I. Brunet, Manuel du Libraire, t. II, p
7. La Psyché de Corneille et de Molière fut aussi, dit-on, comme VAndromede, commandée aux deux auteurs par Louis XIV, pour qu'on pût faire Servir « une décoration qui représentoit les Enfers, et que l'on conservoit diVtc soin dans le Garde-Meuble. » Anecdotes dramatiques, t. II, p. 443.
3. Elles n'ont été jusqu'à présent reprises que par M. Marty-Laveaux, dans sa curieuse brochure De la langue de Corneille, 1861, in-8, p. 47.
4. Souvenirs et Portraits, étude sur les beaux-arts. 1861, in-i8, p. 12.
chez Voltaire ; encore cette réponse fut-elle une erreur. A propos du chœur qui commence la scène III du premier acte, Voltaire écrit : « Ce fut, dit-on, Boissette — il veut dire Boësset — qui mit ce chœur en musique. » Le « diton » auquel s'en était rapporté Voltaire n'était qu'un menteur. Boësset n'avait pas écrit une seule note de cette partition. On le sait à n'en pas douter, car celui à qui était dû i( le concert de musique employé à satisfaire les oreilles des spectateurs », comme dit Corneille lui-même en l'argument d'Andromède ; ce musicien, « l'un des plus fameux maîtres en la composition », suivant l'expression flatteuse de la Gazette, s'est fait enfin connaître, et, par cette déclaration, a certes bien surpris. Qui est-ce, en effet.'* On le don nerait en mille ! C est le rival de Scarron dans le grotesque; c'est ce personnage bizarre qui, musicien sans doute aussi étrange que poète singulier, enjoliva sa vie , musique et poëmes, de mœurs si hétéroclites, et fut trouvé par Chapelle et Bachaumont, à Montpellier, dans une si vilaine affaire qui sentait un si vilain fagot; en un mot, c'est d'Assoucy.
Il semble qu'on n'y puisse croire, et cependant il n'en faut pas douter.
Dans une boutade mise à la suite de ses Rimes redoublées ', où il se prend surtout à Molière, dont il croyait avoir à se plaindre, parce qu'après sa rupture avec Lulli, c'est le petit Charpentier et non lui qu'il avait choisi pour musicien, D'Assoucy, méconnu, s'écrie avec indignation : « Il fut autrefois mon amy. . . Il sçait que c'est moy qui ay donné l'âme aux vers de V Andromède de M. de Corneille. » Voilà certes qui est assez net ; et pourtant, je le répète, si je n'avais pas une autre preuve du rapprochement si imprévu de Corneille,
I. M, p. Lacroix, qui la retrouva dans un exemplaire peut-être unique de la bibliothèque de l'Arsenal, l'a publiée le premier aux pages 172-175 de son curieux petit livre : la Jeunesse de Molière, 1858, in-i8.
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ce roi du sublime, avec d'Assoucy, l'empereur du burlesque, je dirais que mons d'Assoucy en a bel et bien menti.
La preuve dont je parle est irrécusable : elle vient de Corneille lui-même. C'est un sonnet amical' qu'il fit pour un livre que d'Assoucy publia justement au moment même où V Andromède, musique et poëme, naissait de leur collaboration. Ce livre , qui tournait en parodie le poëte, d'où Corneille avait tiré son sujet , est V Ovide en belle humeur , qui parut en un beau volume in-4°, chez Charles de Sercy, en 1650. D'Assoucy, pour le bien recommander au public, avait demandé quelques vers de compliment préliminaire à tous les poètes ses amis. Cyrano, qui ne messied pas dans cette compagnie, lui avait envoyé un huitain, et Corneille, le sonnet dont nous parlons. Il est ingénieux , on ne l'a jamais recueilli : il a donc toutes sortes de droits à figurer ici.
Que doit penser Ovide et que nous peut-il dire , Quand tu prends tant de peine à le défigurer ? Que ce qu'il écrivit pour se faire admirer, Grâces à d'Assoucy, sert à nous faire rire.
Il y trouve la gloire où son travail aspire ; Tu ne prends tant de soins que pour mieux l'honorer; De tant d'attraits nouveaux tu le viens de parer, Que moins il se ressemble, et plus chascun l'admire.
Sa plume osa beaucoup , et plantes , animaux , Fleuves, hommes, rochers, éléments et métaux, Par elle ont veu changer et leur être et leurs causes ;
La tienne, plus hardie, a plus encore osé. Puisque le grand autheur de ces métamorphoses Luy mesme enfin par elle est métamorphosé.
