BRUXELLES
LOUIS liAUMAN ET Ce, LIB.-ÉDIT,
iTc i3oL
H y avait bien long-temps que la grande salle du château n'avait été éclairée pour une fête : le soir , après la chasse , quand les fanfares eurent cessé , quand la meute fatiguée n'aboya plus , des sons plus doux firent entendre les sauts basques.
iMadame Isabelle avait envoyé dans tous les grands manoirs de la Soûle et de la Basse-Navarre pour inviter la jeunesse basque aux fiançailles de Corisande et du Connétable. Le pontlevis était baissé , les cours illuminées ; il affluait des litières et des chevaux apportant des femmes aux pieds légers , de jeunes filles au regard noble et pur, des hommes d'une taille élégante , grands coureurs, adroits au jeu de paume, ardens à chercher les jeux, les combats, les fêtes , et sûrs d'y briller.
On dansait déjà , lorsque Corisande et Blanche parurent. Blanchie , resplendissante de bonheur, prit place sur-le-champ à la danse ; Corisande , saluée comme la fiancée du connétable de Navarre, importunée de félicitations et de vœux sans nombre , blessée par la gaieté insouciante de tous , par cette musique de fête qui lui semblait hostile , eût voulu se défendre de la danse. C'est une des pires conditions de la vie que d'être obligé de dissimuler ses chagrins; plus le rang est élevé , moins il est possible d'être triste à son aise. Corisande ne put se refuser à l'appel d'un parent du Connétable , le marquis de Mendoze.
Ce n'était plus cette Corisande enjouée , qui
se mêlait sans orgueil aux rondes de ses vassales, et sautait plus haut que toutes. Ses yeux se levaient lentement, et s'abaissaient pleins de tristesse ; ses mouvemens étaient remplis de la même langueur, et comme cela encore elle était admirablement belle ; sa robe bleue laissait à nu les contours d'un beau cou, blanc de cette blancheur éblouissante et animée que l'on rencontredans le Béarn sous des cheveux bruns. Une guirlande de roses blanches retenait au sommet de sa tête un voile tissu d'argent ; ce transparent léger voltigeait sur ses épaules et se ployait autour de sa chevelure d'ébène.
Les regards du Connétable suivaient , pleins de feu et d'émotion , les pas de Corisande ; et lorsqu'elle eut fini de danser, il vint s'asseoir auprès d'elle.
Louis de Beaumont n'était pas toujours si occupé d'intrigues politiques , qu'il ne trouvât quelque momens à donner aux plaisirs. Admirateur de la beauté , il avait été l'amant d'un grand nombre de femmes , sans en avoir aimé aucune ; il dédaignait leur frivolité , se riait de leur tendresse, avait du mépris pour ceHesqui succombaient, payait par l'oubli les fautes qu'il avait provoquées; il était avec toutes moqueur,
spirituel et hautain ; sa bonne mine , son rang et son nom lui ayaient valu des succès pour lesquels il lui avait fallu peu d'efforts ; contre l'usage , il n'était point flatteur près des femmes qu'il voulait séduire ; il ne leur trouvait pas assez de prix pour se contraindre.
Corisande lui parut la femme la plus séduisante qu'il eût rencontrée; elle charmait ses yeux , et pour la première fois son cœur était touché. Il l'étudiait , et cette étude lui paraissait attachante; il la trouvait fière, passionné, sans détour , osant lui dire qu'il avait tort , et pourtant d'une douceur qui le désarmait; naïve enfin, et charmante jusque dans ses pleurs d'enfant ! Il y avait tant d'innocence dans son regard , qu'on eût dit un voile modeste jeté sur elle ! il s'étonnait de connaître le respect devant cette jeune fille.
Après l'avoir quelque temps considérée :
— Vous n'êtes pas gaie , lui dit-il , comme ces jeunes personnes le sont.
— Le ciel m'a faite sérieuse avant le temps. Le comte la regarda plus fixement :
— Jeune cousine , si vous ne vous étiez offerte volontairement à porter mon nom, si vous n'aviez pas toujours habité Mauléon, je croirais
qu'il y a un chagrin d'amour au fond de cette raison précoce.
Corisande frissonna , elle se cimt devinée.
— Pour vous autres femmes, continua le comte , il y a des tourmens dans l'amour ; vous vous créez des douleurs pour passer le temps.
— Et pour les hommes il n'y a pas d'amour , dit Corisande , faisant effort afin de distraire l'attention du comte !
— Pour nous, c'est un délassement, le charme de nos loisirs, une fleur que Ton respire en passant !
— C'est bien peu ! les hommes n'ont-ils donc jamais d'afflictions dans leur vie?
— A quoi l'amour leur servirait-il alors?
— A être consolés.
— Oh! que comprendraient les femmes à une douleur d'homme? Femmes , dansez, riez, puisque cela vous est facile ; soyez charmantes pour nous plaire, faites diversion à nos soins sérieux; voilà le bien que nous attendons de vous!
— Il y a une ame en nous, seigneur Connétable , et vous en tenez peu de compte !
— Votre ame ! est-ce que les femmes ont une ame?
Un sourire railleur , la seule gaité de Louis de Beaumont , erra sur ses lèvres.
Corisande le regarda avec surprise , puis elle dit:
— Je me sens une autre destinée , seigneur comte , que celle que vous nous faites.
Il saisit la main de Corisande.
— Pensez-vous , lui dit-il , que ces doigts effilés soient bien forts ? pourquoi y aurait- il plus de force dans cette jolie tète et dans ce cœurqui s'agite sous de gazes et des fleurs ?
Corisande était accablée. Il lui fallait un long et douloureux combat pour trouver des paroles, et les opposer au regard scrutateur du comte de Lérin.
— Je vois, reprit-elle en essayant de sourire , que le Créateur se trompa , lorsqu'en formant les hommes sensibles et fiers, il leur donna pour compagne un être sans pensée.
— Mais cet être fut doué de charmes ; c'est toujours un bienfait.
— Monseigneur , je ne puis croire que vous nous connaissiez bien ; votre vie , toute occupée d'afifaires, ne vous aura pas permis d'étudier notre cœur.
— J'ai vu beaucoup , belle cousine , reprit le
comte avec son rire orgueilleux ; et l'étude des femmes ne m'a pas demandé un long temps.
Alors Corisandese rappela celui qui avait mis à ses pieds une ame d'homme avec ses nobles pensées, celui qui l'invoquait dans ses travaux.
— Celui-là , se disait-elle , nous donne quelque valeur !
Elle dit au Connétable , ne domptant plus la révolte de son cœur outragé ;
— J'avais cru qu'une femme se grandissait avec l'homme qu'elle aimait, qu'elle se parait de ses gloires , qu'elle lui était un appui dans ses chagrins; je ne souhaitais pas qu'elle eût un conseil à donner dans les jours d'aveuglement ou de périls, mais du moins qu'elle fût une compagne , non pas un hochet.
Le comte regardait l'expression animée, tendre et noble de Corisande , il fut ému :
— Cet être que vous dépeignez serait mieux qu'une femme ; seriez-vous ainsi , Corisande ?
— J'aurais pu être ainsi , répondit-elle avec une fierté qui céda aussitôt à la tristesse.
— L'ame d'une femme , répliqua le comte , est dans l'amour. L'amour! c'est une langue que les femmes parlent avec magie, elle sera di-
vine dans votre bouche. Dites, Corisaiide, m'ai-
merei-vous
— Oh ! ... je ne sais ! répondit-elle épouvantée.
— Ne pourriez-vous le deviner?
— Don Louis, chacune de vos parolos est comme un vent du nord qui glace mou cœur ! que veut-il de l'amour , celui qui nous refuse une ame pour le sentir ?
— Corisande , croyez que je sais aimer les femmes ! Il est des bizarreries qui ont une séduction de plus.
— Qu'est-ce que des louanges frivoles, surtout railleuses? un mot d'estime, un seul mot d'un doux intérêt irait au cœur, et aiderait a porter le fardeau.
— Corisande, vous êtes bien jeune; vous vous ignorez encore, et pourtant vous avez l'instinct de votre sexe , un esprit de domination : il est des hommes qui se sont laissés asservir. Ceux-là ont eu un sort fiineste ; moi, je ne vous trompe pas : je vous parle sérieusement comme à la femme qui doit porter mon nom ; jamais vous ne saurez mes secrets , vous n'aurez point d'influence sur mes desseins ; dans ma position . la vie a des momens d'amertume, vous ne vous en
apercevrez point ; j'ai le cœur trop grand pour vouloir être plaint; que votre douceur et vos grâces me rendent le poids plus léger , voilà votre tâche : la comprenez-vous ?
— Parfaitement ; vous me jetez dans un désert!
Le sire de Troisvilles vint prier Corisande de danser avec lui une danse du pays ; elle accepta pour rompre un tête-à-tête pénible. Cette danse , où l'on se poursuit , où l'on se retrouve , où l'on tourbillonne ensemble , exigeait beaucoup de vivacité ; Corisande n'eut qu'à s'abandonner aux appels de la musique , aux passes redoublées, à ses seize ans. Le comte souffrait de la voir vive , effleurant à peine le pancher ; les applaudissemens qui couraient dans la salle, l'enthousiasme des hommes, lui faisaient mal comme un larcin. Corisande était à lui, nul autre n'avait le droit de s'occuper d'elle ; cette danse la donnait à tous.
Troisvilles était si près d'elle, sa main sur sa main, ses yeux arrêtés sur ses yeux, le comte suffoquait! . . . Troisvilles lui parlait! . . . qu'avait-^ il à lui dire?... La tête tournait au comte; il devenait jaloux , jaloux avec son orgueil, sa méfiance méprisante, sa volonté de fer; jaloux,
comme quand les furies soufflent leurs poisons; cette danse lui paraissait éternelle; ses doigts se prenaient à son pourpoint pour le déchirer ; il était tout prêt à donner ordre d'en finir.
Jûlouôie.
Lorsque Corisande eut cessé de danser , le Connétable s'avança vers elle , la ramena à la place où il l'avait attendue.
— Ena Corisande, vous aimez le plaisir!
— Il m'est nouveau ; je ne crois pas l'aimer.
— Vous l'aimerez ! c'est l'élément des fem-
mes ; ailleurs on les ignore , là elles déploient tout ee qu'elles valent; il y a des hommes pour les admirer . des rivales pour les envier ; car il faut aune femmes des femmes pour constater ses succès.
Il y avait dans la physionomie du comte un mélange d'humeur somhre et d'ironie.
— S'il en était ainsi , j'aimerais encore moins les fêtes.
— Moi , je les abhorre ! il faudra bien qu'on vous y voie , En a Corisande : je le sais ; votre rang vous y appellera, mais prenez garde d'y mettre votre cœur 5 il faudra y paraitre comme femme du comte de Lérin , digne et réservée ; pour vous, ce devra être une représentation, non un plaisir : autre chose est d'arriver là jeune fille , émue et curieuse, cherchant et appelant , ou d'y venir mariée. Comprenez-vous bien cette différence ?
— Oh! croyez-le, comte , je n'oublie pas que je ne m'appartiens plus.
— Que vous disait Troisvilles?
— Que sais-je ? des mots sur l'air de la danse.
— Vous lui avez souri ! ces mots avaient sans doute de l'attrait.
— Ils étaient bienveillans, il fallait les payer.
— Eh bien ! Ena Corisande , cette odieuse reconnaissance, c'est de la coquetterie de femme !
— Je suis sûre que non, répondit-elle tranquillement.
— Et moi, je n'en doute pas, au mal que vous m'avez fait.
Corisande le regarda avec surprise.
— Corisande ! rien de vous ne doit être à un autre. Vous allez porter mon nom, sentez-vous cela ? Il ne faut pas ainsi donner votre sourire ; j'étais en fureur contre celui qui l'a obtenu ! j'étais mécontent de vous !
— Quoi! j'ai mal fait? dit-elle doucement.
— Oui , mal fait ! et Troisvilles est un insolent!
— Mais je ne comprends pas cela !
— Eh bien ! je vais me faire entendre. Malheur à celui qui chercherait à vous plaire ! je l'écraserais!... et vous, n'attirez aucun imprudent dans le piège ; par pitié pour vous, comme pour lui , tenez-le à distance par votre froideur ! Je ne vous pardonnerais pas un regard , pas un accent douteux ! Si je lisais dans votre cœur une pensée qui ne fût pas pour moi... je le briserais , ce cœur !
Corisande pâlit.
0 mon Dieu! dit-elle douloureusement, qu'est-ce que ce sentiment terrible qui vous agite?
— Terrible, en effet! dévorant! qui soulève
en moi comme des vagues ! c'est l'honneur
menacé ! tout ce qu'il y a de plus intime et de plus vif dans le cœur de l'homme ! . . . ce qu'on appelle appelle vulgairement la jalousie ! ce qui , vous dis-je , est simplement l'honneur !
Corisande tremblait ; elle croyait voir le regard du comte pénétrer dans le fond de son arae , y lire un nom qui surgissait toujours !
— Oh ! laissez-moi dans un de vos châteaux, dit-elle; j'y vivrai ignorée... vous serez calme et moi aussi !
— Si vous aviez du dédain pour les soins indiscrets qu'on voudrait vous rendre , il paraîtrait sans effort, ce dédain , vos devoirs ne vous effraieraient pas.
— Dieu voit mes pensées , répondit la jeune fille en levant vers le ciel un regard serein ; il sait que je veux remplir mes devoirs !
— Je vous crois , dit le comte radouci , je vous crois , Corisande ; voilà ce que je n'avais encore dit à aucune femme.
— Et je vous en remercie , don Louis ; j'avais grand besoin de l'entendre.
En même temps des larmes qu'elle ne pouvait plus retenir tombèrent sur sa robe de fête.
— Pourquoi pleurez-vous ?
Elle ne put répondre; tout son cœur était battu en quelque sorte sous le marteau du comte . Le comte poursuivit :
— Corisande, m'aimez-vous?
Encore cette demande , torture de l'ame. Elle garda le silence.
— Répondez ; songez que c'est l'homme qui doit être votre époux qui vous interroge. M'aimez-vous ?
— Pas encore , dit-elle à voix basse.
— Est-il donc si difficile d'aimer qui nous aime ?
— Comte , je ne comprends pas bien votre amour ; dites-moi comment vous entendez que soit le mien?
— Aimer, c'est vouloir le bonheur de ce qu'on aime ; pour les femmes , c'est donner toute son ame sans partage.
