salle 5 un page annonça :

— Le roi !

Ce fut un mot magique; les danses cessèrent, les hommes l'accueillirent par de vives acclamations ; les femmes se levèrent , se grandirent sur la pointe des pieds pour le mieux voir; elles tendaient leurs cols de cygne , elles agitaient leurs écharpes , et battaient l'une contre l'autre leurs mains délicates en criant : vive le roi !

A ce mot : le roi ! Corisande tressaillit sur son siège, mais son regard rencontra le regard du comte , elle resta attachée à sa place.

Le mouvement général lui rendit la liberté , elle se leva, et cachée par la marquise de Sando-

val, elle contemplait l'homme qui, dans ses deux fortunes diflférentes, avait rempli tout son cœur. Oh ! comment n'aurait-elle pas été éblouie ! il était si royalement beau ! si spirituellement gracieux, si brillant par tout ce qui l'entourait ! La tète lui manqua ; elle s'appuya sur son siège.

— Ah ! se disait-elle , il s'est offert à moi comme mon homme-lige ! il m'a aimée ! il m'a aimée !

François Phébus traversa la salle , il saluait les femmes , et s'arrêtait d'un air bienveillant et pensif auprès d'elles. En passant devant Corisande , sa démarche devint incertaine, mais il ne s'arrêtait point. Le vicomte de Lautrec, de la maison de Foix , s'approcha de lui :

— Sire , n'avez-vous pas reconnu la Connétable?

— Pourquoi me le demandez-vous, beau cousin?

— Ne serait-il pas bienséant de vous occuper d'elle?

— J'ai assez fait pour le mari; il n'est pas indispensable que je pousse la condescendance jusqu'à flatter l'orgueil de la femme.

— Cette journée a tué le Connétable , repli-

qua Lautrec , il ne s'en relèvera pas ; d'ailleurs la comtesse de Lérin est si incomparablement belle, qu'un peu de chevalerie ne doit pas vous coûter.

— Le nom de Lérin, reprit le roi, est comme une lèpre sur sa beauté.

Lautrec, surpris des paroles du roi et du ton dont elles étaient prononcées , répondit :

— Sire , vous ne nous aviez jamais dit que vous le haïssiez à ce point !

— Hier , cher Lautrec , je ne lui en voulais pas; aujourd'hui il est mon ennemi mortel; vous ne savez pas le mal que m'a fait cet homme !. . . . Mais mon fidèle ami , silence ! voilà des milliers de regards qui cherchent à deviner pourquoi un nuage a passé sur mon front. *^

Et le roi s'avança vers dona Israenia.

Dona Ismenia, fille du grand maréchal de Navarre, était d'une éclatante beauté; une ame de feu animait des traits séduisans. Nourrie au milieu de l'exaltation du parti royaliste, ce jour avait pour elle un double intérêt , le triomphe des Grammonts dont son père était le chef, à qui il avait donné son nom , et le couronnement du roi pour qui elle avait une admiration passionnée.

François connaissait beaucoup dona Ismenia; il avait été reçu dans les châteaux de son père, en qualité de roi de IXavarre , avant que la capitale Teùt reconnu comme tel. Il lui dit :

— Dona Ismenia, je crains que vous ne vous soyez repentie de vous être engagée à danser le premier quadrille avecmoi : j'arrive tard.

— Sire, je vous assure que pour tout le monde la fête n'a commencé que depuis votre arrivée.

Un des fils du grand maréchal qui était là , s'adressant à sa sœur :

— Dona Ismenia , dites votre coulpe au roi. — Eh bien ! sire, il faut que vous sachiez que

ma plus belle couronne de fleurs est allée tomber sur le cheval de Louis de Beaumont. ^-*- Elle en a pleuré de dépit . ajouta le jeune Grammont.

— Sire , ne le croyez pas ; vous aviez tout conquis, tout pris pour vous. Ce pauvre Connétable était si délaissé, que j'ai eu pitié de lui.

Le roi regardait Corisande , il détourna péniblement son œil , et dit à la jeune Espagnole ;

— Si les femmes sont pour le Connétable , il sera plus roi que moi !

—Quelle journée ! reprit dona Ismenia, je ne

— lU —

l'avais pas rêvée si complètement belle! mon père disait ce soir qu'à présent il mourrait sans regret ! il me semble aussi que je pourrais mou rir; jamais plus je n'éprouverai d'émotions semblables.

Le roi répondit avec attendrissement :

— Dona Isménia , vous dites vrai ; ce jour est beau pour les hommes qui dans leur fidélité ont prodigué leur sang et leur fortune ; il de\ tait être beau pour moi aussi ! Le peuple espv^re ! toute ma vie sera employée à essayer de ne pas lui donner de mécompte.

— Il a déjà reçu des gages, sire, dit le jeune Grammont , c'est votre magnanimité qui vous a soumis la Navarre.

— Je vous l'avoue, reprit le roi, c'est une bienfaisante pensée que celle de n'avoir fait verser ni larmes ni sang, pour arriver à mon sacre.

Le roi s'apercevant que le grand maréchal était silencieux et sombre , lui prit affectueusement la main :

— Mon noble ami ! je ne vous trouve point l'air satisfait dont parle votre fille.

— Sire ! répliqua le grand maréchal d'une voix passionnée , je vois dans la même enceinte que nous, Lauis de Beaumont qui vous a disputé

la couronne , et qui a assassiné mon frère Philipppe !

— Maréchal de Grammont , dit gravement François, souvenez-vous que vous vous êtes réconcilié avec lui, et que vous avez communié tous les deux avec la même hostie , à Saint- Sébastien de Tafalla.

— Sire , Dieu ne demande que les apparences, mais il ne peut vouloir que je pardonne ni que j'oublie; quoi ! je verrais de sang-froid l'assassin , le rebelle , traité comme moi ! il aura un titre au-dessus du mien ? qu'est-ce donc que la fidélité? à quoi est-elle bonne?

— Mon père , dit dona Isménia d'un ton ca ressaut , la fidélité donne son nom à la cause royale , et ce nom est vainqueur !

•ui^ — Ce n'est pas une victoire, reprit impétueusement Pierre de Grammont; c'est un traité dont les conditions ne nous sont ni à honneur , ni à profit.

. L'ame du jeune roi était submergée de tris- ** tesse; ce vieux serviteur de sa cause se montrait égoïste ! le dévouement était taché d'orgueil ! encore une déception ! Il prévit dans la paix des embarras plus grands que dans la guerre ; il allait avoir à lutter contre les prétentions de

ses amis, qui se montreraient bien plus sévères que le roi pour satisfaire à de vieilles rancunes; en même temps il aurait à subir l'exigence des rebelles , qui voudraient trop faire payer leur soumission.

Un sourire erra sur les lèvres pâles de ce beau jeune prince, déjà désabusé de la fortune. C'était un sourire de découragement sur lui , de pitié sur les bommes , de raillerie sur le faux éclat de cette funeste journée.

Dona Isménia saisit une partie des pensées du roi; elle lui dit, avec un accent qui arrivait brûlant de son cœur :

— Sire! songez bien que nous sommes au premier jour ; dans peu tout ira se perdre dans l'amour qu'on a pour vous.

Tandis que le roi causait avec la belle Espagnole, la marquise de Sandoval la faisait remarquer à Corisande.

— Dona Isménia , disait-elle , a l'air ravi de quelqu'un qui échappe au couvent, et qui sauve des ciseaux ses belles tresses.

— Que voulez-vous dire ?

— On assure qu'elle avait fait vœu de couper sa magnifique chevelure , et d'entrer dans

un cloître , si François n'était point sacre roi de Navarre.

— C'est un grand jour pour la fille du maréchal de Grammont ! dit Corisande en soupirant.

— Et le roi semble prendre plaisir à le lui entendre dire, répliqua la marquise.

Corisande ne se sentit ni jalouse ni envieuse, mais elle fit une triste comparaison entre elles deux. Dona Isménia pouvait exprimer hautement son enthousiasme : c'était comme un droit dont elle usait , et qui lui était reconnu ; mais Corisande , qui , mieux que dona Isménia encore, avait fait sa vie de la vie François, elle devait se taire; et si elle eût trouvé le moyen de se faire entendre du roi, il n'aurait point voulu croire à ses paroles. Tous ceux qui étaient là , dévoués à' François, jugeaient ses sentimens comme un reflet de ceux de son père et de son mari. Oh ! que ce nom de Beaumont était douloureux à porter en présence du roi ! Sa tête se baissait sous son diadème de pierreries; ce qu'elle entendait, et bien plus, ce qu'elle devinait, amenaient le rouge ou la pâleur sur son jeune front.

Bientôt elle fut entourée de seigneurs du parti du Connétable; le Comte les lui présen-

tait avec faste, tenant une cour, lui aussi; ayant aussi ses flatteurs , même ses fanatiques ; cherchant à ne pas voir, au-delà de son cercle , la vraie puissance de François. Tous ces hommes échangeaient, en termes énigmatiques , mais faciles à comprendre , la douleur du présent , des menaces pour l'avenir , des dénigremens , des opinions mensongères, qui toujours auraient excité le dégoût de Corisande , mais à cette heure lui déchiraient l'ame. Et il fallait qu'elle fùtlareine de ce cercle ennemi, la dame de cette espèce de joute factieuse... El le était sévère et silencieuse , protestant contre les conjurés de toute la force de sa pensée; mais, lorsque dans le mouvement qui se faisait autour d'elle, elle apercevait le roi s'entretenant avec dona Isménia , et se retournant de son côté avec une écrasante froideur, elle avait besoin de rassembler tout ce qu'il y avait de raison en elle pour ne pas éclater en sanglots.

Ce ne fut point d'après de nouvelles observations de Lautrec , que le roi se rapprocha de Corisande; il fut amené près d'elle par cette puissance invincible qui nous rapproche de ce que nous aimons , en nous trompant sur le sentiment qui nous entraîne. François croyait ce-

der au besoin de lui témoigner de l'indifférence ou bien de l'accabler de son ressentiment; il voulait aussi l'entendre , il se demandait de quel air elle supporterait sa présence.

Ceux qui entouraient Corisande s'éloignèrent respectueusement quand ils virent le roi se diriger vers elle ; cependant François ne put prendre sur lui de lui adresser la parole ; il redoutait la première impression qu'allait lui causer le son de sa voix. Il s'arrêta devant la marquise de Sandoval. Corisande, dans l'espoir de dire un mot qui pût la faire absoudre, dans l'attente d'une expression consolante, tremblait de tous ses membres. Le roi n'était pas moins agité. Il y avait tant de vérité et de jeunesse dans leur amour !

La marquise de Sandoval, quoique liée au parti des Beaumonts , ne put se sentir hostile contre François; il exerça sur elle sa magie, elle parla de la cérémonie du sacre comme si elle y avait pris intérêt, et loua vivement la beauté de la solennité.

— Je suis fâchée , ajouta-t-elle , que la fatigue d'un voyage empêche ma belle cousine la Connétable de prendre une plus vive part à ces fêtes.

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— C'est tout simple , reprit froidement le roi sans regarder Corisande ; on peut être mal à l'aise aux fêtes de Pampelune , quand on arrive de Mauléon en passant par Roncal.

— Ah ! sire , s'écria Corisande , vous savez bien qu'à Mauléon et partout je m'associais par avance à toutes vos prospérités.

— Que cela ait été , madame , serait-ce une raison pour que cela fut encore ? dit François en jetant sur elle un regard profond et souffrant.

Les yeux du Connétable fixés sur Corisande comme sur une proie , lui étaient tout courage pour répondre , et glaçaient l'expression de ses traits.

— Croiriez-vous , sire , reprit la marquise de Sandoval , que dona Corisande me disait sérieusement qu'elle n'était bonne que pour les tours de Mauléon , et qu'elle eût voulu y passer sa vie? Ce n'est pas ambitieux?

— Mauléon m'était bien cher ! dit Corisande d'une voix toute pleine de tristesse.

— Vous avez pourtant su le quitter, répliqua le roi.

— Sire, murmura-t-elle, ne condamnez pas sans entendre.

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— Oh ! répliqua-t-il, que pourrai-je apprendre de plus ? c'est assez !

— Ah! sire, prenez garde; un faux jugement peut achever de briser toute une vie.

La marquise qui répondait à Lautrec , et revenait à l'entretien du roi et de Corisande sans en suivre le sens , dit à François :

— Je réponds , sire , de ma belle cousine ; ses airs rêveurs ne tiendront pas contre votre présence.

— Vraiment , marquise , croyez-vous que la comtesse de Lérin ait des façons de sentir si changeantes et si légères ?

— Pas un mot de plus, sire, ou je me meurs ! s'écria Corisande d'une voix suppliante comme comme son regard.

— Elle ignore ce que je souffre ! continua le roi; elle ne sait pas une de mes douleurs, une sur mille !

Le Connétable se rapprochait : répliquer devenait impossible.

Le Connétable avait suivi la physionomie du prince pendant tout cet entretien ; ses regards y avaient démêlé toutes les traces d'émotions , bien que François eiit essayé de conserver en

quelque sorte son visage d'étiquette , son masque de roi.

Le Comte jeta un coup-d'œil sur Corisande ; elle ressemblait à une statue ; ses yeux^ étaient baissés à terre ; on eût dit qu'elle ne vivait plus.

(Dragtô.

— Sire, dit le Connétable, vous avez fait tant d'heureux ce matin ! aurez-vous moins de bonté ce soir ? on espérait vous voir danser , et de tous les côtés je recueille des regrets.

— Vous me rappelez , dit le roi , que je dois danser avec dona Isménia.

— Dona Isménia? dit le Connétable avec une intention ù chacune de ses paroles, c'est un choix de prince ! Elle est admirablement belle; on dit que c'est une faveur qui lui était promise depuis long-temps.

— Elle est ravissante, répliqua le roi d'un air indifférent.

Puis il appuya sur ces derniers mots :

— Elle est fidèle et dévouée.

Et ne pouvant plus supporter la présence du comte auprès de Corisande , il retourna vers dona Isménia.

Les jeunes courtisans suivirent le roi en protestant que dona Isménia était la plus ravissante beauté de la fête.

— Voilà un échec pour vous , Comtesse , dit Louis de Beaumont avec son sourire perfide , et un affront de plus pour moi, ajouta-t-il.

— Ces sortes d'échecs ne me font pas de mal, répondit Corisande.

— Le roi doit avoir la tête tournée , ou il a juré de me pousser à bout, reprit le Connétable , qui se sentait offensé que François n'eût pas dansé avec sa femme , bien qu'il eût souffert de la voir plus long-temps près de lui. Madame , vous ne danserez pas ce soir.

— Volontiers, monsieur le Comte.

— Je ne veux que la fille du maréchal de (irammont l'emporte sur la femme de Louis de Beaumont !

Corisande , redoutant toute occasion de rupture entre le roi et le Connétable , reprit :

— Prenez garde pourtant , Comte, qu'en faisant remarquer votre humeur, vous ne donniez vous-même l'idée qu'on a voulu vous offenser!

La comtesse de Lérin avait été désignée pour danser avec Lautrec dans le quadrille du roi ; le Connétable ayant approuvé en partie ce qu'elle venait de dire , et voulant l'étudier dans le laisser-aHer de la danse, lui fit signe d'accepter.

Pauvre Comtesse ! elle fit des efforts inouis pour soulever toutes les sortes de douleurs et de contraintes qui pesaient sur elle, et rendaient impuissante cette verve de jeunesse qui fait danser. Placée en face du roi, elle se sentait brisée par l'expression glacée de tout son maintien ; il peut y avoir un recours contre la colère ; mais qu'attendre d'un sentiment mort ? Si leurs mains se rencontraient , François semblait frémir comme s'il eût touché la main d'un lépreux 5 et Corisande qui savait bien ne pas

mériter ces duretés , se courbait sous le courroux qu'elle inspirait.

Lautrec dit à Corisande :

— Est-il possible , madame , que vous ne cédiez pas au charme du roi? qui peut lui en vouloir aujourd'hui? il se montre si digne de sa fortune ! il en use avec tant de modération et de grâce !

— Vous êtes dans l'erreur , vicomte de Lautrec ; personne ne prend plus à cœur que moi les succès de cette journée... si le roi ne le croyait pas, j'en serais accablée !

Lautrec reprit avec un accent très vif: — Croyez aussi , madame , que la journée ne serait pas complète pour le roi, s'il pouvait craindre que la comtesse de Lérin lui fût contraire !

— Le roi pourrait être clément pour tous, et ne pas être juste pour moi ! répondit Corisande d'un air si désolé que Lautrec en fut surpris.

Dans un moment de repos , dona Isménia dit au roi :

— La comtesse de Lérin m'inspire beaucoup d'intérêt, depuis qu'on a remarqué sa tristesse ; on dit qu'elle est victime de l'autorité paternelle , et qu'elle n'aime point le comte.

— Cela ne saurait être , dit le roi ; elle a pris volontairement la place de sa sœur ainée pour épouser le Connétable de Navarre.

— J'ai regret à mon illusion , répondit d ona Isménia ; je hais tant Louis de Beaumont , que je ne puis souffrir qu'il soit aimé ; et je le trouvais puni de ses méfaits dans l'indififérence d'une telle femme.

Corisande passait alors devant le roi ; son angélique beauté n'avait jamais été si touchante ; elle eût arraché à tous un cri d'amour et de pitié.

— Non , sire , continua dona Isménia , la Comtesse n'a point choisi son sort ! j'en réponds. Voyez-la ! moi-même je ne pourrais pas avoir un air plus malheureux si j'avais épousé Louis de Beaumont.

François contemplait à son propre insu Corisande, et il y avait dans l'expression de ses traits un tel combat d'amour et de désespoir , que le comte sut tout ce qu'il voulait apprendre.

Les mouvemens de la danse amenèrent Corisande auprès du roi :

— Ena Corisande , dit-il d'une voix étouffée, n'est-ce pas que ce jour vous a révélé une faute

et des remords? Vous regrettez un amant couronné?

— Quelle injure et quelle cruauté î . . . Mais le Connétable... le Connétable nous regarde'- dit la Comtesse toute tremblante.

— Ah ! reprit le roi avec hauteur , soyez tranquille , je ne veux pas être le rival de Louis de Beaumont ! . . .

Il ne s'occupa plus d'elle.

Sous tant de coups répétés , les forces de Corisande succombèrent ; ses oreilles retentissaient de bruits confus que ne perçait pas l'air de la danse ; le sol s'enfuyait sous ses pieds ; les lumières flottaient étrangement à ses yeux , et les personnages de la fête ne lui apparaissaient que comme des êtres indécis et balancés dans un nuage. Ses genoux fléchirent , elle tomba auv pieds du roi.

Dona Isménia poussa un cri ; on se précipita pour relever la jeune infortunée. François l'avait saisie dans ses bras ; quelque profanée qu'elle lui parût, c'était sa Corisande , son idole brisée , mais dont le culte n'était pas éteint : elle n'avait pas pei-du connaissance , elle raurnmra faiblement à son oreille :

— Au nom d'Adémar^ estime ei pitié!

Que dites- vous? dit le Comte en «'avançant entre le roi et elle.

Là , pour ainsi dire seul à seul avec François, il donna à ses traits toute liberté pour montrer sa haine. Il lui dit d'un accent terrible, qu'il dévorait pour qu'on ne l'entendît pas :

— C'est ma femme!... ma femme! vous dis -je.

Sa femme! François rejette Corisande mourante. Sa femme! elle lui fait horreur! Sa femme! qu'il l'emmène , et qu'ils ne paraissent plus en sa présence !

Voilà l'ordre qu'il allait donner lorsqu'il se souvint que la royauté n'est point le droit de tout faire , mais la nécessité de tout dissimuler. Les Beaumonts étaient personnifiés dans le Connétable; on leur avait tendu la main , on avait traité avec eux comme de puissance à puissance , quoique de fait ce fût une soumission de leur part. On leur avait dit : Soyons amis! il ne fallait pas rompre avec eux du soir au matin , et donner des doutes sur la bonne foi royale. Ce que le dernier des vilains eût pu faire , le roi ne l'osa point.

Cet incident avait suspendu les danses; quoiqu'on n'en pût deviner la partie romanesque ,

on multipliait déjà les conjectures, et tout le monde s'empressait autour de la comtesse. Le roi alla à Lautrec :

— Mon cousin , le temps s'écoule; à cheval ! je yeux être à cheval dans une heure. Donnez des ordres ; nous allons à Tudela.

— Sire, qu'y a-t-ii donc? que venez-vous d'apprendre ?

— Rien de nouveau , Lautrec ; j'ai promis de visiter sans retard cette place aussi importante et moins dévouée que Pampelune.

— Vous ne pourrez être de retour pour la course de taureaux annoncée dans toute la Navarre pour demain.

— Je ne compte pas y être.

— On prépare des joutes magnifiques.

— J'ai assez de ces fêtes , vous dis-je!

— Sire , vous allez mécontenter tout Pampelune.

— Je leur ferai tant de hien, qu'ils me pardonneront peut-être de ne pas prendre part à leurs plaisirs !

— Je n'en sais rien , sire ; des fêtes séduisent plus que des bienfaits.

— Lautrec , mon ami, inventez un prétexte. . . Il faut me tirer d'ici.

— Sire , dit Lautrec avec un sentiment profond , vous m'alarmez... Cacheriez- vous quelque danger au plus dévoué de vos sujets ?

— Dis au plus cher de mes compagnons !... Du danger , il y en aurait à rester ici plus longtemps... Tu ne sais pas que cet air me tue... Lautrec , il me faut des travaux , des périls , une autre scène. Fais appeler tous les chefs , et partons !

Cependant , le Connétable conduisait Corisande à sa litière; lorsqu'elle y entra, elle lui dit :

— Don Louis , j'ai besoin de vous parler. Elle voulait lui révéler toute la vérité, et s'en

remettre à lui de son sort.

— Oui , nous nous reverrons!... répondit-il.

Elle partit; il resta seul sur la terrasse du palais , ivre de colère , et appelant sur sa tête embrasée tous les souffles de la nuit.

— Nous nous verrons ! répétait-il , et l'explicalion sera terrible ! .. . Jeune fille , tu as voulu te jouer à moi , tu sauras qui je suis !

Bermudez cherchait le Connétable , il le trouva secouant de ses mains la balustrade de marbre , et l'ébranlant :

— Elle a voulu lutter contre moi , disait-il. Oh!

— Excellence, dit le bâtard, savez-vous qu!' le roi va partir pour Tudela? monsieur de Lautrec m'a ordonné de vous mander au nom du roi.

— Que m'importe?

— Comment! que vous importe? cette place est celle où vous comptez le plus d'amis ! d'où vient qu'il y court à cette heure ?

