VIE DE CORNEILLE
Enfance de Corneille. — S'il descendait des Cornéliens de Rome. — Un trait de courage de son père. — Son éducation. — Le jésuite Delidel. — Stances à la Vierge, jusqu'à présent inconnues, faites par Corneille pour le Palinod de Rouen. — Corneille au cabaret. — Son premier amour. — Comment il fait Mélite pour un sonnet. — Sa rupture avec Mlle Milet. — Pourquoi. — Surprises de passion et soudainetés de sympathie. — Corneille et Mlle Du Parc.
— Molière, Héraclius et les pommes cuites. — Voyages de Corneille à Paris.— Lectures de ses pièces. — Chez qui. — Polyeucte à l'hôtel de Rambouillet; Pulchérie chez le cardinal de Retz. — Le comte de Fiesque. — Le poète en proie aux pédants. — Urbain Chevreau, Brébeuf, M. Lucas, Louis Petit, l'ami excellent. — M. de Montausier et deux vers de Sur/na — Le baiser de Miif Serment. — Mme Du Pont. — Corneille et le platonisme de ses infidélités conjugales. — Pourquoi il n'ose pas être tendre dans ses pièces. — Pourquoi il l'est dans Psyché. — Mi'e Marotte, Mlle Desœillets. — Comment on doit Polyeucte au comédien La Roque. — Mœurs de Corneille et mœurs des poètes de son temps. — M. de Guise. — Corneille, Montauron et la dédicace de Cinna. — Louis XIII et la dédicace de Polyeucte. — Le roi coupable, le poète absous. — Corneille à la cour. — Condé', Miue de Noailles, la reine de Pologne et Corneille. — Richelieu supprimé du règne de Louis XIII. —La Toison d'or et Mazarin. — Vers de Corneille, non recueillis — Premier adieu de Corneille au théâtre. — Pourquoi. — Corneille malade et Vlmitation de Jésus-Christ. — Voyage à Bourbon. — Corneille marguillier. — Comment le
Timocrate de Thomas est cause que Pierre se remet au théâtre. — Pellisson ennemi, puis ami. — Fouquet, Corneille et Scarron. — Corneille à Rouen et son Œdipe à Paris. — Corneille et les poètes joueurs ou ivrognes. — Comment il est le premier qui vive de ses œuvres, et comment il en vit. — S'il faut croire à son avarice. — Ses charges de famille. — Les jardins d'Hénouville et la Guirlande de Julie. — Corneille et Jacqueline Pascal. — Lebrun fait son portrait ; comment il le paye. — Le premier sermon de l'abbé Tallemant . — Les tragédies et le bréviaire."— Corneille, Santeul et le bureau des marchands merciers. — Corneille au banquet de la mercerie. — Corneille et les jetons de l'Académie. — Mouton le joueur de luth , Le Peintre le violon et Corneille.
— L'anecdote du soulier rapiécé. — Corneille éclaboussé dans la rue et applaudi quand il vient au théâtre. — Ce qu'on lui donne pour ses pièces. — Les tragédies à prix fixe. — Pourquoi il fait 1*^4 n^romf.^f. — Corneille, poète d'opéra, et d'Assoucy, compositeur. — Sonnet non recueilli pour VOvide enbelle humeur.
— Quatrain non recueilli pour le Lygdanion de Scudéry. — Mareschal et le commerce des dédicices. — Vers inconnus de Corneille pour la Sœur valeureuse.
— La Pinelière, son Hippolyte, et douze vers de Corneille non recueillis. — Corneille, l'abbé d'Aubignac et le roi d'Yvetot. — Une vengeance en image.
— Mi>it> de Motteville et Corneille. — Les propos interrompus à l'hôtel de Bouillon, et les Stances à la marquise. — Corneille et la coterie espagnole. — Pourquoi il fait le Cid après l'Illusion comique; et pourquoi Richelieu, content de la comédie, persécute la tragédie —Le Cid et la conspiration espagnole du Val-de-Grâce. — Quel est le sens du mot : // faut avoir un esprit de suite .,
dit par Richelieu à Corneille. — Persécution du Cid. — Ce qu'en dit Corneille dans une lettre à Rotrou. — La tragédie d'Horace. —Qui l'inspire à Corneille et pourquoi il la dédie au cardinal. — Cinna : dans quelles circonstances cette pièce est écrite, et comment c'est un plaidoyer de clémence pour le parlement de Rouen. — Corneille à Rouen pendant la Fronde. — Condé et Nicomède. — Louis XIV, Mile de la Vallière et la tragédie d'Ot/ion — Corneille et sa noblesse. — Une requête de Boisrobert pour Corneille et pour lui. — Thomas Corneille et VÉcole des Femmes. — Corneille au théâtre de Molière. — Encore un mot sur le Cid et sur les raisons qui firent préférer par Richelieu Scudéry à Corneille. — Les livaux de Corneille : Quinault et Racine. — Une critique inédite de Racine sur Rodogune. — Agésilas vaincu par Alexandre. — Les deux Bérénice. — Pulchérie vaincue par Mithridate. — Mort de Molière. — Le lutin de Corneille. — Suréna. — Claveret et sa pièce de l'Ecuyer contre Corneille. — Cinna et la conspiration du chevalier de Rohan en basse Normandie. — Pourquoi Corneille a deux fils dans l'armée. — Le cadet tué au siège de Grave. — Mariage de l'aîné avec la fille du marchand Cauchois. — Corneille, le commissaire et les brins de paille. — Ses demeures à Paris : à l'hôtel de Guise et rue d'Argenteuil. — Ce qu'était alors la butte Saint-Roch. — LuUy et sa maison à la place de l'un des derniers moulins. — Les 11,000 livres prêtées par Molière. — Commentla maison où mourut Molière n'est pas celle qu'on croit. — Thomas Corneille, rue du Clos-Georgeot. — Union des deux frères. — Dénûment de Pierre à ses derniers jours. — Sa mort.