— Je voudrais que vous fussiez heureux... que vous le fussiez aux dépens même de mon bonheur '•
— Et votre ame m'appartiendra-t-elle ? il me la faut sans distraction.
— Mon ame ! . . . elle repoussera tout ce qui ne pourra convenir à la comtesse de Lérin.
— D'où vient que vous avez l'air douloureux? — Tout ce que je viens d'entendre m'étonne . . .
Je vous crains beaucoup!
— Je ne m'en serais pas douté ce matin, dit le comte en souriant , lorsque vous m'avez dit des choses d'une hardiesse que vous seule avez essayée.
— Oh ! ce matin , je défendais mes idées d'honneur et de légitimité; c'est comme une religion.
Les gentilshommes invités à la fête auraient bien voulu danser avec Corisande , mais ils n'osaient rompre sa conversation avec le Connétable; l'un d'eux, le sired'Etchegoyen, se hasarda à lui demander de venir se joindre à lapanipernique, danse nationale qui ne s'exécute aujourd'hui dans le pays basque que devant les têtes couronnées.
— Non , je ne danse plus, répondit-elle. Les yeux du comte brillèrent de satisfaction.
— Voilà un pas vers l'amour, lui dit-il , le sacrifice de ce qui peut vous plaire.
— Seigneur Connétable, permettez - vous que j'aille près de ces jeunes châtelaines , qui
s ofifensent peut-être de Fabandon où je les laisse ?
— Restez encore , belle cousine ; ces dames, poursuivit - il avec hauteur, sont trop honorées que vous les ayez appelées du fond de leur colombier.
— Vous oubliez, don Louis , que nous avons ici la noblesse basque , qui vous a prêté son aide ainsi qu'à mon père.
— N'allez-vous pas avec les dames , reprit le comte , avec son rire qui perçait comme un glaive , pour les jeunes sires qui bourdonnent autour d'elles?
Corisande soupira profondément; elle resta, en cherchant les moyens de ne plus renouer ce difficile entretien.
Heureusement que sa tante se rapprocha.
— Beau cousin , dit madame Isabelle , on réclame ma nièce ; cédez-nous-la.
Elle conduisit Corisande vers un groupe de jeunes demoiselles. Celles-là étaient dans une autre atmosphère 5 c'était, un babil plein de vivacité , des regards tout rayonnans d'espérance; c'étaient là déjeunes fdles souriant à la vie , se sentant heureuses d'être nées ! Corisande les salua d'un sourire aussi, mais il sera-
blait demander pitié. Un sentiment d'envie traversa son cœur.
— Elles sont libres ! elles sont libres .'
— Ena Corisande , dit Adélaïs de Casamajor , le Connétable vous faisait-il faire votre confession ?
— Ma sœur a certainement donné un philtre au Connétable, dit Blanche , il ne voit qu'elle.
— Ena Corisande , lui faites-vous parler le langage des trouvères ? demanda Anglina d'Ubart.
— Il a dû l'apprendre en la regardant, dit le le sire de Troisvilles qui s'était glissé derrière elle.
— Messire, dites cela bien bas, répliqua I Adélaïs , et encore le Connétable a-t-il l'air d'éli coûter avec les yeux.
— Ena Corisande , pourquoi ne dansez-vous I plus ? demanda Many de Charritte , vous dansez f si bien !
— Il me faut oublier la danse , c'est un plaisir trop jeune.
Toutes les jeunes dames se mirent à rire en rappelant ses seize ans.
— Oh î si vous saviez, reprit-elle, comme les fiançailles vieillissent !
— Mais vous le prenez trop au sérieux , dit Adclaïs ; est-ce que vous sacrifieriez tout à l'étiquette du rang?
— C'est le carcan de servage passé au cou , continua Corisande.
— Parlez-vous du mariage ou de l'étiquette de la connétablie? demanda Anglina.
— De tout à la fois !
Anglina s'écria gaiement :
— J'avais vu le mariage tout paré, illuminé ! voilà que vous soufflez sur mes rêves.
— Je comprendrais votre frayeur du mariage , Ena Corisande , dit Ursule Dandurein , si vous deviez , comme moi , aller habiter le donjon de Mendite , pour y passer la journée à faire filer les femmes, et le soir , céder la place près du feu à la meute haletante.
— Le sort d'Ena Corisande est si beau ! dit Anglina, elle portera le nom du héros delà Navarre !
— Vous aurez les modes de France! dit Many; vous verrez des courses de taureaux !
— Vous serez la dame des joutes ! continua Adélaïs.
— Et si elle veut être reine de Navarre, s'écria
Troisvilles , tous les bannerets seront à ses ordres !
— Ah ! reprit vivement Corisande , si je disposais des bannerets, je ne disputerais pas leur foi et hommage à François Phébus.
— C'est mon idole, dit Blanche.
— Même à présent que vous épousez le chef des Beaumonts? demanda Àdélaïs.
— Certainement , répondit Corisande; est-ce que les sentimens et les devoirs sont parures légères qu'on change quand on change de saison?
Many, qui craignait que la causerie ne devint sérieuse , s'écria :
— Demoiselles , dansons une ronde comme sur la montagne , une ronde avec des paroles chantées ; rien que nous jeunes filles; messeigneurs regarderont.
Toutes , comme une troupe d'isards , s'élancèrent dans la salle avec la simplicité de mœurs du pays ; elles se prirent par la main , et choisirent Corisande pour conduire la chaine. Elle chanta les couplets que Gaston Phébus avait composés pour Agnez de Navarre :
Aquéres Mountines dé ta hautes soun ( bis ) M'enpéchen dé bédé raas araous oun soun.
Les châtelaines répétèrent les paroles en se balançant; mais, au refrain , leurs pieds basques volaient sur le parquet de chêne poli. Pendant cette reprise prolongée , ou voyait un tournoiement de tètes charmantes passer et repasser vite, comme les hirondelles en l'air.
Corisande chanta le second couplet :
Aquéres Moulines que s'abacharan ( bis ) La mies amourettes que paréchéran.
Le Connétable frémissait de voir Corisande entraînée par ses compagnes dans cette folàtrerie de jeunes filles ; il eût voulu l'arrêter dans ses bras , l'isoler de ce cercle , et ainsi pressée sur son cœur, l'interroger pour voir si elle eût conservé l'expression enivrée de la danse.
Les châtelains , qui s'ennuyaient de leur inaction , et se sentaient attirés vers la ronde , s'écrièrent :
— Gentes demoiselles, vous avez voulu jouer les filles des montagnes ; ne savez-vous pas que, pendant qu'elles dansent, les contrebandiers arrivent?
Disant cela, ces jeunes seigneurs, aussi courtois que les chevaliers français , mais avec plus
d'abandon et de pétulance, vinrent séparer les jeMnes dames , et agrandir le cercle.
Le sire de Troisvilles se trouva placé près de Corisande ; alors elle rompit la chaîne , et resta un moment immobile au milieu du rond. Le Connétable vint à elle :
— Asseyez-vous , Ena Corisande , cette danse vous tournerait la tête.
Adélaïs dit à sa voisine :
— Le Connétable est jaloux.
— Il est jaloux!
Ce mot courut le long de la chaîne.
— C'est qu il l'aime , disaient les unes.
— Je voudrais un mari jaloux î disaient les autres.
Vous voilà bien , jeunes filles : vous aimez à voleter , et il vous faut pourtant filets et cages.
in,
Blandjc et 3oûn.
Le lendemain du bal, le Connétable retourna en Navarre, sans avoir fixé l'époque de son mariage. On écrivit au baron d'Àndoins, il accourut plein de joie et de reconnaissance.
Corisande eut tout le loisir de s'essayer , comme elle le disait, à être comtesse de Lérin ; madame Isabelle, renfermée avec dame Aloyse,
arrangeait le cérémonial des noces; Blanche conduisait Joan sur le préau où elle l'avait pleuré : c'était ajouter à leur bonheur présent , que de se rappeler ensemble ces jours de désespoir ; elle lui montrait aussi sur le préau le théâtre des jeux de son enfance ; elle ramenait Joan vers cet âge où elle ne l'avait pas connu , comme pour l'associer à toute sa vie ; ils jouissaient amplement tous les deux de ces heures fortunées , où , la veille du mariage , on revient dans l'innocence de son cœur sur des souvenirs pleins de fraîcheur et de grâce , en les unissant à un avenir d'amour.
Le soir, à la réunion de famille, leurs regards, encore tout pleins de leurs épanchemens, troublaient Corisande ; il y avait des mots qui arrivaient à son oreille pour bouleverser ses plus fermes résolutions. Ces mots , le page aussi les lui avait fait entendre ; elle en retrouvait l'écho affaibli. Tout le monde le parle , ce langage d'amour ; mais , entre tous , quelques-uns seulement en savent faire une poésie divine , des accords dérobés aux séraphins !
Un jour , le sire d'Andoins pressait madame Isabelle de fixer le moment de son mariage avec Ena Blanche.
— Cela ne dépend pas de moi , mais du Connétable de Navarre, répondit madame Isabelle; Blanche se mariera le même jour que sa sœur.
— Ne craignez-vous pas que le Connétable me fasse encore peur ce jour-là ? interrompit Blanche avec étourderie.
Dans cet instant, on annonça un page du comte de Lérin ; il portait une lettre pour madame Isabelle. Le Connétable écrivait du château de Roncal, demeure habituelle de sa mère, la comtesse Béatrix de Beaumont. Il annonçait que , des soins d'un haut intérêt l'appelant à Pampelune , il voulait , avant d'y aller , recevoir le serment de Corisande , pour le déposer ensuite sous les yeux de sa mère ; et il demandait à sa fiancée de se préparer à le voir arriver le 10 de mai , afin de la conduire à l'autel ce jour même.
— Joan, vous, du moins, vous ne vous plaindrez pas du comte de Lérin ? dit madame Isabelle en souriant.
Ena Blanche voulut lui reprocher d'avancer plus qu'elle n'eût voulu le jour solennel. Mais Joan la regarda d'un air si suppliant qu'elle se tut.
Corisande s'était levée éperdue.
— Dans moins de quinze jours ! s'écriait-elle
en se frappant le front... Déjà! pas un moment pour respirer ! Ah ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu !
— Mon enfant, dit madame Isabelle, n etiezvous pas préparée à épouser le Connétable?
— Pas encore ! pas encore ! 0 ma tante, ayez pitié de moi ! demandez-lui du temps ! qu'il aille
à Pampelune, je l'attendrai ici près de vous,
ma tante !
— Sa lettre est positive; un délai l'offenserait; il a déjà été blessé par votre sœur : d'ailleurs , il ne change jamais une détermination arrêtée.
Corisande n'écoutait point; elle continuait à supplier sa tante , qui resta inébranlable. Elle s'adressa au père Isidro ; il lui répondit qu'il ne lui avait pas encore connu de caprices. Elle se retourna vers le sire d'Andoins ; il dit en riant qu'il ne chercherait pas un nouveau motif de querelle entre lui et le Connétable , dans un moment où l'on parlait de sa soumission au roi François.
Blanche regardait sa sœur avec inquiétude.
— Est-ce que ce mariage ne vous plairait plus, ma sœur?
— Je le veux , je le veux toujours, répondit Corisande.
Et elle s'enfuit hors de la salle. — Façons déjeune fille! dirent-ils.
Et on écrivit au Connétable qu'il était attendu pour le 10 de mai.
£t6 tlocce.
Le 10 de mai se leva radieux sur la vallée de Soûle , jetant ses flots de lumière sur le sacrifice de Corisande , comme sur la fête de Blanche. La bannière des comtes de Mauléon , attachée au sommet de la plus haute tour, s'enflait au souffle du matin ; les hommes de la garnison du château se répandirent aux créneaux et sur
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les plates-formes, où le soleil levant faisait briller leurs armures ; toutes les cloches des villes , villages , et du plus chétif hameau , sonnèrent en branle la bienvenue d'une nouvelle vicomtesse. La renonciation de Blanche à son droit d'aînesse en faveur de sa sœur devait avoir lieu au moment du mariage. Sur toutes les routes , on voyait de nobles équipages s'avancer vers Mauléon; les sentiers des montagnes étaient couverts de Basques , dans leur costume national bigarré de couleurs éclatantes.
Les femmes entrèrent de bonne heure dans la chambre des jeunes dames. Les deux sœurs ne dormaient pas , depuis long-temps ; mais , occupées du même sujet, bien que différemment , elles ne s'étaient point parlé.
— Quel temps fait-il ? demanda doucement Blanche.
— Oh ! gracieuse demoiselle , le plus beau temps du monde ! le soleil s'est levé sans nuage, c'est un jour de bon augure !
— Tant mieux ! malgré moi, le ciel orageux m'eut fait peur!... Dormeuse! continua -t-ellc en baisant le front de Corisande , comment ne pouvez -vous vous réveiller?... Quoi! chère sœur , tu pleures !
— Oh ! Blanche.! Blanche ! je regrette notre douce première vie ! Que va être celle-ci?
— Le complément de l'autre , ma Corisande , la vie inconnue et rêvée !
— Nous sommes si sûres d'être aimées ici î Qui nous aimera là-bas ? ce seront des visages nouveaux , des cœurs étrangers !
— Pourvu qu'un seul nous aime , nous ne serons pas isolées.
— Tu n'es pas effrayée , dis , de renoncer à toi? de prendre une autre existence? de vivre sous une autre loi?
Les deux sœurs jugeaient suivant leur position .
— Blanche , tu ne regrettes donc rien? tu ne regrettes pas ce réveil du matin où tu me trouvais à tes côtés ? cette causerie impossible à refaire? Pour d'autres, ç'auraient été des riens; pour nous , c'étaient nos cœurs mis à nu , notre esprit s'amusant à l'aventure ; c'était dit comme cela venait, sans crainte de déplaire, sûres d'intéresser. C'est fini, ma sœur!... comprends-tu ce mot de sœur avec l'absence ? N'est-ce pas une vie séparée en deux? N'est-ce pas perdre de nouveau notre père , qui nous a bénies ensemble? notre mère? qui nous a donné son lait ! conçois-tu Mauléon sans nous deux ?
Blanche pleurait.
— Oh ! tu as raison , chère amie ! je n'avais pas pensé à tout cela ! je croyais acquérir Joan. et ne rien perdre !
— Blanche , dit Corisande avec déchirement de cœur, nous reverrons-nous jamais ici ?
— Quel doute affreux, ma sœur! nous y reviendrons tous les ans , comme à un pèlerinage sacré !
— Je ne sais si j'y reviendrai ! mais toi, quand tu y seras , pense à nos belles années !
