Henri Bohier, séiléclial do Lyon
28 août, la reine m'a mandé, pour mo dire qu'elle avait vu entre les mains du sénéchal de Lyon les lettres dans lesquelles tu l'accuses d'abuser de l'astrologie, et de se livrer ainsi à des espérances où il n'y a que vanité et superstition. Gela lui a été sensible. Elle m'a chargé, en conséquence, de te mander de l'aire trêve à tout calcul astrologique, ajoutant que sa considération pour toi n'en sera pas moins toujours très grande. L'entretien s'est prolongé sur ton compte; et j'en ai profité pour te recommander chaudement, comme je le fais toujours (Ep. IV, 37).
Après cette lettre de Chapelain, qui rend compte de la première impression manifestée par la reine dans cette circonstance, et qui ne dénote pas encore de la part de la princesse un mécontentement bien prononcé, on en trouve bientôt sur le même sujet une seconde, dont le sens est tout différent.
— Il n'y a rien à reprocher à personne pour l'affaire de ta pension, écrit Chapelain de Chenonceaux, le 1" septembre 1526. Ni Barguin, qui t'aime, ni Bulhoud ne sont coupables d'aucune négligence. Pour le reste, plût à Dieu que le sénéchal de Lyon n'eût pas montré tes lettres à notre illustre reine. Il serait d'ailleurs tout au plus coupable d'imprudence, car il était loin de se douter de la manière dont elle prendrait les choses. Tout cela me ferme la bouche, et je n'ose plus parler de toi. Envoie cependant ton travail sur les révolutions célestes, comme si tu ne savais rien de ce qui est arrivé. Je pourrais, si je m en chargeais, être suspect de complaisance poui^
toi ■ tu feras donc bien de l'adresser au sénéchal. La rei^e, quand elle l'aura reçu, ne ^° n,.en parler, et ce me sera une occasion de fa rc ton apologie. Crois bien que mon empressement e le peu que j'ai de crédit ne le feront jama.s défaut
''^NouI'ne°nous arrêterons pas au doute que cette dernière lettre, témoignage de cauteleuse reserve de la part de Chapelain, permet de ^o--"-;"'' ^'^ sincérité dans les protestations de zele et de dé Cemlnt qu'il adresse . son Nous lérons du reste, remarquer en passant que les lettres de ce pers nnage sont très rares, au nombre de douze
Lent, tandis que la Correspondance en cont.e quarante et plus d' Agrippa pour lu, , pendant la léme périod!-, et qu'. partir "otamment du jour ou la disgrâce de celui-ci est certaine, en n en trouve plus que quatre seulement de son ami ; encore senties séparées l'une de l'autre par d'assez longs m- ' valles. En même temps les lettres d'Agnppa son pTeLes de reproches et de plaintes sur le sdence de son cher Chapelain. Plus tard, il est vra, ayan eu- „:e besoin de recourir . lui. Agrippa feindra d croire moins coupable et d'admettre que ses lettres ont pu se perdre. Certains traits de celles ,u, nous restent invitent ii penser tout dilféromment.
tr ppa n'avait évidemment encore regu que la promièro des deux lettres Chape a,n dont nous ■venons de donner des extraits, celle du 28 août, ■quand, le 16 septembre, il répond il son ami.
— Mon cher Chapelain, écrit-il, j'ai lu ce que lu me dis de la part de notre reine. Je me réjouis d'être déchargé de la misérable besogne de ces odieux thèmes astrologiques, et de pouvoir encore servir cette princesse, si elle y consent, par de plus dignes travaux. On a eu tort cependant de lui montrer mes lettres au sénéchal ; elles auraient pu l'indisposer contre moi, quoiqu'elles ne continssent rien d^ofîensant (Ep. IV, 44).
La lecture de la seconde lettre de Chapelain, celle du 1" septembre, justifiant les appréhensions d'Agrippa, réveillait toutes ses craintes. Bientôt une nouvelle missive, expédiée de Chambord le 26 septembre, venait augmenter encore ses perplexités.