— N'importe! tedis-je; notre querelle n'est plus celle des Beaumonts ; je ne compte sur aucuns ; elle est de lui à moi ! et je ne manquerai pas à moi-même , je le jure !

— Raison de plus pour aller avec lui , monseigneur; le Connétable doit se trouver maintenant partout où ira le roi. Il faut que vous vous mettiez entre lui et le peuple , et que vous lui fassiez une grande ombre.

— Aller à la suite de ce damoisel qui n'a pas gagné ses éperons ! lui servir complaisamraent d'échelon pour le grandir ! lui prêter mes cheveux grisonnans pour se jouer d'eux ! et cela parce qu'ils le nomment le roi , et qu'ils ont voulu se donner un spectacle ce matin !

— Ce n'est rien de plus , Connétable ; un caprice et un spectacle. Dans peu, nous jouerons à notre façon ! . . .

— Ce sera tragique , cette fois!... Ami , tous les coups d'épée donnés depuis que j'attaquai !«' [',nHid-père de celui-ci, sont là, dans mon sein !

Uetour à îîoncal

Le lendemain , le roi était à Tudela. Le Connétable y arriva avec lui , décidé par Bermudez , qui lui répétait :

— Il y a un prestige dans les pompes des capitales , c'est dans les capitales que sont les honneurs ; c'est là qu'on va se vendre. Au contraire,

îa province reste àprement fidèle ; vous y retrouverez vos partisans ; croyez-moi monseigneur , ne leur laissez pas croire que vous les abandonnez... Tendez des pièges à ce jeune prince ; qu'il fasse des fautes ! soyez là pour les relever ! ... Ne vous inquiétez pas de la comtesse, je serai près d'elle ; pas une. de ses démarches ne m'échappera; au retour, vous serez plus calme pour la juger.

Le Connétable était à ce point où la raison est loin de revenir encore, mais où l'on redoute sa propre fureur. Il partit sur-le-champ , sans rentrer dans son palais.

Corisandenelerevitpas. Bermudez la ramena à Roncal ; elle n'y retrouva point Amate. Sa vive sollicitude étonna : on lui dit que la jeune fille était allée accomplir sa vocation religieuse.

Maintenant, deux seules pensées occupaient Corisande : d'abord , dire la vérité au comte , se mettre à sa merci , prévenir ainsi d'affreuses catastrophes ; puis se justifier auprès du prince à la première rencontre.

Il y avait peu de jours qu'elle se reposait à Roncal , si c'est se reposer que de plonger dans un avenir où bouillonnent tous les dangers , lorsqu'il lui fut envoyé un des gens de la ba-

ronne d'Andoins , pour lui apprendre que madame Isabelle était en danger de mort et qu'elle réclamait Corisande pour lui dire un dernier adieu. La jeune comtesse avait cru qu'il n'y avait de malheur pour elle que du côté de son mariage ; elle s'étonna de ce nouvel effroi , et commença à se croire vouée à tous les maux.

Accourue dans l'appartement de dona Béatrix pour lui communiquer la lettre de sa sœur, elle lui dit , après en avoir fait la lecture :

— Vous êtes investie de tous les droits du comte, madame; ordonnez, je vous supplie, les apprêts de mon départ.

— Vous me proposez là une grande responsabilité, répondit la vieille comtesse : cette démarche est tellement importante que je n'ose prendre sur moi de la permettre; je vais en écrire à mon fils.

— Et avant que sa réponse n'arrive , ma tante mourra sans que je l'aie revue! s'écria Corisande désespérée.

— Vous aurez fait votre devoir, madame , le Ciel ne vous demande rien au-delà.

— Ah ! je n'aurai pas rempli tous mes devoirs ! je dois du respect et de la tendresse à celle qui T. n, 14

— lo8 ~

a remplacé ma mère ! Ah ! madame , vous ne savez pas ce qu*est Isabelle de Mauléon.

— Je ne dois pas vous cacher , reprit dona Béatrix, que mon fils paraît mécontent de vous, et qu'il me recommande une surveillance sévère ; dès-lors , je puis vous assurer qu'il désapprouverait votre voyage en Béarn.

— Il ne me refuserait pas la consolation d'aller voir mourir ma tante ! . . . Que j'arrive à temps, il me semble que je l'arracherai à la mort !... Si le Connétable était ici je me mettrais à ses pieds; me voici aux vôtres , dit Corisande en tombant à genoux , les mains élevées vers sa belle-mère. Oh! madame, aidez à ce sentiment filial qui m'appelle près de ma tante ! en donnant votre assentiment à mon départ, vous me sauverez du blâme de votre fils; ce que votre haute prudence aura décidé, il le trouvera bon. Madame, soyez ma mère , vous aussi ! prêtez-moi votre secours !

Dona Béatrix , malgré l'exaltation de son caractère , avait peu de sensibilité ; elle fut pourtant émue parla douleur si profonde de ce jeune ange qui l'implorait.

— Levez-vous, lui dit-elle; je suis indécise, il faut que je me consulte.

Si elle rentrait dans son oratoire , elle n'y rouverait pas cmnme d'autres des leçons de miséricorde et de charité ; elle n'y verrait rien que la religion aride et dure qu'elle s'était faite, rien que ses sentimens appris, classés, étiquetés pour ainsi dire , qu'elle revêtait comme un costume pour jouer sur la scène de la vie Co-

risande le comprit.

• — Madame , dit-elle en l'arrêtant , ne suivez

que l'impulsion de votre cœur !

— Bon Dieu ! où en serions-nous s'il en était ainsi? Non, non, doua Corisande, c'est un conseiller aveugle dont il faut se méfier.

Elle risquait pourtant moins que tout autre , il entrait pour si peu dans ses mouvemeiis les plus iri'éfléchis !

Le moine €[ui faisait partie de la maison de doua Béatrix , qui était comme l'ombre de ses pas , et l'horloge qui lui marquait ses heures , était là ainsi que toujours ; il avait du penchant à servir Corisande , et il voyait Béatrix irrésolue; son avis devait l'entraîner.

— Je ne vois pas d'inconvénient, dit-il, à ce que madame la comtesse aille près d'une tante qui la réclame au lit de mort ; ce sont deux devoirs qui se combattent : il faut opter pour celui

qui , s'il n'était pas rempli , pourrait laisser un regret irréparable. Il sera bon de donner vos femmes les plus respectables et Tcouyer Beriiiudez pour accompagner madame la comtesse. On écrira au seigneur Connétable pour lui faire agréer cette décision.

— Que cela soit fait ainsi, dit Béatrix. Corisande les bénit tous les deux dans sa

reconnaissance , et donna des ordres pour un prompt départ.

Bermudez, en apprenant ce voyage, alla droit à l'appartement de dona Béatrix, qui alors était seule; et, courbé devant elle, mais la parole arrogante , il lui dit :

— On a surpris votre sagesse , madame ; il n'est pas possible de permettre à la comtesse de Lérin de revenir dans sa famille ; madame Isabelle n'est pas même à Mauléon , elle est en Béarn chez la baronne d' Andoins; tout s'oppose à cette course : on sait que dona Corisande déteste la Navarre , et qu'elle prend le premier prétexte pour revenir parmi les siens. Je connais les volontés du Connétable : il laisserait périr toute cette race plutôt que d'y consentir !

Corisande entrait pour prendre congé de sa belle-mère.

— En vérité , dit la vieille dame , je ne puis autoriser votre promenade en Bcarn.

Corisande vit le serpent qui avait exereé son empire.

— Ce n'est pas vous , madame , s'éeria-t-elle qui appelleriez de ce nom cette voie douloureuse que je vais parcourir vers l'agonie de ma tante.

Regardant Bermudez, elle ajouta :

— Il faut avoir bien des poisons pour en jeter sur le motif le plus saint , sur la douleur kl plus sentie ! . . . C'est la sœur de mon père qui se meurt, madame ; entendez le comte Bertrand qui vous a dit, qui vous répète de me laisser aller à elle !

— En se mariant , on rompt tous les liens de famille , répliqua doua Béatrix.

— Il n'y a qu'un instant vous pensiez le contraire ; et le padre a pensé comme vous et comme moi

— Faites à votre guise , madame , dit doua Béatrix, je me lave les mains de ce voyage et des suites qu'il peut avoir. . . Comtesse de Lérin ! je vous prédis qu'il vous sera funeste !

— Oh ! quels adieux ! s'écria Corisande abiniée dans les larmes. On veut me donner toutes

les amertumes ! suis-je frappée d'anathème ?

Dona Béatrix se renferma dans son oratoire ; il fut impossible à Corisande d'en obtenir un mot de plus ; elle restait à la même plaee , immobile , effrayée devant la colère du comte et ses soupçons, déchirée par l'image de sa tante.

Le moine rentra. Quand il l'eut entendue, indigné qu'on eût méconnu son pouvoir, et voulant contrarier Bermudez qu'il n'aimait pas :

— Partez ! lui dit-il , je prends tout sur moi ! ' — Vous l'entendez? dit-elle à Bermudez ; partons.

Oh ! comme les montagnes lui parurent longues à gravir! Pourquoi l'homme dévoré de désirs et d'espérances ne peut-il voler comme l'oiseau voyageur? c'est à lui qu'il faudrait des ailes ! lui , dont l'imagination et le cœur s'épuisent à aller en avant ! . . . Mais point ! il faut qu'il s'arrête devant l'espace et qu'il aille pas à pas !

Kne Ucncontrc.

Dans la vieille cité de Morlàas , premier séjour des vicomtes de Béarn, la comtesse de Lérin trouva les rues encombrées de curieux, attirés par les courses de chevaux qui se faisaient en ce lieu tous les ans; et dans ce moment le vainqueur de la course allait avec deux suivans

au couvent de Sainte-Foi , où ils devaient être hébergés tout le jour, ainsi qu'il en avait été décidé par Gaston IV, qui avait attribué à cet effet au monastère S sols morlans, prélevés sur les droits de la course.

Corisande , arrêtée pour laisser s'écouler la foule , se trouvait en face du vieux palais des vicomtes, où l'on continuait à battre monnaie, et dont les ruines sont encore appelées la Hoiirquie. L'un des officiers de sa suite l'engagea à descendre de cheval , et à visiter le palais et la monnaie. Elle répugnait à perdre un moment, et comme on lui représentait la nécessité de faire une halte , elle s'entendit nommer d'une fenêtre par une voix^ d'un timbre aigu et doux, avec l'accent de joie; bientôt après, elle vit accourir, légère comme un faon, une jeune dame qu'elle eut d'abord quelque peine à reconnaître.

C'était Amate , avec une robe de sole garnie de menu vair , les cheveux relevés sous une barette de velours accompagnée d'un long voile; mise enfin comme une noble châtelaine , si ce n'est qu'en y regardant de près on se serait aperçu que ses bijoux n'étaient que dorés , et que ses pierres brillantes étaient fausses.

— Amate ! comment se fait-il que je vous rencontre ici? s'écria Corisandc , vraiment joyeuse de retrouver sa compagne de Roucal , je vous croyais au couvent.

— Chère comtesse , disait Amate en lui tendant les bras pour l'inviter à descendre de cheval , venez ! j'ai bien des choses à vous dire !

Corisande mit pied à terre; et Amate, la prenant sous le bras, l'entraina, avec ses femmes, dans une maison voisine, en disant :

— Ce démon de Bermudez et sans doute là ; quoique je n'aie plus rien à craindre de lui à présent, je préfère l'éviter.

Elles montèrent dans une grande chambre à demi meublée , où l'on voyait pêle-mêle , avec un peu de désordre , des atours de femme , des armes, et des provisions de voyage.

Corisande pressait Amate de questions.

— C'est la gitana, dit la jeune Espagnole, courant follement autour de la comtesse ; non, ditelle en se reprenant d'un air pieux , c'est ma patronne sainte Marguerite ! Vous savez le myrte? aussi j'en ai chaque jour une branche, ou dans mes cheveux , ou sur mon sein.

— Mais, dit Corisande en souriant, ni le

te , ni la gitana , ne m'apprennent rien de votre histoire.

Alors Amate s'assit à ses côtés, et raconta ainsi :

«t Dès le lendemain de votre départ pour Parapelune , on m'annonça que j'avais quinze ans , et que c'était l'âge du cloitre ; je demandai en vain quelques jours de grâce ; je désirais qu'on attendit votre retour, mais c'était ce qu'on voulait éviter.

î» Les apprêts du départ ne furent pas longs (je n'emportais qu'un habit de religieuse) , ni les adieux non plus. Pour faire la cour aux maîtres, personne n'aimait la pauvre orpheline. On ne me donna pas même une femme de dona Béatrix pour m'accompagner ; ce fut une paysanne rude et grossière qui eut ce soin^ et nous étions escortées par quelques hommes de même sorte, monté sur des mules ainsi que nous. J'appris que l'on me conduisait chez les nonnes du Carrael , vouées à la rigoureuse clôture, à l'éternel silence, à l'abstinence complète. Vers le milieu du jour, on s'arrêta dans une posada en pleine campagne, pour laisser passer la chaleur ; les gens de Roncal se mirent à table; l'indigne duègne qu'on m'avait donnée,

par insouciance ou mépris , resta avec eux ; je me réfugiai dans une pièce voisine que Ton me permit d'occuper, après s'être assuré qu'elle n'avait d'autre porte que celle qui communiquait avec la salle commune où étaient mes gardiens , au milieu d'un fracas effroyable de muletiers et de joueurs de guimbarde.

» Moi, je m'approchai de la croisée, et là je pleurai. Ah ! j'enviais la servante de l'auberge, jambes nues , les tresses flottantes sur un corset de laine grossière, mais qui chantait en polissant ses ustensiles de cuisine. Que vousdiraije ! je pleurais de regret de n'être pas l'enfant qui gardait des pourceaux en soufflant dans sa corne de vache d'un air insouciant et tranquille ! Dona Corisande ! ce n'était pas bassesse de goûts; non! je n'avais pas oublié mon noble père, ni manière chérie ! mais c'était désespoir de n'avoir pas connu un seul instant de gaieté, un seul élan de jeunesse! désespoir de jeter sous les dalles du monastère un cœur tout frémissant du désir de respirer en liberté.

» J'étais debout près de la croisée basse, promenant tristement mes regards sur le chemin public, quand un homme que je n'avais pas remarqué , et qui se trouvait en face de moi sur

la route , me dit avec une voix forte qui me fit faire un bond :

— Pourquoi tant de pleurs , pauvre jeune fille?

î> Je jettai alors les yeux sur lui; je vis un cavelier richement armé qui n'était plus jeune, mais qui avait l'air Lon , quoique ses manières fussent impérieuses ; il regardait les larmes qui étaient tombées sur la pierre de la croisée, larges et peut-être chaudes comme les gouttes d'une pluie d'orage.

)) Je ne pus répondre , mais je fis un mouvement de la main qui disait que mon cœur était accablé.

» Le cavalier se rapprocha, et toujours de sa grosse voix, qu'il voulait pourtant rendre compatissante , il me dit :

— Quels chagrins avez-vous donc ?

■ > Je lui fis signe de parler bas, et je lui dis de manière à ne pouvoir être entendue , et cédant sans réflexions au besoin de me plaindre de mon sort à un être vivant :

— Ah ! c'est qu'on me mène au couvent!

— Au couvent ? répéta-t-il, si jeune! et malgré vous ! . . . c'est grand dommage !

— IS'est-ce pas que c'est dommage? Je n'ai pas

eu, voyez-vous, un seul instant de gaieté, je n'ai rien fait comme une autre, et aux Carmélites ma vie va finir avant d'être commencée !

— Qu'est-ce qui peut pousser vos parens à tant de rigueur?

)> Mes pleurs redoublèrent.

— Je suis orpheline ! et c'est parce que l'appui de mon père me manque , que je suis opprimée !

— Mais qui s'arroge donc le droit de disposer de vous?

— On me jette aux Carmélites pour me dépouiller de mes biens!

— Par tous les saints du paradis ! s'écria le cavalier en reprenant sa grosse voix, c'est une indignité ! et je ne veux pas qu'il soit fait ainsi !

)> Tout étonnée de ce qu'il venait de dire, je le regardai.

— Non ! reprit-il , j'empêcherai cette injustice ! Où voulez-vous aller ? près de quel ami ?

— Hélas ! repris-je en joignant mes mains avec détresse, je n'aipoint d'amis, je ne connais que mes persécuteurs !

3> Je pensai à vous , bonne comtesse , mais pouvais-je chercher un asile près du Connétable?

;> Le cavalier me pressant de questions , je lui dis que j'étais du sang des Beaumonts, et la nièce du Connétable de JNavarre.

— Hélas ! ajoutai-je , c'est là mon malheur ! Qui serait assez puissant pour me protéger contre de tels ennemis ?

— Que m'importent les Beaumonts ? repritil ; don Rodéric ne craint personne.

;» Il se recueillit un instant; puis il me dit :

— Segnorita, vous n'avez d'autre abri que le ciel , pas d'autre protecteur que moi ; ay^z confiance en tous deux.

)> Mes larmes s'arrêtèrent ; je le regardai encore, cherchant ce qu'il allait inventer pour me sauver. Il poursuivit avec sa gravité :

— Nous n'avons pas de temps à perdre en vaines paroles; voici mon moyen de salut : je suis gentilhomme de sang et d'armes ; voulez-vous être ma femme?

:> Je reculai presque jusqu'au milieu de la chambre.

i> Me marier ! cette pensée m'était nouvelle, effrayanle comme le cloître.

2> Le cavalier me fit signe de me rapprocher.

— Je ne vous plais pas? à la bonne heure !

j)eut-étre avez-vous de l'amour pour quelqu'un; avouez-le-moi.

— Jésus, mon Sauveur! m'écriai-je avec colère; sainte Marie du ciel ! comment cela pourrait-il être? je n'ai parlé à d'autre cavalier qu'à vous !

— Ma proposition est brusque , reprit le cavalier; mais vous êtes dans une position à part. Je suis trop galant homme pour vous enlever; décidez-vous ! choisissez entre le cloître ou le mariage !

« Oh ! chère comtesse ! c'était un moment horrible ! Depuis que mon sort ne me paraissait plus irrévocable , je me trouvais plus malheureuse ; j'avais peur de mon choix, quel qu'il fut.

I) 0 mon père ! disais-je en levant les yeux au ciel, malheur aux filles qui n'ont plus de père ! c'est un père qu'il me faut !

)> Le cavalier me dit :

— Je vous offrirais bien de vous servir de père, mais vous ne savez pas ce qu'est le monde! Je ne puis mettre mon épée à votre service honorablement pour vous, que si je suis votre mari.

— Seigneur cavalier, je dois subir mon arrêt : le couvent !

» Le cavalier ne répondit pas : il restait près

de la croisée; et moi, je regardais la jeune servante qui allait et venait, et le petit gardien de pourceaux , étendu sur l'herbe fraîche , et lavant ses pieds poudreux à une petite fontaine qui s'échappait d'un arbre creusé en canal,

!) Un moine franciscain vint à passer , appuyé sur son bâton; j'avançai vivement la tète en dehors de la croisée pour voirie moine, et lui demander son aide.

— Consultez lepadre , me dit le cavalier.

> Et me prenant par le milieu du corps sans que je m'y attendisse, il m'enleva comme si je n'eusse été qu'un enfant, et me posa sur le chemin.

!) Surprise, efifrayée, seule, ayant besoin d'appui, m'en promettant moins des gens deRoncal que du moine qui poursuivait sa route , j'allai à lui.

— Père! père! dis-je au franciscain , prenez pitié d'une jeune créature qui a besoin de l'assistance de Dieu et des hommes!

— Dieu t'assiste, ma fille, et soissage; je suis plus pauvre que toi.

» Le cavalier m'avait suivie ; il dit tout au moine , et ma naissance , et l'oppression dont j'étais et l'assistance qu'il m'offrait. ^

— Une Beauraont! dit le franciscain avec respect.

)) Après une pause :

— Mais pas reconnue !...

1) S'aclressant à moi :

—Que voulez- vous de mieux.? Ce cavalier est vieux chrétien etgentilhomme ; le mariage, c'est le port.

— N'y en a-t-il pas d'autre, mon père? Donnezmoi à garder Jes chèvres de votre couvent ; envoyez-moi là-haut sur la montagne; procurezmoi une quenouille et du lin!... Avec votre paternelle honte et l'aide de Dieu, je vivrai heureuse et libre comme ces petits oiseaux.

» Le moine réfléchit un peu; puis il dit :

— Le monastère que j'habite est sur les terres du comte de Lcrin; vous ne seriez pas en sûreté.

— Moi , dit le cavalier , je ne crains ni comtes ni rois !

» Il ajouta :

— Père, cette petite chapelle dont le clocher d'ardoise s'élève entre des noyers , ne vous appartient-elle pas ?

— Je la dessers.

— Que la jeune vsegnora consente à sa déli-

vrance ; une bénédiction nuptiale sera vite donnée, n'est-ce pas?

3) J*étais là sur la route , frémissant à la vue de la chapelle , et mes dents craquaient au moindre bruit qui arrivait de la posada ; je considérais le père , et sur sa figure il n'y avait rien !

» Le moine répondit au cavalier :

— Je m'exposerais beaucoup en mariant cette jeune fille contre le gré des Beaumonts.

— Mais, mon père , dit le cavalier en tirant un sac de cuir de dessous son pourpoint , nous trouverons ici de quoi habiller la Vierge de votre chapelle , elle nous protégera contre les Beaumonts.

j) Le franciscain fit un signe de soumission. Le cavalier continua :

— Décidez la segnorita ; je vais avertir mes gens; allez ra'attendre à la chapelle.

)> Cela dit, il s'éloigna , allant à grands pas du côté de la posada , et le moine s'achemina vers la chapelle. Je le suivais, la tête perdue, l'implorant dans ma misère , et le suppliant de me dérober aux deux extrémités qui me menaçaient, et auxquelles s'enjoignait déjà une troisième , mes compagnons irrités.

n Cette fois le religieux me répondit avec plus d'intérêt: il me parla de chagrins qui atteignaient les pauvres filles, dé dangers effroyables que je ne comprenais pas, qui me faisaient frissonner et que je ne pouvais pas croire; il me dit que l'offre du cavalier était honnête , et que , si je n'étais pas heureuse avec lui , du moins l'honneur était sauvé. Il finit en me disant :

— Après tout, le couvent vous délivrerait de beaucoup de soucis , si vous vouliez entrer dans cette voie paisible qu'on ouvrait devant vous.

— Dussé-je y mourir comme une plante privée d'air, m'écriai-je, je l'accepte! Mais mon Dieu! ajoutai-je en voyant déjà loin le toit de tuiles rouges de la posada , comment oser affronter les outrages qui m'attendent là-bas ! et pour châtiment de ma courte évasion , en arrivant au monastère , peut-être l'effroyable vade inpace!