Les deux sœurs entrelacèrent leurs bras en pleurant, appuyées l'une contre l'autre. •
— Tu me fais pleurer, dit Blanche, moi qui ne voulais pas voir un nuage sur le jour de mon mariage !
Madame Isabelle vint s'établir dans la chambre de ses nièces pour présider à la parure nuptiale ; elle apportait les perles et les pierres précieuses de sa famille, qu'elle leur distribua. Il y a quelque chose de solennel dans cette toilette de la mariée ; les jeunes filles étaient graves et tremblantes ; celles qui les paraient , partageaient leur émotion ; c'est avec respect que l'on arrange ces vêtemens blancs et que l'on couronne ces fronts inclinés.
Vers dix heures*, Maïta accourut en disant qu'on voyait une grande poussière sur le pont du côté du Béarn. On se rapprocha des croisées pour voir arriver le baron d'Andoins, beau de jeunesse et de bonheur ; il était suivi de presque toute la noblesse de Béarn , des gentilshommes de Bigorre et de Marsan. 11 y avait là Joan de Foix, Manault de Navailles , Odet de Batz , le sire de Barbazan , Joan de Gayrosse , Gaston du Lyon , Gui de Miossens , Estephe de Baudéan , Fortaner d'Arros , le vicomte Aimeri de Louvigni , Arnauld de Castetis , Bernard d'Abadie , et les seigneurs de Jasses , Saletés, de Sainte-Colomme , d'Abidos , deCaupenne, de Morlanne, de Pomps, de Belzunce , de Paradge, d'Anoye, etc. Cette troupe brillante criait : Béarn ! Béarn !
Blanche , cachée derrière sa tante , essayait d'apercevoir Joan.
— Quel air malin ils ont , ces seigneurs de Béarn ! disaient en riant les suivantes; ils nous ont saluées comme si nous étions des demoiselles !
— Je suis bien aise d'aller vivre dans ce pays î xlit Maïta ; cela me console de ne pas être de la maison de la Connétable.
Corisande était restée assise ; on la retrouva à la même place , les yeux fixés à terre.
Quand la toilette fut achevée, les deux sœurs se mirent à genoux devant madame Isabelle , qui plaça sur leur tête , au-dessus des pierreries , une simple branche de pervenche , fleur sacrée parmi les vierges , fleur charmante dont les pétales d'azur sont l'ornement le plus cher aux mariées ^ Cueillie le matin sur le bord des ruisseaux , ou dans les haies d'aubépine , elle semble dire , en se penchant sur un front virginal , que la beauté doit être , comme elle, modeste et cachée.
3Iaïta , toujours à la découverte , comme les. nains de la Table Ronde , vint annoncer l'arrivée du Connétable.
— Oh ! si vous le voyiez , disait-elle , il a la mine si belle ! une armure étincelante ! un cheval superbe qui semble fier d'un tel maître ! et comme une armée de chevaliers après lui !
Corisande devint si extraordinaircment pâle, que tout le monde s'efiraya.
I II est encore beaucoup de lieux en Béarn où Ton pose une branche de pervenche au-dessus de la couronne de la mariée : la pervenche exige un telle pureté , que souvent on met la couronne sans oser se parer de la fle«r vénérée.
— Ma tante ! sauvez-moi , dit-elle en étendant les bras vers madame Isabelle.
— Que voulez-vous dire , mon enfant ? répondit madame Isabelle , qui la reçut presque inanimée sur son sein,
— Oh ! je ne sais! dit l'infortunée en rappelant sa fermeté. . . C'est un moment de frayeur. . . Ma tante , bénissez-moi au nom de mon père ! dites comme aurait dit mon père !
— u Dieu te comble de ses grâces, ô fille chérie ! héritière de ma maison et de mes vertus , fais le bonheur de mon frère d'armes , et que ta piété te soit payée ! »
Corisande écouta religieusement les dignes paroles de madame Isabelle.
Après un moment , elle dit à sa tante , à sa sœur , à ses femmes , toutes saisies d'émotion :
— Ne soyez pas surprises, je suis bien jeune pour la scène où l'on va me jeter ! je m'y ferai.
— Ètes-vous en état de descendre ? demanda madame Isabelle , après qu'elle eut elle-même pris un peu de temps pour se remettre.
Corisande fit un signe affirmatif.
Madame Isabelle, appuyée sur ses nièces, alla à la grande galerie, où tousses hôtes étaient réunis. Les Navarrais , enorgueillis d'avoir
pour chef Louis de Beaumont , avaient pris le haut bout de la salle, en faisant une légère inclination de tête à droite et à gauche ; les Béarnais, hardis et moqueurs, leur avaient à peine rendu le salut, en faisant jaillir un pétillement de plaisanteries ; l'arrivée des deux mariées , escortées d'un essaim de demoiselles , arrêtèrent ces dispositions malveillantes. Tandis que les amis du baron d'Andoins s'inclinaient surtout devant Ena Blanche , les seigneurs de Navarre présentaient leurs hommages à la fiancée du Connétable.
Madame Isabelle , emmenant Joan d'Andoins vers le comte , lui dit :
— Mon cousin , voici le très noble baron de Béarn , Joan d'Andoins, pour qui je vous demande amitié , comme on la doit à un allié.
Joan , la tète audacieusement levée , regardait le Connétable comme le devait faire un serviteur zélé de François Phébus, avec une indignation mal déguisée. Les traits de Louis de Beaumont prirent tout d'abord une expression de dédain, qui s'évanouit comme un éclair ; avançant la main vers le sire d'Andoins, il lui dit :
— Maintenant , nous faisons tous la paix , monsieur le baron.
— Fasse le ciel qu'elle soit sincère, monsieur le Connétable !
Alors un garde-note réclama l'attention de l'assemblée, et lut à haute voix la renonciation de Blanche à ses droits sur la vicomte de Soûle et autres terres , en faveur d'Ena Corisande , sa sœur puînée. Blanche apposa gaiement son seing au bas de l'acte; la signature de Corisande était illisible. Toute l'assemblée s'étonna du savoir des deux châtelaines : peu de chevaliers étaient capables de les imiter ; ils façonnèrent une croix à la place de leur nom , et plusieurs d'entre eux, faisant moquerie d'une plume, voulaient tremper dans l'encre le bout de leur épée.
Pendant ce temps , madame Isabelle conduisit Corisande sur une terrasse pour la montrer à ses nouveaux vassaux, qui poussèrent des cris de : Vive Ena Corisande, notre vicomtesse bienaimée !
Le sénéchal s'avança solennellement dans la galerie pour prévenir la haute et puissante assemblée que le révérend Pierre de Foix, évêque d'Oléron , attendait les époux à l'autel.
Le pavé de l'escalier d'honneur et celui de la grande cour qu'il fallait traverser pour se ren-
dre à la chapelle , étaient couverts d'étoffes précieuses , sur lesquelles on fit marcher les deux mariées ; après elles venaient les dames et les donzelles , comme on les appelle en Béarn , demoiselles portant les couleurs de la mariée , ordinairement les plus proches parentes et les meilleures amies ; puis , c'étaient les chevaliers dont les éperons d'or frappaient le pavé , dont les épées retentissaient dans leur fourreau, dont les panaches de diverses couleurs se confondaient en se mouvant ; les belles vassales jetaient des roses , et les pages , les écuyers , les hommes d'armes s'inclinaient à mesure que leurs maîtres passaient.
Les deux couples s'agenouillèrent sous un dais. Joan prononça le Oui solennel d'une voix haute , Blanche avec une douce émotion , le comte de Lérin avec calme , Corisande le répéta après qu'on l'eut avertie. Il n'y avait que trouble dans ses idées , cette foule , le prêtre , l'autel, se confondaient devant ses yeux; seule distincte , une grande pensée la dominait : Mon père me regarde !
La cérémonie achevée , Joan offrit son bras à sa belle Blanche , avec une joie mêlée d'orgueil ; Blanche le regarda avec amour , et s'a-
bandonna avec confiance sur ce bras qui devait être son appui.
Le comte de Lérin prit la main de Corisande, il la trouva glacée. Il était surprenant que le Connétable , doué de clairvoyance , ne se fut pas douté des révoltes du cœur de Corisande ; il s'en fût vraisemblablement aperçu s'il n'eût pas été induit en erreur par l'offre volontaire de devenir sa femme ; et la fatuité , résultat d'une baute opinion de soi , complétait son erreur : il attribuait l'abattement de Corisande à l'éblouissement de son nom , à la crainte de sa personne , à l'inquiétude de ne pas être aimée comme sa jeune imagination l'avait arrangé.
Il lui dit quelques mots rassurans; mais le peuple qui la vit passer à demi morte sur le bras qui l'entraînait, retint ses cris d'allégresse ; il se sentit arrêté , avec un instinct de respect , devant une douleur qu'il ne pouvait comprendre.
En rentrant au château, le Comte prit sa femme à l'écart , dans la vaste embrasure d'une croisée ; autour d'eux tout retentissait d'éclats de rire ; c'était comme un tourbillon de gens qui s'aggloméraient , se heurtaient , allaient et venaient , qui faisaient du bruit et s'égayaient
parce qu'ils étaient à une noce , se donnant la fête à eux-mêmes ; c'étaient aussi des gens qui sortaient des guerres civiles , le cœur encore échauffé , bondissant aux récits qu'ils faisaient, détournant la tête à la vue des couleurs détestées.
A travers cett^ agitation générale, la voix du Comte arriva , plus redoutable que jamais , à l'oreille de la tremblante mariée.
— Comtesse , faites vos adieux à votre tante ; donnez des ordres pour votre départ ; dans quelques heures vous quittez Mauléon.
— Que dites-vous? s'écria Corisande. Ah ! ce que vous dites-là n'est pas possible !
— J'ai hâte d'être en Navarre ; ce soir , nous sommes attendus au passage d'Espagne chez un gentilhomme de mes amis ; demain , je vous confie à ma mère , et je vous quitte pour aller rejoindre François de Béarn , qui m'attend pour que je lui ouvre les portes de Pampelune et le fasse couronner.
— Ce projet est noble, Comte; allez rendre au jeune roi sa capitale ; allez acquérir une gloire solide qui me sera bien chère ! . . . Mais ne pouviez-vous me laisser près de ma tante ?
— Votre place est à mes côtés ou près de ma
mère, madame; vous devriez m'éviter le chagrin de vous le répéter.
— Quelques jours encore sous le toit paternel ! dit Corisande d'un ton suppliant. Je ne suis point préparée à ce brusque départ ; don Louis, je viens de vous confier ma destinée, faites , faites-la-moi douce ! Compatissez à mon âge ! . . . . écoutez les regrets de celle qui perd tout ce qu'elle aimait ! . . . .
— Et qui oublie trop ce qu elle doit aimer et à qui elle doit plaire , interrompit le Comte avec sévérité.
— Ce n'est pas sacrifier des jours que je doive passer avec vous , dit Corisande d'une voix entrecoupée , qu'elle cherchait à raffermir , puisque vous me laissez à Roncaî.
— C'est assez , répliqua le Comte , cela ne se peut. Allez vous préparer , madame , et accoutumez-vous à suivre sans hésitation une ligne tracée.
Corisande sentit que ses paroles seraient perdues; elle s'inclina et sortit. Dans l'immense château, aucun lieu n'était solitaire ce jourlà; pour trouver du repos, elle entra dans un jardin particulièrement destiné à sa sœur et à elle.
Elle s'assit , fléchissant sous le poids de cette journée.
— Ah î s'il l'avait voulu , mon cœur Vent béni! Un peu de pitié dans son refus m'aurait soulagée ! Comme il fait peser son joug ! et on m'a dit de l'aimer ! J'espérais qu'une fois lié par des paroles saintes , tout me paraîtrait sous un nouvel aspect , et mon arae se révolte toujours davantage !
Les cris , les chants , les danses , les fanfares , les cloches , tout ce fracas que les hommes font quand ils veulent exprimer leur joie, envahissait la retraite de Corisande. Elle pensait :
— Savent-ils pourquoi ils se réjouissent? Avant de célébrer une noce , avant de chanter le bonheur , il faudrait au moins consulter la victime.... lis sont donc bien enivrés! La fête est pour tous, et de moi ils ne s'informent pas! Ma sœur même m'oublie, et pourtant, ô ma sœur!... Si mon père vivait, si j'entendais sa voix respectée m'encourager, en m'appuyant sur lui j'aurais de la force... Mais tout porter, moi seule î je mourrai à la peine.
Corisande crut entendre soupirer près d'elle ; elle leva la tête , et vit de l'autre côté du mur Janina qui la regardait d'un air désolé.
— Que fais-tu là Janina ?
— Je voulais voir la fête ; je voulais vous apercevoir encore , noble dame ! Repoussée de partout , chassée par les heureux , je me suis cachée ici pour entendre de loin leurs banquets et leurs danses ; je voulais m'abreuver d'envie!... Je vous ai vue dans ce jardin , et j'ai pleuré avec vous !
— Sur toi , Janina ?
— Sur vous . noble dame !
— Ainsi , pauvre fille des Cagots , tu as compris dans ta détresse qu'il existait une destinée plus douloureuse que la tienne! Tu as raison ! il y a misère au fond de mes grandeurs , une plaie saignante au cœur !
— Cachez vos chagrins , excellente dame , il ne faut pas que les méchans les voient.
— Tu peux pleurer dans ta cabane, toi, Janina ; moi , on me cherche pour me faire sourire dans mes salles magnifiques. Appelleras-tu encore les riches, les heureux?
— Oui, noble dame, vous répandez des bienfaits à l'égal de Dieu.
— Ah! s'écria Corisande, mon ame sera épuisée par une seule bonne action. Je ne suis plus capable de rien!.... Janina , poursuivit Cori-
sande , vas prier pour moi à la croix de l'ermitage.
— Si quelqu'un vient vous y demander , y a-t-il une réponse à faire?
Les yeux expressifs de Janina révélèrent le secret de Corisande.
Corisande rougit.
— Je n'ai rien à dire à personne : adieu Janina.
Elle prit l'aumonière attachée à sa ceinture.
— Voilà de quoi assurer le pain de ton fils. Et Corisande rentra au château, saris que
Janina eût trouvé un mot à dire.
— Ma mère , dit le petit Yvain en secouant la main immobile de Janina , ma mère , cette femme plus belle que la vierge de Sarrance, c'est Ena Corisande ? celle qui m'a empêché de mourir?
— Oui, c'est Ena Corisande! Notre-Dame de Bon Secours ! la sœur des anges ! s'écria Janina d'un ton passionné ; pour elle , Yvain, il te faut savoir mourir.