— La reine, disait Chapelain dans cette nouvelle lettre, m'a demandé, ces jour-s derniers, si je t'avais éci-it ce qu'elle m'avait ordonné de te dire. L'occasion me parut propice pour te défendre et le recommander. Je commençai donc à parler à la princesse de ton mérite et de ta scieijce, sans oublier ton ardent désir de la servir. Mais je ne sais quel malin esprit •d détourné de toi ses bonnes grâces, et je commence à douter sérieusement que ta pension te soit continuée. Je ne vois à cela qu'un remède, c'est que tu lui écrives comme si tu n'étais informé de rien, cl que tu l'entretiennes de tes travaux sur les machines de guerre elles fortifications, en lui annonçant ton intention de les présenter au roi. Joins-y ce que tu auras pu faire jusqu'à présent sur les révolutions célestes qui concernent ce prince, pour qu'on ne
croie pas que son absence L'a rendu négligent à son égard. Elle ne pourra voir cela que d'un œil favorable, encore bien qu'elle se trouve irritée de ce que tu as écrit au sénéchal. Surtout ne me môle en rien à tes démarches. Il ne faut pas qu'on soupçonne notre intelligence. Charge plutôt de la commission l'évêque de Bazas qui l'aime et qui m'a promis de présenter tout ce que tu lui enverrais. Il serait peutêtre bon qu'il parlât lui-même au roi de tes machines de guerre ' ; ce prince est extrêmement curieux de ces choses-là. Mais avant tout tu dois écrire à la reine que tu es prêt à faire tout ce qu'elle t'ordonnera. Garde-toi bien de parler encore avec dédain des calculs astrologiques (Ep. IV, 48).
Chapelain ne trahissait pas son ami, on peut le croire; mais il le servait évidemment avec tiédeur, et il craignait surtout d'être compromis par lui et associé à sa disgrâce.
— Tes deux dernières lettres, lui répond le 30 septembre Agrippa, me parlent de l'irritation conçue par la reine contre moi. Sache, mon cher ami, que je ne veux à aucuû prix la laisser à mon égard dans un sentiment qui est tout à fait sans motif. Que cette princesse daigne parler. Si je suis coupable, je suis prêt à expier mes torts. Mais je ne saurais l'être pour des lettres écrites sans aucune malveillance, tout au plus avec imprudence et défaut de
1. Il s'agit évidemment ici du traité do pyromacliie auquel Agrippa travaillait à cette époque (Ep. IV, 73).
mesure. Je vois là les interprétations malignes de quelque chien de courtisan, de ces animaux qu'on ne sait par où prendre, mais qui ont le talent do vous compromettre jusque dans vos meilleures intentions. Pour moi, je n'ai rien écrit que par zèle à servir la reine aussi bien que le roi et tout le royaume, et je me sens capable d'y parvenir si l'on veut bien me permettre de m'y appliquer. Quant à envoyer mes horoscopes et mes pronostics, ainsi que tu m'y engages, je prétends n'en rien faire, ne voulant pas exposer la princesse à la contrariété d'y trouver ce qu'elle aime mieux ne pas savoir. Car je suis, tu le sais, incapable de flatterie. Aussi, sur ce ce que tu me disais dans la première lettre, j'ai tout laissé là, enchanté d'être débarrassé de ce fatras importun (Ep. IV, SI).
Il n'est plus question après cela pour Agrippa de rentrer dans cette voie. Du reste, il ne tarde pas à savoir qu'il n'aurait rien à y gagner. Il écrivait ce que nous venons de rapporter le 30 septembre 1326, et, le 7 octobre, il apprenait, comme nous l'avons dit précédemment d'après une lettre écrite par lui le lendemain même, qu'il était définitivement rayé do l'état des pensions (Ep. IV, S2).