Ces vers de bonne amitié écrits par Corneille pour un homme qui ne semblerait pas, à première vue, avoir dû être
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de ses amis , sont une nouvelle preuve de la facilité de son caractère , et de sa cordiale complaisance à ne pas refuser ce qui pouvait être pour un frère en poésie, même le plus obscur, une joie, une recommandation. Il ne demanda qu'une seule fois pour lui-même , quand il fit paraître, en 1634, sa comédie de la Veuve, cette avant-garde de poésies liminaires, alors si bien à la mode ' , mais jamais il ne manqua de s'exécuter lorsque quelqu'un parmi les poètes du temps lui demanda , pour la même raison , de l'obliger de quelques petits vers bénins et congratulants. Comme il n'eut jamais d'ennemis que ses envieux, il n'y avait, avant son grand succès du Cld, personne dans le monde du théâtre qui ne fût de ses bons amis. Nous avons vu , par une citation du Parnasse des poètes , qu'il vivait dans l'intimité de Mairet et ne le quittait pas, chaque fois qu'il faisait un voyage à Paris. Nous allons voir, par d'aussi sûrs indices, que Scudéry, devenu, comme Mairet, après le Cid, le plus emporté de ses détracteurs était , lui aussi , pendant les années qui précédèrent, lorsque sous le modeste rimeur normand le grand homme ne se faisait pas trop sentir encore, un de ses amis les plus chauds et qui guettaient le plus impatiemment sa venue à Paris. Corneille, qui ne pouvait prévoir les volte-face de cette amitié , s'y abandonnait et ne lui refusait rien de ce qu'elle pouvait demander. En 163 i, deux ans après Mélite , Scudéry ayant fait d'après VAstrée et le Polexandre, la tragi-comédie du Trompeur puni, il lui parut bon d'avoir en tête quelques poésies d'annonce, signées des meilleurs noms ; il pensa tout naturellement à Corneille, qui du premier coup venait de s'en faire un. Il ne fallut qu'un tout petit mot de prière, et Corneille envoya dix vers, aussitôt imprimés au frontispice de la pièce et qui, à dire vrai, ne sont
I. Taschereau, Histoire de la vie et des ouvrages de Corneille^ nouv. édit., p 25.
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bons que comme complaisance. La même année, Scudéry, toujours infatigable^ lança encore une pièce, la tragi-comédie de Lygdamon etLydias, ou la Ressemblance. Corneille, mis de nouveau en réquisition de poésie, s'exécuta de même. En tête de la pièce se lit un quatrain que nous allons donner, parce qu'aucun éditeur n'a pris jusqu'à présent la peine de le recueillir ' :
Encor que Lygdamon, en dépeignant Sylvie, Luy donne assez d'appas pour charmer l'univers, Sa beauté toutefois, dont la France est ravie, Ne me toucheroit point sans celle de tes vers.
C'est aimable, mais assez froid, surtout lorsqu'on vient de lire la préface dont Scudéry s'est gratifié pour cette même pièce de Lygdamon. Nulle part il n'a dépensé plus de fanfaronnades. C'est là que, faisant fi des vers bien qu'il en publie, et que, dédaignant la poésie tout en demandant qu'on le proclame grand poëte , il se vante d'être noble avant tout et bon capitaine; a d'avoir usé plus de mèches en arquebuses qu'en chandelles » ; d'être d'une maison « où l'on n'a jamais eu de plume qu'au chapeau » ; et qu'il se fait fort de n'écrire avant peu que de la main gauche, «afin d'employer la droite plus noblement ! » Le pauvre quatrain de Corneille était, comme vous voyez, d'une bien pâle discrétion à côté de ce grand tapage.
L'avocat Antoine Mareschal, qui fit une douzaine de pièces, comédies ou tragédies, dont pas une n'a pu survivre, était d'humeur beaucoup moins bruyante que Scudéry. Ses personnages pouvaient être de grands bravaches , notamment son Capitan Matamore, dont le Fracasse deV Illusion co-
1. M. Ed. Tricotel l'a donnée dans le Bulletin du Bouquiniste, i«r août i8j9, p. 428, avec le dizain pour le Trompeur puni , qu'il croyait aussi inconnu, quoiqu'on l'ait reproduit dans la dernière édition Lefebvre.
m/^ii^ dépasse seul les fantastisques vantardises ; mais il n'était lui-même qu'un très-humble poëte. Si du moins il se fût arrêté à l'humilité, mais il allait plus bas. Quand on lit ses dédicaces, et lorsqu'on a le secret de l'industrie qu'il y déployait, en concurrence avec Rangouze, La Serre et vingt autres plats artisans de l'épître dédicatoire ' , on ne songe plus, je vous assure, à condamner Corneille pour le panégyrique à la Moniauron^^ qu'il mit en tête de Cinna.
Corneille s'en tenait, lui, à l'usage de son temps; les autres le raffinaient en l'avilissant. Que faisait La Serre, par exemple .? Il avait des dédicaces de rechange qui lui permettaient de se faire gratifier, pour un même livre , par trois ou quatre seigneurs différents ^ Rangouze était encore plus habile. On a connu ses manèges par M"^ de Scudéry 4, qui peut-être y avait été prise, quoiqu'elle ne fût pas assez riche pour servir de dupe à Rangouze , mais tout lui était bon. « Il avait, dit l'abbé Trigaud s ^ donné un recueil de lettres qu'il avait fait imprimer sans chiffres, de manière que le relieur mettoit celle que l'auteur vouloit la première , et que par ce moyen chacun de ceux à qui il donnoit un volume, se voyant à la tête, en avoit plus de reconnaissance et payoit mieux ». Là-dessus, M"^ de Scudéry le comparait à ce médecin italien qui , perfectionnant à sa manière ce plat usage venu de son pays chez nous avec tant d'autres vils secrets de courtisanerie, s'était ingénié de dédier chaque livre de ses commentaires sur les aphorismes d'Hippocrate à un de ses amis, et la table à un autre !
1. V. sur ce trafic notre édition du Roman bourgeois, par Furetière, p. îiyet suiv.
2. G. Guéret, la Promenade de Saint-Cloud, dans les Mémoires de Bruys, t. II, p. 258.