— Et toi, que ferais-tu, ma mère, si je mourais?
— Je mourrais contente après toi , Yvain ; mais Ena Corisande avant tout !
£t Bcpûrl.
L'heure du départ sonna : les convives quittèrent les tables où les vins d'Espagne les retenaient; tous les hôtes du château descendirent dans les cours pour voir partir la comtesse de Lérin.
Jeune mariée qui fais ton premier pas hors
du seuil paternel, tu trouves le monde bien grand ; effrayée , tu veux rentrer ; rassure-toi pourtant; si le jeune époux qui t'enlève est amant et aimé , tes larmes viendront se perdre dans un sourire ; il est fort celui qui te soutient, il te garde une tendresse inconnue , des joies nouvelles; tu quittes une vie d'innocence, mais, pour une vie d'amour 3 tes jours paisibles sont passés, tu préféreras encore les jours troublés qui t'attendent. Mais Corisande !... Elle perdait tout, et n'avait pas une illusion en échange. Ce mot adieu, compris dans toute sa puissance , la rejetait loin de tout ce qu'elle avait connu. A Dieu ! recommandée à Dieu seul , elle n'avait plus rien autre.
Une litière somptueuse , aux armes de Beaumont écartelées de Mauléon , portée par des mules blanches d'une rare beauté, avait été amenée pour la Connétable; des duègnes étaient placées près de la litière.
—Voilà, dit le Comte, les femmes que ma mère vous envoie. Approchez, signora Talésa.
La camérera major s'avança pour faire ses révérences; elle était suivie de ses compagnes, toutes avec ce costume grave de duègne , cet
air empesé qu'elles ont par état, ce regard rapide et méchant fait pour la surveillance.
— Mais j'espère , dit Corisande avec anxiété , qu'il sera permis à dame Aloyse de m'accompagner , ainsi que son dévouement le lui a inspiré ? /emmènerai aussi la jeuneE léonore, qui a grandi près de moi.
— Ma mère ne veut pas d'étrangers chez elle, Comtesse; elle hait le bruit, la nouveauté et je dois à son âge de respecter ses intentions ; lorsque vous serez chez moi , vous appellerez les femmes que vous aimez.
— Chère dame Aloyse! bonne Éléonore, à une autre fois ! . . . Adieu , tous mes fidèles serviteurs , dit-elle aux gens du château qui pleuraient autour d'elle.
Au baron d'Andoins, qui lui baisait la main :
— Soyez heureux , mon frère !
Elle appuya sur ce mot de frère ; elle savait ce qu'il lui coûtait.
Elle embrassait ses donzelles, toutes émues de regrets. Puis se tournant vers sa tante , elle se précipita à genoux , en lui disant :
— Ma seconde mère ! encore une bénédiction , avant que je ne vous quitte !
— Que Dieu te rende toutes les joies que tu
m'as données, enfant bien-aimée ! . . . s'écria Isabelle , le cœur gonflé de larmes.
Mais quand ce fut le tour de Blancbe d'embrasser Corisande , on n'entendit plus que les sanglots des deux sœurs, elles ne pouvaient s'arracher des bras l'une de l'autre ; il fallut enlever Corisande, la placer dans sa litière tandis qu'elle appelait Blanche presqu'évanouie.
La litière partit au milieu d'un hourra général, à travers les berrets jetés en l'air; elle passa dans des rangs pressés où l'on était avide de voir encore la bonne jeune dame; avec elle partirent le Connétable , les seigneurs de Navarre ., leur suite, et les femmes du château de Roncal. Le Connétable jugea à propos de ne pas troubler les regrets de Corisande , bien qu'il en fut jaloux et ennuyé; peu à peu ses pensées prirent leur direction accoutumée, François et Pampelune.
Vers Idaux, un courrier venant a Espagne au grand trot d'un mulet s'arrêta devant Bermudez.
— Ce sont, lui dit-il, des dépêches très pressées pour le seigneur Connétable.
Bermudez remit les papiers au Comte. Après les avoir lus, le Comte fit une exclamation.
— Villaréal ! dit-il , voyez ce qu'on m'écrit. «. Le roi est déjà devant Pampelune ; il est
arrivé plus tôt qu'on ne l'attendait. lia la courtoisie de ne pas vouloir entrer sans vous dans la ville; mais il est si vivement appelé par les habitans, qu'il est à craindre qu'il ne vous devance ; faites diligence , il y va de votre gloire. )»
Le Comte frappa de son gantelet sur sa selle.
— Il sait, dit-il en fureur, que je suis occupé par mon mariage ! Il veut avoir l'air de se passer de moi, ce ne sera point ! j'ai les clefs de la ville; j'ai nos conventions signées de lui.
— Connétable , liâtez-vous , comme on vous l'écrit, reprit le marquis de Villaréal, c'est le plus sûr.
Louis de Beaumont regardait la litière.
— Que faire de la Comtesse ? dit-il d'un ton chagrin.
— Confiez-m'en la garde , répondit Bermudez ; demain elle sera près de dona Béatrix.
— Il faut que je l'y conduise moi-même , répliqua le Connétable.
— Depuis quand ne comptez-vous plus les heures pour l'assurance du succès? demanda insolemment l'écuyer.
—Connétable , dit Villaréal, il faut passer au val de Roncevaux , c'est le plus court.
— Eh bien , la Comtesse viendra avec nous , répondit don Louis.
— Y pensez-vous? répliqua le marquis , nous assujettir à suivre une litière par des chemins difficiles !
Le Connétable hésitait, regardant la litière ari'ètée.
— Soit , dit Bermudez avec un rire railleur ; le roi François entrera seul dans Pampelune ; nous dirons à la foule étonnée qui réclamera le clief des Beaumonts qu'il escorte la litière de sa femme.
La rougeur monta au front du Comte.
— Votre zèle vous rend indiscret, Bermudez; si vous aviez plus de délicatesse, vous comprendriez qu'il n'est point convenable que je laisse aller seule la comtesse de Lérin , au moment où je viens de lui promettre mon appui et lorsque je l'enlève aux soins de sa famille.
Bermudez som'it malignement.
Villaréal dit :
— Connétable , je sens tout ce qu'il y a de pénible à quitter sitôt une femme charmnte ; mais vos amis attendent de vous que vous le
représentiez dignement à Pampelune; faitesleur ce sacrifice : ils en ont fait beaucoup pour votre cause.
— A Roncevaux! s'écria le Comte, je vais prendre congé de la Comtesse.
Et il galopa vers la Comtesse. Il descendit de cheval près de Corisande, qui était hors de sa litière.
— Votre prince, s'écria-t-il , est un traître ! il est déjà devant Pampelune ! il faut que je vous quitte chère Corisande , pour passer le val de Roncevaux , afin de ne pas arriver trop tard,
Corisande tourna la tête du côté de Mauléon; elle voyait le revers de ses montagnes.
— Vous, poursuivit le Connétable, allez chez ma mère, j'irai vous y rejoindre; ou bien je vous appelerai pour les fêtes du sacre.. . Il m'est pénible de vous quitter , le comprenez -vous ?
— Ceci ne sont pas des heures perdues que vous puissiez me sacrifier , répondit Corisande, respirant à l'aise et soulagée par le départ du Comte.
— Encore , si je voyais dans vos regards un seul regret pour moi ! mais toute votre ame est restée à Mauléon !
— Don Louis , estimeriez-vous un cœur ou-
blieux?... Laissez^moi aimer ce que j'ai appris à aimer; un jour...
— Unjour il n'y aura plus que moi! reprit impétueusement le Comte ; il faut que cela soit ainsi.
Et son bras attirait vers lui la taille souple de sa jeune compagne.
— Oh ! allez ! dit-elle d'un ton de prière et de peur.
— Le baiser d'adieu , belle amie.
Et ses lèvres cherchaient celles de Corisande qui se détournèrent ; il effleura seulement ses joues brûlantes.
— Oh! assez! dit-elle en s'éloignant.
Le marquis de Villaréal se rapprochait.
— Me voilà, dit le Connétable avec dépit. Il appela les hommes de sa maison qu'il voulait laisser près de Corisande ; il les lui présenta , et leur enjoignit de prévenir tous les désirs de la Comtesse.
— Madame , ajouta t-il en lui montrant Bermudez , je laisse avec vous mon écuyer ; vous ne mettrez pas en vain son dévouement à l'épreuve , il est de bon conseil ; sa prudence , si vous le consultez , pourra vous être utile
Corisande eut peine à le remercier du sacrifice qu'il lui faisait de Bernmdez.
Le Connétable donna aussi quelques instructions à sa jeunesfemme sur sa conduite au château de Roncal ; puis :
— Adieu , ma chère Comtesse , à revoir !
Il remonta à cheval , fit quelques pas , se retourna encore.
— Pars, enfin! murmura Bermudez avec impatience. 0 don Louis , qu'êtes-vous devenu?... Et elle ne le regarde seulement pas! ses yeux vont vers Mauléon ; elle ne l'aime pas : son cœur est resté froid à cet adieu; glacé comme lorsqu'elle allait à l'autel , glacé comme le soir du bal quand il lui parlait ! Ingrate ! elle ne l'aime pas ! qui aime-t-elle donc ?
Son œil était farouche.
Corisande arriva vers le soir à la demeure d'un gentilhomme qu'on avait préparé d'avance pour elle et le Connétable, lorsqu'il croyait pouvoir l'emmener au château de Roncal.
iTc (lll)âteau hc Honcal,
Le lendemain , au point du jour , la comtesse de Lérin fut réveillée par une voix inconnue : elle vit devant elle la révérencieuse Talesa qui lui observait qu'il était heure de se lever , parce que la journée de marche jusqu'au château de Roncal serait longue et pénible. Corisande re-
garda autour d'elle ; ce n'était plus sa sœur , ni la douce Éléonore , lui souhaitant une bonne journée ; c'étaient des étrangers , des mots arides, une ère nouvelle.
La route que Corisande allait parcourir ne lui permettant plus de se servir de sa litière , on lui présenta une mule éprouvée , dont le pied ne bronchait jamais sur le bord des précipices, ni sur les pointes raides des rochers. Le ciel était orageux; le vent d'Afrique faisait pencher les plantes desséchées , et bourdonnait dans les hautes branches des sapins qui exhalaient leurs parfums résineux. Les lézards s'enfuyaient dans les broussailles , et l'on voyait de longs serpens dérouler leurs anneaux au soleil sur des bancs d'ardoise.
— Que ce temps est lourd ! dit Corisande affaissée sur sa selle à large dossier.
— Du courage, madame, répondit Dermudez, qui tenait la bride de sa mule à cause d'un passage dangereux , nous voici sur la crête ; ce revers de montagne est espagnol , cette vallée qui est à vos pieds , c'est la vallée de Roncal.
— Je suis donc sur le sol étranger ?
— Etranger •' reprit durement Bermudez , la
patrie n'est-elle pas où est votre époux , madame ?
Corisande pensa au grande castel de Mauléon , au chemin de l'ermitage.
— La patrie ! se dit-elle , ah ! c'est le gazon où se joua notre enfance , l'arhrc qui ahrita notre jeunesse, les hleuets que l'on cueillait dans le champ paternel , la chapelle où Ton bégaya les premières prières, le foyer où l'on écoutait les vieux parens! La patrie! c'est la terre des souvenirs , là où toute chose est un écho de nos pensées !
Elle poussa un profond soupir , et retourna la tête vers les cimes des montagnes basques. Bermudez devina la comtesse, il lui dit avec son accent perfide :
— Je crains, madame, qu'il ne vous faille du temps avant d'avoir adopté la Navarre à l'égal de la Soûle.
— Sire Bermudez , je sais tout ce que la Navarre doit être pour moi , il n'est pas nécessaire que l'on m'y fasse songer.
— Peut-être, madame.
— Dans tous les cas, reprit sévèrement Corisande , vous attendrez que j'appelle vos avis à mon aide.
— Je me souviens , dit Bermudez , qui poursuivait avec insolence , je me souviens que le seigneur Connétable a cru que mes conseils pouvaient vous être utiles.
— Dans le danger, c'est possible; mais pour ce qui regarde mes façons de penser, vous comprendrez , sans que je le répète , que vous n'avez pas à intervenir.
Bermudez lança un regard funeste sur Corisande.
— Orgueilleuse ! murmura -t-il , tu veux la guerre , tu l'auras !
A l'approche de la nuit , on entendit le tonnerre ; quelques éclairs montraient çà et là un rocher comme une tour, un sapin comme un géant , et la cascade ressemblait à une ombre blanche inclinée vers le vallon ; les chauvessouris heurtaient les roches dans leur vol tournoyant , et le grand-duc remplissait les gorges étroites de ses cris lamentables.
— Cette nuit est de mauvais présage pour une nouvelle mariée , dit à voix basse une des femmes qui suivaient Corisande.
— Je vous l'assure , Manuella , répliqua une autre , il y aura deuil avant la fin de l'année au château de Roncal !
On aperçut des feux au fond de la vallée.
— Voilà Roncal! s'écria-t-on.
Bermudez envoya avertir dona Béatrix que la comtesse de Lérin arrivait seule , et par quel motif le Connétable avait pris une autre route.
On atteignit le bourg de Roncal comme l'orage allait éclater. Les cours du château se remplirent d'hommes enveloppés dans leurs manteaux et de femmes voilées de noir. Ce n'était plus le costume svelte et éclatant des Basques, c'était la mystérieuse Espagne. Des torches de cire, qui s'agitaient dans l'ombre, donnaient à ce tableau un aspect fantastique.
Sur le perron se présenta une femme âgée , entourée d'officiers et de duègnes. Corisande se demandait si c'était la mère du comte de Lérin, lorsque la vieille dame , prenant la parole , lui souhaita la bien-venue au nom de dona Béatrix ; puis elle conduisit silencieusement la triste voyageuse, à travers un cloître gothique et une suite de vastes appartemens, jusqu'à la salle où se tenait la comtesse de Beaumont. Tout était sombre dans ces lieux , et la boiserie de chêne, devenue noire par l'effet du temps, et le groupe de figures antiques qu'on apercevait dans le fond, autour d'une estrade sur laquelle était,
dona Béatrix. Elle fit quelques pas au-devant de la jeune Comtesse , qui se sentit intimidée par sa grande taille, son air haut et solennel, l'éclat de ses yeux noirs pleins d'orgueil ; ils brillaient encore sous le bandeau de cheveux blancs qui ceignaient son front : c'étaient les traits du Comte et leur expression méprisante que l'on pardonnait moins à une femme. La jeune Corisande, dépaysée, cherchait un signe d'affection dans la physionomie et l'accent de sa belle-mère, elle n'en trouva point ; aussi elle ne put avoir un mot à lui répondre , et se contenta de s'incliner avec respect devant elle.