)> En ce moment , nous atteignîmes la petite chapelle aux colonnes blanches , entourée de beaux arbres , silencieuse , douce à la vue et à l'ame. La chaleur n'avait pas pénétré sous l'ombrage ; le ramier roucoulait en paix , et le vent

passait léger dans les feuilles du peuplier; il imitait le doux bruit de l'eau : je sentais mes angoisses s'endormir , et je me mis à genoux sur le seuil de la porte , remettant mon avenir entre les mains de Dieu.

:> Un bruit de chevaux au grand trot se fit entendre; je crus que c'étaient les gens de dona Béatrix qui me poursuivaient.

— Oh ! ouvrez ! ouvrez la chapelle ! dis-je au moine qui se reposait sous un arbre.

5) Il ouvrit la porte , et j'allai me blottir près de l'autel , cherchant , pauvre orpheline , un asile dans le lieu qui appartient à tous.

» Plusieurs hommes entrèrent après moi; chancelant, n'osant lever les yeux, je reconnus la voix du cavalier.

— Hâtons-nous , dit-il ; la posada est sens dessus dessous; on cherche la belle fugitive.

)) On établit une sentinelle ; on tira les verroux ; le moine revêtit un surplis ; on alluma les cierges ; le cavalier se plaça à mes côtés ; je laissai faire , n'ayant la force ni de refuser , ni de consentir , ni presque de comprendre.

il Le cavalier détacha une rose de la couronne de la Madone.

— Jeune fille des Beaumonts , dit-il , (jue la Vierge soit ta marraine !

> Il assujétit la fleur blanche dans mes cheveux, et il dit encore :

— Tu n'as pas les atours d'une mariée; mais tu es belle et tu possèdes un trésor de candeur ; moi je t'apporte en dot un bras qui saura te protéger ; rassure-toi !

» Le religieux prononça les paroles saintes; le cavalier passa à mon doigt l'anneau de sa mère, et on me dit que j'étais mariée.

« Je l'étais, et voilà toute mon histoire! »

£c Capitaine ^c îlouticrs.

— Mariée ! mais à qui donc enfin? s'écria Corisande avec anxiété.

— A don Roderic de Las Sierras , capitaine d'une compagnie de routiers , en grande estime près de tous les princes qu'il a servis , et cher par-dessus tous les autres au roi de Navarre dont il a grandement assisté la mère.

— 0 ma pauvre Araate ! dit la comtesse , un routier n'a ni suzerain ni patrie ; il se donne au premier Tenu , au plus offrant; sans foi ni loi , les routiers ravagent le pays qui les paie ; auxiliaires redoutés , ils sont un fléau plus dévastateur que la guerre; toujours errans, souvent expulsés par les princes qui les avaient appelés à leur aide !

— Ne confondez pas don Roderic avec les au très chefs de routiers ! s'écria Amate les yeux pleins de larmes ; son nom vous est connu. Vous avez ouï célébrer ses services ! et si vous saviez combien il est sévère pour ses gens î je le trouvais trop dur , moi , trop emporté ! mais il m*a dit que , s'il ne leur imprimait pas de la crainte , ce seraient de vrais démons , et que l'on courrait sus. Je vous assure qu'il n'y a pas de monarque plus respecté que lui lorsqu'il est au milieu de sa compagnie, et il a été bien reçu dans tous les lieux où nous avons passé.

Amate se glissait à terre sur la natte qu'elle avait déroulée aux pieds de Corisande ; elle prenait sa main d'une façon caressante , et là , appuyée sur les genoux de la comtesse elle lui disait d'une voix pleine d'émotion :

— Je veux que vous aimiez mon don Rode-

rie ! je ne suis plus , grâce à lui , la pauvre fille méprisée ! Voyez , il a fait de moi une dame comme j'étais née pour l'être ; j'ai , comme autrefois , des femmes pour me servir ; il me prie de dire tout ce que je souhaite , et il étudie mes regards pour le deviner ; je crois avoir retrouvé ma mère! Quand nous faisons halte dans un vallon retiré ou dans les grandes forêts de sapin, il me fait dormir sur son épaule et me berce comme faisait ma mère ; quandjeme réveille, je le vois étendant un voile au-dessus de ma tête pour écarter les moucherons; si c'est la nuit il me couvre de son manteau pour que je n'aie pas froid ; dans les mauvais pas , il me porte dans ses bras avec précaution, comme si j'étais un nouveaiilffll^ Aussi, je l'aime !... et je le vénère! il est ma famille , ma patrie , mon soutien ! le seul être qui m'ait aimée ! je reporte sur lui toute cette tendresse vague dont je ne savais que faire , qui me fatiguait au dedans de moi , et dont personne ne voulait. Et pourtant, comtesse , quoiqu'il soit l'ange gardien de ma vie , mon saint patron descendu du ciel , c'est lui qui m'est soumis ; petite et frêle , j'ai sur lui de la puissance ; quand il est en fureur , comme prêt à frapper de sa dague le routier pillard ou

l T. II. IG

mutin , je n'ai qu'à dire un mot , laisser échapper un geste de frayeur ou de merci , et la dague s'abaisse ; c'est comme si j'avais soufflé sur l'aigrette soyeuse du plantain , qui s'évanouit sous l'haleine des en fans.

Corisande écoutait avidement Amate.

— Encore de l'amour ! pensait-elle , toujours de l'amour, sous toutes les formes !

Amate, heureuse de l'attention qu'elle lui prêtait, continua :

— J'ai déjà vu bien des choses ! Nous avons été en Aragon pour passer les montagnes, afin d'éviter les poursuites des Beaumonts ; j'ai vu à Huesca une course de taureaux; là, je ne pouvais m'amuser comme les autres femmes, je détournais la tête sur le sein de don Roderic pour ne pas voir le sang ; mais , le soir, j'ai été au bal ! Qui pourrait imaginer tout cela sans l'avoir vu? des femmes belles comme les esprits du ciel ! et la musique ! et la danse enivrante ! j'étais en extase ! Don Roderic m'a dit de danser , je ne me suis pas mise en peine de ce que je ne savais pas manier les castagnettes ni mesurer mes pas , ni suivre les figures; je me suis élancée, folle de bonheur , et don Roderic m'a dit [que j'avais surpassé les autres en grâces et

en légèreté ; comme il en paraissait charmé , j'en ai été bien aise... Dites-moi, comtesse, suis-je belle ? Roderic m'appelle souvent sa belle amie , sa jolie Amate ! il loue ma taille , mes yeux, mes pieds! je ne savais pas qu'il fallut de la beauté pour être aimée ; je ne m'étais jamais inquiétée de ma figure, ni de mes manières ; à présent cela m'occupe , je voudrais toujours plaire à don Roderic ; dites bien vrai , suis-je jolie ?

— Charmante ! répondit Corisande en caressant la tète gracieuse de la gentille Espagnole ; toute charmante !

Mais Corisande n'oubliait pas que le temps s'écoulait. Elle se hâta de faire des questions à Amate :

— Où allez-vous maintenant ?

— En France, près du roi , qui a acheté les services de don Roderic pour trois ans. Comme le monde est grand ! me voici en Béarn, et don Roderic dit que ce n'est qu'un point en comparaison de la France. Il me parle sans cesse des merveilles de Paris , des délices de la Touraine où se tient la cour de Louis. Oh ! que je vais être heureuse !

— Je désire voir votre mari, dit Corisande.

Âmate donna ordre qu'on allât l'appeler ; bientôt après on entendit les pas fortement ap puyés du chef de routiers, et le bruit de ses armes sur sa cotte de maille.

Il se présenta la tête haute; les traits durs , par l'habitude de parler à des gens indisciplines; le maintien embarrassé, parla présence d'une grande dame ; il y avait en lui l'énergie et la noblesse de l'homme de guerre, unie à la rudesse de l'éducation des camps ; mais quand il jeta les yeux sur Amate, toute cette rude figure se trouva embellie et comme éclairée par un rayon d'amour.

Amate courut à lui.

— Don Roderic ! dit-elle, voilà dona Corisande, comtesse deLérin, dont je vous ai tant parlé !

Le capitaine s'inclina profondément , et dit avec chaleur :

— Mon hommage et mes services sont acquis à la protectrice , à la seule amie de ma femme.

— Seigneur capitaine , dit Corisande , vous avez été généreux envers ma cousine Amate ; je vous en supplie, n'oubliez jamais que vous êtes son unique appui, et qu'à vous seul tient cette existence isolée.

Le capitaine saisit sa jeune feaimo dans ses bras, Ja pressa sur son cœur comme s'il eut voulu l'y renfermer.

— Voilà son lieu de refuge ; le chagrin , j'espère, ne viendra pas la chercher là.

Puis , arrêtant sur elle un regard où un sentiment tout paternel se mêlait à l'admiration de l'amant ;

— Et c'est mon trésor, à moi, que j'ai trouvé sur ma route, le charme de ma vie ambulante , la joie de mes jours tourmentés, la fleur de mon pays qui me suivra en tous lieux ! soyez en repos, madame la Connétable, elle sera heureuse!

Corisande avait donne un ordre à celle de ses femmes qui était entrée avec elle dans la maison où elle était. Cette femme était sortie ; elle rentra en portant un coffret d'ivoire travaillé merveilleusement en relief avec des figures représentant l'histoire juive de Suzanne et des vieillards.

La comtesse ouvrit le coffre , et le présentant à Amate, elle lui dit de l'air enchanteur qui lui appartenait :

— Ma cousine Amate de Beaumont, permettez-moi de vous offrir ces bijoux et cette bourse, faible acompte de votre dot. Je travaillerai à

vous faire rendre vos Liens ; mais si je ne puis y réussir sur-le-cliarap, donnez-moi de vos nouvelles, vous recevrez des marques de mon souvenir.

Et comme Amate ébahie allait témoigner sa reconnaissance , Corisande l'interrompit pour lui dire :

— Je voudrais que ce fussent des dons d'amitié, mais ce n'est que justice et restitution.

— O ma chère comtesse! répondit Amate tout en larmes, n'aggravez pas vos maux eu vous occupant de moi '• vous attireriez sur vous l'inimitié de votre famille ! . . . Il manque quelque chose à mon bonheur, c'est de vous savoir heureuse ... Mais vous, continua x\mate , inspirée comme tous ceux qui parlaient de Corisande , vous n'êtes pas appelée à être récompensée sur cette terre !

Le capitaine ploya le genou , et se baissa en silence sur la main que lui tendait Corisande. En se relevant, il détourna la tète pour cacher une larme qui était venue mouiller sa paupière.

Cependant il fallait se séparer.

Corisande et Amate se quittèrent en se promettant de chercher les movens de s'informer

l'une de Tautre ; elles partirent de Morlùas en même temps.

La compagne du routier s'élança , pleine de sécurité , sur son cheval , allant courir le monde , les aventures , toutes les chances de la guerre , bivouacs , misère , veuvage peut-être! tandis que la grande dame jetait un œil éteint sur sa carrière semée d'honneurs et de richesses.

— Pauvre comtesse ! disait Amate en mettant ses deux mains dans la main large et brunie de don Roderic.

— Heureuse Amate , imprévoyante enfant ! disait Corisande , chevauchant triste et seule.

iic UicbilL

On faisait la récolte des foins : c'étaient des rires au tour des meules, le parfum aromatique des plantes scellées , des troupeaux sur l'herbe tondue , leurs clochettes , le fifre ; pour cette moisson les poètes n'ont pas menti, elle est toute gracieuse, et le spectateur oisif ne se fatigue point à en voir les faciles travaux. La gaieté

générale séduisait Corisande , elle précipitait sa marche avec de l'espoir au fond du cœur.

La baronne d'Andoins n'était point au château d'Arthez, résidence ordinaire de la famille ; elle avait emmené sa tante dans une autre de ses terres pour visiter les possessions de son mari : c'était dans le Vicbill que Corisande allait les rejoindre.

Cette portion du Béarn est rude à l'œil , et difficile à parcourir avec ses bois et ses pentes raides , ses cailloux roulans , ses bruyères et ses ajoncs; mais chaque cime possède un noble manoir et une église : c'est comme une ligne aérienne de châteaux et de clochers

Corisande arrivait au terme de son voyage au moment de Vangelus du soir, cet adieu du jour que répétaient toutes les cloches de la contrée , heure mélancolique où le cœur s'attriste sans cause et s'effraie de sa tristesse. De loin on voyait une lumière briller à une des fenêtres du manoir du sire d'Andoins : Corisande ne pouvait détacher ses yeux de cette croisée. Était-ce le cierge delà veillée funèbre? était-ce la lampe qui brùle près d'un mourant ? une voix secrète lui disait que c'était la chambre de sa tante.

Tout près du château elle s'arrêta, n'osant avancer : allait-elle voir des images de deuil ? qu'allait-elle apprendre ?

— Je n'ai pas la force d'aller plus loin , ditelle à un de ses gens ; allez vous informer de l'état de madame Isabelle.

Peu de minutes après , une femme courait sur l'esplanade ; elle criait joyeusement ;

— Ma sœur ! ma Corisande !

C'était Blanche.

— Ma tante doit être mieux! dit Corisande.

— Elle parait mieux depuis hier.

— L'expression de votre voix me l'a fait espérer !

— 0 ma sœur ! mon amie ! quel moment ! disaient-elles toutes les deux en s'embrassant vingt fois de suite.

Corisande entraînait Blanche vers le château ; on avait averti madame Isabelle de l'arrivée de la comtesse , elle se fit soulever sur son séant pour passer ses bras autour du cou de sa nièce bien-aimée ; à sa vue , son visage défait se ranima.

— Enfant chérie, lui dit-elle, j'avais regret de mourir sans t'avoir revue !

Corisande appuya la malade sur son épaule,

elle s'entoura de ses bras : elle baisait son front pâle , ses yeux devenus caves , ses joues creusées ; il lui semblait raviver cette pauvre tète défaillante, en l'imprégnant de sa tendresse et de sa force.

Ses femmes et les anciens serviteurs de Mauléon qui étaient avec Blanche et madame Isabelle, accoururent à la porte de l'appartement, oubliant l'étiquette, pour voir leur jeune dame qui leur avait été si douce. Corisande versait des larmes d'attendrissement à travers ses sourires ; des mots pleins de bonté coulaient de sa bouche. Les joies du retour! c'est une des belles fêtes du cœur! on reprend le temps perdu , on retrouve les visages, les accens , les expressions , les habitudes aimées , c'est une vie rompue qui se rajuste.

Pendant la nuit. Blanche et Corisande voulurent veiller près de leur tante , pour remplir un devoir qui leur était cher , et ne pas se séparer. On redoutait la fatigue du voyage pour la comtesse de Lérin.

— Oh! laissez-moi près de vous ! disait-elle en partageant ses tendresses entre madame Isabelle et Blanche. Je suis si bien près de vous î je ne veux perdre aucun moment.

Lorsque Isabelle reposait , les deux sœurs , assises près de la croisée entr'ouverte à cause de la chaleur, causaient pendant ces heures de la nuit, si religieuses dans la chambre d'un malade , si doucement calmes , en écoutant les bruits vagues de la campagne. Le demi-jour de la lampe, le parier-bas invitaient à la confiance : Blanche racontait, le front animé d'une pure rougeur, les émotions de sa nouvelle existence, la joie de se sentir appuyée sur le bras de Joan; elle s'arrêtait toute confuse , puis s'abandonnait aux effusions de son bonheur.

Corisande écoutait avec embarras , son cœur battait vite, son front ingénu était brûlant, les expressions de Blanche l'étonnaient ; souvent elle ne reconnaissait pas l'amour, qu'elle avait éprouvé et combattu.

— Je croyais , pensait-elle , pouvoir aimer plus que femme au monde , et pourtant Blanche a des expressions passionnées dont je ne me doutais pas.

Blanche voulait que Corisande parlât à son tour, qu'elle lui retraçât l'affection du comte de Lérin , la pompe du sacre , les douceurs de sa vie domestique , comme les joies orgueilleuses de sa grandeur; mais Corisande ne ré-

pondait pas , elle rompait la conversation sous prétexte de se rapprocher de sa tante.

Quelques jours se passèrent dans des alternatives de crainte et d'espoir sur la vie d'Isabelle; puis vint la grande fête de Saint-Jean le pré^iurseur , jour solennel alors dans le monde chrétien , fête encore vénérée aujourd'hui dans le Béarn , et que l'on célèbre toujours avec les pompes et les rites d'autrefois. Dès la veille au soir, le prêtre , avec ses habits de lin flottans, va mettre le feu au bûcher; à la même heure, au faîte de chaque colline brillent les signaux sacrés, et pendant que la flamme dévore le bois , en s'élevant onduleusement vers un ciel bleu , et qu'elle rappelle les premiers sacrifices des premiers âges , on entonne le cantique de saint Ambroise :

<t Nous vous louons , Dieu tout-puissant , et nous vous reconnaissons pour le Seigneur de tout l'Univers; vous, Père éternel, toute la terre vous adore , et les cieux et la terre sont remplis de la grandeur de votre gloire , etc. >

L'hymne saint chanté devant la traînée de pourpre du soleil couchant , sous les étoiles qui percent une à une, avec les parfums de juin qui s'élèvent de toutes parts , et embaument les

campagnes , n'est-ce point une divine harmonie ?

Quand le feu a cessé , les femmes et les enfans enlèvent des brandons embrasés avec lesquels ils renouvellent la flamme de leurs foyers domestiques ; ce feu nouveau , entretenu fidèlement pendant l'année , fait la confiance du laboureur et du pâtre ; ils ne craignent plus les mauvais tours des sorciers , ni les loups-garous ; ils peuvent avec sécurité raconter des histoires ou s'endormir sous la large cheminée.

Le village dont le sire d'Andoins était seigneur avait son église placée sous le patronage de saint Jean. La fête commença dès minuit ' ; les ménagères, après avoir pétri un gâteau avec des œufs et leur plus belle farine, se rendirent, suivies de leur famille , éclairées de torches de résine, dans un vallon , au milieu des bois , lieu presque effrayant de solitude et de silence. Des fontaines s'échappaient du sol , dans le creux du vallon : une longue tradition apprenait que, la nuit de la Saint-Jean , une vertu divine descendait sur ces eaux ; on y accourait de toutes

» Cette fête de la Saint-Jean , telle qu'elle est décrite , a encore lieu dans plusieurs villages du Béarn.

parts , et une fois chaque année , le désert se remplissait d'une foule^ineroyable : les boiteux arrivaient sur des écliasses, les paralytiques et les gens perclus se faisaient porter sur des brancards; puis c'étaient toutes sortes de malades , et l'on baignait dans les eaux froides , mais réputées bénignes, les membres soufTrans : rimagination pieuse ou crédule se fiait au miracle; on souffrait avec plus de patience en attendant la nuit merveilleuse , et si l'on n'était point guéri , on recommençait chaque année avec une nouvelle foi et une espérance nouvelle.

Madame Isabelle dit à ses nièces :

— Mes bonnes filles , les médecins ne savent pas grand'chose sur mon mal , je veux avoir recours au bienheureux saint Jean; si j'étais moins faible , je me ferais transporter aux fontaines pour boire de leurs eaux bénites. Mais vous irez en quérir pour moi avec dévotion.

Blanche et Corisande se refusaient à quitter leur tante ; elles voulaient envoyer quelqu'un à leur place aux fontaines ; mais madame Isabelle insista pour que ce fussent elles-mêmes.

— Vous , ce sera moi ; vous irez avec le même esprit qui m'aurait animée , et sans distraction.

— Eh bien ! répondirent-elles , l'une de nous seulement ira ; l'autre restera près de vous.

— Non , vous irez toutes les deux , et vous boirez ces eaux saintes pour obtenir un héritier dans l'année.

Les malades ont des fantaisies auxquelles ils s'entêtent. Madame Isabelle , afin de vaincre la résistance de ses nièces, assurait qu'elle était bien ; et elles , pour lui complaire , se rendirent aux sources avec Joan et une partie de leur naison.

^a Huit ht la ôalnt-Jcan.

La feuillée était rougie par les torches attachées aux arbres , ou par les hommes qui, portant des flambeaux de résine , ressemblaient de loin à des follets errans. EnBéarn, il n'est point de fête , si religieuse qu'elle soit , où la danse ne se mêle. Les flûtes et les tambourins réson-

naient dans toutes les profondeurs du bois ; les jeunes filles et les garçons formaient de longues chaînes autour des chàtaigners, tandis que les familles groupées mangeait le gâteau de la fête. Était-ce une nuit des druides, ou les mystères païens, ou le sabbat:* On aurait pu se le demander , si on n'eût vu de tous côtés se succéder des signes de croix.

Blanche pressait le bras de son mari ; Corisande, pensive, marchait près d'eux, luttant contre ses souvenirs et s'étonnant de les retrouver plus forts que sa volonté. Elle ne soupçonnait pas que le roi se fût rapproché d'elle , et qu'il la cherchât dans les sentiers du bois.

François était revenu de Navarre , rappelé en Béarn pour l'assemblée de la cour Majour. Sachant que Corisande était dans le Vicbill , il se rendit au château de Cadeillon , un de ses douze gîtes , où il avait droit d'aubergade, pour lui , un caier, ou chevalier, et un écuyer seulement. L'obligation de ce petit train était un incognito qui convenait aux projets du prince. Cadeillon était à une petite distance de la terre du sire d'Andoins ; le roi ne doutait pas que les dames ne vinssent à la fête ; il comptait sur la confusion et les ténèbres de la nuit pour parler

à Corisande ; et si elle n'y était pas , il voulait lui faire demander un entretien.

Pourquoi voulait-il la revoir ? Depuis le sacre , son ame était un chaos : il ne pouvait effacer l'image de Corisande renversée à ses pieds; il entendait sans cesse sa prière faiblement articulée : estime et pitié! Lautrec s'était fait son défenseur. D'ailleurs , le Connétable était plus sombre que jamais : étaient-ce seulement mécomptes d'ambitieux? n'avait-il pas d'autres chagrins?.... Et toutefois, pour arrêter l'attendrissement qui gagnait le prince , tonnaient à son oreille ces mots du Connétable : File est ma femme !

Il voulait la voir pour l'appeler à souffrir de tout ce qu'il souffrait , pour lui laisser un remords ; il voulait qu'elle portât une partie de son fardeau , et qu'il y eût au moins entre eux un lien de douleur ; il voulait la voir... pour la voir ! Est-ce que l'amour raisonne !

Il la rencontra enfin , marchant seule , entourée de quelques-uns de ses gens ; Blanche et Joan, dans leur enivrement d'être l'un à l'autre, oubliaient aisément ceux qui leur étaient le plus chers.

— Cette nuit, murmura le roi à l'oreille de

Corisande, ne ressemble pas à celle de rermitage.