Il semblerait, d'après la fin de la lettre du 30 septembre qui vient d'être citée, que, tout en ne croyant guère aux applications de l'astrologie, Agrippa, le fait mérite d'être relevé, continuât à regarder toujours cette science comme ayant quelque réalité, et qu'il se tînt pour obligé en conscience à suivre avec
exactitude dans les observations et les calculs qu'il y consacrait parfois, les principes et les règles des arts divinatoires. Une opération de ce genre eût été dès lors pour lui un exercice de combinaisons, une sorte d'amusement savant, capable d'intéresser à peu près comme le fait une partie d'échecs, et répréhensible seulement par la signification sérieuse qu'on eut prétendu y attacher. Un thème astrologique n'aurait plus été à ses yeux, dans ces données, qu'un jeu en quelque sorte, auquel il se serait livré plus ou moms volontiers, mais qu'il aurait entendu d'ailleurs exécuter loyalement; disposé à en offrir avec sincérité les résultats pour ce qu'ils étaient, sans consentir à les fausser, dans l'intention de se rendre agréable. Ce n'est qu'en appréciant ainsi les choses qu'on peut expliquer son scepticisme en même temps que sa complaisance h se prêter, dans certains cas, aux calculs astrologiques et son refus de les pher aux convenances de ceux qui les lui demandaient.
Cette explication des pratiques de l'astrologie nous paraît s'imposer en ce qui concerne particulièrement Agrippa. Ajoutons qu'à un point de vue général, la portée d'une semblable observation pourrait aller jusqu'à rendre raison de la faveur accordée à cette époque et ultérieurement encore par certains hommes d'un caractère sérieux à diverses parties des
arts magiques.
Pour Agrippa, cela est certain, l'astrologie est désormais chose vaine. C'est, dit-il quelque part, une superstition. Mais sans elle, ajoute-t-il, les savants
mourraient de faim. Aussi le voit-on parfois tirer ainsi parti de la sottise de ceux qui accordent à cet art une crédule confiance i, quand il ne juge pas à propos de les désabuser, ainsi qu'il le fait aussi quelquefois. Dans d'autres circonstances, il a pu consentir à amuser par son habileté ceux à qui plaisaient ces vaines spéculations. Mais un beau jour il recule devant ces chimériques enfantillages, auxquels on a tenté de le réduire comme à une occupation sérieuse, au lieu de reconnaître qu'il peut faire de ses facultés et de ses connaissances. un plus noble emploi. C'est ce qui lui est arrivé avec la mère de François P"". Le conseiller du roi, le médecin de la reine s'est indigné de ce qu'on eût voulu le rabaisser au rôle dégradant d'un astrologue de cour ; et il a eu raison.
Maintenant, qu'y avait-il de sérieux dans cette situation, dans les exigences de la reine, dans sa colère de les voir accueillies avec dédain? C'est ce qu'il convient d'examiner. Nous constaterons d'a-
1. Agrippa en fuit lui-même l'aveu dans un passage de son traité de l'incertitude et de la vanité des sciences : « Ego quo- « que liane artem a parentibus puer imbibi ; deinde non mo- « dicum lemporis et laboris in ea amisi ; tandem didici totam « hanc et omnem nulle alio fundamento innili nisi meris nu-
« gis et flgmentis imaginalionum abjecique jamdudum ex
'< animo; nec reassumerem unquam, nisi me potentum vio- « lentiB preces... saepe rursus impingere compellerent, suade- « relque domestica utilitas me aliquando illorum frui debero « stultilia, et nugas tantopere cupientibus, nugis obsequi » (Opéra, l. II, p. 5G).
loi ÇHAPITRE SIXIÈME
bord que les reproches formulés par celle princesse conlro Agrippa ont varié suivant les temps, et qu'ils ont eu parfois un caractère de généralité qui ne précisait rien. Il y a donc lieu de croire qu elle ne disait pas la véritable raison de son animosité contre lui. A Chapelain elle donnait à entendre que c'était pour le refus de se prêter à ses fantaisies astrologiques. Dans d'autres circonstances, elle énonçait des griefs différents. Plus tard étant à Saint- Germain, en avril 1528, elle exprimait ceux-ci h un ami d' A grippa; comme nous le voyons par une lettre de lui dans laquelle, à cette occasion, il s'emporte encore en violentes invectives contre la reine et cette cour perfide d'où il s'est vu rejeter.