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Il se fit un moment de silence, pendant lequel la comtesse de Beaumont examinait Corisande encore debout.
— De mon temps , dit-elle, les nouvelles mariées étaient plus grandes; cette figure enfantine et délicate contrastera avec les portraits (les dames de Beaumont,
Puis , eile fit signe à Corisande de s'asseoir.
Une jeune et gracieuse figure se montrait dans ce cercle noir; au geste de Bcatrix. elle s'élança j)Our avancer le fauteuil de Corisande , en lui jetant un regard plein d'une vive sympathie.
— A mate !
Ce seul mot, dona Béatrix. le prononça avec une richesse de mépris et de haine, avec une science d'orgueil et d'autorité , qui ne se peut traduire. Amate resta clouée à sa place , sans toutefois montrer d'humiliation, et elle parut cojisolée par les remercimens de Corisande, qui étaient d'autant plus doux et affectueux , qu'elle voulait en faire un dédommagement.
— Assez, heaucoup trop, dit aigrement dona Béatrix en l'interrompant ; quand vous saurez ce qu'elle est, vous regretterez d'avoir perdu vos paroles.
Puis elle commença, avec la jeune Comtesse, un entretien aride , sans un de ces mots qui initient une jeune femme dans sa nouvelle famille, et lui donnent le droit de se croire chez elle , sous le toit de son époux. Béatrix marquait le rang de Corisande, et les égards qu'il commandait ; toutes ces nuances , elle les savait bien , mais les soins du cœur lui paraissaient inconnus.
Bermudez vint annoncer qu'un oflicicr du château de Roncal , arrivant d'Acos à toute bride , apportait la nouvelle de l'entrée du roi à Pampelune.
— L'y voilà donc ! s'écria Déatrix , eh bien ! puisse-t-on sonner bientôt ses funérailles ! puisse chaque acclamation être un cri de mort !
— Ainsi soit-il ! répondirent tous ceux qui étaient dans la salle.
Corisande souffrait horriblement.
— Et la Navarre , cette terre généreuse , ne produira pas un vengeur !
— Il s'en peut trouver , dit sourdement Bermudez.
— A Pampelune ! ce rejeton de don Juan et d'Eléonore de Foix! disait Béatrix, voilà vingt années de guerre pour rien!... tout est revenu au même point.
Corisande essaya de dire :
— Si vos espérances sont déçues , madame , consolez-vous par le bonheur de la Navarre ; elle a besoin de repos , elle voulait le roi François.
— La Navarre! s'écria impétueusement Béatrix , je ne la reconnais que dans le parti des Beaumonts.
— Elle pouvait être aussi ailleurs, repondit doucement la jeune Comtesse , et votre fils l'a reconnu.
— Mon fils a ccdc , madame ; mais croyez qu'il ne renonce ni à ses projets, ni à ses droits; ce n'est qu'une suspension d'armes , croycz-lc bien.
— Ah! j'espère que ce sera une bonne paix ! dit Corisande avec ardeur ; j'espère que le Connétable sera loyal envers le roi, généreux envers son pays ! oh , j'y compte beaucoup !
— Est-ce que vous n'êtes pas la fille du comte Bertrand ? est-ce que vous n'êtes pas mariée au Connétable ? demanda Béatrix avec surprise et colère.
— En quoi paraîtrais-je l'oublier? répondit respectueusement Corisande.
— Vous avez donc été élevée sur les genoux des Grammonts? continua la vieille dame; votre nourrice au moins avait de leur sang dans son lait, ou votre langage serait inexplicable.
— Il n'est pas si étrange que vous pourriez le penser, madame, reprit Corisande : mon père avait horreur de la trahison ; de là vient que je crois le Connétable de bonne foi dans ses traités.
— Vous manquez au moins d'intelligence ,
dit Béatrix , vous devriez savoir que les uiênies mots n'ont pas toujours le même sens; mais voici l'heure do la prière , prions pour l'œuvre des Beau monts !
— On a vu souvent , dit Bermudez , que vaincu , couché dans la poussière , on blessait son ennemi à mort.
— Oui , prions , s'écria Béatrix avec exaltation. Père, dit-elle à un moine, cherchez le cantique de Débora.
— Le Dieu de miséricorde écoutera- t-il des projets de haine et de sang? dit Corisande.
— Enfant , dit Béatrix indignée , pourquoi êtcs-vous entrée dans cette maison , si vous n'êtes pas dévorée de sa gloire , et que vous ne sachiez pas haïr ses ennemis ?
On se mit à genoux ; Corisande appuya sa douce tète entre ses mains pour prier.
— Haïr ! se venger ! pensait-elle , c'est le cri du démon à qui il a été défendu d'aimer !
Il s'éleva de son cœur pur des vœux pour la paix de la Navarre et le bonheur du roi. Bermudez ne priait pas , mais il pensait :
— Elle aime le roi ! elle l'aime ! le Cagot avait raison de dire qu'ils se connaissaient.
Après le cérémonial des adieux du soir , on
conduisit Corisande dans son appartement , où on lui servit quelques rafraîchissemens ; l'étiquette de la toilette finie , ses femmes la quittèrent ; elle attendait ce moment avec impatience. Qu'elle avait été longue et amère, cette première journée écoulée sans une parole consolante ! c'est un voyage dans le désert.
Corisande regardait mélancoliquement les objets étrangers qui décoraient sa chambre; en jetant les yeux sur la tapisserie à grands personnages, elle reconnut la fille de Jephté, pleurant sur les hauts lieux avec ses compagnes.
— De tous les temps , se dit-elle , la jeunesse ne servit de rien contre le malheur; mais l'Israélite pleurait avec de douces amies , en tressant ses couronnes de deuil , et moi , il faut que j'accomplisse seule mon sacrifice !
2lmatc,
On heurta doucement à la porte de la cham bre à coucher. Corisande alla ouvrir, sans courage contre de nouvelles importunités ; mais , au lieu de ses caméristes , elle trouva la jeune fille qu'on avait nommée Amatc.
L'Espagnole mit un doigt sur sa bouche, pour
lui recommander le silence , et se chargea ellemême du soin de refermer la porte, pour éviter le plus léger Lruit ; puis elle tira le verrou pour ne pas être surprise ; ensuite elle dit vivement et à voix basse :
— Vous êtes seule , au moins?
— Toutes mes femmes se sont retirées.
— Et j'ai cru qu'elles n'en finiraient jamais.
— Pourquoi ce mystère? demanda Corisande en prenant la main de la gentille Navarroise.
— Ah! c'est que tout est mystère ici ! je vous défie de rien deviner de ce qui s'y passe ; les paroles dont on se sert ne disent jamais ce qu'elles ont l'air de dire, elles sont impénétrables comme les physionomies.
— Eh ! mon Dieu ! dit Corisande , que ra'inporte ? je sais tout ce que je veux savoir.
— Vous êtes triste, dit Amate avec sensibilité, je vois cela, moi.
Souvent le courage qui lutte contre l'agression ne tient pas contre une marque d'intérêt. A ces mots d' Amate , Corisande laissa tomber sa tête sur l'épaule de l'aimable enfant, et elle se mit à pleurer. Son pauvre cœur, comprimé, se dégonfla. Amate passait sa main sur les cheveux et sur le cou de Corisande , elle appuyait
ses lèvres sur son front , elle la pressait sur son cœur , elle lui donnait des noms doux , comme sait les donner rEspajjne avec son langage harmonieux, et Corisande trouvait une suave consolation à pleurer ainsi. Puis elle dit ;
— Pourquoi m'aimez -vous? pourquoi ètesvous venue me cberclier?
— Parce que vous êtes jeune ainsi que moi; parce que je vous ai vu l'air malheureux , et quej'ai besoin de trouver quelqu'un qui m'aime.
— Qui êtes-vous? demanda Corisande, eu pressant dans ses mains la petite main de l'Espagnole.
— Qui je suis! dit celle-ci en haussant les épaules : comment le dire ? beaucoup et peu de chose. La fille d'un grand seigneur, ou une créature plus opprimée que les restes des Goths. Vrai , je ne sais pas ce que je suis!
— Contez-moi vos chagrins , je vous entendrai à demi-mot ; car moi , j'en ai aussi.
Elle s'assirent toutes les deux sur le lit de la Comtesse ; elle enveloppée dans une riche robede-chambre, ses pieds blancs passés dans les mules brodées de paillettes d'or; Amate, à demi couverte d'une mante commune, ses pieds menus, entrant et sortant dans des espadrilles
de lisière; leurs yeux bien beaux, reflétant les mêmes émotions , leurs jeunes têtes bien proches l'une de l'autre.
— Je m'appelle Amate ; quand on m'a nommée ainsi, j'étais aimée, adorée, précieuse à mes parens comme l'unique héritière d'un roi ! mon père était le second fils de dona Béatrix.
— Quoi ! dit Corisande en l'interompant , vous êtes la nièce du comte de Lérin? J'ai pu entendre parler de son frère.
— Son frère lui ressemblait peu; il était sans faste , sensible, bon pour tout ce qui l'entourait, et beau ! je me le rappelle bien. II aima ma mère , elle était fille d'un Hidalgo bien pauvre ; il l'épousa , parce qu'il sentait que le bonheur vient du cœur, et non du rang et de la fortune.
Les Beaumonts jetèrent des cris d'indignation quand ils apprirent ce mariage , ils voulurent le faire casser, comme si les sermens faits à une simple demoiselle , et la bénédiction d'un cm'é de village , n'étaient pas écrits devant Dieu ! Mon père , malgré son doux caractère ( qui lui avait attiré l'aversion de dona Béatrix ) , fut inflexible , il resta fidèle à ma mère et à moi.
Nous habitions une charmante maison de plaisance près de Tudela. Ah! ce temps de ma vie, je le vois toujours! les années ne l'effacent point, il grandit avec moi ; il me semble que j'ai vécu ainsi des siècles , et pourtant que je n'avais que huit ans lorsqu'il a fini. Il y avait là de belles fleurs, dont je faisais des jonchées, et que je jetais à pleines mains ; des ombrages sous lesquels je passais mes journées, folâtrant au gré de mes caprices; des sources d'eau vive où je trempais mes mains et mes pieds , que j'y plongeais nus, en riant , et tout ce que je faisais charmait ma mère , et des femmes étaient là pour me servir , et elles chantaient ou dansaient pour m'amuser ; et lorsque mon père arrivait de voyage , son premier baiser était pour moi, et puis tenant ma mère et moi sur ses genoux, il nous embrassait tour à tour; et ma mère lui racontait tout ce que j'avais fait , tout ce que j'avais dit , et lui me caressait pour me remercier , et il m'admirait ! . . .
Amate se tut, et tandis qu'elle ne parlait pas , sa bouche souriait à ce tableau de son enfance. Puis elle reprit :
— Un jour, j'avais à peine huit ans, on me mit une robe noire , mon père venait de mou-
îir; je versai beaucoup de larmes, parée que ma mère jetait des cris,parec que tout le monde avait l'air eonsterné ; mais je ne compris pas bien la perte que j'avais faite ; la mort ne me paraissait qu'une absence, peut-être un peu
longue Peu d'heures après, des hommes,
que je ne connaissais point , me prirent dans leurs bras; malgré la résistance de ce qui m'entourait , ils me posèrent sur la mule que montait l'un d'eux, et me conduisirent à Roncal. Ici Amate s'interrompit encore. Elle continua :
— Quand je demandai ma mère , on me répondit que je n'avais plus de mère , que j'étais une fille sans nom , sans fortune , vouée à l'opprobre. Mon ame d'enfant s'indignait, et j'attendais chaque jour mon père et ma mère!
— Qu'est devenue votre mère ?
— J'ai su par hasard qu'elle s'était toujours refusée à laisser annuler son mariage; on l'avait mise dans un couvent, je ne sais dans quel lieu et j'ignore si elle vit encore.
— Pauvre enfant ! s'écria Corisande.
— Pauvre mère ! pauvre fille ! dit Amate. Puis après un moment , elle reprit :
— On me destine au cloître, pour dérober au moride le fruit de l'union d'un Bcaumont avec
la fille d'un obscur Hidalgo ; il ne faut pas qu'il reste trace de cette mésalliance ; dans peu de temps , peut-être demain , on jettera sur moi la robe de nonne comme un drap mortuaire pour m'ensevelir.
Toute la personne d'Amate exprimait l'horreur.
— Le couYcnt vous serait moins rude que cette demeure , dit Corisande en pressant dans ses mains les mains d'Amate , qui étaient devenues froides et humides.
— Pensez donc , reprit Amate , que je n'aurai rien vu ! Je serai comme l'enfant mort au sein de sa mère, que l'on porte en terre sans qu'il ait ouvert les yeux. Que Dieu et la Vierge me pardonnent ! mais dans le paradis , je regretterais encore ces belles villes où tout le monde vit si gaiement.
— Si gaiement ! dit Corisande avec une expression de tristesse.
— Eh bien ! vous avez des chagrins , c'est quelque chose que d'avoir des chagrins! Moi, je ne pleure plus , je m'ennuie , je m'ennuie dans le présent et l'avenir ; j'ai du sommeil dans l'ame , je ne suis pas jeune à la façon des autres; je le comprends bien... Mais tout est
plus heureux que moi. Lorsque de petits gitanos viennent mendier, je les envie; comme ils se couchent au soleil ! c'est bon de recevoir le soleil avec paresse aussi long-temps que l'on veut, et sans une voiv qui harcelle ; et comme ils font du chemin ! ils vont d'un bout de l'Espapagne à l'autre , sans soucis , sans surveilians , les castagnettes en main ! . . . Comme leur cœur doit battre à l'aise ! Moi, on sait ce que je pense avant que j'aie pensé ; on marche sur mes pas ; je ne vois la lumière du jour que sous les arceaux ou dans ces salles lugubres ; je parcours le rosaire cinq à six fois , du matin au soir ; on m'envoie en méditation dans la chapelle , visà-vis une tête de mort , pour me préparer à la vie religieuse. Savez-vous ce que je fais quand je suis là. seule, vis-à-vis ce vilain crâne desséché? je le pare, je lui mets des fleurs, pour le faire mentir, et puis je me fais belle aussi. Je relève mes cheveux avec quelques joyaux renfermés à la sacristie pour les jours de fête de la Vierge ; et je monte au clocher pour deviser avec les hirondelles.