Ces mots , et le son de sa voix saisirent Corisande ; elle se retourna vivement vers celui qui lui parlait.

— La comtesse de Lérin, poursuivit-il, trouve cette nuit plus belle; moi , je lui trouve un air de perfidie , elle ment à mon cœur outragé.

— Vous ici ! s'écria Corisande. ... ah ! j'en bé nis le ciel ! ajouta-t-elle aussitôt.

— Est-ce que vous auriez quelque chose à me dire , vous? dit le roi.

Corisande , heureuse de cette rencontre inattendue , mais troublée , mais tremblante , effrayée à mourir , répondit :

— J'ai à vous dire la vérité ! . . . J'aurais peutêtre eu le courage de renoncer à ma justification , si je ne craignais que de mon silence il ne résultât de grands maux.

Le prince était hors de lui.

— Savez-vous , dit-il , quelle était l'éternelle douleur de l'ermite? Une femme l'avait trompé ! . . . Il l'avait aimée ainsi que quelques hommes savent aimer; il l'adorait comme l'être parfait ; il lui avait confié ses secrets , son honneur, toute son ame; elle se joua de tout cela;

elle lui donna pour rival son ennemi ; elle livra ses secrets , son honneur et sa vie ; elle fut l'opprobre de son cœur , le fléau attaché il ses pas ; elle l'enveloppa de magie pour le tromper, pour l'éloigner de ses amis , pour le faire tomber dans des pièges. Quand elle l'eut torturé dans tous les points les plus sensibles , quand elle l'eut saturé de dégoûts , qu'elle lui eut appris à douter de tout , même de l'existence d'un Dieu juste , elle le laissa haletant sous ses coups, perdu comme dans un désert ; elle le laissa avec un sourire qui semblait doux encore.... Voilà ce que m'a conté Adémar , pour m'instruire de ce que sont les femmes , pour m'éviter de leur donner du pouvoir sur ma destinée. .. Ah ! elle était écrite apparemment de toute éternité.

— Prince, vos paroles ne me permettent d'autre sentiment que de plaindre les maux du noble et infortuné Adémar , s'écria Corisande ; si j'avais su ses douleurs , au lieu de lui parler de si moi sans cesse , j'aurais voulu que toutes mes paroles fussent comme un baume sur ses plaies !

Le prince regardait le mélange de compassion et de fierté célestes répandues dans les traits de Corisande.

— Ce baume , où le trouverai-je , moi? dit-il avec une voix qui tremblait.

— Dans mes explications, répondit Corisande, si vous voulez bien une fois m'écouter et me croire; c'est au roi de mon affection, à l'objet de mon culte fidèle que je vais parler, dit-elle en s'arrêtant pour fléchir un genou devant lui.

— Non , non ! dit François en la retenant ; c'est envers le page de la chapelle , c'est envers celui qui parut vous intéresser à son amour qu'il faut vous justifier ; le roi n'a point à se placer entre lui et vous !

— Eh bien ! je le dis au noble Austinde , je le dis avec assurance devant lui et devant Dieu : Je n'ai été ni perfide , ni légère ! ... oh ! il serait temps enfin de me comprendre !

— 0 Corisande ! vous êtes pourtant comtesse de Lérin ! dit-il d'une voix étouffée.

Alors elle l'interrompit. Elle raconta naïvement , sans restriction , ainsi qu'elle l'avait éprouvé , tout ce qui avait précédé l'arrivée de Bermudez , c'est-à-dire la vive impression de ses souvenirs , les douleurs de ses doutes , puis la nécessité de sa détermination , la grandeur de son sacrifice , l'effroi de sa chaîne, les angoisses de sa destinée.

— Vous me connaissez à présent comme Dieu même , dit-elle en terminant cette déplorable , mais belle histoire, d'un cœur qui s'était immolé.

Le roi, éperdu , avait frémi sous toutes ses paroles , comme les touches d'un clavier sous le doigt qui les presse ; tout son être avait tressailli aux accens de cette voix brisée, et sous l'expression de ces regards pleins de tendresse et de souffrance ; il était sans voix , suffoqué par la pensée qu'elle était innocente , et cependant perdue pour lui.

— Ne me croyez-vous pas? lui dit-elle d'un ton déchirant.

— Je vous crois, répondit-il avec égarement ; je vous crois, vous qu'il faut adorer, et qui m'avez jeté dans l'abime... 0 Corisande ! ame sublime ! vous n'avez pas eu assez d'amour!... Pouviez- vous disposer et de vous et de moi? pourquoi vous hâter? ne saviez-vous pas que j'allais revenir!... Oh! vous ne m'avez pas aimé !

— Songez , prince , combien peu nous nous étions vus. Vous aviez voulu me rester inconnu ; des mois s'étaient écoulés; votre message ne me fut remis que lorsque je ne m'appartenais plus.

François frappa son front de ses deux mains. Puis il dit , revenant d'une longue pensée :

— Votre sœur aimait mieux que vous, Corisande ; elle croyait à la foi du baron d'Andoins, et elle succombait à l'idée de perdre son amant.

Corisande joignit les mains sur son cœur :

— Non! je ne puis croire que, pour cet(e fois, ma sœur ait valu mieux que moi; moi, je me suis comptée pour rien, je lui ai donné plus que ma vie... Mais si j'ai eu ce courage, c'est que j'ai cru ne frapper que moi.

— Ena Corisande , j'avais craint de vous révéler tout ce que vous étiez pour moi ; d'un inconnu, tant de passion pouvait déplaire; et, si je ne voulais pas me nommer , c'était méfiance de prince ! on craint que l'ambition ne se mette à la place de Tamour... Corisande! je voulais avoir votre cœur , je voulais connaître les délices d'un sentiment éprouvé pour moi seul !

— 0 mon Dieu! que j'ai souffert à Pampelune , interrompit Corisande ! je me sentais comme foulée aux pieds par votre mépris !

— Vous n'avez su voir que mon indignation, Corisande; vous n'avez pas vu mon amour et mon malheur... Mon amour changeant le plus beau jour d'une vie royale en un jour de deuil.

et me laissant dans le néant à mon sacre comme à une abdication ! ah ! l'amour est bien plus que vous ne croyez !

Le roi, en regardant la comtesse, vit cet être si jeune qui semblait fléchir sous le poids de ses souffrances.

— Vous avez pleuré aussi , vous , dit-il en saisissant une de ses mains, comprendriez-vous aussi l'amour ? Oh ! dites-moi un mot qui console! si je puis renaître, ce n'est que par vous.

Corisande retira sa main.

— Sire , ne me parlez plus d'amour, dit-elle, c'est une langue que je ne dois pas entendre , je suis comtesse de Lérin.

— Nom odieux!... s'écria-t-il , et c'est sa voix qui le porte à mon oreille ! elle craint que je n'aie une trêve dans cet enfer où elle m'a plongé! elle m'y repousse! Comtesse de Lérin... résignée à son sort , s'y complaisant peut-être ; peut-être aujourd'hui aimant celui à qui elle me sacrifia !

— Prince , si vous êtes généreux , si votre cœur est aussi haut que Corisande l'a cru, souhaitez qu'il en soit ainsi.

— Corisande ! Corisande ! jamais ! c'est là une pensée qui me fait horreur, non parce que cet

homme est le fléau de ma famille , le corrupteur de mon peuple, mon ennemi mortel... mais parce qu'il vous a ravie à moi, parce qu'il a brisé ma destinée ! parce qu'il a envahi et flétri la vôtre ! oh ! vous ne comprenez pas cela!

— Sire , c'est mon époux ! et vous me devez de vous en souvenir.

— Oui ! son époux ! dit le roi avec une fureur toujours croissante , son époux ! ce mot la marque de son sceau , la fait sa vassale , son bien , son domaine !■

A ce mot, il saisit la main de Corisande et la plaça sur son cœur ; il continua :

— Entendez-vous ces battemens? voyez-vous comme ils soulèvent ma poitrine?... ce n'est plus tendresse , c'est désespoir , c'est rage ! il y a là mille passions fougueuses, mille images qui donnent de la folie !... je vous suis de loin dans toute cette vie que vous avez acceptée , à ses côtés , sous son œil , à toutes les heures , et apprenant à l'aimer par les félicités mêmes qu'il m'a ravies.

— 0 mon Dieu, comment aurais-je appris à l'aimer? En descendant de l'autel, il partit pour Pampelune où j'allai le joindre le jour de votre

sacre , à l'église même ; et le soir il vous accompagnait à Tudela.

François était hors de lui : il lui fit répéter ces paroles si empreintes d'innocence et de vérité, qu'elles portaient un trouble indéfinissable dans son cœur ; une sueur soudaine avait couvert son front , des larmes remplissaient ses yeux et sa voix ; ses genoux , pliaient sous lui.

— Écoutez , dit-il , ne vous jouez pas de mes émotions , Corisande : la vérité , la solennelle vérité ! est-ce que je retrouve la Corisande de mes rêves? est-ce qu'il n'y a entre le comte et vous d'autres liens que les paroles du prêtre et vos promesses ?

— 0 prince! il y a ces promesses solennelles , il y a ma volonté d'y être fidèle , il y a la volonté de mon père.

— Quoi ! rien de plus ? Oh ! dites ! dites !

— Assez , prince ! ne m'épouvantez pas de ma destinée. Vous me rendez coupable malgré moi ! vous m'obligez de vous dire que ces seuls momens, où je me suis trouvée en face du seigneur et maitre que le sort m'a donné , me sont déjà autant de souvenirs odieux !

En s'exprimant ainsi , la divine candeur de ses traits achevait sa réponse...

Cependant, sans s'en apercevoir , elle était restée loin de tous les siens ; le roi était seul près d'elle.

Aux derniers mots de Corisande , un cri de bonheur et d'amour s'échappa de sa poitrine, il tomba à genoux :

— O laisse-moi t'idolàtrer ! Corisande , belle comme les anges , pure comme eux , tu es une fille du Ciel, tu es toujours mon premier, mon unique amour ! je reprends mon culte ! j'en suis encore à Bétarram, à Fermitage ! ... Cx)mme alors , je sens que tu dois , que tu peux être à moi !

Et son front tombait sur la bruyère, aux pieds de Corisande éperdue.

, — Sire , s'écriait-elle , ô François... ô vous , souverain de Corisande. .. que faites-vous?

A chaque mot , l'accent de sa voix était plus troublé , il était plus tendre ; elle se penchait vers François , et soulevait cette royale tête inclinée devant elle.

Il la regarda avec une joie passionnée.

— Assieds -toi là un moment, près de moi , sous ce ciel étoile dont les bénédictions descendront sur mon amour , et te donneront pour reine à la Navarre et à son roi ; assieds-toi , que

je me repose dans mon bonheur, que nous le réglions de concert. 0 Corisande ! lu seras , tu es déjà la compagne de ma vie et de ma couronne.

— Prince ! prince ! vous êtes un insensé ! vous ne dites pas une parole que je puisse entendre.

— Vous pouvez tout entendre, Ena Corisande . vous êtes libre, libre comme moi-même. Votre mariage peut être rompu encore , et il le sera.

— Non! non ! plus d'illusions , plus d'espérances vaines ! la chaîne qui me lie pèse sur moi pour jamais.

— Vous vous trompez , Corisande ! j'en écrirai au pape; ce ne sera point le premier hymen que les princes de Béarn auront fait dissoudre. . . Je suis sûr de l'obtenir ; alors ma Corisande m'est rendue pour mon bonheur et pour celui de tout un peuple.

— Mais c'est un délire ! s'écria Corisande.

— Du délire et pourquoi? l'Église ne briset-elle pas tous les jours des nœuds qu elle seule encore a serrés ? et à quoi me servirait la puissance, si je ne pouvais couronner la femme que j'aime , la seule digne de régner à mes côtés?

— La puissance... pour violer toutes les lois? Sire, voudriez -vous commencer votre règne par de la déloyauté? voulez-vous qu'on dise que votre clémence n'était qu'une feinte? que vous avez ravi au Connétable de Navarre sa nouvelle épouse , alors qu'il venait de vous ouvrir les portes de Pampelune? que penseraient vos sujets qui espèrent dans vos vertus?... Voudriez-vous armer de nouveau les ennemis de votre maison et de votre couronne ?

— Qu'ils s'arment ! s'écria François , . qu'ils viennent , s'ils l'osent , vous demander à moi ! ce sera le jour du châtiment ! le jour de la justice enfin !

Corisande avec désespoir ;

— Et le pape a-t-il le pouvoir d'évoquer les morts pour apaiser mon père, et obtenir mon pardon ?

— Ma noble amie ayez pitié de vous et de moi! Sauvez-vous du comte de Lérin... s'il est vrai que vous ne l'aimiez pas !

Et, comme elle faisait un effort pour se dégager de ses mains brûlantes qui essayaient de l'entraîner à lui, il ajouta :

— Voulez-vous prendre du temps ? Cherchez un refuge près de ma mère! retirée dans un de

ses châteaux, vous consulterez l'Église. Je m'engage à ne vous plus voir jusqu'à ce que vous soyez libre et que vous m'appeliez à vous.

— Non ! non ! une volonté plus forte que la mienne m'a donnée au Connétable ; je subis cette loi avec épouvante, et pourtant le jour où l'on voudrait rompre ma chaîne , je la réclamerais à haute voix, parce que je veux une vie sans remords ; parce que j'entendrais mon père crier après moi et me maudire.

— C'est toujours moi que vous trouvez facile de sacrifier ! Vous n'aimez pas ! vous ne savez pas aimer !

— 0 mon Dieu ! s'écria Corisande , épargnezmoi du moins ces injustices! C'est plus que ne peut supporter un cœur de femme !

La violence des combats imprimait tant de souffrance sur cette jeune figure, que François n'osa poursuivre. L'emportement du jeune homme et la volonté du roi s'arrêtèrent. Il comprit qu'il fallait respecter la conscience de Corisande, et ménager cette frêle vie tant ébranlée.

— Je cède, Corisande; faites comme vous l'entendrez , et je deviendrai ce qu'il plaira au ciel.

Heureuse qu'il la laissât à la religion de ses devoirs, sans accuser son cœur, elle se rapprocha de lui vivement , pencha sa tête sur sa tête douloureusement retombée, et le pressant sur sa poitrine , elle s'écria :

— 0 ! noble prince ! à présent , je puis le dire : Je vous aime ! ce mot , ma bouche ne le répétera pas; mais je l'aurai dit une fois!... et nous en serons tous les deux plus forts pour subir la sentence du Ciel.

— Ne parlez pas ainsi! n'ayez pas cet accent qui me fait illusion , qui me met hors de moi , dit le prince.

Ils se turent, n'osant plus se parler.... Puis il reprit lentement :

— Ainsi , tout est fini ! toutes les fleurs de la vie sont fauchées pour moi !

— Oui , dit-elle ; notre jeunesse sera un long hiver.

— Et , croyez - vous , Corisande , que mon cœur puisse se glacer ?

— Prince , vous poursuivrez votre glorieuse carrière ; vous vous direz : Corisande prie pour moi ; Corisande fait son orgueil de mes triomphes ; elle pleure sur mes chagrins ! . . . c'est là un lien qui ne nous est pas interdit.

— Oui ! et le comte de Lérin sera à vos côtes , l'arbitre , le maître de votre destinée , et chacune de vos pensées sera empoisonnée à son souffle avant de venir jusqu'à moi !

— Ne prononcez pas ce nom ! vous savez bien que rien ne peut se placer entre mon cœur et vous !

— Rien? dit le prince d'une voix frémissante: et il y aura un homme qui sera l'heureux possesseur de votre vie... Vous ne comprenez pas cela, vous!... Quand cette vision effroyable aura flétri mes jours et mes nuits , quand elle m'aura dévoré , vous vous souviendrez que vous avez tout voulu, que vous avez tout fait, que François meurt par vous !

— Épargnez-moi ! . . . laissez-moi croire que d'autres soins vous occuperont, que vos devoirs, qu'un besoin de renommée...

— Le premier besoin du cœur est d'aimer ! Dieu ne dit pas à Adam : Règne et vis pour la gloire ! Il lui donna Eve pour qu'il ne fût pas seul , pour qu'il fût heureux !

En parlant ainsi , le prince contemplait Corisande avec passion ; ses bras s'étaient rattachés à sa taille charmante ; elle voyait des larmes ardentes couler sur ses joues. . . Ses forces étaient

épuisées , il n'y en avait plus dans son cœur pour lutter contre cet amour du plus beau et du plus aimé des princes. Elle s'adressa à Dieu dans sa détresse ; la tète rejetée en arrière , elle le priait de lui servir de bouclier.

Et le roi disait :

— Ma Corisande adorée ! lors même que je serais maître de toutes les Espagnes , ou bien que de ma petite ville de Pau , je pourrais aller faire la conquête de Paris, un vide immense resterait au fond de ces triomphes ! arrivé à l'âge de ce vieillard que tu vois se traîner làbas , je pleurerais encore sur ma vie incomplète et dévastée.

— Heureusement, dit Corisande avec un sourire d'une amère mélancolie, une vie incomplète ne doit pas être longue !

Puis , revenant sur ce qu'elle avait dit :

— Je parle de moi... Vous, vous rencontrerez une autre compagne , et j'aurai le courage d'exiger que vous la cherchiez.

— Ah! qii'a-t-elle dit!... Tu sais bien mal ce que tu es pour moi !... Corisande, vous voulez en vain me fuir ; vous luttez inutilement contre mon étreinte ! Vous m'écouterez ! je ne respecte plus vos rigueurs insensées... Il me faut un

sursis du moins , comme au condamné ; ce n'est pas trop d'un instant pour le sacrifice d'une vie entière!... Je vous prie!... asseyons-nous sous ces châtaigniers , sur cette bruyère , comme ces gens qui errent, et s'arrêtent à leur gré... L'air est chaud ! ne sens-tu pas comme il brûle?... reposons-nous ! et écoute-moi.

— Je vous écoute , répondit Corisande avec fermeté ; mais à une condition , c'est que vous vous relèverez et que vous m'aiderez à trouver ma sœur, mes gens et... Il faut nous séparer.

Ce dernier mot sortit mal accentué de sa bouche ; elle savait tout ce qu'il avait de cruel pour François , et il ne lui était pas moins cruel à elle-même. Elle s'était dégagée de ses bras, et marchait.

— Nous séparer ! disait-il en se tenant tristement à ses côtés. Ai-je rien dit de ce que je voulais vous dire?... Nous séparer ! vous ne savez pas , Corisande , que depuis dix mois vous êtes devenue ma vie; mon ame est en vous; si vous vous retirez de moi , je n'existerai plus.

— Oh ! vous ne renierez pas tout ce que vous avez fait , tout ce que vous devez faire encore de bien !

— Ce que j'ai fait de bien , c'est pour vous ,

rien que pour vous ! Avant de vous connaître , j'avais vu beaucoup de femmes sur ma route ; j'ai été troublé parfois , mais l'absence ne laissait pas de traces de ces images légères ; vous , au contraire , vous avez envahi toute mon existence. Après notre rencontre chez les Cagots, je m'étonnai du souvenir qui m'était resté de vous. C'étaient des pensées pleines de noblesse et de bonté, une ame qui allait à mon ame;je vous aurais voulue ma sœur , mon amie , n'importe ; mais j'avais besoin de retrouver votre voix et votre regard ; je me mis à chercher votre ressemblance parmi les femmes de la cour de ma mère , près des compagnes de ma sœur Catherme; rien n'était comme vous!... A Bétarram , vous me parûtes la reine qui devait commander , la sibylle inspirée , l'ange d'amour !... je saisis un prétexte pour aller à l'ermitage ; là , je crus pouvoir interpréter favorablement votre trouble ; j'espérai être aimé un jour. Ma résolution fut prise : je voulais vous associer à ma destinée ; je fus retenu long-temps en Navarre, mais je travaillais pour aous! Ce que les hommes appelaient sagesse , n'était que la puissance de l'amour ! je me sentais au moins à la hauteur de ceux qui me louaient j mais

vous , que je voyais planer si haut , vos applaudissemens, c'était de l'immortalité!... Quel ennivreraent me causait l'avenir ! A mon retour de Navarre, je vous aurais dit : Corisande, cépage, c'est le roi pour qui vous faisiez des vœux ! . . . le roi qui t'aime !

Corisande l'interrompit avec désespoir :

— L'ermite, qui vous connaissait, voulait nous séparer!

— Adémar ne considérait que les avantages de la protection de la France , et me souhaitait la femme que me voulait donner le roi , mon oncle; d'un autre côté, Ferdinand-le-Catholique me faisait offrir sa fille au maillot. Ce n'est point une main amie que me tendait Ferdinand, c'était une façon d'avoir l'œil sur la Navarre qu'il regrette; en aucun cas , je n'aurais voulu de sa fille.

— Peut-être ; mais si vous n'avez point de complaisance pour les vues de Louis XI , il vous sera ennemi !

— Rassurez-vous ; il est dans la politique du roi de France d'être bien avec moi , non parce que je suis le fils de sa sœur, mais parce que je suis la sentinelle avancée de la France contre le roi de Castille dont il est jaloux. Vous le voyez,

Corisande, je pouvais me marier sans acheter, par une lâcheté, une aUiance menteuse. Un prince doit tirer toutes ses ressources de luimême et de ses sujets ; les miens ne me manqueront pas, je vous jure; ils auraient approuvé mon choix : ceux de Navarre auraient vu avec plaisir cimenter ma paix avec les Beaumonts par mon mariage avec la fille d'un de leurs chefs ; mon amour pour vous était encore de la raison ! En ce moment Corisande entendit la voix de Blanche.

— Voilà ma sœur ! séparons-nous !

— Si tôt ! grand Dieu !

— Trop tard , peut-être. Voilà quelqu'un qui semble nous épier.

— Le comte de Lérin vous ferait garder!... Cet homme est capable de tout ! il a fait daguer de sang-froid les partisans de mon aïeul ! Corisande ! il est accusé d'un autre crime ! ... et vous vous voulez être à lui ! Oh ! moi , j'empêcherai qu'il soit votre maître !

La baronne d'Andoins était proche , le roi dii précipitamment :

— Il est nécessaire que nous nous revoyions ! où nous retrouverons-nous?

— Au ciel ! répondit Corisande qui rasscm-

Liait ses dernières forces pour repousser le roi.

— S'il en était ainsi , dit-il avec un geste désespéré , que le temps se liàte donc !

Il voulait la retenir, obtenir une autre entrevue, il n'eut pas le temps ; on voyait la baronne qui cherchait sa sœur; et l'homme dont Corisande avait remarqué les détours était sur leurs pas.

— Au moins un adieu , ma Corisande bienaimée !

L'inconnu entendit ces mots, il s'arrêta pour écouter ; alors le roi se couvrit de son manteau et s'éloigna. L'espion le suivit à pas furtifs, et marcha sur ses traces jusqu'à ce qu'il l'eût perdu de vue dans un des sentiers qui se croisaient.