Ainsi que le dit notre titre , nous ne donnerons ici que quelques notes qui n'arriveront pas jusqu'à former une vraie notice. La vie de Corneille est trop complètement écrite ailleurs pour que nous tentions de la récrire. Nous reviendrons le moins possible sur les faits qui sont déjà connus et suffisamment éclaircis. Quelques-uns, moins importants, mais curieux toutefois , qui ont été jusqu'à présent oubliés ou dédaignés , nous occuperont seuls dans ce travail de glaneur de notes plutôt que de biographe. Pour les vers que nous citerons, nous suivrons la même méthode : nous les prendrons de préférence parmi ceux qui n'ont pas encore été recueillis, même dans les dernières éditions des œuvres complètes de Corneille. En un mot, nous tâcherons de ne donner sur ce thème si connu que des détails qui ne le sont pas, de telle sorte qu'on n'ait à chercher ici que ce qui ne setrouve pas ailleurs, même dans le livre le plus complet et le plus célèbre que la biographie de Corneille ait jusqu'à présent inspiré.
Corneille était d'une famille de haute et vaillante bourgeoisie, où il n'avait qu'à regarder pour entretenir son esprit dans sa force et son caractère dans l'honnêteté. <( A l'occasion
des beaux sentiments de M. Corneille, dignes de Rome, écrit Segrais quelque part ' , je lui demandois s'il n'y avoit point d tns leur famille quelque mémoire ou quelque tradition qu'ils descendissent des Cornéliens, qui ont été les plus illustres et les plus vaillants des Romains ; car , lui disois-je, je suis persuadé que vous en êtes échappé. » Je ne sais ce que répondit Corneille, mais s'il parla de sa mère, sainte et courageuse femme sortie de cette famille des Le Pesant de Boisguilbert 2 qui vers le même temps devait donner à la France un de ses premiers économistes, il fut aisé de prouver qu'elle valait une Cornélie; et s'il parla de son père, il n'eut qu'à rappeler un des événements dont s'était ému son enfance, pour faire voir qu'il y avait du romain dans ce maistre de eaux et forêts en la vicomte de Rouen.
En janvier 1612, par un très-rude hiver, comme le petit Pierre Corneille n'avait pas encore six ans , son père apprit qu'une bande de paysans armés s'était jetée , du côté de Bapaume, dans la forêt de Roumare, et la ravageait. En ce moment, au lieu de douze sergents pour l'aider à garder les forêts de la vicomte, M. Corneille n'en avait plus, que quatre sous ses ordres, les huit autres venaient d'être congédiés. Il n'hésita cependant pas; il dit à ses quatre sergents de s'armer et de le suivre , pria un substitut du procureur général de lui prêter assistance, monta à cheval et partit. Vers Bapaume, il trouva l'avant-garde de la révolte : quinze ou vingt pillards munis de haches et de serpes , et qui semblaient désespérés. Quoique la partie ne fût déjà pas égale , M. Corneille les fit sommer de dire ce qu'ils voulaient et où ils allaient ainsi. A fière question, réponse de même : ils répondirent qu'ils mouraient de froid et de faim. M. Corneille ordonna qu'on leur prit leurs armes. C'était hardi, mais la har-
F. Segraisiana, I72i,in-I2, p. 76-77.
2. Floquet, Mémoire lu à l'Académie de Rouen le 20 janvier 1837.
diesse est une force tout le temps qu'elle étonne. Or, avant que les paysans fussent revenus de la surprise où les avait jetés la témérité de ce magistrat qui ,' n'ayant avec lui que quatre sergents, tenait tête à toute une bande, on les avait désarmés. Ce n'avait pas toutefois été sans peine : « On cuida veoir, dit le registre du parlement, une révolte contre luy et les siens. » A cent pas de là, un sergent, envoyé devant comme éclaireur, tomba dans le gros des pillards et n'en revint que fort maltraité. Maître Corneille apprit par lui qu'il n'y avait pas là moins de trois cents paysans armés qui gardaient les avenues de la forêt. Braver une telle force eût été insensé, M. Corneille ne l'essaya pas. Il revint à Rouen et fit son rapport au parlement. L'impression fut grande à la lecture ; chacun mesura de loin le danger que M. Corneille avait affronté de près, et ce danger fut trouvé des plus effrayants si tout aussitôt on n'y mettait ordre, « non pas seulement, dirent les gens du roi, pour le dommage dans la forêt, mais à cause de la r'évolte, qui se préparait pour tous les cas où il arriveroit quelque nécessité. » Des mesures furent donc prises pour arrêter le mal.