— Tu m'écris, dit-il alors, que la reine m'accuse d'avoir plusieurs fois parlé imprudemment et d'elle et du roi. Oui, je l'avoue ; et tandis que je la blâme aujourd'hui pour de trop bonnes raisons et à mon grand péril, je l'ai louée autrefois non sans offenser la vérité, trompé que j'étais par son hypocrisie. Dans les deux cas j'ai agi imprudemment, je le reconnais, et je ne m'~étonne pas qu'elle en ait été avertie. Hécate en son enfer a des démons paur la servir. Il ne saurait en manquer dans le vôtre, tout rempli de flatteurs, de détracteurs, de dénonciateurs, parasites affamés, sycophantes hypocrites (Ep. V, 37).
Quelques écarts de langage, quelques torts plus graves peut-être encore, étaient probablement, au moins autant que ses résistances sur le fait de l'as-
trologie, les causes véritables de la disgrâce d'Agrippa. Lui-même ne s'y trompait guère, à ce qu'il semble. Il savait mieux qu'il ne l'avoue à quoi s'en tenir sur sa situation véritable à la cour de France ; et quoiqu'il ne s'explique pas complètement à cet égard, il en dit assez pour nous faire soupçonner que des motifs plus sérieux que ceux allégués avaient dû décider de l'abandon oii on l'avait laissé ; que peut-être même il était, sans que cela fût parfaitement prouvé, plus coupable qu'il ne voulait en convenir.
— Ces jours-ci, écrit-il le 3 novembre 1526 à Chapelain, je pensais encore à ma lettre au sénéchal, et à cette grande et subite indignation qu'en a conçue ta princesse, cet esprit ordinairement si doux et si souple, comme on l'a va en d'autres circonstances, alias mite et tractibile incjenium. Je pensais ù ce semblant de fureur avec lequel, sans se donner le temps de réfléchir, elle me frappe et me prive de toute ressource en supprimant ma pension, précipitant ainsi dans la condition la plus misérable un homme qui était en droit de n'attendre d'elle que des bienfaits; et cela sans vouloir entendre mes amis disposés à me défendre. Je la vois toute livrée à une passion haineuse qui ne lui est pas ordinaire et qui est en parfait contraste avec ses dispositions naturelles, portées plutôt à la bienveillance. Non, pour expliquer tout cela, ce n'est pas assez de l'abandon par moi de toutes ces fadaises astrologiques, de mon refus de livrer h de pareilles super-
stiLions un esprit fait pour la pratique des arts élevés et capable de rendre ainsi de plus sérieux services. C'est là véritablement ce que je voulais lui remontrer Et quand je l'aurais fait un peu plus librement qu'il ne convenait peut-être, devait-elle y voir autre chose qu'un excès de zèle? Y aurait-il là de quoi soulever une si persistante indignation, de quoi se porter jusqu'à la colère et jusqu'à la rage? Non encore une fois, il faut qu'il y ait une autre cause à tant de passion. Tout en me disant cela, importune par ces pensées, et cherchant un soulagement à mon chagrin, je prends la Sainte Bible comme je le fais ordinairement en pareil cas, et je tombe sur l'histoire de Jézabel, et sur ces paroles d'Achab au prophète Michée : « Je hais celui qui ne me prophétise « pas du bien ». C'était un trait de lumière, et je me rappelai avoir écrit au sénéchal que mes calculs sur les constellations de Bourbon m'avaient fait reconnaître qu'il échapperait à vos soldats et serait vainqueur dans l'année même. Voilà mon crime (Ep. IV, 62).
Oui, voilà le crime d' Agrippa ou plutôt en voilà l'indice. La Bible n'était pas nécessaire pour le Im faire découvrir. Sa conscience devait y suffire. Cetait peut-être une faute d'avoir prédit des succès au duc de Bourbon. C'en était plus certainement une de s'être trouvé en relation avec lui ; et ces rapports avaient pu ne pas se borner à des prédictions astrologiques.