— Moi, comtesse de Lérin, dit Corisande avec chaleur, je vous ferai rendre celte liberté que vous regrettez!
— Ce n'est rien que d'être comtesse de Lcrin ! Dona Béatrix est tout.
— S'il le faut je me mettrai à genoux devant le Connétable !
— Oh! ces Beaumontsî dit Amate avec découragement, leur volontés se moulent en bronze!... Cependant vous êtes si belle... si séduisante !
— Comment le Connétable est-il pour vous?
— Comme avec un être invisible 5 il passe devant moi sans voir ma révérence ; il entend ma voix sans l'écouter, il regarde autour de lui sans s'apercevoir que je suis là.
— Au moins , ce n'est pas de la haine.
— C'est pis ; il a arrêté avec sa mère ma destinée; pour lui, c'est comme si elle était accomplie.
— Chère enfant! espérez! dit Corisande.
— Oh! oui, malgré tout, j'espère... Il faut que je vous dise, ajouta-t-elle d'un air de joie enfantine , qu'une gitana m'a regardé dans la main, pendant que je lui portais l'aumône; elle m'a dit que je serais la femme d'un beau cavalier , et que ma vie serait toute semée de plaisirs.
— Mais , c'est mal de croire toutes ces choses de la sorcellerie , dit Corisande.
— Aussi, pour réparer ma faute et connaître
la volonté du Ciel , j'ai mis deux vases sur l'autel de ma patrone sainte Marguerite : dans l'un était du romarin, herbe des morts; dans l'autre du myrte, fleur de bonheur. Puis j'ai dit l'office de la Vierge pendant neuf jours , et j'ai jeûné autant de fois. A la fin de ma neuvaine , le romarin était flétri , et le myrte encore vert ; et pourtant je ne pense pas l'avoir arrosé plus souvent.
Un petit bruit dans le fond de la chambre efî'raya Amate ; elle se tut.
— Ce n'est rien , dit Corisande.
— Santa Maria di Pampelona ! dit la Navarroise, n'avez -vous pas vu s'agiter la tapisserie? Il me semble que toutes ces grandes figures ont des yeux qui remuent et me regardent.
Corisande , saisie , comme toutes les femmes, par la contagion delà peur qui s'accroissait par le silence de la nuit et la lueur inégale de la lampe , sentitun frisson courir dans ses veines. Cependfmt elle surmonta ce mouvement de vague efî'roi; elle alla à l'extrémité de la chambre, ta tant la muraille pour s'assurer s'il n'y avait pas d'issue secrète ; ses mains vinrent à frapper sur du bois, elle souleva vivement la tapisserie et une porte cachée s'offrit à ses regards.
iT'Cîeptalion.
Le courage de Corisandc faillit d'abord.
— Araate ! dit-elle d'une voix qui tremblait.
Elle était en proie à une crainte dont elle ne se rendait pas compte. Cette porte la livrait , elle ne savait à quel danger. Elle se représentait derrière cette porte un être malveillant
avec un regard qui vibrait ; enfin le mystère se peupla de raille fantômes et de terrifiantes figures.
— Amate ! répéta-t-elle.
L'Espagnole s'approchait avec répugnance; elle dit lorsqu'elle eut vu la porte :
— Je m'en doutais ! cette porte leur ouvrira votre ame. Quand vous vous croirez seule avec votre bon ange , ils liront dans votre physionomie, dans vos pensées; ils calculeront votre respiration et vos mouvemens. C'est comme le Judas de ma cellule , par où l'on compte mes distractions pendant mes prières et les soupirs d'impatience qui m'échappent.
Toutes les ^ aines terreurs de Corisande tombèrent devant Tindignation que lui inspira la possibilité d'être espionnée.
— Je ne reconnais à personne , dit-elle haut, le droit de regarder dans ma vie intérieure.
Amate joignit les mains d'un air suppliant pour la faire taire.
— Non ! dit Corisande , je n'en excepte personne; on ne peut s'initier dans le secret de la solitude sans infamie !
Et elle ouvrit la porte.
Elle donnait dans une tribune de la chapelle.
— Dona Béatrix , dit Amate , en a une semblable qui va de sa chambre dans la tribune.
— C'est le privilège des dames de la famille , dit Corisande.
Elle ajouta en riant :
— Nos frayeurs et ma colère ont été pour rien .
— Croyez-moi, reprit Amate, veillez sur cette porte.... Mais, puisque nous en avons la facilité , il faut que je vous fasse voir une chose que l'on vous cachera peut-être. Peu de gens le savent dans le château. Je l'ai apprise par des lambeaux de conversation et en errant oisive dans la chapelle.
Amate entraînait Corisande ; elles descendirent dans la chapelle , et là , derrière le chœur, elles trouvèrent une issue qui ouvrait sur un petit escalier tournant.
— Où me conduisez-vous? demandait Corisande.
— Chez les morts, répondit l'Espagnol souriant avec des mouvemcns craintifs.
Elles arrivèrent à une chapelle souterraine construite au-dessous de la première.
Des cierges brûlaient autour d'un sarcophage drapé de noir et portant l'écu de la maison de Grammont.
— Qu'est donc cela? demanda Corisande.
Amatc, regardant derrière les pilastres s'il
n'y avait personne pour veiller près du catafalque, lui glissa à l'oreille :
— C'est Philippe de Grammont , frère du grand maréchal , qui a été assassiné. De là vient qu'on dit ici une messe tous les mardis , jour de sa mort , et que les cierges brûlent en expiation.
— Qui l'aurait assassiné ? dit Corisande hésitant à faire cette question.
Aniate leva le doigt sur les armes des Beaumonts incrustées sur les colonnelles.
— Mais lequel ?
— Le chef.
Corisande cacha sa tête entre ses mains , puis elle dit vivement :
— Je me souviens d'avoir entendu parler de cette malheureuse rencontre ; ils étaient ennemis , ils se battirent , Philippe succomba.
— Ce n'est pas une rencontre , mais une embuscade ; son ennemi ayant été averti que Philippe de Grammont allait de Sanguesa à Villafranca , l'attendit dans un lieu désert , et le tua de sa main , sans lui laisser le temps de se défendre.
Ct)risan(lc fit un geste d'horreur et de doute.
— Et pensez-vous, continua Amate, que doua Déatrix eût fondé une messe expiatoire , pour une action loyale? Dona Béatrix a applaudi à la mort de Philippe de Grammont ; mais comme elle craint l'enfer , et peut-être les revenans , elle fait prier pour le repos de son àme.
— Oh! Amate, pourquoi m'avez-vous amenée ici? vous avez aggravé mes chagrins.
— J'ai voulu vous faire connaître ceux de qui vous allez dépendre. Oh ! oui, pauvre comtesse de Lérin , vous avez des filets de soie , les miens sont de chanvre, voilà toute la différence; maintenant vous leur appartenez corps et àme , ils vous jetteront dans le moule des Beaumonts ; si vous ne prenez pas leur forme et leur couleur, ils... ils vous briseront.
Amate, alarmée d'en avoir tant dit , jeta des regards inquiets dans les enfoncemens des piliers , et elle prêta l'oreille ; on n'entendait que le pétillement des cierges, et la scie d'un insecte sur le bois vermoulu.
Corisande s'étonnait parfois du jugement de cette jeune créature , du reste si ignorante des choses de la vie. C'est que l'esprit naturellement pénétrant d' Amate s'était surtout exercé sur ses
persécuteurs ; elle avait été aidée par ses ressentimens et la crainte qu'elle avait d'eux, et cela sans distraction aucune.
— Sortons d'ici ! dit la comtesse avec accablement.
Elle rentra dans sa chambre , et Amate regagna sa cellule, se glissant sans bruit, comme un jeune chat qui guette et qui a peur.
Le château de Roncal avait un air de couvent , soit dans sa construction , soit dans la physionomie de ses habitudes ; tout y était austère et réglé. Dona Béatrix se tenait renfermée, et elle avait peu de paroles à dire dans les courts momens qu'elle donnait à Corisande. Toujours
occupée des pratiques extérieures de dévotion ou des intrigues de son parti , elle dédaignait les conversation qui nVivaient point de rapport à ces deux habitudes de sa vie ; elle ne s'accordait en rien , avec Corisande , sur ces deux objets : la religion de doua Béatrix était intolérante et cruelle comme sa politique.
Cependant Corisande s'arrangeait de Roncal. C'était une halte avant de commencer sa vie fatale ; le recueillement de cette demeure était comme un baume après l'accès de la fièvre et dans l'attente d'accès plus grands. Pendant les longues heures qu'elle passait immobile à regarder les teintes sévères de la vallée, elle savait gré à la nature de ne pas étaler ses guirlandes de fleurs, puisque sa jeunesse avait effeuillé les siennes.
Le plus souvent , Corisande priait dans la chapelle : la prière a un charme qui n'est bien connu que des êtres souffrans ; la rêverie, toute séduisante qu'elle soit , finit par aigrir et décourager ; en rêvant on ne trouve que soi-même, et on s'ennuie de soi ; mais , dans la prière , r«Ame s'épanche doucement dans le sein de Dieu; elle ne se sent pas seule , c'est un père qui écoute et qui répond ; il répond , en montrant
la terre qui passe , et les cieux qui étonneront nos désirs.
Corisande lisait l'Écriture - Sainte , ce livre du malheureux, empreint de mélancolie et de hautes pensées ; œuvre qui ne peut venir que de Dieu, parce que Dieu seul connaît ce qu'il y a de douleur et de faiblesse au fond du cœur de l'homme.
Elle méditait sur ces textes sublimes de la morale d'Adémar : oubli de soi, dévouement à autrui, enthousiasme du bienfait e.
Amate eût été d'un secours précieux pour abréger le temps; mais soitqu'on'eût connu leur entrevue nocturne , soit qu'on voulût éviter toute relation entre elles , Corisande ne fit plus que l'entrevoir, sans possibilité de lui parler.
Quelques semaines se passèrent ainsi, jusqu'à ce qu'un page du Connétable vint porter à Corisande une invitation, ou plutôt un ordre , de se rendre à Pampelune pour la cérémonie du sacre.
Dans le mouvement que causa cette nouvelle au château , Amate échappa aux regards de ses surveillantes , et courut à l'appartement de Corisande pour lui parler de son départj envoyant pâlir la comtesse , elle s'étonna.
— Quoi ! s'écria-t-elle , vous n'êtes pas aise
d'aller à Pampelune? de voir le roi? oh! que ce doit être beau , un roi !
— Oui , répondit Corisande , ce sera beau de voir le roi !
— Ah ! si je pouvais être la mouche qui vole, l'atome que le vent enlève , j'irais avec vous !
Corisande regardait avec compassion la jeune recluse.
— Si nous pouvions changer nos places ! lui dit-elle.
Amate reprit avec enthousiasme :
— Que cela doit être beau , la foule ! des milliers de regards qui se rencontrent, des sourires qui se répondent comme la flamme qui jaillit et qui court ! et puis des chevaux et des cavaliers qui les font bondir; des jeunes filles bien parées , oh ! les jeunes filles , comme elles doivent s'amuser, de leurs balcons, en voyant la foule à leurs pieds !
— Il y a deux mois , je pensais comme vous, Amate... Ce n'est pas l'âge qui apprend la vie ! un seul événement suffit pour vieillir.
Amate dit avec amertume :
— Là-bas, la vie est active, elle dévore le temps ; ici , elle jette ses flots d'heures sans qu'on sache qu'en faire. Le repos est bon pour
celui qui est fatigué ! mais pour celui qui u'a pas marché ! . . .
— Mon amie, dit Corisande , je parlerai de vous au Connétable; s'il est inexorable... cli bien , j'en parlerai au roi.
— Vrai? dit Amate ; moïknom ira à Pampelune, bien loin, où je n'irai jamais, moi? mon nom ne mourra pas dans la vallée de Roncal, une voix le prononcera ! une voix amie !
Puis , Amate jetant rapidement ses paroles :
— C'est l'heure de la sieste , ils vont m'oublier ; je vais vous raconter le seul beau jour que j'ai eu depuis que je suis à Roncal : l'année dernière, dona Béatrix est allée en dévotion à la chapelle de Saint-Loup, elle nous emmena tous avec elle. La montagne sur laquelle est bâtie la chapelle est une des plus élevées de la fin de la chaîne ; je savais que du sommet on découvrait une partie de la Navarre ; jugez du désir qui me dévorait d'être en haut ! je montais droit devant moi sans m'inquiéter des obstacles , ni de la fatigue , ni des personnes qui me rappelaient ; mais la péna s'enfuyait devant moi, et pour reprendre haleine, si je regardais en arrière, c'était la vallée de Roncal, l'éternelle vallée ! et des pics sur des pics , un infini
dégorges, de pointes, de prisons!... enfin je parvins à la cîme bien long-temps avant tous, je m'avançai sur la dernière pointe du roc, et làje vis à mes pieds et dans l'immensité, des terres inondées de lumière, etdes villages, et des villes, et l'horizon semblait fuir,et les yeux se fatiguaient à le suivre ! Je tombai à genoux comme en délire, ne pouvant que répéter, oh!... C'est que , voyez-vous , comtesse , c'était la vie ! c'était l'univers ! . . . il me semblait que des torrens de pensées m'arrivaient , et je n'en pouvais retenir aucunes : là peut-être était ma mère ! là étaient les jeunes filles qui folâtrent ! je leur tendais les bras ; et il me semblait entendre des voix qui me disaient, viens! une grande tentation me prenait de me précipiter ; je me sentais des ailes pour me soutenir.
Des larmes coulaient sur les joues d'Amate et sur celles de Corisande.
— Chère Amate ! dit la comtesse , pour vous le bonheur serait si facile !
— Qu'on ouvrit seulement la grande porte , et qu'on me dît : va !
Ensuite Amate demanda à Corisande :
— Et vous , que désireriez- vous ?
^ Rien, répondit Corisande , les bras pendans , la tetc affaissée , rien !
Amate resta mnettc devant ce découragement que ne pouvait comprendre son jeune cœur , si avide de choses nouvelles.
La comtesse avait à s'occuper de son départ. Amate pouvait être surprise; elles se séparèrent.
Adieu! répétait Amate à elle-même, après ravoir dit vingt fois à Corisande , adieu encore. Ce mot a quelque chose de pénible et de doux ; personne encore ne m'avait dit adieu! je ne l'avais dit à personne ! combien de mots qui ne me servent pas comme à un autre !
|3aitipclunc.