Il recommença plus tard et avec plus de gravité, puisque alors, au lieu de réprimer la sédition, on vit le parlement de Rouen pactiser avec elle. Nous parlerons de tout cela en son temps, lorsqu'il sera question de la tragédie de Cinna, qui , nous le verrons , fut écrite alors comme supplique de clémence en faveur des rebelles menacés par la hache du cardinal. Le père avait mis sa vigueur à tenir bon contre la révolte , le fils mettait son génie à demander la grâce des révoltés.
Si l'exemple de son père était pour le jeune Corneille une continuelle leçon de courage , celui de sa mère n'était pas moins pour lui une leçon quotidienne d'austère piété. Commencée dans la maison paternelle sous le regard de cette sainte femme, au milieu de ses parents, dont quelques-uns
étaient dans les ordres ' ou appartenaient aux compagnies monastiques les plus sérieusement studieuses 2, son éducacation s'acheva chez les jésuites de Rouen. Sans rien perdre de la piété prise au foyer natal , il y contracta le goût des lettres ou s'y fortifia dans ce goût par une culture assidue. Le P. Delidel fut un des professeurs qu'il aima et suivit le mieux. Cinquante ans après , il se souvenait encore des leçons du révérend père et l'en remerciait , comme si la gloire des œuvres du disciple n'était pas depuis longtemps pour le maître une satisfaction suffisante. C'était en 1668, Corneille avait soixante-deux ans déjà , et le P. Delidel, qui ne devait pas en avoir moins de quatre-vingts , venait de terminer son Traité de la théologie des saints h II voulut pour son livre la recommandation du disciple dont la gloire était son plus grand honneur. Corneille lui fit une ode , imprimée en tête de l'ouvrage, dans laquelle, modeste par reconnaissance, il attribuait au révérend père la plus belle part dans son propre mérite et dans sa piété. Il lui disait, par exemple :
Savant et pieux écrivain
Qui jadis de ta propre main
M'as élevé sur le Parnasse ,
C'était trop peu pour ta bonté
Que ma jeunesse eût profité
Des leçons que tu m'as données ;
Tu portes plus loin ton amour, Et tu veux qu'aujourd'hui mes dernières années De tes instructions profitent à leur tour.
Les premiers vers que dut faire Corneille furent des vers
1. Sa tante , Jeanne Corneille, sœur aînée de son père, était religieuse, et son oncle, Antoine Corneille, curé de Sainte-Marie des Champs, près d'Yvetot.
2. Il dit lui-même dans une lettre au P. Boulard publiée par M. C. Port, Bibliothèque de l'École des chartes, avril 1852, p. 360, qu'il a des parents chez les bénédictins
• }. Un vol. in-40.
atins, car l'hexamètre et le pentamètre étaient de règle exclusive sur le Parnasse de la Compagnie de Jésus. Même au temps où une autre lui donnait tant de gloire , Corneille ne fut pas ingrat pour cette première muse : les vers latins restèrent un culte pour lui. Il en relut toujours, plus dans Lucain peut-être que dans Virgile , et par instants il en fit encore, ou, s'il n'en écrivit pas, il en traduisit, comme nous le verrons tout à l'heure.
Lorsque, sans abandonner cependant la muse latine , il commença de se livrer à la muse française , qui chez lui garda une certaine teinture de l'autre et sembla toujours un peu coulée dans le même moule énergique, la piété dut être sa première aspiration. Il était ainsi d'accord avec les exemples de sa famille et la doctrine de son éducation. On avait d'ailleurs chaque année , à Rouen , l'occasion de se distinguer par quelque pièce pieuse , stances , ode , sonnet ou chant royal. Depuis le XI« siècle, un concours annuel y existait sous le nom de Puy ou Palinod ', dans lequel on récompensait par uuq fleur ou par une étoile d'argent^ l'auteur de la meilleure pièce composée en l'honneur de l'immaculée Conception de la Vierge. La famille Corneille eut plusieurs lauréats dans ces pieux concours, et si, dans les armoiries qui furent accordées au père de notre poète par lettres royales du 24 mars 16^7, elle portait trois étoiles d'argent sur champ d'azur 3, peut-être était-ce en souvenir des récompenses gagnées sous cette forme au Palinod de la Conception. Antoine Corneille, frère de Pierre , moins âgé que lui de cinq ans et plus vieux que Thomas, y fut couronné pour des odes, des stances et des sonnets dont la re-
1. Bottée de Toulmon , des Piiys de Palinods en général ^ etc., Revue française, juin i8j8, p. J03.