£a iFontainc î)cô fccs.

Le lendemain, au point du jour , cet homme qui avait reconnu le roi , cet homme qui était Bermudez , monté sur un fort cheval , allait au grand trot sur les terres de Béarn , vers le pays de Soûle 5 indifférent aux heaux et aux mauvais sites , son regard restait vague ; de temps à autre, sa main pressait convulsivement le manche

d'un poignard, et des mots lui échappaient :

— Sa Corisande bien- aimée ! le traître ! comme il paie la soumission du comte de Lérin ! 0 affront ! ... je suis Beaumont ! j'ai de leur sang dans les veines , je le reconnais aux transports qui m'agitent! leur insulte est la mienne, je me charge de la vengeance ! mais je veux que le Connétable soit mon complice ! il voudra des preuves , il faut lui Cii donner !

Et Bermudez déchirait de l'éperon les flancs de son cheval .

Il ne suivait point les routes tracées ; pour aller plus droit , il traversait les forêts , les landes, franchissait les fossés, passait le Gave à gué. La nuit arriva, il continua sa marche, laissa son cheval dans une hôtellerie , et en prit un autre ; à l'aube du jour, il était à Mauléon. Là, il se rendit au quartier des Cagots; desenfansjouaient au soleil sur de moelleuses pelouses , jouissant de ces dons communs à tous, sans nul souci de la société qui les repoussait.

Cependant , à la vue de Bermudez , ils s'enfuirent comme une volée de passereaux ; ils savaient que les hommes qui n'étaient pas de leur race leur étaient ennemis. Bermudez les appela ; ils se jetèrent effarés dans leurs cabanes. L'Es-

pagnol , sans éprouver de dégoût , entra dans une de ces léproseries : tout ce qui pouvait servir de moyen à son but était bon ; pour lui, la vertu , les préjuges , le bien, le mal , étaient des moyens dont il fallait se servir.

Il arrêta un de ces enfans aux yeux noirs :

— Connais-tu la demeure d'un Cagot chez qui Ena Corisande est entrée ?

Après une longue hésitation , l'enfant répondit :

— Oui, c'est la cabane d'Yvain.

— En es-tu sûr?

— Yvain me Ta conté bien souvent.

— Où est-elle?

— Elle est dans le ravin de la montagne , du côté de rermitage.

— Tu vas m'y conduire.

L'enfant ne remua point.

— Marche donc , Cagot! dit-il en le menacan t . L'enfant se mit à fuir devant lui pour lui montrer le chemin. Quand il fut dans la gorge :

— Voilà la chaumière d'Yvain , et voilà son père Arramon qui monte le sentier.

Ayant dit cela, le petit Cagot se jeta dans des buissons et disparut.

Arramon se trouva face à face avec Bermudez.

— Je te reconnais, dit Bermudez; tu es l'homme chez qui s'est arrêtée Ena Corisande.

— C'est la vérité , dit le Cagot émerveillé , et vous êtes le seigneur qui m'avez sauvé la vie à Bétarram.

Bermudez interrogea de nouveau Arramon sur les relations de Corisande avec le prince de Béarn ; puis , frottant ses mains l'une dans l'autre par un mouvement de satisfaction :

— Or çà , Arramon , puisque tu t'appelles ainsi et que tu portes un nom chrétien , tu vas me suivre et gagner de l'or.

— Où vous suivrai-je , seigneur? dit le Cagot un peu troublé.

— As -tu peur? rassure-toi , il ne te sera fait que du bien.

Arramon tourna la tête du côté de la cabane.

— Je voudrais voir ma femme avant de partir.

— Ah ! tu es de ces maris en lisière !

En ce moment , Janina montait aussi le sentier, portant la cognée fi son mari.

— Femme , dit Arramon , voilà un seigneur qui veut m'emmener avec lui.

— Pourquoi faire ?

— C'est pour un service que votre mari me rendra , et qui lui sera bien payé.

— Un service que le Cagot vous rendra ! Arramon , ce n'est pas vrai !

— Est-ce que tu écoutes cette femme? dit Rermudez en colère. Allons , Cagot! je t'ai promis de l'or , tu en auras ; mais prends garde à la corde, si tu hésites.

— Au nom de Dieu , où le conduisez-vous ? s'écria Janina .

Bermudez fît un signe impératif à Arramon pour le faire marcher devant lui ; puis à Janina :

— Foi de gentilhomme , ton mari le sera rendu riche et sauf; toi, retourne à ta cabane sur la minute , et n'en bouge , ou je te ferai brûler comme sorcière.

— Janina , dit Arramon , il ne peut pas me vouloir du mal , c'est le seigneur qui m'a protégé à Bétarram.

Janina examina la physionomie de Bermudez.

— Le chat joue d'abord avec la souris, répondit-elle , puis il la tue.

— Si tu veux que ta femme vive, s'écria Bermudez , sortons d'ici !

Lorsqu'ils furent un peu éloignés , Bermudez dit à Arramon :

— Ote cette patte d'oie , je veux que tu ressembles à un honnête homme ; lève la tête! la

cagoterie pèse donc Lien plus qu'un crime , puisque tu tiens le front si bas !

Durant la route, Arraraon marchait après Berraudez; il faisait un circuit pour ne point passer dans les villes ni dans les villages ; il marchait le long des haies , sur la lisière des bois , tremblant au frôlement de la feuille , croyant f[ue c'était le bayle qui réclamait la patte d'oie, appréhendant de suivre Bermudez et n'osant le quitter; s'il rencontrait un homme , il détournait la tête pour éviter son regard , il se faisait petit; les riches fermes, les nombreux troupeaux n'excitaient ni son admiration ni son envie; courbé sous le mépris, habitué à se glisser dans la boue , il ne savait ce qu'étaient ni le désir, ni l'espérance.

L'après-midi du second jour . les voyageurs arrivèrent dans les environs de Pau. Bermudez conduisit Arramon près d'une fontaine cachée sous des arbres épais; cette fontaine, quoique près de la ville, était solitaire et redoutée; on la nommait la honn dé las hadas, la fontaine des fées ' ; la crédulité popidaire la désignait comme

I Cette fontaine porte encore le même nom, mais elle a perdu son bois mystérieux.

environnée de dangers : c'était là , disait-on , que des sylphides venaient danser au clair de la lune , et punissaient de mort les téméraires qui surprenaient leurs jeux; de loin, on voyait leurs robes blanches et leur forme légère s'alonger sous la ramée.

— Reste ici , pour m'attendre, dit Bermudez; personne ne viendra te troubler , ce soir tu me reverras ; voilà ton paiement d'avance , continua-t-il en lui donnant une pièce d'or ; mais rappelle-toi que, si tu t'enfuis, je saurai te trouver jusque dans les entrailles de la terre.

Janina avait résolu de suivre Bermudez pour connaître ce qu'il voulait d'Arramon ; elle pensait que rien de favorable ne pouvait arriver au Cagot , ou qu'on ne l'emploierait que pour des services odieux. Elle retourna promptement chercher quelques provisions pour elle et son fils , et saisissant la main d'Yvain , elle se mit en campagne sur les traces de l'écuyer ; elle ne pouvait le suivre que de loin à cause de l'enfant : cependant , malgré quelques indécisions et des détours , avec de l'adresse à questionner , elle vint à bout d'arriver après eux jusqu'à Pau.

Janina s'affligeait sur cet Arramon dont l'ame si chétive était mal assortie à la sienne : elle T. II. 20

l'aimait!... c'était le père de son enfant, l'unique ami , un compagnon de détresse ! les liens des misérables sont rivés. D'ailleurs, Arramon au fond des forêts luttait avec les ours ; là , il était courageux , l'appui de sa famille ; il maniait la hache avec audace sur les hêtres les plus élevés ; seul entre sa femme et son enfant , il était un autre homme , et le cœur passionné de Janina avait besoin de se prendre à quelque chose , et de s'y attacher avec ardeur.

A Pau, quoiqu'elle eût ôté le signe des Cagots, et qu'elle ne se fût adressée qu'à des pauvres , elle ne put rien savoir d' Arramon; désolée, elle sortit de la ville et revint sur ses pas ; et comme Yvain était fatigué , ils s'assirent sous les premiers arbres du bois des fées ; une vieille femme, qui revenait d'un champ voisin , dit à Janina qu'elle apercevait aux dernières lueurs du crépuscule :

— Étrangère , sortez de là , ce lieu est de mauvais renom ; il appartient aux fées, qui vous feront mourir.

— Peut-être , répondit Janina , que les fées me seront plus compatissantes que les hommes,

— Ces étrangers ne veulent rien croire, grommela la vieille; il y a quelques heures qu'un

homme s'est jeté là-dedans , Dieu sait ce qui lui arrivera !

— Un homme ! s'écria Janina , comment est vêtu cet homme ?

Quoique les réponses de la vieille ne fussent pas bien claires , Janina crut être sûre que ce devait être Àrramon ; elle se mit à le chercher et à rappeler.

Arramon s'était endormi près de la fontaine ; il se réveilla aux appels de Janina , et crut rêver en reconnaissant sa voix ; il fut réjoui lorsqu'elle lui de parla près; il se trouvait comme dans un fort entre sa femme et son fils.

— Cependant, Janina, dit -il, il faudra te cacher, parce que le chevalier ne veut pas que tu saches nos secrets.

— Mais tu vas me les dire ?

— Je ne les sais pas encore , il doit revenir cette nuit... Je ne crois pas qu'il me veuille du mal ; il a empêché une fois que je ne fusse noyé, et voilà ce qu'il ma donné ce soir.

— C'est la glue pour te prendre ! ... Je ne crois pas non plus qu il en veuille à ta vie : à quoi est-elle bonne? à qui est-elle nuisible ?... Il veut se servir de toi pour une méchante action ; sa pensée est mauvaise, il n'ose l'exécu-

ter ; la main du Cagot lui semble un instrument à souhait!... peut-être te brisera-t-il après pour t'empêcher de parler ! allons-nous-en !

— Il nous retrouvera, ce sera pire ; il n'y a pas de baron qui nous réclame comme étant de ses vassaux. Si nous étions les serfs de l'Église , elle nous revendiquerait , comme elle fait pour la léproserie de Saubelade ! Mais il n'y a pas de seigneurs pour nous , Janina , pas de protecteurs ; attendons ce qu'il me veut ; puis, nous aviserons à ce qu'il faudra faire.

£t (JTomplot.

Entre onze heures et minuit , deux hommes s*avançaient vers le bois des Fées 5 l'un , d'une taille élevée, dit à l'autre :

— Par saint Jean de la Pena ! vous me lassez, Bermudez, depuis une heure que vous m'entraînez 5 il semble que vous vous plaisiez à me

jeter hors de moi, en me présentant des images d'enfer ; et lorsque je vous demande des preuves, vous vous taisez; la certitude serait pour moi un bienfait : on se venge, et on est soulagé ! Pendant mes courses avec le roi en Navarre, depuis mon arrivée à Pau avec lui , je n'ai pas eu de relâche, j'ai deviné qu'il l'aime ! . . Mais elle ! je ne sais rien d'elle.

— Eh bien ! monseigneur , vous allez être servi à souhait, dit Bermudez.

Il chercha Arramon. Le ciel chargé de nuages orageux rendait l'obscurité impénétrable dans les alentours de la fontaine ; quelques éclairs faisaient voir rapidement la source et l'écorce blanche des hêtres.

— Me voici, répondit enfin le Cagot.

Bermudez lui dit à voix basse :

— Ce que tu m'as raconté sur Ena Corisande et le prince de Béarn, tu vas le dire à un autre, en entier , sans trouble ; il ignore que tu es Cagot.

— En arrivera-t-il du mal à Ena Corisande ?

— En aucune façon.

— Alors il fallait interroger ma femme Janina. Elle sait mieux parler que moi, et elle aime notre vicomtesse à l'égal de Dieu même.

— Obéis donc, misérable Cagot !

— Je vous suis.

31ais Arramon revint en arrière pour dire précipitamment à Janina.

— Rassure-toi, c'est moins que rien !

Et il rejoignit Bermudez.

— 3Ionseigneur, dit l'éciiyer au Connétable, cet homme pourra vous certifier que la comtesse de Lérin a coima le prince de Béarn avant son mariage.

— Est-ce encore ce Cagot, ce lépreux dont dont vous m'avez parlé ?

— Monseigneur , vous voyez , dit Bermudez en profitant d'un éclair, qu'il n'a pas la patte d'oie ; parlez , honnête Basque, dites tout ce que vous savez d'Ena Corisande et du roi de Navarre.

Arramon , d'abord d'une voix embarrassée , puis reprenant courage , raconta ce dont il était convenu avec Bermudez.

Et ils sortirent seuls en parlant bas; elle, le bras appuyé sur le sien , dit Arramon en terminant ce récit.

— Se connaissaient-ils déjà lorsqu'ils se rencontrèrent chez le Cagot ? se sont-ils vus depuis? demanda brusquement le Connétable.

— Oh ! oui, seigneur, ils se voyaieut à l'ermitage.

— Qu'est-ce que cet ermitage?

— C'est là , répondit Bermudez , qu'habitait ce Français fanatique, agent de Louis XI, à ce qu'on dit, tout dévoué au fils de Magdelaine de France , et que le jeune prince consultait religieusement. Vous devez vous rappeler que nous avions su qu'il l'était allé voir.

— Je ne savais pas , s'écria le comte , que ce fût si près de Mauléon qu'habitait Adémar de Chastenay , quand le prince allait chez lui.

— Oui ! répondit Bermudez , et il a pour ainsi dire élevé EnaCorisande dans son ermitage.

— Vous ne dites pas tout , dit-il à Arramon , voyant qu'il ne continuait pas.

— C'est qu'il me semble , répliqua Arramon en hésitant , que ce seigneur est mécontent de ce que je dis.

— Ne craignez rien ! la vérité ne fait de mal qu'aux coupables. Depuis la mort de l'ermite , le prince de Navarre et la jeune dame se sontils revus à l'ermitage ?

—La nuit même que l'ermite mourut, le roi de Navarre , ou celui qu'on appelle de ce nom , passa plusieurs heures sous son toit avec Ena Co-

— Tel —

risande , la comtesse de Lériii , veux-je dire.

— Misérable! ne dis jamais ce nom , s'écria le comte avec fureur.

— Basque , poursuivez , dit Bermudez en poussant le bras d'Arramon.

— Depuis , continua le Cagot , le prince remit à ma femme , Janina, un écrit pour Ena Corisande ; ma femme le garda long-temps parce qu'elle fut malade.

—Cette lettre , cette lettre ! donne-la !

— Je ne l'ai pas ' ma femme l'a remise à Ena Corisande.

Le comte frappa du pied.

—Cherchez la date du jour où elle la donna à Ena Corisande , dit Bermudez .

— Je crois... oui, c'était le matin d'un jour où il y avait un grand bruit au château ; je me rappelle : le jour qu'y arriva monseigneur le Connétable.

— Le jour où j'arrivai à Mauléon ! s'écria le comte, le jour où elle s'ofifrit pour être ma femme ! ô horreur ? . . . Que sais-tu encore ? demanda le Connétable , les dents serrées.

— Lui ne sait rien de plus, dit Bermudez; voilà pour le passé : moi , je sais des nouvelles du présent.

— Homme, c'est bien; éloignez-vous.

— Monseigneur , il est temps de vous dire plus. Il y a trois jours, ils se sont vus , la nuit de la Saint-Jean ; voilà pourquoi elle était revenue en Béarn ! . . . Dans le désordre d'une fête nocturne, je perdis de vue la vicomtesse de Soûle; je la retrouvai, au bout de deux heures, loin de son escorte, sur la lisière du bois, avec le beau Pliébus; ils se séparèrent, et les seuls mots qui arrivèrent à mon oreille furent ceuxci : Adieu, ma hien-aimée Corisande.

Bermudez se tut.

Il y eut un silence terrible; on n'entendait que le craquement des dents du comte.

— Etes-vous satisfait, monseigneur? demanda froidement Técuver ; avez-vous assez de preuves?

— Oui, j'en rends grâce au ciel ! assez ! grandement assez !

— Que ferez-vous d'elle ?

— Demandez-moi donc ce je ferai de lui ! Elle , c'est un serpent qu'on écrase ! elle est en mon pouvoir , la punir est aisé ! Mais lui ! lui , mon éternel ennemi ! mon ennemi heureux qui domine et qui règne ! . . . Ah ! je veux qu'il y ait du sang à sa couronne !

— Cette vengeance qu'il vous faut, je l'ai préparée; elle estsiire... vous l'aurez demain.

— Laquelle ? ami , tu es véritablement mon frère ! dit le Connétable en pressant Bermudez dans ses bras.

— Il faut que vous le reconnaissiez à la face de tous.

— Oui !... Mais, cette vengeance, quelle estelle?

— 11 faut qu'on dise le bâtard de Beaumont , comme on dit le bâtard d'Orléans.

— Soit. . . Mais parle !

Bermudez baissa la voix :

— Vous savez qu'il aime passionnément la musique. . . Eh bien ! il attend de Pampelune une flûte ; cette flûte est entre mes mais : ce soir, je l'ai préparée de façon que chaque souffle lui donnera la mort.

— Je ne vous comprends pas.

— Tout simplement, la flûte est empoisonnée.

— Bermudez, vous voulez faire de moi un empoisonneur!

—Vous voulez être vengé, qu'importe la manière?

— Du poison ! je n'en veux pas !

— Vous ne voulez pas ! c'est différent ; allez chercher votre femme, montrez-la à la cour de Navarre en sujet soumis.

— Retiens ton rire de démon! Du poison ! je n'en veux pas ! c'est ignohle , c'est la ressource des lâches ! 3Ion épée , je l'enfoncerai dans le cœur de François , jusqu'à la garde • je le verrai se débattre... Il saura qu'il meurt par moi! Bermudez ! ma vengeance vaut mieux que la tienne.

—Et vous serez saisi par ses hallebardiers, dit Bermudez , et l'on fera le procès au comte de Lérin , comme à un félon ; il aura l'honneur d'avoir la tète tranchée sur un tapis de velours, en présence d'une foule immense qui battra des mains.

— Onn'oserait! je suis Connétable de Navarre, j'ai de nombreux amis, des parens puissans. Ferdinand me réclamerait, fallùt-il lui céder la Navarre.

— Louis de Beaumont dans les fers n'aurait plus d'amis , il ne serait qu'un factieux digne de mort ; les grandes choses qui ont fait votre renommée se transformeront en crimes ; et si la politique de Ferdinand l'exige, il ne vous connaîtra plus.

— N'importe ! s'écria le comte en frappant du pied ; pas de poison !

Les éclairs serpentaient , et laissaient voir comme des abimes dans les nues; il tonnait avec fracas.

— Il faut nous retirer , monseigneur , l'orage va être terrible.

— C'est dans mon ame qu'est la foudre ! O Bermudez! les damnés ne souffrent pas de tels tourmens ! . . . Penses-tu avec quel rire insolent ils devaient parler de moi ?... A présent j'ai le mot de chacun de ses regards superbes ! . . . . Qu'il m'eût exilé . dépossédé de mes biens, c'est la loi du vainqueur ! . . . Mais me frapper d'ignominie '• rien , rien sur la terre ne pourrait suffire à ma haine !

— Et elle ! avec son masque d'innocence ! — Elle ! elle me confond; son génie a trompé

le mien; je me suis senti près de l'aimer... Bermudez, sa main souillée s'est jointe à la mienne ! Le Connétable ne put retenir un gémissement; il serait tombé, si Bermudez ne l'eût soutenu ; une larme , ardente comme une lave, tomba de ses yeux,

— Ami , dit-il , je ne crois pourtant pas être faible.

— Tu es faible, pensa Bermudez, mais je t'aiderai malgré toi.

Ils se retirèrent sans parler.

Icutl.

Nous avons laissé Corisande quand le prince la quitta. En s'approchant , Ena Blanche l'avait trouvée le front appuyé dans ses mains , et suffoquée de larmes.

— Ah ! vous aussi , vous avez vu le messager qui nous cherchait pour nous apprendre que

notre tante se meurt , dit la baronne en pleurant.

Corisande l'ignorait.

— 0 mon Dieu ! dit-elle en elle-même , voulez-vous me punir de mes regrets? acceptez l'adieu que je viens de faire pour racheter la vie de ma tante !

Elles marchèrent rapidement par le chemin le plus court , jusqu'au château.

Les danses avaient cessé ; la foule , répandue dans les prairies et le long des chemins , cueillait des fleurs humectées de la rosée de la nuit; à chaque tige rompue , les yeux se tournaient vers l'orient pour épier les premiers rayons du soleil : le bouquet mystérieux eût perdu de son pouvoir contre la peste et les maléfices , s'il eût été fait de jour; puis on emportait les gerbes fleuries pour en faire des croix : talisman gracieux cloué aux portes des maisons et des bergeries.

Lorsque les jeunes dames entrèrent au château , elles entendirent des cris de deuil. Les gens venu de Soûle improvisaient, suivant l'usage des montagnards , les louanges rimées d'Isabelle ; c'étaient des strophes mêlées de larmes , chantées près le lit de mort , sur le ton dont on berce pour endormir.

A la douleur d'avoir perdu Isabelle se joignit, pour les deux sœurs , un regret acéré , un remords de n'avoir pas assisté au dernier moment, d'avoir perdu le dernier regard , la dernière étreinte ! Un mot recueilli à cette heure suprême , c'est l'héritage du cœur , c'est un rendez-vous donné dans une autre vie '•

Quatre jours se passèrent dans les pleurs, à genoux près des restes vénérés ; long deuil de représentation qui serait barbare par l'effort qu'il coûte, si ce n'était encore un hommage. Au moment où on venait de déposer madame Isabelle dans son cercueil de plomb pour la rapporter en Soûle , près de ses pères , il vint un officier de la maison du Connétable , avec l'ordre de conduire la jeune comtesse à Pau. Corisande ne balança pas à sacrifier le pieux devoir d'accompagner madame Isabelle à Mauléon, ainsi que le faisait la baronne d'Andoins. Après les adieux échangés au milieu d'une pompe funèbre , elle partit , le cœur surchargé d'un chagrin de plus.

Sur cette grande plaine qui avoisine la ville de Pau du côté du nord , et qui est encore aujourd'hui une lande stérile nommée le Pont- Long j Corisande fut surprise de rencontrer Ja-

nina, dont la figure était bouleversée et qui précipitait ses pas de toutes ses forces.

— Où vas-tu? qu'as-tu, ma bonne Janina? demanda la vicomtesse de Soûle.

Janina fit un geste mystérieux, se glissa près du cheval de Corisande , et lui dit :

— Restez en arrière, noble dame, il faut que je vous parle sans témoins.