Louis de Beaumont avait exprimé la volonté que la Coiiténable parût à Parapelune dans tout l'éclat de son rang , et dona Béatrix voulut ajouter à sa suite pour lui donner le train d'une reine ; en remarquant l'aversion que Corisande ne pouvait parvenir à dissimuler pour ce voyage , elle lui disait :
— Je comprendrais votre dégoût de cette odieuse cérémonie , si vous étiez plus Beaumont dans l'ame.
Au départ, elle lui criait de la porte d'honneur :
— Comtesse de Lcrin , dans ce jour funeste, associez-vous dignement à votre époux !
Un mouchoir hlanc s'agitait à une meurtrière du clocher ; Corisande répondit à ce signal de la triste Amate, pai- un haiser qu'elle lui jeta en l'air.
Pendant la route , malgré l'image du Connétable toujours devant sa vue, souillé de sang et lui criant : tu vas être à nioi ! Corisande éprouvait de bienfaisantes émotions ; toutes les avenues de la capitale de la Navarre étaient encombrées de gens se rendant au sacre : les pauvres comme les riches se précipitaient vers Pampelune; les vieillards usaient leurs dernières forces , les femmes menaient leur jeune famille ; c'était comme un débordement , ils étaient affamés de voir un roi après un si long interrègne et de si désastreuses discordes.
Alors un roi n'était pas l'homme du hasard, le hochet politique que l'on fait et défait , l'œuvre où chacun met la main ; il avait l'om-
nipotence par le droit divin; par la sanction des siècles, il était craint et révéré ; il semblait majestueux comme une providence visible ; on l'aimait à la façon des dieux pénates qui assuraient le foyer domestique, on avait foi en lui ; il était le palladium autour duquel on se groupait. On ne se doutait pas qu'il y eût servilité , parce qu'au lieu de dégrader la royauté , on se rehaussait avec elle.
La comtesse n'arriva à Pampelune que le matin même du sacre. La capitale se montrait belle comme une mariée , avec sa ceinture de tours couronnées de drapeaux ; ses clochers d'où s'élançaient des sonneries à grandes volées ; ses remparts surchargés de gens ébahis , tressaillant devant les pièces de campagne qui grondaient , et avec lesquelles on n'était pas encore bien familiarisé.
Il s'élevait de la cité des bruits profonds , comme les bruits des vagues de l'Océan ; tout avait une ame, une voix ; ce n'était plus une ville de pierre , la verdure et les fleurs se ployaient en arcs, en festons, au gré de toutes les fantaisies ; des tableaux se balançaient aux façades des maisons ; au coin des rues, des cassolettes brûlaient devant les niches des saints ;
des tentures de haute-lice recouvraient les murs; le pavé disparaissait sous la jonchée odorante; on étendait des étoffes précieuses sur la route que le cheval du roi devait fouler : chacun s'ingéniait à inventer une nouveauté gracieuse, un moyen de proclamer sa joie et son amour ; des hommes d'armes tout balafrés, fiers des travaux accomplis , heureux du repos présent , sillonnaient les rues avec une musique belliqueuse.
Corisande mit beaucoup de temps à se rendre à riiôtel de Beaumont à travers ce flot mouvant d'êtres humains; chaque pas était conquis comme une barricade.
La marquise de Sandoval , parente du Connétable, attendait Corisande chez elle. Elle lui dit que Louis de Beaumont avait été obligé de se rendre à l'église cathédrale , où le roi était arrivé déjà avec les députés du royaume , et qu'il l'avait chargée de l'y conduire. La jeune comtesse, heureuse d'avoir échappé encore au regard du Connétable, et exaltée par la pensée de voir couronner François Phébus , termina promptement ses apprêts sans prendre de repos.
Aux approches de la grande église de Sainte- Marie, la foule était si compacte , que malgré
les hallebardiers du Connétable, Corisande et la marquise n'avançaient que lentement; elles avaient la facilité d'entendre les propos qui circulaient autour d'elles : c'était beaucoup de blâme sur l'ambition du comte de Lérin qui avait mis la Navarre à feu et à sang; plus souvent encore, c'étaient des sarcasmes sur le rôle qu'il allait jouer dans cette journée : cliacun se promettait la joie d'étudier son maintien, pour y lire sa défaite.
Corisande baissait la tête :
— Oh ! don Louis, pensa-t-elle, voilà donc ce que vous appelez de la gloire ! voilà ce qu'est la faveur publique !
£t Sacre.
Lorsque Corisande parvint sous la porte de l'église, le roi à l'autel prêtait serment aux lois du royaume ; sa voix s'élevait dans la nef, jeune et éclatante au milieu d'un religieux silence.
— Moi , François , par la grâce de Dieu , roi
de Navarre , duc de Nemours , de Guandia , de Montblanc et de Penafîel; et par la même grâce , comte de Foix , seigneur de Béarn , comte de Bigorre et de Rivegorce , vicomte de Castelbon , de Marsan , Gavardan , et de Nebousan, seigneur de la cité de Balaguer, et Pair de France , je jure , etc.
Puis ce furent les députés des trois états, qui, à leur tour , promirent foi et obéissance. Pendant ce temps , on faisait passer la comtesse de Lérin par des issues secrètes , pour la conduire à une tribune préparée pour elle, près de l'autel ; en arrivant à sa place , elle chercha avidement le roi ; la cérémonie du serment venait de finir, le prince était entré dans la sacristie pour revêtir les habits royaux , la tunique de satin cramoisi , le manteau fourré d'hermine , etc. , comme aux sacres des rois de France. DonXimenès, comte de Bigorre, élu roi de Navarre , avait introduit ces usages dans ce royaume.
Corisande , les regards attachés sur la porte de la sacristie , souhaitait impatiemment le retour du roi; sa pensée allait chercher Adémar jusque dans les cieux, où elle le voyait se penchant pour bénir cette cérémonie.
Les hérauts d'armes , le clergé , les grands du royaume, les députés, le Connétable, le grand maréchal de Grammont , sortirent tour à tour de la sacristie ; Corisande se leva pour mieux voir le roi.
— Le voilà ! dit la marquise de Sandoval en lui montrant un adolescent à la longue chevelure blonde et bouclée.
Corisande, élancée à demi-corps hors de la tribune , restait immobile , les yeux fixés sur le roi, comme si on lui eût jeté un charme ; puis, elle retomba sur son siège , en passant la main sur son front.
Oh! qu'avait-elle vu?
Elle retira sa main , se leva pour regarder encore , pour s'assurer que ce n'était pas une folle vision ; et elle chancela de nouveau , oppressée, étourdie sous le poids de l'étonnement, des regrets, et aussi de quelque chose qui ressemblait à un triomphe.
Le roi ! c'était la damoisel de l'ermitage , le pèlerin de Bétarram , le page qui l'avait aimée ! Ce prince dont la cause avait exalté sa jeune imagination, intéressé sa justice d'enfant, ce prince et l'étranger qui s'était établi dans son cœur en dépit d'elle , ils étaient un ! Ces deux
images , ces deux pensées , se confondaient en un sentiment profond , grand comme toute son ame, ayant pour date les premiers mouvemens de son cœur ! Désormais indestructible, il avait envahi toute son existence !
François leva les yeux vers la tribune ; il vit sa Corisande aimée. Il ne s'étonna point qu'elle fût là ; il savait que le Connétable attendait sa femme , la vicomtesse de Soûle ; il avait espéré que Corisande accompagnerait sa sœur ; il ne s'affligea point de la voir pâle , renversée , comme frappée de la foudre.
— C'est , pensa-t-il , la découverte inattendue de mon rang ; elle reviendra de ce choc pour m'aimer et se trouver heureuse.
Cependant, les évêques disaient des oraisons ; le prieur de Ronce vaux , usant de son droit , remplaçait l'évêque de Pampelune , qui était malade, et faisait pour lui les cérémonies du sacre.
Après que François eût reçu sa bénédiction , il s'approcha de l'autel , prit l'épée , la ceignit , et la tirant du fourreau , il la leva en haut , la brandissant par trois fois , d'un air si martial , que toute l'assemblée éclata en transports.
La couronne était sur l'autel; le Connétable
veut la prendre pour la donner au roi , contre l'usage , qui est en Navarre que les souverains se couronnent eux-mêmes; François, indigné qu'on lui ravisse le plus beau de ses droits , la fait remettre sur l'autel , et la prenant là , la pose fièrement sur sa tète. A ce geste du prince, le Connétable a frémi, et le peuple frappant des pieds et des mains, crie : Phébus ! Phébusî
Oh ! quel moment pour François ! une couronne , les applaudissemens des hommes, la vue de la femme aimée ; tout cela à cet âge qui est la force et l'espérance , à cet «^ge qui , lui tout seul , est une félicité ! c'était comme une mi- , nute dérobée aux extases du ciel ! La joie inondait son visage et paraît sa beauté de quelque chose de surnaturel qui confirmait ce surnom de Phébus donné par le Béarn , et adopté par la Navarre !
Corisande oublia le Connétable , son anneau nuptial , toutes les barrières présentes , toutes les douleurs passées 5 elle ne voyait que le roi , et s'enchantait de lui. Elle retrouvait dans son air héroïque l'expression dont elle avait été frappée lorsqu'elle le vit pour la première fois priant à l'ermitage 5 elle se rappelait ses ma-
nières royales mal déguisées, les paroles échappées, les circonstances qui auraient dû le faire reconnaître ; elle se disait :
— Il n'y avait que lui qui pût avoir tant de grandeur et de séduction !
Élevé sur le pavois par douze des principaux députés du royaume , promené par trois fois autour du cliœui', au milieu des cris : Real ! Real ! le roi faisait largesse au peuple, du haut de son écu , en lui jetant des pièces d'or et d'argent marquées à ses coin et devise.
Puis , on entonna , au milieu des vapeurs de l'encens , au bruit des cloches et du canon , le Te Deum laudamus, l'hymne du triomphe; expression de la victoire et de l'orgueil, voix éclatante du parti vainqueur, qui émeut chaque fois , parce que , si ce n'est pas toujours le cri de la reconnaissance vers l'Éternel, c'est du moins l'accent animé des passions humaines.
Pendant ces longues cérémonies, l'ame de Corisande bondissait d'un enthousiasme souffrant; il s'en échappait à torrens de ces élans passionnés qui dévorent toute une existence en quelques minutes. Elle disait :
— A moi, mon Dieu! les jours inertes , les jours couverts d'une ombre éternelle; mais à
— lOâ —
lui les jours chaleureux et pleins d'action , les jours qui comptent dans l'histoire des hommes, pour Ja gloire des rois ! A moi les heures sans nom; ces heures qui ne sont ni attendues ni comptées , qui ne promettent rien et ne laissent pas de traces , ces heures qui tomhent lentes et froides comme la source qui filtre goutte à goutte! A lui les heures employées, les heures rapides et hrillantes qui laissent un sillon, les heures bienfaisantes que l'on rappelle , ces heures qui font la vie ! A lui mes années ! ma vie ! la portion de bonheur que j'aurais du avoir, à lui tout!... Dans cette grande coupe d'amertume où boivent tous les hommes, je veux sa part avec la mienne ; je veux épuiser les dégoûts, les ennuis, les déceptions, les fièvres du cœur ; je veux boire jusqu'au marc ce qu'on appelle souffrance ; qu'il n'en reste rien pour lui! qu'il ignore la douleur, qu'il ne la connaisse que de nom , seulement pour soulager les malheureux... Et moi, je ne me plains plus... je me plaindrai moins de ma destinée; car je pourrai l'aimer : c'est mon roi! Pour son roi , on donne la dernière goutte de son sang ; près de mourir, on tombe à ses pieds, étendant les bras pour le défendre encore ! quand il de-
mande un fils à sa mère , elle dit : le voilà ! Tout ce peuple l'adore comme moi. Oh ! oui , je puis l'aimer !
En ce moment même , les regards de Corisande rencontrèrent le Connétable. A la vue de cet autre maître , de cet autre seigneur , qui pouvait revendiquer la pensée qui n'était pas pour lui , à qui personne ne demanderait compte du poignard avec lequel il se donnerait satisfaction , elle frémit dans tout son être.
Tous les yeux étaient fixés sur le jeune roi ; il semblait que personne ne dût remarquer le délire de la comtesse. Le Connétable l'avait regardée lorsqu'elle était entrée à la tribune ; il avait joui de la voir admirée ; mais depuis , les yeux baissés sur le pavé , le front assombri , il n'avait plus pensé à elle : l'air superbe du roi en prenant la couronne avait été un appel à ses passions haineuses , un défi à son orgueil ; il s'y acharnait.
Cependant un homme avait suivi les impressions de Corisande , il les avait devinées , et il les interprétait, comme font les médians. C'était Bermudez. Ses regards allaient de la comtesse au roi avec une infernale attention , il jouissait hideusement de ses découvertes.
La marquise de Sandoval invita Corisande à se placer à une fenêtre de la tribune pour voir la procession qui conduisait le roi au cimetière; usage établi sans doute pour désenivrer des grandeurs du sacre les nouveaux rois. En passant près d'une tombe récemment élevée, le pied de François heurta contre une pierre. Corisande retint un cri, prêt à lui échapper; le Connétable et Bermudez échangèrent un regard féroce : Est-ce un présage? se demandèrent chacun d'eux.
On amena au roi un cheval blanc, les naseaux ouverts, rongeant le frein, bondissant; François s'élance sur lui , le maîtrise , le force à se ployer docilement aux mouvemens qu'il lui imprime.
— Non , ce n'était pas un présage ! se dit Corisande , confiante dans la force et l'adresse du jeune prince.
Le roi , accompagné des gens d'élite du royaume, suivait l'ordre accoutumé de la marche, autour de l'église de Saint-Marie. Les pilastres de la cathédrale , ses entablemens , les clochers, les toits des maisons était surchargés d'hommes répondant aux acclamations de ceux qui couvraient les rues. Ce n'étaient point les
cris payés , les hourras d'un peuple mobile , toujours prêt à suivre une impulsion et à redemander le lendemain son amour de la veille ; c'était le cri du cœur et de la conscience , le droit acquis d'applaudir au souverain pour qui l'on avait combattu , au souverain à qui on revenait par conviction ou par désespoir des mécomptes; c'étaient des hommes dont la physionomie se dessinait fortement sur un teint brûlé, dont tous les gestes exprimaient une passion ; c'était le caractère espagnol , paraissant s'allumer au soleil , qui nageait dans un ciel nu , et dardait à plomb sur les têtes pressées.
