MARIE, LE MARQUIS
Marie (à part).
A nous deux !
(Haut.)
Monseigneur demande /
Le Marqjjis.
Ah ! tu le sais bien, chère âme I Tu sais bien que je brûle. . .
Marie.
Oui! « d^une ardente flamme ! »
Soupirs j serment, tourment! Nous connaissons cela; Mais, je vous en préviens^ chez nous, ces choses-là Ne se prennent qu^au choix, et ne sont pas de vente. Ne pouvant vous servir, je suis votre servante.
Le Marq^uis.
Cruelle ! si du moins tu m^ appelais. . . trompeur !... Tu fuis!
Non, vous croiriez que vous me faites peur.
Le Marq^uis.
Quand tous mes sen^, pour toi, de passion sont ivres. Tu peux...
Marie.
Tranquillement, je retourne à mes livres ; Des chansons de l'esprit je reprends le couplet : Là, tout amour est beau, nul amant ne déplaît; On est ravi; le cœur, en s'oubliant, s'élève, Et quand on a fini, l'on croit sortir d'un rêve.
Le Marq^uis.
Tu trouves cela beau, Molière /*
Marie.
// est profond !
Sa gaieté pense et pleure.
Le Marq uis.
Ah bah! c'est un bouffon!
Marie.
Un bouffon ? Très-souvent c'est ce que j'entends dire ; Pourtant, je suis plus triste après qu'il m'a fait rire.
Le Marq uis (prenant un livre).
(Avec dédain.)
Ah! — Lis plutôt les pièces de Boyer,
Mon ami. Dès le titre, il sait vous effrayer :
Méduse, Aristodème, Oropasîe, Artaxerce!
Je te ferai voir ça... Parthes, Pont, Grèce et Perse,
Cappadoce! il a tout !
(Avec mépris.)
Corneille ! ah !.. .
Marie.
Noble et grand,
Vrai! rien qu^à l^ approcher, le vertige vous prend.
Le Marquis.
Préjugé!
Marie.
Son génie, à l'aile immense et forte.
Dans les sphères qu'il aime avec lui vous emporte — A la suite des rois que son bras sait courber -~ Si haut, qu'en le suivant on a peur de tomber!
Le Marqjuis.
Sublime, et pas un sou !... Détail invariable :
Le grand homme est toujours doublé d'un pauvre diable!
Marie.
Qu'importe! Argent, faveurs sont de mauvais témoins Pour la gloire. Plus riche, on l'admirerait moins.
— r? - Si, dans cette misère, un faible se consume, Et de son cœur éteint n'a plus que l'amertume, Il sait, lui, rester bon comme la vérité; Il marche lumineux dans son obscurité; L'éclat de ce qu'il fait le guide et le protège ; Il n'a que des héros pour se faire un cortège, Et je n'en sais pas un qui puisse valoir mieux. Celui même du roi n'est pas si glorieux.
Le Marquis.
Peste! comme aujourd'hui s'expriment les drapièresf Leur Phœbus, palsembleu ! taillerait des croupières Aux esprits de ce temps qui sont les plus jolis ! Où te procures-tu ce beau style /
Marie (modestement).
Je lis.
Le Marqjjis.
Allons, la draperie a désormais sa muse ! Mais ton Corneille, vrai ! me ravit. . .
(Riant.) et m'amuse.
Je l'admire, d'abord, sur tes grands mots planté; Puis je le vois, contraste ironique, effronté ! Dans la rue, un matin, ayant pour adversaire, Dans un débat burlesque. . .
Marié.
Eh! qui. ^ Le Marquis.
Le commissaire !
Il loge près d'ici, ton grand homme, au détour De la rue, eh ! comment /
Marie.
D'Argenteuil.
Le Marquis.
Certain jour,
Comme j'allais chez lui. . .
Quoi ! vous, chez le poète !
Vous!
Le Marquis (à part).
Diable! cachons-lui que c^ est pour une dette !
J'aurais l^air d'un recors.
(Haut.)
Par curiosité.
Marie ( d'un air incrédule ).
Vraiment ?
Le Marqjjis.
Je vois du peuple à la porte arrêté :
Commères, savetiers et gens de la police,
Criant, se démenant^ pérorant. Je me glisse,
Et soudain m' apparaît superbe, radieux,
Le commissaire en robe; auprès, baissant les yeux,
Confus, mais s'insurgeant contre la réprimande.
Ton Corneille, qui craint qu'on le mette à l'amende
Pour cinq ou six fétus qui salissent le seuil.
Le génie a-t-il eu jamais pareil écueil !
J'ai bien ri de le voir livrant ainsi bataille,
Non plus pour des héros, mais pour des brins de paille!
Eh bien , tu ne ris pas /' C'est pourtant amusant!