Corisande avait arrêté son cheval.

— Que t'a-t-on fait? serait-ce que mes officiers de Mauléon te maltraitent ?

— Il ne s'agit pas de moi , mais de vous; votre vie est en danger, celle du roi est menacée.

— Celle du roi ! d'où le sais-tu ?

Janina surmonta ses sanglots.

— Mon mari ! . . . Hier , à la fontaine des Fées , interrogé par un écuyer qui le trompait sur le danger de ses paroles , il a déclaré au Connétable que vous aviez rencontré à l'ermitage le roi de Navarre; l'écuyer a dit que vous l'aviez revu à la fête de la Saint-Jean ; le Connétable irrité a parlé d'une horrible vengeance ; l'écuyer... cet homme affreux , veut donner du poison au roi.

Corisande écoutait Janina les yeux fixes , les lèvres tremblantes , et devenant toujours plus pale j enfin , elle dit avec effort :

—Où étaient- ils?... Sais-tu bien tout cela?

— Cachée derrière un arbre, j'ai entendu tout ce qui se disait; à la lueur des éclairs , j'ai reconnu celui qui vous conduisit à l'autel , celui qui vous a enlevée à la Soûle , et que l'on nommait le Connétable de Navarre. Plusieurs fois j'ai voulu m'élancer en criant qu'on mentait : j'ai été retenue par la certitude que mon misérable témoignage ne pèserait pas un grain de sable. Quand ils ont été partis , j'ai foulé sous mespiedsl'ordel'écuyer; puis, avec mon Yvain, je suis allée à Pau; au lever du jour , je me suis informée de vous; j'ai su à grande peine où logeait le Connétable , j'ai su que vous étiez éloignée, et par quelle route il fallait aller à vous... 0 ma noble souveraine, n'allez pas à Pau! cherchez un asile.

— L'empoisonner ! as-tu dit ?

- — Oui, l'écuyer a dit qu'il avait empoisonné une flûte dont le roi devait se servir.

Corisande était saisie d'épouvante jusqu'à ne pouvoir se tenir à cheval :

— Et le Connétable ne s'est pas indigné à ces pensées de poison?

— Pardon , noble dame : lui voulait égorger le roi !

— Le Connétable est trompé , je puis l'apaiser... il n'est pas possible qu'il ne me croie point! mais cette flûte déjà empoisonnée, entre les mains de Bermudez ! ... il faut avertir le roi ! Entourée comme je le suis , le pourrai-je ? . . Janina , ce sera toi !

— Moi? la femme du Cagot! près du roi?.., —Tu n'as pas la marque de la Cagoterie; c'est

aujourd'hui la Cour Majeur , on arrive de tous les points de la seigneurie, pour réclamer justice! va hardiment demander le roi. Il est accessible à tous ! dans une heure , tu peux être près de lui. Ne crains rien !

— Craindre ! réplique Janina avec amertume, est-ce que je craindrais de mourir, s'il y avait l'apparence du succès?

— Et pourtant, dit Corisande , le cœur à l'agonie , et pourtant ce ne peut être moi ! il faut que ce soit toi !

— Et si je parviens jusqu'au prince, comment voulez-vous , noble dame , qu'il croie à mes paroles? de quelle valeur lui paraîtront-elles?

— Il t'a vue à l'ermitage , Janina ; il est entré chez toi.

—Est-ce que les grands se souviennent, excepté vous?

— Oh! lui!... lui est la bonté infinie! mais tiens ! prends mon anneau : il t'ouvrira les portes, et te donnera crédit auprès du roi.

— A la bonne heure , dit Janina ; à présent , noble dame , pensez à vous : vous êtes menacée comme le roi.

— Je suis innocente! c'est assez!... Janina, dis au roi que le Connétable a repoussé le poison, qu'il s'en est indigné ! rien de plus! dis au roi qu'il se garde de tous les pièges , mais qu'il attende de m'avoir vue , avant d'accuser personne! Pars! que Dieu te soit en aide! pars! une minute a la valeur d'un siècle !

Janina , svelte fille des montagnes , animée par le vœu de Corisande , semblait voler vers Pau. La jeune comtesse reprit courage , elle se fiait aux explications qu'elle pouvait donner ; impatiente de parler au Connétable , et le cœur plein du roi, elle devança Janina et se fit aider de toute la vitesse de son cheval.

€ï^[\(aûon<

En descendant à l'hôtel , elle demanda le Connétable ; un officier répondit qu'il était sorti , et conduisit la comtesse à son appartement; sur le seuil , il lui dit avec embarras :

— Je dois vous avertir, madame, que mes ordres sont devons garder à vue , et de ne vous laisser voir personne.

— Tout ce que vous voudrez , seigneur cavalier ; je vous demande seulement de me prévenir lorque le Connétable rentrero.

— Hélas! madame, répondit l'officier, le comte a défendu qu'on vous laissât approcher de lui.

— Vous ne pouvez empêcher que je le voie ?. . . Soyez sûr que tout ira bien dès que j'aurai pu lui parler. . .

Voyant hésiter l'Espagnol :

— C'est votre dame qui vous prie , messire ! c'est la femme du Connétable !

— Je préfère encourir la disgrâce du Connétable , plutôt que de manquer à mon devoir de courtoisie, madame ; je viendrai vous avertir dès que lecom te sera rentré.

Corisande , captive , calculait la valeur du temps , et se sentait étouffée par ce calcul ; son cœur battait haut, et si vite qu'elle craignait d'en mourir. Si on montait l'escalier, c'était le comte ! . . . si on s'approchait de la porte , c'était l'officier navarrois ! . . . s'il y avait du bruit dans la ville , c'était un événement au château !... Puis , elle écoutait l'horloge sonner , et elle pensait que l'officier lui manquait de parole!... Pauvre jeune femme! les minutes

laissaient sur elle l'empreinte des années; une heure dévorait sa vie. En déplaçant sa main, qui soulevait sa tête délirante , elle aperçut une mèche de cheveux blancs , sceau de sa douleur : les soucis avaient compté à défaut d'âge ! Enfin , la clef tourna dans la serrure; Corisande se traîna près de la porte , et s'appuya pour ne pas tomber ; c'était l'officier navarrois :

— Le CoD né table est chez lui , madame.

— Sait-il que je désire lui parler?

— Je me serais gardé de le lui dire.

Corisande fut obligée de prendre le bras de

l'Espagnol pour pouvoir marcher. Pénétré du trouble de la belle comtesse , il lui dit :

— Rassurez-vous , madame ; ce ne peut être qu'un des nuages après lesquels l'amour est plus vif que jamais.

Arrivés à l'appartement du Connétable , l'officier laissa Corisande , qui , la main sur la portière , se sentait défaillir. Le comte rentrait : d'où venait-il? allait-elle voir du sang à son épée!... Pour terminer ses effroyables appréhensions , elle soulève vivement la portière.

Le comte rêvait ; il leva la tête ; son visage , ordinairement blême , se couvrit de pourpre en apercevant Corisande. Il se leva violemment :

— Comment a-t-on enfreint mes ordres? sortez!

Elle , lés bras étendus pour l'implorer :

— Je pourrais demander justice contre mes calomniateurs ; mais , au lieu d'être accusatrice, je me présente devant vous comme devant un juge: monseigneur, écoutez-moi!

Bermudez était entré dans le cabinet sur les pas de Corisande.

— Emmenez-la ! sa vue m'est odieuse ! dit le comte avec un accent de haine à faire frémir.

— Ah ! justice et au moins pitié ! ne repoussez pas une femme qui n'a d'autre appui qu'en vous !

Le comte fît un mouvement de rage vers Corisande , Bermudez le retint :

— Patience, monseigneur!...

Puis à Corisande :

— Tout est connu ! on a su que vous aviez vu plusieurs fois le prince de Béarn chez Adéniar votre instituteur, et ailleurs encore.

Elle jeta sur Bermudez un regard plein de mépris et de fierté, puis se retournant.

— Il est vrai , monseigneur : le hasard nous a réunis une fois chez un Cagot , moi , pour soigner son fils blessé , lui , pour demander sa

route; une autre fois seulement, à l'ermitage, la nuit où l'ermite mourut; j'ignorais que ce fut le roi, il ne se nomma point, je le pris pour un simple page ; je ne l'ai reconnu qu'à Pampelune, sous la Yoùte de la cathédrale ; Connétable , lorsque vous m'avez demandé à la chasse si je connaissais le roi , je ne mentais pas en vous disant : Non! je croyais ne l'avoir jamais connu. Corisande de Mauléon ne sait pas mentir.

— Tout cela serait bien innocent, sans doute, dit Berraudez , si l'écrit que vous remit une femme de Mauléon n'était un moyen de vous confondre.

— Misérable ! vous êtes bien osé d'interroger la comtesse de Lérin ! Comte , si vous m'interpelliez , je vous dirais qu'en efifet une lettre m'a été remise ; elle taisait le nom de celui qui l'avait écrite , et je la détruisis sur l'heure , car je venais de promettre ma foi au comte de Lérin.

— Bermudez ! s'écria le comte en brisant la pointe d'un poignard dont il passait le tranchant sur ses doigts , Bermudez !

Et il était agité d'un tremblement convulsif.

— Oh! il faut aller jusqu'au bout répondit flegmatiquement l'écuyer.

— Comte! comte! Corisande de Mauléon peut être assassinée ; mais outragée , elle ne le sera pas , elle ne le sera pas par vous ! . . . Au nom de tout ce qu'on révère , parlez-moi ! écoutez-moi ! je me justifierai, si vous ne vous êtes pas dit d'avance : Je veux la trouver coupable.

Le comte , qui ne la regardait même pas , se retourna de son côté , les yeux étinc clans , les lèvres blanches :

— Je vous entends... avec un profond mépris.

Quel mot pour elle! elle aimée, elle respectée de tous , elle se sentant le droit d'être fière devant les hommes ! De grosses larmes tombèrent lentement sur ses joues qui venaient de se colorer.

— 0 mon père ! dit-elle , vous vous indignez dans le ciel! mon père! si vous viviez je ne serais pas insultée ! malheur ! malheur à moi qui ne peux plus m'appuyer sur mon père!...

Puis , faisant un pas vers le comte, elle ajouta avec un accent de détresse qui annonçait que toutes ses forces étaient tombées ;

— Monseigneur , je n'ai que seize ans , je ne puis pas connaître une ruse si profonde que d'essayer de vous tromper. . . ma tante vient de

iiiuurir , je suis seule au monde , je ne puis avoir d'appui qu'en vous ! ne m'abandonnez pas aux méchans qui me calomnient auprès de vous. Bermudez sourit :

— La comtesse de Lérin , avoir besoin d'appui ! elle a celui du roi ! je l'ai entendu la nommer sa hien-aimée Corisande !

— 0 mon Dieu ! s'écria-t-elle avec désespoir, mon Dieu ! vous n'êtes pas le Dieu bon, le Dieu juste, si vous ne m'aidez pas à montrer la vérité ! et c'est le dire d'un Cagot , et sur les rapports d'un Bermudez que je suis soupçonnée !

— Vous ne méprisez pas tant les Cagots, dit Bermudez furieux , voilà votre anneau que vous avez remis à une de leurs femmes pour correspondre avec le roi !

Et il montrait à Corisande l'anneau qu'elle avait confiée à Janina.

A cette vue , à la pensée que le roi n'était pas averti , ses bras tombèrent , des gouttes glacées s'amassèrent sur son front.

—La mesure est comble! murmura-t-elle.

Elle vint à penser que Bermudez était un esprit infernal , et le rire satanique avec lequel il contemplait son angoisse pouvait le lui persuader.

Le comte s'était approché, avait saisi l'anneau ; il l'examina ; puis , le jetant , il le brisa sous ses pieds.

— Oh ! une voix du ciel qui crie que je suis innocente, et je ne puis regarder en face mon époux !

— Périsse le jour où vous prononçâtes ce nom! périsse la femme sacrilège! s'écria le comte.

— Eh bien ! dit Corisande égarée , soit ! tout

est fini : faites-moi mourir! Nous irons au

jugement de Dieu ; mais au moins bornez là vos vengeances. Renoncez à votre épouvantable dessein !

Tombant à genoux devant le Connétable :

— Monseigneur vous avez repoussé le poison , je le sais ; ne vous laissez pas aller à frapper le roi !

— C'est hardi, murmura Bermudez, de prier pour un amant !

— Non ! mais pour le roi ! pour l'oint du Seigneur! pour l'homme du peuple! pour celui auquel vous ne pourriez toucher sans soulever toutes les colères de Dieu et des hommes !

— Malheureuse ! malheureuse !

— Oh ! comte , continua Corisande avec une

véhémence toujours croissante, j'ai fait tous mes sacrifices ; c'est pour que je vous implore ! Sauvez-vous du remords et du châtiment , sauvez votre renommée !

— Il mourra ! il mourra ! femme parjure ! et fasse Dieu que ce soit sur l'heure !

A ces mots , Bermudez s'élança hors de la chambre et disparut.

Corisande se traînait à genoux.

— Il ne mourra point ! il ne faut pas qu'il meure ! il n'est pas coupable envers vous ; je le jure devant Dieu , au tribunal de qui vous allez me faire comparaître.

— Oui , allez-y ! dit le comte en la frappant du genou dans la poitrine , allez-y !

Corisande fut renversée du coup ; sa tête alla frapper contre le carreau.

Le comte tira son épée et mesura la place de son cœur; puis s'arrêtant :

— Non, après lui... Il faut qu'elle le sache mort.

ifc J0ucl)cr,

Janina , hors d'haleine , baignée de sueur , était arrivée à la porte du château de Pau. Là elle se débattait avec un hallebardier , lorsque Bermudez vint à passer.

— Mais , disait l'homme d'armes , dans une demi-heure la cour s'ouvrira ; vous pourrez l)arler au roi ! maintenant cela ne se peut.

— Portez-lui cet anneau , et dites -lui que j'ai à lui parler de la part de la noble dame à qui il appartient.

Jamais Bermudez n'avait regardé visage humain sans se le rappeler à toujours ; il reconnut la femme d'Arramon.

Et s'avançant brusquement :

— Où est ta marque jaune , Cagote ?

Janina fut troublée de cette question qui

l'envoyait à la corde.

— Par le Dieu qui m'a fait ! dit l'homme d'armes du château , serait-ce une Cagote ?

Janina , reprenant sa fermeté , répondit :

— Allez au roi avec cet anneau , et puis l'on décidera de ma personne.

Le hallebardier, voyant un riche anneau armorié , se décidait à rentrer au château lorsque Bermudez lui dit :

— Montrez-moi ce riche joyau ; je pourrai vous aider à reconnaître les armes.

— Au nom du Dieu Très-Haut ! s'écria Janina, ne le lui montrez pas ! c'est le secret du roi !

L'hommes d'armes hésitait. Alors Bermudez , d'une voix tonnante , à la foule qui se précipitait vers la porte du château , à cause de la Cour Majour :

— C'est une femme des Cagots ! de plus , une sorcière de la Soûle ! elle vient charmer le roi!

Le noms de Cagots et de sorcière vinrent tomber sur la foule comme le feu sur la paille ; ils éveillèrent tous les préjugés d'aversion et de crainte.

— Une Cagote ! — une sorcière ! — Elle en veut au roi ! — La corde ! — Le bûcher ! — Renvoyons-la dans la chaudière du diable. — Au feu , la sorcière !

Ce qu'il y avait là de Basques mandés à la cour , s'étant approchés pour la voir , ils s'écrièrent:

— C'est Janina ! la méchante fée qui va au sabbat sur son manche à balai ! Elle a donné un charme à la vicomtesse de Soûle pour la faire entrer dans sa hutte ; et depuis lors , l'excellente dame lui est assujétie.

— C'est tellement vrai, s'écria Bermudez, que voilà l'anneau de la vicomtesse de Soûle qu'elle allait employer dans ses maléfices.

Et Bermudez montrait l'anneau que lui avait cédé l'homme du château, en apprenant qu'il était de la maison de la Connétable. La vue de l'anneau fit jaillir de nouveaux cris.

Une femme de Mauléon dit :

— Elle avait ensorcelé le vieil ermite , personne ne put s'approcher de l'emiitage dès qu'elle y eut mis les pieds.

— Ensorceler l'homme de Dieu ! elle a donc tout l'enfer à ses ordres?

La femme poursuivit :

— Au moment où l'ermite mourut , les démons ahoyaient autour de l'ermitage; mais l'ame du solitaire leur échappa sur un rayon de la lune 5 mon fils Fortaner, du château de Mauléon , Ta vu comme j'existe.

Un autre dit :

— On l'a aperçue rôder dans le cimetière de i'ermitage, ou elle faisait des filtres avec delà graisse de mort.

Les clameurs s'élevaient jusqu'aux nues : on courait chercher de la paille et du bois pour former un bûcher. Janina n'essaya pas de dire un mot , elle se voyait condamnée sans retour; les bras croisés , elle attendait le supplice avec un mélange d'indignation contre la sentence, et de désespoir de ne pouvoir servir Corisande.

Yvain , toujours à ses côtés , montrait ses petits poings à la foule hurlante , et pleurait en regardant sa mère.

— Ne pleure pas, dit Janina, je vais au ciel ;

Termite me l'a dit. Toi, cours à Ena Corisande; tu sais où demeure le Connétable , nous avons bien étudié toutes les avenues de l'hôtel; tu peux te glisser dans la foule, prends mon capuçon ^ , il pourra être utile ; dis à notre vicomtesse qu'elle ne doit plus compter que sur elle.

— Ma mère ! ils vont te faire mourir !

— Je t'attendrai dans le ciel , qui est beau. Sois un homme pour servir Ena Corisande ; va !

Yvain pensa que la comtesse pourrait sauver sa mère ; il obéit , et usant de la facilité à serpenter qu'ont les enfans et les pauvres , il s'échappa du milieu de cette multitude furieuse qui n'avait pas pris garde à lui.

Janina avait frémi que son enfant n'eût le même sort qui lui était destiné ; et pourtant lorsqu'elle ne le vit plus , son cœur éprouva un tel déchirement qu'il lui sembla que la flamme ne lui ferait plus de mal.

Corisande ne resta pas long-temps étourdie sous la douleur de sa chute; une sorte d'instinct lui donnait des forces pour se relever, parce qu'elle avait à agir. Le nom du roi, dernier mot prononcé par le comte , vibrait dans son cœur;

I Vêtement dans lequel s'enveloppent les Béarnaises. T. II. 25

elle se remit à genoux, et, les mains jointes :

— Grâce pour lui ! dit-elle plaintivement. Elle regarda autour d'elle; le comte n'était

plus là , elle était seule.

— Oh ! il va l'assassiner ! s'écria-t-elle.

Des flots de peuple continuaient à passer dans la rue voisine , allant à la Cour Majour , et faisant grand bruit de bâtons sur le pavé, de chants et de paroles. Corisande se leva ; elle courut à la fenêtre , tentée de s'écrier :

—Hommes de Béarn ! sauvez votre prince ! il est en péril !

Comme elle réfléchissait un moment à ce parti extrême , elle aperçut vis-à-vis de ses fenêtres, contre le mur escarpé des terrasses du palais , un enfant pâle et défait qui tendait les mains vers elle , d'un air inquiet et suppliant ; elle le reconnut aussitôt : c'était Yvain.

— Où est ta mère ? s'écriait Corisande qui ne pouvait être entendue.

L'enfant montrait du doigt , avec un air de terreur , les hommes de la maison du Connétable qui gardaient la porte de l'hôtel ; puis il joignait les mains et demandait appui.

Corisande ne doutait pas qu'elle ne fût prisonnière ; elle alla regardera une porte qui ou-

vrait du côté du jardin... elle n'était point fermée : personne pour la garder ; le comte , en sortant , avait seulement dit à un de ses valets dévoués jusqu'au poignard :

— Fabiano , garde la comtesse dans son appartement ; tu m'en réponds sur ta tête.

Bermudez, lui, fut entré dans de minutieuses précautions ; mais le comte avait d'autres soins: il agitait la grande question de sa vengeance. Se la donnerait-il au moment même, dans le Béarn qui lui était tout entier ennemi , au milieu de la capitale de cette seigneurie fidèle , dans la cour de François , avec la certitude d'y périr lui-même ? ou bien, irait-il soulever la Navarre , pour y attirer le prince, et le frapper plus tard, mais plus sûrement?

Sur l'ordre brusquement donné , et aveuglément reçu, Fabiano était allé s'établir à la porte de l'appartement de la comtesse , et s'y tenait l'œil attacbé , malentendu qui permit à Corisande de chercher une issue pour arriver au jardin.

Elle erra dans d'étroits et longs corridors , appuyant à peine sur la pointe des pieds pour n'être pas entendue, s'effaçant derrière les portes, se jetant dans l'embrasure des croisées

profondes, retenant sa respiration lorsqu'on venait à passer , de la main comprimant les battemens de son cœur qui auraient pu la déceler. Enfin elle se trouva face à face avec un valet subalterne qui ne savait rien de ce qui se passait ; récbo n'était point descendu si bas encore pour redire la disgriîce de la comtesse , le ressentiment du Connétable , les airs sinistres de Bermudez. Le valet se rejeta en arrière avec le respect et la joie que l'on montre à la vue d'une puissance. Corisande comprit quelle pouvait lui commander.

— Par où va-t-on au jardin? lui dit-elle; menez-moi.

— Cette sortie obscure est celle des gens de service, répondit le valet ; mais je vais conduire son excellence à la porte d'honneur.

— Non, répliqua- t-elle; celle-ci m'est bonne, puisque m'y voilà.

Elle se trouva dans le jardin.

— C'est bien , je veux être seule ; ne dites point que vous m'avez rencontrée.

Le jardin n'était pas grand; une allée , couverte en laurier , en faisait le tour; les terrasses du château régnaient le long de ses murs et le dominaient ; la tonnelle dérobait Corisande à

Ici vue deshabitans de Thôtel. Cherchant à joindre Yvain , elle découvrit un petite porte , cachée derrière des arbuste fleuris , elle l'ouvrit; Yvain parut aussitôt.

— Où est ta mère?

Yvain dit, en montrant le château :

— Là! là! entendez-vous ces cris? Ils veulent faire mourir ma mère !

— Ils veulent la faire mourir ! Qui? s'écria Corisande égarée ; qui donc veut tuer encore?

— Les méchans ! le peuple ! Ils veulent la brûler! Oh! ayez compassion de nous! vous pouvez la sauver, vous noble dame !

Corisande , sans perdre une parole , voit le capuçon que lui présente Yvain , elle s'en enveloppe , et prend Yvain par la main , comme s'il était son fils.

— Conduis-moi.