Le roi s'avançait sous des balcons garnis de femmes nobles et riches; elles jetaient sous ses pas des essences et des fleurs, avec des regards aux vives émotions et aux douces promesses.
L'extrême jeunesse du roi ajoutait au délire ; nul n'avait un reproche à lui faire ; il arrivait innocent de tous les maux , ignorant tous les torts ; il était un symbole d'espérance que chacun interprétait à son gré.
Bermudez avait conduit au Connétable son cheval, pour aller avec le roi; le Connétable appuya sa main sur la crinière , et resta immo-
Lile : la figure sombre de Bermiidez semblait réfléchir la sienne.
— Je n'irai point , dit le Connétable ; il m'a assez trainé à sa suite!... As-tu vu, Bermudez, de quel air il m'a arraché la couronne?
— Je l'ai vu j'ai vu bien d'autres choses!... et mon poignard est sorti deux fois de ma ceinture.
— Bermudez , ce jour flétrit ma vie ; il n'y a plus de Beaumont ! tout ce que j'ai fait est écroulé !
— Je me demandais aussi, en vous voyant solitaire , oublié , ce que valait une renommée !
— Oublié ! Bermudez , ne le pense pas ! ils ont assisté à tout ceci comme à un spectacle , mais demain mon nom sera répété.
— Demain , monseigneur , ils parleront encore du roi ; vous avez perdu la partie en le faisant couronner.
— Pouvais-je croire qu'il jouerait un autre rôle que celui que je voulais lui donner ! je devais paraître comme son tuteur , il ne devait avoir d'autre éclat que celui des rayons de mon auréole !...
— Vous n'avez paru que le premier de ses sujets !
— Tu m'irrites ! . . . Prends-tu plaisir à retourner le fer dans mon sein?
— Oui ! s'écria Bermudez ; je voudrais mettre le feu dans la blessure , et que la haine qui me dévore passât dans la moelle de vos os ! ... Vous ne savez pas encore jusqu'où va l'insolence du Béarnais?
Des flots de peuple passaient en suivant la procession , ils criaient :
— Real ! Grammont !
— Vil peuple ! dit le comte , je voudrais lancer mon cheval sur lui , et le broyer sous ses fers !
— Ce peuple . qui vous porta tant de fois en triomphe, passe à côté de vous sans vous connaître î
— Aussi n'ai -je point travaillé pour lui; l'homme habile se sert du peuple , et n'agit que pour son propre compte ; je le dispense de la reconnaissance.
— Voilà le prince qui revient ; croyez-moi , monseigneur, allez reprendre votre place auprès de lui ; il faut savoir soufifrir beaucoup pour se venger longuement!... outre mesure!
Le roi descendit de cheval devant le grand portail de la cathédrale , pour aller dîner ; sui-
vant l'usage , au réfectoire de l'église qui appartenait aux moines Augustins.
Fatigué de pompes , impatient de tout ce qui l'avait tenu éloigné de Corisande , il appela le Connétable, et voulant avoir de la grâce pour lui , afin d'adoucir la leçon qu'il lui avait donnée , il lui dit :
— Connétable , la comtesse de Lérin est-elle parmi ces dames ? je voudrais la saluer.
Le Connétable chercha des yeux, dans la foule des femmes qui remplissaient les degrés du portail ; il aperçut la marquise de Sandovai qui avait quitté sa tribune, et derrière elle, Corisande qui fuyait la première place qu'on lui cédait. Il s'avança :
— Comtesse , le roi veut vous voir.
Elle fut saisie de terreur. Quoi ! il fallait aller lui dire : je suis mariée à votre ennemi ! j'ai eu hâte de me choisir un époux ! et elle allait voir sur le visage de celui qu'elle adorait presque à l'égal de Dieu, du dédain et de la douleur peutêtre ! Tout cela se pressa dans sa tête , pénible et agitée comme dans un accès de démence , elle semblait clouée à sa place , et son geste suppliait le comte.
— Plus tard ! plus tard ! répétait-elle.
— Le roi attend , dit le Connétable d'un ton qui ne permettait pas de réplique et qui menaçait d'un orage ; il la saisit par le bras pour la déterminer, l'entraîna par un mouvement impétueux , et lui disait , outré de son effroi :
— Madame , ne me rendez pas , par votre timidité , la fable de la cour.
Il la plaça en face de François Phébus.
— Mais ce n'est pas la comtesse de Lérin ? dit le roi en regardant Corisande avec passion.
— Sire , c'est la comtesse de Lérin , qui ne s'attendait pas à être présentée ainsi.
Depuis le moment où Corisande avait reconnu dans le roi le page Âustinde , elle s'était promis de le voir afin de réclamer sou pardon ; pour qu'elle pût vivre , il lui fallait l'estime de François; mais elle avait imaginé cette entrevue, seule avec lui , laissant voir sa désolation , racontant sa fatale destinée ! avait-elle pu imaginer leur première explication à la face de Pampelune? au bras du Connétable? l'infortunée! elle subissait ce supplice que l'on a épargné aux enfers , la contrainte, mais qui, sur la terre, est la torture des femmes.
— Expliquez-vous ! s'écria le roi ; n avez-vous
— lU -
pas épousé la vicomtesse de Soûle ? Ena Blauche, l'aînée des deux sœurs?
— Il est vrai , je devais épouser l'aînée ; mais elle a cédé ses droits à sa sœur, et je suis l'époux d'Ena Corisande.
— L'époux d'Ena Corisande? répéta le prince en pâlissant. Il est vrai, madame?
Il était bouleversé.
Corisande, dont les genoux fléchissaient, fut obligée de se pendre au bras du Connétable ; il fallait qu'elle dit le mot qui devait la condamner sans ajouter ce qui la justifiait , sans une inflexion de voix pour accuser sa destinée. Elle devait celer ce secret, tout prêt à lui échapper avec des cris ; car s'il pouvait soulager le prince, l'amant qu'elle avait offensé, l'époux était là pour l'entendre. Ce fut à voix basse , sans accent, qu'elle prononça ces horribles paroles :
— Oui , sire ! je suis comtesse de Lérin.
Le roi resta comme frappé de la foudre : un peu après , sur un mot qu'on vint lui dire , il s'éloigna, se dirigeant vers le cloître. Arrivé près d'un pilier , il s'appuya , ne pouvant se soutenir. Comme on s'empressait autour de lui : M — Cette journée m'accable ! dit-il .
Le connétable, confondu de cette scène, était resté près de Corisande , cherchant une explication. La marquise lui dit, pour prévenir ses reproches :
— La comtesse est afireusement souffrante depuis son entrée à l'église: elle n'a pas eu le temps de se reposer d'un voyage précipité.
Louis de Beauraont feignit de recevoir cette excuse , et se retira pour aller dîner avec le roi.
foraloirr.
Après dîner, le Connétable appela Bermudcz.
— La conduite du roi à table a été singulière, lui-dit. Il était sombre, distrait, glacé! j'ai même surpris une larme dans ses yeux, malgré les prodigieux, efforts qu'il faisait pour se montrer calme. Que lui manquc-t-il? Dans cette
— lU —
journée , il y aurait de quoi enivrer une tête plus mûre ! Bermudez ! ... le roi connaît la comtesse !
— Oui , excellence,
— D'où le sais-tu? le supposes -tu seulement?
— Ils me l'ont appris eux-mêmes.
Le comte, d'une voix éclatante :
— Qu'as-tu vu? qu'ont-ils dit?
— Je ne puis m'expliquer encore... j'en sais assez pour être convaincu , pas assez pour donner des preuves.
Le comte se parlant à lui-même...
— Il la croyait ma belle-sœur!... il l'a nommée Ena Corisande, je crois !... ils étaient dans le plus grand trouble l'un et l'autre.
— Ce mystère , monseigneur , je le pénétrerai ; fiez-vous à moi.
— Le doute!... Bermudez, c'est un vautour qui dévore le cœur ! . . . S'ils se connaissent seulement , qu'elle tremble î
- — Et lui , monseigneur ? dit Bermudez en regardant fixement le comte.
—Lui ! Un geste du comte sur son épée acheva la phrase.
Il reprit ensuite :
— Pendant le banquet, ses regards m'évitaient... ils étaient pleins de fureur, quand ils venaient à rencontrer les miens... Il ne m'a point adressé une seule parole. Ainsi, tout d'un coup , il s'est mis au-dessus des convenances de ce jour solennel , oubliant toute politique , toute prudence !... J'ai failli me lever, en faisant un appel à mes amis, insultés dans ma personne!... Ab ! je n'avais pas encore pensé que j'eusse à craindre des affronts !
— Connétable! il faut que je vous fuie, s'écria Bermudez ; si je vous écoutais plus longtemps , j'irais me porter à d'épouvantables extrémités !
Il sortit.
Le Connétable resta jusqu'au soir dans son appartement, flottant de fureurs en fureurs, de doute en doute , rappelant à sa mémoire tous les outrages de la journée; examinant sans fin la conduite de Corisande depuis le premier instant où il l'avait vue ; cliercbant le sens de la scène du matin, et ne pouvant trouver une solution assurée. A travers ses soupçons , se présentait cette pensée justificative : s'ils s'aimaient, s'il y avait des relations entre eux, comment le roi aurait-il ignoré le mariage de
Corisande? Alors , le Connétable était tout prêt à ne voir dans l'expression souffrante et troublée de la comtesse , qu'une émotion romanesque , et l'embarras d'une jeune fille mise en présence de la Navarre entière. Il ne l'avait point revue depuis le banquet royal; il prit la résolution de dissimuler , de la conduire au bal de la cour , et de l'observer.
Arrêté à ce dessein , il entra dans l'appartement de la comtesse ; on lui dit qu'elle était dans son oratoire. L'oratoire, respecté de tous, était comme une trêve aux ennuis de la représentation, un lieu de refuge pour le condamné aux soucis des grands ; le comte viola le droit d'asile, il voulut prendre l'ame de Corisande en flagrant délit, nue , inattentive : il ouvrit brusquement la porte.
La jeune comtesse était à genoux , elle pleurait.
— Vous êtes dans un lieu bien grave , comtesse, tandis que toute la course prépare pour le bal de cette nuit.
Corisande ne répondit pas , sa voix aurait trahi ses larmes.
Le comte, avec une feinte douceur, à travers laquelle perçait une nuance railleuse :
— Puis-je rae flatter que vous avez prié pouF moi ?
Elle , sans retourner la tête :
— J'ai pensé à vous.
— A moi tout seul ! dites ? à moi tout seul !
— A d'autres aussi.
Il resta confondu qu'elle eût osé l'avouer! puis avec une indignation comprimée :
— Vous pensiez au roi sans doute?... Aujourd'hui , tout Pampelune est plein de lui.
— Il est vrai, je pensais au roi.
Le Connétable prit Corisande par la main et l'attira vers lui , en la forçant de se relever de dessus son prie-dieu; il l'entraîna vis-à-vis la croisée sans vitres , ainsi qu'elles le sont toutes à Pampelune , et les dernières lueurs du soleil couchant lui permirent de voir des yeux fatigués de pleurs , et des larmes qui s'échappaient encore.
— Vous pleurez ! s'écria-t-il , et vous êtes ma femme ?
— Oh ! ne vous en étonnez pas ! . . .
— Je sais , madame , qu'il y aurait beaucoup à pleurer sur cette journée ; mais , de si nobles larmes... je n'en vois pas la trace !
Parvenant à se maîtriser , il continua :
— Quelle union faisiez-vous de moi et du roi, dans votre oraison?
— Je demandais que nulle inimitié ne s'élevât entre vous.
Un sourire amer sillonna les lèvres du comte.
— Vous avez un grand intérêt à me voir bien avec le roi !
Reprenant sa fausse douceur :
— Comtesse , vous serez entre nous l'ange de paix!
Que le plus habile mette masque sur masque, qu'il change de voix , l'ame candide démêlera qu'il veut tromper, elle a un instinct pour découvrir le mensonge ; Corisande sentit que le comte haïssait de plus en plus le roi , à cause d'elle.
— Il est temps de penser à votre toilette , reprit-il d'un air d'indifférence.
— Est-il absolument nécessaire que je me montre à cette fête ?
— Quelle raison pour ne pas y aller?
— La fatigue du voyage. .. Habituée à une vie paisible, cette journée m'a paru bien longue et d'un poids qui surpasse mes forces... je n'irai que d'après votre volonté.
— Et bien , je vous demande d'y venir; vous
me plairez si vous êtes gaie , je serai flatté qu'on vous trouve belle , je veux que le roi ait quelque chose à m'envier.
Le nom du roi , jeté à l'improviste et ainsi placé , fit rougir Corisande ; le comte suivit cette rougeur dans toutes ses nuances, et Corisande, épouvantée de cet examen, pensa qu'il lui était impossible de se retrouver de nouveau entre le roi et le Connétable.
— Don Louis , les fêtes dureront plus d'un jour! accordez-moi cette soirée de repos?
Dans la répugnance de la comtesse pour le bal , le Connétable voyait le désir de rester seule et libre, un plan coupable peut-être.
— Quoi! lui dit-il avec une sorte d'abandon, vous préféreriez passer cette soirée avec moi , chère Corisande?
Rester avec lui! elle frémit.
— Non ! non ! dit-elle vivement , vous devez aller au palais ! il est indispensable que le Connétable s'y présente.
— Savez-vous si la marquise de Sandoval consentira à vous sacrifier cette fête?
— Je n'oserais le lui demander, elle paraît attacher une grande importance à s'y montrer.
— Positivement, vous voulez être seule?... c*est un vœu peut-être ?
Il se jouait méchamment de son embarras : elle sentait qu'elle devait paraître pleine de bizarreries , elle se décida , et dit avec beaucoup de dignité :
— Puisque c'est un devoir pour moi d'aller à ce bal , j'irai , monsieur le comte : je suis résolue à remplir tous mes devoirs.
Jamais un sentiment noble et vrai ne manquera son effet ; le comte lui-même fut ébranlé dans ses soupçons. Lorsque Corisande sortit de l'oratoire pour appeler ses femmes , il se dit :
— Qu'est-ce donc ? ce n'est pas une ame perverse! non! elle lutte au moins Corisande,
il faut que tu sois sans tache ! je porte dans mon
sein des foudres ; j'y porte un volcan Je dois
t'adorer ou te haïr!
f c Jlmplf .
La nuit était arrivée , et il semblait qu'il fît jour encore ; Pampelune était resplendissante de feux de joie , ils s'élevaient en colonnes au milieu de la plus pure des nuits : la grande masse du palais se détachait illuminée ; c'était vers ce point que la foule se portait; ici la fête