Au bout de la rue qui mène au château , sur la place qui touche à ses portes , ils virent s'élever une flamme bruyante ; on entendait ses sifflemens au milieu des voix exaspérées de la multitude ; une noire et épaisse fumée tourbillonnait au-dessus des têtes pressées. Corisande s'arrêta glacée d'horreur.

—Oh ! dit-elle , en pressant les mains du mal-

heureux Y vain , oh! tous ces crimes à cause de moi!

A l'instant , Yvain avec un grand cri :

— Voilà ma mère !

Janina passait devant eux, livide comme une morte , les cheveux mêlés et flottans. Ses vêtemens à demi calcinés annonçaient que le supplice atroce avait commencé pour elle ; un officier du château l'entraînait, en répondant d'une voix impérieuse aux rugissemens du peuple :

— Laissez aller cette femme par ordre du roi.

— Nous faisons appel du jugement du roi, disait- on; nous citons cette femme à la Cour Majeur !

— Faites, répondait l'officier; en attendant, le roi sera sa caution.

— Oh ! François , dit Corisande , le ciel te sauvera , comme tu as sauvé cette infortunée ! le ciel me guidera vers toi !

Yvain était allé rejoindre sa mère. Corisande, caché dans son capuçon qui la couvrait tout entière, résolut de pénétrer dans le palais et de tout tenter pour arriver au roi. Enhardie par son déguisement , elle se mêla au rassemblement qui se précipitait dans le château pour porter ses doléances à la Cour Majeur.

£a Cour itlajour-

Corisande marchait , entraînée par le flot. Elle arriva ainsi dans la salle des États. La salle était déjà pleine : barons, cavers, domraingers, jurats , députés des villes et des vallées , censitaires , vassaux , tous avaient été conviés à la Cour Majour par ordre du souverain. Plaideurs

lésés ou oppresseurs arrivaient encore , et ne trouvaient plus de place. Les bayles criaient :

— Chacun aura son tour ; si ce n'est aujourd'hui , ce sera demain ou après.

Le roi arriva ; il fut salué du vieux cri :

— Vive notre seigneur !

Sans doute , les Béarnais étaient fiers de voir une couronne au front de leur vicomte. Mais , pour eux, il était simplement le seigneur; ils aimaient ce vieux titre qui ne les tenait pas à distance , et qui avait un long souvenir. C'était toute l'histoire de leurs pères.

On voyait comme une profonde et dévorante pensée se mêler aux bienveillans sourires de François; cependant son noble visage reçut l'impression d'un sentiment très doux , lorsqu'il répondit à ceux qui s'empressaient familièrement auprès de lui :

— Mes bons amis ! ici je suis en famille !

— Sire, lui disait -on , en parlant du trône de Navarre; c'est mieux que la ricombrie d'Arragon , et la seigneurie de Notre-Dame de Pilar qu'avaient gagnées nos princes.

— Je ne sais! répartit vivement François; c^étaient des conquêtes de leurs bonnes épées' . . .

mais comme eux , du moins , je viendrai me délasser en Bëarn , ma tant douce patrie , la terre des cœurs généreux !

— Sire , reprenaient les hommes à cheveux blancs , nous vous aimons comme un fils ; nous vous avons bercé avec votre mère ; nous vous avons vu grandir sous notre garde !

Et François tendait noblement sa main royale à ces vénérables montagnards comme à ses preux chevaliers.

Puis le roi s'assit sur un banc élevé , recouvert des armes de Béarn ; c'était une pompe modeste ; mais le souverain de Béarn avait ce que les rois ne peuvent acheter, l'amour de son peuple. Il pouvait dire : Autant d'hommes, autant d'amis fidèles et désintéressés ! Les évèques de Lescar et d'Oléron siégeaient aux côtés du roi. La Navarre n'était représentée , auprès de lui , que par un moine qui venait d'arriver à l'instant même, chargé d'une mission de son ordre. François , tout entier au Béarn, appela les douze barons, juges de la Cour Majour; ils se placèrent à la droite et à la gauche du prince , sur des bancs moins élevés que le sien ; c'étaient les seigneurs d'Andoins , de Navailles , de Lescun , de Coarase , de Gerdeverst , de Gayrosse ,

de Gabaston , de Miossens , de Domi , de Mira mon, de Mircpoix.

Le baron d'Andoins seul ne répondit point à l'appel ; il se fit excuser par la nécessité d'accompagner le convoi de sa tante , madame Isabelle de Mauléon. Ce fut un coup de foudre pour Corisande. Elle avait compté trouver en lui un appui ; au besoin elle l'eût employé pour avertir le roi. Le roi, de son côté, au nom d'Isabelle de Mauléon , baissa tristement les yeux vers la terre ; puis , prenant sur lui , il ordonna l'ouverture de la Cour.

Alors un chevalier dit à haute voix ;

— Seigneurs et bonnes gens , le seigneur se présente ici avec sa cour pour faire droit et jugement à toutes sortes de gens , suivant le for et la coutume de la terre.

Les députés de la vallée d'Ossan s'avançant , demandèrent au prince de venir faire un tournoi à Castelgélos, à l'entrée de leur vallée, ainsi que ses devanciers avaient coutume.

— Je sais , répondit le roi , que vous avez le privilège d'être les maréchaux-de-camp à ce tournoi; il aura lieu sous peu de jours, et je rendrai en même temps la justice. On m'a porté des plaintes contre vos déprédations ; vous savez

que la vallée perd son droit d'asile par ma présence, et que les sentences recevront leur effet.

— C'est juste 5 répondirent-ils.

François , se tournant vers les députés de la vallée d'Aspe :

— Mes prédécesseurs exigeaient deux otages pour entrer dans votre vallée , et recevoir votre hommage, leur cheval arrêté dans le ruisseau de Loo. Je trouve cette coutume injurieuse à votre honne foi ; j'irai vous voir sans otages, me fiant à vous ; et je veux entrer dans vos cabanes pour écouter vos griefs contre les Espagnols.

— Vive notre loyal seigneur! s'écrièrent les Aspais qui avaient la réputation d'être intraitables : mais , quant aux griefs , nous les redresserons bien nous-mêmes.

— A chaque parole de François, à ses mouvemens pleins de grâce et de dignité , Corisande se disait :

— Le poison ! le fer !

Puis , regardant ce rempart d'hommes impétueux et fidèles , elle se rassurait.

— Ils n'oseront !

Le roi se levant , dit :

— Barons, chevaliers et bonnes gens, avant de commencer les plaids , je requiers votre assis-

tance dans un dessein que j'ai à cœur. Il est parmi nous des hommes moins bien traités que les plus vils troupeaux; dévoués à l'injure et à la mort suivant le caprice d'un méchant ; oubliés même du prêtre qui les tolère dans le coin le plus obscur de son église , sans les appuyer de sa charité; ce sont les Cagots...

Un long murmure interrompit le roi. Le seigneur de Navailles fut chargé de lui représenter qu'il y avait des lois sur les Cagots, et qu'elles étaient suffisantes pour de telles gens.

— Il y a quelques instans, dit le prince , que vous alliez brûler, sans procès, une femme accusée de sorcellerie , parce qu'elle est de la race des Cagots ; tandis que le dernier des serfs est au moins jugé par son maître... Je suis entré chez les Cagots, j'y ai trouvé des hommes luttant contre la dégradation et une misère si hideuse, que j'eusse préféré l'antre où se retirent nos ours. Les choses que j'ai vues , les paroles que j'ai entendues ne peuvent s'oublier ! C'est une tache pour notre législation , un reproche pour moi tant que cela durera.

— Que voulez-vous qu'on fasse de lépreux? répondit-on; irons-nous nous infecter aussi?

— Nous séparerons les lépreux , dit Fran-

çois ; pour les autres, je réclame leurs droits de créatures de Dieu ! Quant à moi , j'emploierai mes domaines particuliers à soulager les Cagots : le cri de douleur qu'ils ont jeté devant moi me prive de repos.

La Cour décida qu'on y aviserait après les trois jours de plaidoiries, quand viendraient les affaires générales; mar*i ce furent des frémissemens, des sourires, des airs de mécontentement. François connut qu'il aurait beaucoup de peine à amener les idées de ses sujets au même point que les siennes.

— Eh bien ! se dit-il à lui-même , j'y emploierai ma vie.

Arnauton , de la ville de Morlâas, se présenta pour porter plainte contre le seigneur de Lespourcy, qui l'avait appelé faiiz et traître. Après avoir entendu les témoins , la Cour décida que l'insulte était manifeste ; elle accorda le combat.

— A la bonne heure ! dit le seigneur de Lespourcy ; le vilain se rendra sur la place de Morlâas avec un écu pour se couvrir, et son bâton ; moi , j'irai à cheval avec mon épée , suivant mon droit de gentilhomme.

— Point ! répondit la Cour, ce serait ainsi si le vilain vous avait insulté ] mais vous êtes l'a-

gresseur : vous vous trouvez , pour le moment, dépouillé de gentillesse; vous combattrez à pied, avec un bâton , comme le vilain.

Un Français, venu de la cour de France avec la maison de madame Magdeleine, réclamait d'un Béarnais une somme de trente- cinq sols morlans : Oldebert , le Béarnais , niait la dette ; il n'y avait ni écrit ni tém.oins. On fit jurer Oldebert sur le livre des saints évangiles qu'il ne devait rien , et il fat acquitté. Le Français s'écria qu'il demandait le combat judiciaire :

— Mon épée dans la gorge lui fera avouer la dette !

— Vous ne pouvez obtenir le combat , décida la Cour ; la dette ne s'élève pas à quarante sols.

— Dans le royaume de France, répondit l'officier de madame Magdelaine , on obtient le combat pour treize deniers seulement !

Le roi prenant la parole :

— Nos pères ont été avares du sang des bonnes gens de Béarn ; notre loi est plus sage.

— Eh bien ! s'écria le Français , je demande l'épreuve du feu et de l'eau !

— L'épreuve , répondit la Cour , n'est point admise en Béarn; nous laissons Dieu punir, quand il lui plaît , sans tenter sa puissance.

— Plaisantes lois que celles de Béarn ! dit le Français , elles laissent toute licence au coupable.

— Pas toujours , dit un baron en souriant : s'il était prouvé qu'on réclame trente-cinq sous avec un faux titre, la Cour ordonnerait que l'acte faux fût cloué au front du criminel ; on le conduirait dans les rues de la ville, en criant : Qui tan fera, tan prévéra; on le bannirait ensuite pour un an et un jour. N'en trouvez-vous pas assez?

Le Français se retira.

Bernard réclamait deux sous merlans à Esquivât ; celui-ci , ne pouvant payer, demandait du temps.

— Je te ferai saisir, s'écria Bernard.

— Tu ne le peux, répondit Esquivât; ma femme est enceinte.

— Il est vrai , répondit la Cour : Point de saisie Là où il y a femme enceinte.

Un homme de Bigorre dit :

— Mon champ a été ravagé par un pasteur de la vallée de Campan; je n'ai pu obtenir justice en le faisant poursuivre.

— C'est, répondit le pâtre de Campan, que je rencontrai , en m'enfuyant , une dame et sa

suite ; je me mis en lieu de refuge près de la dame.

— Vous aviez sûreté de votre personne près de la dame , répondit la Cour , pourvu que vous répariez le dommage ; et c'est ce que vous allez faire.

Cependant le temps s'écoulait. Corisande ne savait comment s'y prendre pour parler au roi. Si elle se fût avancée comme les autres plaignans , tout se passant à haute voix , on l'eût interrogée : que dire? comment éviter d'être reconnue? attendre la fin de la séance? le Succès était douteux; l'attente serait longue; on s'apercevrait de son absence. Elle se souvint d'avoir sur elle des tablettes d'ivoire ; elle écrivit dessus avec un stylet de plomb :

«( Le roi doit être empoisonné par une flûte qui lui est envoyée d'Espagne ; il est menacé de l'épée d'un de ses ennemis. Le roi est supplié de prendre des précautions contre un danger qui est réel et prochain.

Ces mots écrits , elle s'avança vers un gentilhomme , ayant soin de rester cachée.

— Seigneur chevalier , dit-elle , je vous re-

quiers de remettre ces tablettes au roi ; c'est un avis important qu'on lui donne.

Le caver prit les tablettes, et alla vers le prince.

— Pour le roi seul, dit-il.

Le moine de Navarre , placé aux pieds de Tévêque d'Oléron , saisit les tablettes pour les remettre au roi. Corisande suivait avec ardeur chaque mouvement qu'on faisait ; à mesure que les tablettes se rapprochaient de Phébus , son cœur battait de joie : c'était comme un repos après une longue torture. Elle vit le moine se pencher sur l'oreille du roi; ils échangèrent quelques mots ; puis le roi et le moine jetèrent les yeux de son côté.

Corisande n'éprouva point une satisfaction entière ; elle eût voulu voir le roi lisant luimême les mots qu'elle avait écrits; elle eût voulu que le roi seul eût connaissance de sa signature. Le moine , qu'avait-il fait de ses tablettes ?

Au lieu de se retirer , comme elle en avait eu le dessein , elle demeura : il ne fallait pas qu'il lui restât le moindre doute sur le sort de ses tablettes. Ce sont de ces événemens devant lesquels tout s'efface. Que le comte fût venu la poignarder en pleine assemblée, ce n'était rien;

que la salle eût du s'écrouler sur sa tête , elle serait restée pour sauver le roi. Son regard plongeant plus avant encore que les traits du roi , elle s'étonnait de n'y avoir découvert aucune émotion ; une voix lui disait qu'il ne pouvait voir avec cette indiflférence l'écriture de Corisande; qu'un souvenir, qui lui venait d'elle, ne pouvait le trouver insensible comme le péril. Il ne portait point les yeux de son côté , il ne cherchait point à deviner l'émissaire de Corisande, ni à lui répondre par un regard. Le moine seul en était occupé. On discernait à ses mouvemens que son attention était fixée souvent sur la femme encapuçonnée qui avait remis les tablettes.

La longue audience finit enfin : la salle vomit tous ses flots par la porte d'entrée ; tandis que le roi et beaucoup de seigneurs sortaient par une porte de l'intérieur du château , Corisande , élancée sur ses pas , disait :

— Laissez-moi suivre le roi !

Sa voix passionnée avait un accent étrange ; on ouvrit une issue devant elle ; elle parvint près de l'escalier, comme le roi recevait les complimens des chevaliers sur les embellissemens qu'il avait faits au château; il leur montra

une porte sur laquelle on peut encore lire : Phœhus me fi»

Corisande , s'adressant à un page :

— Gentil page , allez dire au roi que la personne qui lui a écrit pendant la Cour réclame sur-le-champ audience de lui.

Comme le page remplissait son message , la Cour se remit en marche.

— C'est encore cette pauvre folle, dit le moine, qui ne quittait pas le prince.

— Révérend père, êtes- vous bien certain que cette femme soit folle? demanda le roi.

— Très certain , sire : au moment où j'arrivais , cherchant les passages pour pénétrer au château , elle m'arrêta ; elle voulait me donner des lambeaux de parchemin , arrachés à un missel , pour les remettre au roi.

François , se tournant vers un page :

— Donnez-lui quelques bacquettes ^ de ma part.

— Ajoutez , dit le moine demeuré en arrière, que le roi la verra plus tard , et que j'irai lui indiquer l'heure.

ï Petite monnaie marquée aux vaches de Béuni.

Le roi , arrivé dans ses appartemens , appela le moine.

— Père , vous avez un message à me remettre , venant de Pampelune ; je suis prêt à vous écouter.

£a flûte.

Le page rapporta à Corisande sa réponse , dictée par le moine , et lui remit les bacquettes de la part du roi. Elle ne comprenait rien à ce don. Était-ce pour mieux déguiser la démarche qui pouvait compromettre le nom de la comtesse de Lérin? Elle tendit la main, très agitée.

— Quelle jolie main blanche de grande dame ! pensa le page.

Corisande lui demanda si le moine allait venir bientôt.

— Que lui veux-tu , pauvre femme , à cette robe grise? Pourquoi te cacher? Je voudrais savoir si ta figure est comme ta main?

Corisande s'éloignait.

— Oh! oh! dit le page, je parie qu'il y a là quelque chagrin d'amour !

Corisande , restée près du grand escalier , à la vue de tout le monde , avec son étrange costume, croyait voir paraître à tous momens le Connétable : cette pensée, cette situation, ces discours , la tenaient dans d'inexprimables angoisses.

— Pauvre folle ! dit le page en la quittant. Elle le rappela.

— Pourquoi m'appeler folle? On me fera devenir folle en effet ! . . . Page, répétez-moi comme a dit le roi?

— Tiens , femme , voilà le père ; il te le dira mieux que moi.

Le moine, dont le capuchon était toujours baissé , descendait l'escalier; il fit signe à Corisande de le suivre. Ils traversèrent la grande

cour , elle l'interrogeant , lui ne répondant rien. Arrivés à la rue voisine , elle s'écria :

— Mais il n'y a personne ici , vous pouvez me dire si le roi a lu l'avis que je lui ai donné !

Le moine montra du doigt la porte du jardin du comte ; il tourna la tête de tous les côtés; et, n'apercevant personne, il pritCorisande par bras , la poussa vers la porte du jardin , la referma sur lui ; et , levant son capuchon de moine, il lui montra la figure de Bermudez.

Elle poussa un cri aigu, et resta pétrifiée sous le regard de l'homme horrible. Lui, lisait ses terreurs une à une, comme qui retourne les feuillets d'un livre , il se réjouissait comme la bête fauve qui , avant de briser sa proie , la tient dans ses griffes , et l'écoute gémir.

Puis une flûte se fit entendre sur les terrasses du château : on jouait l'air de Gaston de Foix. Corisande , arrachée à l'effroi qui la tenait sans pensée , sans mouvement , sans vie devant Bermudez, tourna vers le château des yeux égarés. La flûte résonnait toujours.

— 0 mon Dieu ! dit-elle.

— Oui , c'est cela , dit Bermudez ; c'est lui qui joue et qui meurt !

Elle tomba de toute sa hauteur, de tout son poids, glacée, sans apparence de vie.

Bermudez écoutait la flûte : un , deux , trois airs se succédèrent ; il pressait, de triomphe, ses lèvres de tigre; et, plongeant son regard sur la comtesse étendue à ses pieds, il se délectait dans sa joie :

— Lui, aspire la mort !... le roi de Navarre et de Béarn ! Phébus ! le beau ! le jeune ! le bien-aimé ! j'ai voulu qu'il ne fût plus rien... Elle ! si je voulais , je l'écraserais sous mon talon ! Orgueilleuse ! maintenant , harangue la foule ! asservis le Connétable , sans même te donner la peine de feindre de l'amour pour lui ! jette-moi tes regards méprisans ! dis avec tes lè\Tes dédaigneuses : Un Bermudez ! Il s'est joué de toi, Bermudez! il s'est joué du roi! Tous deux , vous mourrez par son arrêt ; c'est son œuvre!

' Le bâtard de Beaumont écoutait encore la flûte.

— Il n'en laissera rien! il en est inondé !... imprégné ! . . . Oh ! ce ne sera pas long !

Revenant à la comtesse :

— Je ne voudrais pas qu'elle fût morte ; pour elle, ce serait trop vite.

Il osa porter sa main sacrilège sur le cœur de cette pure et jeune Corisande , pour interroger le degré de vie qu'il pouvait espérer. Le cœur était sans mouvement.

— Je ne risque rien de la laisser là ; elle en a pour long-temps... si ce n'est pour toujours.

C'était bien la flûte de Bermudez ! A peine îe prince en eut-il joué , qu'il se sentit frappé mortellement. Le poison subtil embrasait ses entrailles ; en même temps le froid gagnait les membres et montait au cœur. Il tomba terrassé, se débattant , ne pouvant retenir des cris.

Quelle scène au château ! C'était au milieu des apprêts d'un festin ; on décorait une salle de danse ; cette jeune noblesse , bruyante et joyeuse, parlait d'avance de chasse , de plaisirs ; tout à coup ce sont des gémissemcns de mort. Vous auriez vu madame Magdelaine accourant, pressant son fils dans ses bras , saisie d'horreur de ne plus déjà reconnaître ses traits , appelant le secours des hommes et du Ciel , pressant sur son sein le fils de sa tendresse , comme pour lui donner une seconde fois sa propre vie ' Oh ! c'était encore plus qu'une douleur de mère ! il était son enfant-roi ! celui pour qui son cœur

avait déployé toutes ses forces; son esprit toutes ses ressources , afin de le sauver des médians ! celui sur qui reposait sa gloire comme son amour ; le héros qu'elle avait élevé , non seulement pour le présent , mais pour l'immortalité ; l'appui qui la rehaussait à ses yeux et à ceux du monde ; le rayon éclatant qui faisait sa splendeur !

Là était aussi la jeune Catherine , sa sœur , dont l'ame , puisée à la même source , était riche de vertus et pleine de grandeur : elle pleurait alors comme une simple jeune- fille, saisie , au milieu de ses apprêts de parure et de fête , par les cris de mort ; des fleurs se détachaient de sa tête ; des perles s'enfuyaient de son cou ; assise à terre , elle réchauffait sur ses genoux les pieds sans vie du prince infortuné.

Le cardinal de Foix , son oncle , étouffant ses larmes de vieillard pour remplir son ministère de prêtre , écoutait la confession de sentimens tumultueux prononcée par une voix éteinte j il reprenait son rôle d'mstituteur; mais il lui avait tant parlé des grandeurs , de la renommée , du gouvernement ! à cette heure , il fallait parler du néant de tout cela et du repos de la tomhe.

Lautrec, son parent, le compagnon de ses

jeux , le confident de ses intimes pensées , s'enfuyait, revenaitprès de lui pour s'enfair encore, afin de cacher ses sanglots. Les médecins consternés, ne sachant que dire, ni par quel art lutter avec un mal si furieux, essayaient des remèdes d'un air si découragé , que ceux qui les avaient attendus comme des sauveurs levaient les yeux au ciel avec désespoir.

Les chevaliers, mornes, pâles, frémissaient de ne savoir â qui s'en prendre. Les gens du château se jetaient à genoux là où ils se trouvaient, allant »à la chapelle, courant comme des insensés

Un page vient, portant des tablettes qu'il avait ramassées sur le pavé de la cour.

— Voilà le mot ! dit-il.

On lit :

— Une flûte empoisonnée !

L'horreur circule de l'un à l'autre ; les cris réprimés éclatent ; lui , le roi mourant , veut voir les tablettes ; sa vue obscurcie peut à peine lire ; mais , en apercevant le seing , il porte à ses lèvres desséchées ce nom, toujours puissant et adoré.

Tandis qu'on interroge le page sur la femme et sur le moine , que l'on donne des ordres

contre tous les religieux , que l'on expédie des courriers sur toutes les routes, qu'on accuse Ferdinand et Isabelle , François dit bas à Lautrec et au cardinal :

— C'est la comtesse de Lérin qui voulait me voir et me sauver ! c'est elle que l'on disait folle'ô perfide moine! Je veux lui dire adieu!... Lautrec, allez la cbercber! conduisez-la à l'église Saint-Martin, je vais m'y faire transporter. A l'agonie, dans un lieu saint!,., c'est un rendez-vous qu'elle peut accepter.

£'€%[ht 6alnt-iHartin<

Cette jeuae Corisande, jetée d'émotions en émotions, de souffrances en souffrances, comme si elle eût été attachée sur le chevalet des martyrs , semblait devoir succomber ; l'ame devait user cette frêle enveloppe : il n'en fut pas ainsi. Le cœur humain est passé à la fournaise,

battu , rebattu , trempé , à toute épreuve ; le cliagrin ne tue point ! non ! non ! on n'a pas le bonheur d'en mourir !

— Après un long évanouissement, ce sommeil du malheur , Corisande rouvrit les yeux , reconnut le jardin , la porte ; et puis arrivèrent par étreintes le souvenir de Bermudez et celui de la flûte fatale. Elle se leva soudain avec des forces comme elle n'en avait jamais eu , de ces forces d'aliénés qui vous soulèvent^et vous écrasent !

Elle écoute : le son de la flûte a cessé.

— Tout est fini ! dit-elle avee stupeur ; puis elle regarde le ciel , et attend un miracle. Elle prie , la noble enfant ! elle ne peut croire au triomphe du crime. Comme elle appelle Dieu mon père ! comme elle l'appelle le Dieu bon ! le Dieu puissant ! elle croit le voir penché vers elle, l'écoutant du haut des régions célestes ; il lui semble qu'elle a obtenu de sa miséricorde de révoquer l'arrêt ; elle se sent si légère de fautes , et si malheureuse , qu'elle espère !

Corisande était dans la rue, Bermudez , dans sa précipitation , avait cru fermer la porte ; il s'était trompé. La comtesse avance , entraînée par cette fièvre qui brûle ses veines ; et bientôt

elle rencontre le vicomte de Lautrec qui sortait du château pour la chercher, et qui se demandait comment il remplirait sa mission.

— Vicomte ! s'ccria-t-elle , cette flûte est empoisonnée ! la flûte du roi!

— Nous le savons , dit-il , abîmé de douleur, nous l'avons su quand il n'était plus temps !

— Il n'est plus temps ! dit-elle en regardant Lautrec avec toute son ame ! il n'est plus temps!

Et son cœur était brisé; et pas une larme ne venait à son aide.

Lautrec, plein de pitié et d'admiration pour cette jeune et belle créature , toute semblable à un auge , et aimée du roi , oublia qu'il avait besoin d'être consolé, pour ne s'occuper que d'elle. Il la soutenait dans ses bras, s'effrayant de la voir si profondément frappée dans son amour pour François.

— Madame, dit-il , ayez du courage , prenez des forces et pour vous et pour le roi. Le roi veut vous voir; il vous demande, il vous attend.

— Oh ! allons ! s'écria-t-elle.

Elle avait repris de la vie. Le revoir! recueillir sa voix , son image ! le revoir , quand elle le croyait à jamais perdu ! c'est comme du bonheur !

Elle entraînait Lautrec.

— Il vous attend ici près , dans l'église de Saint-Martin, qui touche au château, dit Lautrec.

Ils entrèrent. François arrivait par une porte qui communiquait au château ; le cardinal et quelques autres personnes le soutenaient avec peine. Ses forces lui manquèrent 5 on l'assit à la place même , sur une tombe de pierre ; le cardinal seul resta à ses côtés ; tout le monde se retira au fond de l'église.

Corisande s'était avancée vers lui, chancelant comme ivre de douleur : en la voyant, un éclair de joie brilla un instant sur la pâle figure du roi mourant.

— Corisande ! dit-il d'une vaix éteinte , je voulais que le temps se hâtât!... il s'est hâté!

Corisande tomba à genoux : elle contemplait avec effroi les ravages du poison en moins d'une heure; des yeux meurtris, des teintes plombées , des lèvres bleues! elle détournait la tête, ne pouvant supporter l'aspect de ce visage détruit; elle saisissait ses mains sans chaleur, elle les pressait sur sa bouche et sur son sein , étouffant sous le poids du désespoir.

— Oh ! dit-elle , vous voir tant souffrir ! . . . voilà ce qu'on a fait de vous !

François, dévorant ses plaintes, dit avec un sentiment qui dominait ses souffrances :

— O Corisande! ma noble amie, asseyezvous près de moi ! que je m'appuie sur vous ! ma mort vaudra mieux que ma vie.

Elle se plaça près de lui , sur la pierre sépulcrale , sa tête fléchissant à côté de celle du prince , ayant l'air de mourir avec lui , comme si elle avait bu à la même coupe que le prince infortuné.

François, avec un sourire d'une tristesse ineffable , montrant la tombe :

— A quel trône je vous convie , ma bien-aimée!.... Vous souvient-il de la main glacée de l'ermite sur nos têtes? c'était notre couronne!

— Il nous en est gardé une qui sera belle , impérissable! dit-elle en se ranimant et en montrant le ciel.

— Je viens de repasser ma vie, dit le prince; je vais à mon juge avec confiance.

Puis , parlant bas , pour elle seule :

— J'ai voulu vous voir , pour vous dire que j'ai deviné la main qui me frappe , et que je pardonne. Je vous confie le dépôt de mon pardon; vous le remettrez au coupable, et que Dieu l'absolve comme moi !

— Il est innocent du poison.

— Plût à Dieu ! je voudrais en mourant le croire digne de vous; une douleur de moins pèserait sur mon cœur. Corisande , je ne tiens plus à la terre ; si je ne puis dépouiller mon amour, s'il doit me suivre là-haut, ce n'est que pour vous bénir! j'abjure les vœux insensés, et les résistances criminelles... Corisande, je fais plus que de pardonner... Ah! ce sacrifice expierait toutes les fautes d'une longue vie !

— Phébus! ô mon roi! vous! ô vous, qui seul m'apprîtes à aimer ! Oh ! je puis vous le dire maintenant, tout mon cœur est à tous! il ne peut être qu'à vous seul ! Dieu ne me condamnera pas à vivre! Phébus, tu m'entraineras avec toi comme ta vassale !

Mais déjà le roi ne pouvait plus l'entendre , ou du moins il ne pouvait répondre : sa tête livide était tombée sur son épaule , une respiration douloureuse et lente indiquait seule qu'il respirait encore.

Le cardinal eut hâte de retourner au château; Lautrec appela ses compagnons pour emporter leur maître. A ce moment, il rouvrit ses yeux appesantis , et , se ranimant pour dire im dernier adieu à la vie qui le fuyait , il pro-

nonça doucement ces paroles , conservées par l'histoire :

— Ne pleurez pas ; mon royaume n'est pas de ce monde , je retourne à mon père.

A ce mot on l'emporta ; son dernier regard posa sur Corisande , son front s'affaissa sur l'épaule de son oncle; ses amis, ses serviteurs éplorés le reportèrent sous le toit de ses aïeux.

Lautrec seul restait près de Corisande ; de la main elle lui fit signe d'accompagner le prince pour recevoir son dernier soupir.

— C'est lui obéir encore que de vous servir, répondit Lautrec.

— Oh ! je n'ai plus besoin de personne !

Et sa tête retomba sur la pierre que François venait de quitter.

iTc Utgicibf.

Après avoir laissé Corisande évanouie dans le jardin , Bermudez était monté chez le Connétable. Il trouva Louis de Beaumont assis devant une table couverte de papiers, le front appuyé entre ses mains. Le comte tressaillit en voyant entrer son écuyer.

— D'où venez-vous?

— Du château !

Le comte avec trouble :

— Que s'y passe-t-il ?

— La session de la Cour Majour est terminée.

Le comte attacha sur Bermudez un long regard ; Bermudez soutint l'examen sans s'émouvoir. Puis il dit :

— Monseigneur , vos dépêches sont-elles prêtes? les courriers attendent vos ordres.

— J'ai écrit à nos amis de Pampelune et au gouverneur de Viana .

— Est-ce tout ? Et le commandant d'Olite qui est votre créature ? et le capitaine Garcias qui se trouve sans emploi , qui remuerait ciel et terre pour s'enrichir? Et ce fripon de Nuguez , que le nouveau gouvernement n'avait pas voulu, et dont l'ame est à vendre pour quelques réaux? Et le comte de San Estevan dont vous faites tout ce que vous voulez par sa femme? Et le père Ambrosio qui vous amènera par ses sermons une centaine de paroisses et des milliers de moines , si vous lui promettez seulement qu'il sera évêque ?

— Je vous laisse ces intrigues.

— Connétable , à cheval ! il faut que vos amis soient prêts, avant que la Navarre apprenne les événemens.

Le comte se leva :

— Quels événemens ?

— Mais que François Phébus n'a plus que quelques momens à vivre !

Le comte d'une voix tonnante :

— Quoi '• qu'avez-vous fait ?

Mon devoir, répondit froidement l'écuyer;

j'ai exécuté la sentence de mort prononcée par vous.

— Par moi ? malheureux !

— N'avez-vous pas dit à la comtesse : il mourra, et sur Vheurel eh ! bien, il meurt !

Vous saviez que je ne voulais pas de poison !.. . Infamie ! . . . lâcheté ! ... ma vie sera déshonorée !

— Rassurez-vous , monseigneur ; le soupçon ne vous atteindra pas ; on se méfie des princes de Castille! votre cause en sera meilleure.

— Bermudez , votre impatience m'a mal servi. ... Je me promettais de nobles vengeances! de lui jeter le gant au milieu de ses splendeurs!... Je ne sais si j'aurais pu lui ravir hi Navarre , mais je l'aurais rencontré dans la mê-

lëe... J'aurais eu son sang goutte à goutte... C'était à moi de le frapper ! Qu'avez-vous fait? audacieux !

II y eut un long silence pendant lequel le comte ne pouvait rester à la même place ; il écoutait les bruits de la ville , ils étaient affreux. C'étaient des voix mêlées , des gémissemensî le vent semblait lui jeter son nom; il frémissait; et, par intervalles aussi, un sourire comme une convulsion écartait ses lèvres ; il se redressait de toute sa hauteur, et jetait à ses pieds des regards orgueilleux; puis, ouvrant son pourpoint , il donnait de l'air à sa poitrine palpitante , qui ne pouvait soutenir le heurt de tant d'émotions.

— On vous aura reconnu?

— Impossible ! j'avais une robe monastique. Je savais que les frères Augustins d'Olite devaient envoyer cette flûte , et je me suis présenté en leur nom.

— On vous aura vu ensuite entrer chez moi?

— Personne au monde... D'ailleurs , rassurezvous , vous me désavouerez.

Les cloches de l'église de Saint-Martin se firent entendre : lentes , sinistres , elles sonnaient sur

la ville en silence; chacun se taisait, Tame saisie par ses cloches , l'esprit étonné devant cette pi'oclamation de mort qui laissait le trône vacant , et deux peuples sans chef.

— Ces cloches me font mal ! s'écria le Connétable.

— Bon ! elles proclament que vous n'avez plus d'ennemis !

Le comte vacillant, alla s'appuyer contre le mur :

— Ce sera votre crime , Bermudez !

— Et votre fortune, monseigneur ! J'y consens.

— JN'importe ! le fantôme royal me poursuivra!

— Pourquoi ? l'ombre coupable peut-elle demander vengeance?

Le Connétable resta absorbé dans ses pensées, Bermudez s' approchant :

— Connétable , si j'ai mal fait , je le prends sur ma tête : mon dévouement va au-de là de la vie. Vous , au lieu de trembler comme une femme , allez vous montrer en Navarre avant que Catherine ne succède à son frère.

Le comte toujours accablé :

— Donnez des ordres pour mon départ.

— Dieu soit loué !... Et que ferons-nous de Corisande de Mauléon ?

— Plus de mort ! il n'y en a que trop ! . . . Renfermez-la ; vous avez des cachots '. qu'elle s'anéantisse dans les larmes ! le supplice sera plus long !

— Monseigneur , elle porte avec elle tous nos secrets... les oubliettes les garderaient plus sûrement que les cachots.

Le comte ne répondait pas.

— Si vous étiez veuf, vos premiers projets pourraient s'accomplir, et votre beau-frère Ferdinand vous aiderait.

Même silence.

— C'est votre femme , comte ! je vous avertis que je n'agirai point sans vos ordres.

— Ma femme ! s'écria le comte rugissant ; ne lui donne pas ce nom , le crime l'en a déchue... Mais plus de morts par nos mains !

Aux cloches de Saint-Martin s'unirent celles de Saint- Jacques et celles des couvens.

— Hàtons-nous , dit le comte , ces cloches m'étouffent ; je n'aurais jamais pensé que leurs tintemens pussent me paraître formidables.

— C'est pourtant votre inauguration qu elles annoncent.

— Bermudcz , je t'envie !... laisse-moi m'accoutumer à ceci ; c'est de l'épouvante , c'est de la joie. . . comme une rage !

Bermadez s'approchant :

— Suis-je votre frère maintenant? le direzvous à tous?

Il avançait la main. Le comte recula; il cacha sa main sous son manteau; le dégoût était sur ses traits.

— Vousaurez une récompense; je vous donne ma comté de Losrios.

— Vous savez, s'écria Bermudez, l'œil étincelant , quelle récompense je poursuis ! ce sera ma part du paradis. Je veux être appelé Beaumont !

Le comte avec un éclat de voix :

— Les Beaumonts n'ont pas de tache !

— Ne me méprisez pas , comte ; j'ai vengé votre injure... je vous ai ouvert les voies du trône ! je me suis donné à Satan pour vous ! vous êtes un ingrat... et un imprudent !

— Est-ce le moment de demander le salaire? répliqua le comte d'une voix radoucie.

— Nous ne pouvons être ennemis, dit Bermudez ; il y a trop de câbles qui nous attachent ; nos vies ne forment qu'un tissu; malgré votre

fierté, le crime, nous l'avons en commun ; je l'ai exécuté, vous en recueillez les fruits.

Le comte, l'humilation au front, le mépris au cœur, dit pour en finir :

— Assurez- vous de cette fille des Mauléon ! restez pour l'emmener 5 choisissez entre mes gens les plus siirs; je pars en avant avec le reste.

Bermudez ne sachant pas encore s'il ferait sentir sa haine, son implacable haine au comte, sortit pour aller chercher Corisande. Il s'inquiéta de ne pas la retrouver au jardin, et de voir la porte ouverte ; il craignit qu'elle ne fût allée au château dénoncer l'assassin. Il appela : des valets accoururent ; questionnés, ils n'avaient point vu la comtesse.

Il sortit.

Cette grande affluence de gens attirés à Pau pour la Cour Majour , entourait le château avec offroi et un grand deuil, comme dit l'historien. Bermudez recueillait les discours en passant. Parmi les mille récits de la catastrophe , on vouait le coupable, d'une voix unanime, à l'exécration des hommes et à la vengeance divine. Il souriait férocement, et, pensant au comte, il se disait :

— Cet homme me jetterait à eux!

Il apprit de la sorte la station du roi à l'église Saint-Martin; ce fut un trait de lumière pour lui, il y courut.

On était à la fin de cette longue et terrible journée ; l'église n'avait de clarté que par une lampe brûlant solitairement devant l'autel. Depuis qu'on avait sonné à mort, les supplians qui avaient rempli la nef s'étaient retirés ; il ne restait plus que Corisande, toujours à la même place, dans la tombe sur laquelle elle avait entendu le glas funèbre.

A l'approche de Bermudez, lorsqu'elle l'eut reconnu , commandant à ses satellites de la saisir, elle se leva, un cri d'horreur s'échappa de sa poitrine :

— L'empoisonneur ! le régicide !

Ce cri retentit dans l'église, il alla remplir la voûte, gronder dans la nef, et former d'écho en écho un long murmure. Bermudez s'arrêta : pour la première fois il était effrayé. Un crime dans l'ombre et le silence le laissait en repos 5 mais le crime nommé par son nom, publié, dénoncé aux hommes, dénoncé aux autels, le fit frémir !

Pourtant il surmonta son trouble; et, pour se soustraire à cette voix qui le cliâtiait en place du remords et de la conscience , il s'était jeté sur Corisande, et, l'obscurité le favorisant, il l'entraîna.

£'^o&i(im ^c Saint c-(îllirt0ttnc.

Au passage de Somport, entre le Béarn et l'Aragon , s'élevait le grand hospice de Sainte- Christine, fondé par Gaston IV, celui des princes de Béarn qui avait brillé à la première croisade. C'était un des trois hôpitaux - généraux du monde chrétien, un asile pour les voyageurs ,

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un lieu de repos pour les pèlerins ; presque tous les rois de l'Europe s'étaient intéressés à ce pieux caravansérail , et lui avaient envoyé des dons. C'était comme un phare élevé sur la crête des Pyrénées : il conserva sa splendeur jusqu'aux temps des guerres de religion, quand Montgommery en chassa les pères qui le desservaient.

Dix heures du soir avaient sonné. Bermudez et Fabiano arrêtèrent leurs mulets devant le portail ouvert de Sainte-Christine : Corisande était avec eux , confiée à leur garde. Dans la cour, on voyait aller et venir les voyageurs de tout rang et de tout pays qui étaient arrivés des Espagnes et de l'Afrique pour se diriger vers le Nord ; d'autres, au contraire, arrivant de France ou de royaumes plus lointains pour passer audelà des Pyrénées; les marchands déchargeaient leurs ballots, et, après les avoir comptés, ils les mettaient à l'abri d'un orage imprévu sous de vastes hangards ; ils étaient heurtés par des gentilshommes qui allaient s'enquérant des passes d'armes, ou poursuivant une aventure d'amour ; on voyait là surtout des pèlerins, hauteurs d'hospice, dont les stations d'autels en autels n'étaient pas toujours actes de foi, mais

besoin de changer de lieux, et de mener sans souci une vie oisive , vagabonde et vénérée.

A travers les croisées de l'immense édifice , on voyait les lampes éclairer les dortoirs et les salles ; une flamme haute et rougeâtre dévorait des arbres entiers dans les vastes cheminées sous lesquelles s'entassaient tous ces hommes refroidis par l'air de la nuit et par la bise des montagnes ; les uns , épuisés de fatigue , se jetaient sur un lit ; d'autres réparaient leurs forces par un robuste repas, et buvaient le vin sentant l'outre ; ceux-ci racontaient les nouvelles du pays d'où ils venaient; des compatriotes se serraient la main, se croyant amis déjà parce qu'ils se rencontraient sur une terre étrangère ; et les frères hospitaliers , modestement empressés , affectueusement graves , allaient , montrant les lits , conviant au repos , attisant le feu , donnant des vêtemens, pansant une plaie, servant le pauvre à qui ils donnaient une aumône pour continuer sa route, et le servant du même air que le puissant baron qui envahissait l'âtre avec sa meute bruyante.

— Est-ce que nous n'entrerons pas ? dit Fabiano qui reçut de Bermudez l'ordre de donner de l'orge aux mulets.

— Nous n'avons pas besoin de nous donner en spectacle là-dedans ! répondit Bermudez, en regardant Corisande affaissée sur sa mule et insensible à tout : elle ne semblait point s'apercevoir qu'elle eût changé de lieu, ni interrompu sa marche.

— Elle dort déjà! dit Fabiano.

— Elle dormira plus tard , répliqua Bermudez; elle dormira... tout son soûl.

Fabiano ne répliqua point.

Après un moment , il reprit :

— Les passages des montagnes sont bien mauvais ; ne devriez-vous pas chercher un confesseur pour la comtesse ?

—Son ame t'est bien chère! . . Sois tranquille . . . justice dans l'autre vie comme dans celle-ci !

Après quelques instans de halte , Bermudez ordonna le départ. Les mules reprirent , à la suite l'une de l'autre , le sentier qui descendait vers l'Espagne; les bruits de l'hospice s'éloignèrent ; les gens du Connétable s'enfonçaient dans le labyrinthe de sommets arides, plongeant sur les noirs abimes. La nuit était silencieuse; il n'y avait pas un être vivant : on ne voyait que les pics lointains, prolongeant leurs grandes ombres à travers les vais escarpés et les gouffres

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profonds ; on n'entendait que le pas assuré des mules frappant sur le rocher, ou de loin à loin l'ébranlement d'un éclat de roche , et la chute d'un vieux sapin .

Une fois un autre bruit retentit dans ces solitudes, moins sourd et presque aussi rapide. Était-ce encore une pierre qui roulait? une tige desséchée qui achevait de tomber , et dont l'écho seul saluait la fin , de montagne en montagne?... A peine on aA^ait terminé à Lescar les funérailles du dernier prince de la chevaleresque maison de Foix , que , dans la Soûle, commencèrent les cérémonies funèbres.

La baronne Blanche d'Andoins appelait avec des sanglots sa jeune sœur qui l'avait tant aimée! On venait de lui apprendre sa mort de la part du comte de Lérin.

Corisande avait péri au passage de Somport. Comment? on l'ignorait... On parlait d'un lac sur les hautes montagnes , d'un de ces ponts jetés par-dessus les gouffres pour joindre deiix pointes isolées : les abîmes avaient gardé leur secret.

Depuis lors, on vit Janina interrogeant le bord des précipices, et leur demandant une relique. Sa vie s'écoula dans ces lieux , se conso-

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lant parfois parce qu'elle croyait voir la forme angélique de sa bienfaitrice lui sourire en glissant sur les neiges , et lui faire entendre des mots doux comme la brise , en se penchant sur les rbododendrums fleuris.

L'histoire nous montre le Connétable, époux de Jeanne d'Aragon, rallumant la guerre civile pour déposséder la reine Catherine, sœur de François Phébus; mais l'histoire nous le fait voir aussi vaincu , condamné à mort s'enfuyant auprès de son beau- frère Ferdinand, et mourant dans le désespoir d'une ambition déçue.

Nous , n'élevons pas des plaintes impies sur le sort de François et de Corisande. Ne demandons pas pourquoi une si amère destinée à deux êtres si nobles et si purs? pourquoi pour eux tant de larmes à l'âge du bonheur? pourquoi cette mort funeste et prématurée?

Savons-nous s'il n'est pas des joies inconnues dans cette lutte des âmes généreuses contre le malheur! savons-nous ce qu'elles ressentent en découvrant l'étendue de leurs forces , et la puissance de leur volonté ! n'y a-t-il pas dans le triomphe de ces athlètes du bon et du juste, une

rëvélation de leur essence divine ! n'est-ce pas une science qui n'est pas de la terre et qui leur apprend d'avance les harmonies célestes , les éblouissantes clartés , les félicités du ciel !

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