En plus d-un passage, Agrippa dit formellement
qu'il avait été depuis longtemps l'objet de pressantes sollicitations de la part des ennemis du roi (Ep. IV, 32, 33, 34). Leurs manœuvres à son égard pouvaient remonter assez loin, jusqu'à l'époque, semble-t-il, de son départ de Fribourg (1324) K Lui-même rapporte, dans une de ses lettres, qu'au moment oiiil quittait cette ville, pour venir à Lyon se mettre au service du roi, il avait été vivement sollicité de s'attacher au parti du duc de Bourbon (Ep. IV, 62). Il ajoute, il est vrai, qu'il rejeta bien loin ces propositions. Mais elles furent sans doute renouvelées ; car on voit plus tard Agrippa positivement en relation avec le duc. Les ennemis du roi ont donc réussi à se faire écouter par lui. Agrippa nous révèle lui-même ces intrigues et en précise l'époque. Elles appartiennent à l'été de l'année 1520.
— Les princes du dehors m'ont fait des propositions cet été, écrit-il le 10 octobre de cette année, conditiones milii externi principes quidam hac œstate obtulerunt (Ep. IV, 33).
Il ne dit pas alors quels sont ces princes du dehors. Mais en présence du passage de la Bible merveilleusement tombé sous ses yeux, l'interprétation qu'il n'hésite pas à lui donner parle comme un aveu de sa part, et nous le dit assez pour lui.
1. M. Daguet fait remonter jusqu'à 1523 les relations qui ont existé entre Agrippa et lo duc de Bourbon. On trouvera quelques observations à co sujet dans une note de l'appendice (n» XXV).
'lo8 CHAPITRE SIXIÈME
Il n'y avait peut-être pas encore ù ce moment autre chose entre le prince et Agrippa que de secrètes et incomplètes négociations; assez pour motiver une disgrâce, pas assez pour autoriser des poursuites. La défaveur n'est pas hautement déclarée d'abord ; celui qui l'a encourue ne doit pas en être prévenu ; et, tant qu'on pourra la céler, il ne doit pas en être averti; il ne doit pas être informé surtout de son vrai motif. 11 faut qu'il aille jusqu'au bout; c'est comme un piège qu'on lui tend. De son côté, quand la disgrâce éclate, il ne se trompe pas sur ses véritables causes ; il se tourne de suite vers ceux qui la lui ont attii-ée, vers les ennemis du roi. C'est le 7 octobre 1526 qu'il est éclairé par une révélation positive sur sa situation (Ep. IV, 52). Le 10, il se démasque lui-même dans une lettre h Chapelain.
— Tu me proposes, lui dit Agrippa, d'envoyer au roi, pour rentrer en grâce, mes travaux sur la pyromachie. Le volume que j'ai écrit sur ce sujet est devenu considérable ; les modèles que j'ai construits sont nombreux et m'ont coûté beaucoup de peine et d'argent. Je ne lâche rien, que le roi ne m'ait prévenu par quelque bienfait. Si non, tout cela est pour d'autues, pour ses ennemis peut-être (Ep. IV, 51).
Les ennemis du roi dans ce moment, ce sont les amis de Charles-Quint; ce sont les impériaux commandés en Italie par le duc de Bourbon. Agrippa sait jusqu'à quel point il lui est permis de compter sur eux. Il a prêté l'oreille à leurs propositions;
Voilà ce qu'avec raison assurément on avait à lui reprocher. Était-il alors lié envers le prince par de formels engagements? C'est ce qu'on ne saurait affirmer. Ce n'est qu'un peu plus tard, il est vrai, qu'on le voit positivement en correspondance avec lui ; mais nous ignorons à quel moment précis cetle correspondance a commencé, ne possédant, pour ce qui la concerne, que les deux lettres adressées par Agrippa au prince, le 2G février et le 30 mars 1527 (Ep. V, 4, 6). Ces lettres d'ailleurs ne sont vraisemblablement pas les premières échangées entre eux. Agrippa y dit en effet au duc qu'il a exécuté ses ordres, qu'il le servira toujours avec zèle, surtout contre ceux qu'il a maintenant pour ennemis. 111e remercie enfin d'un commandement militaire qui lui a été offert de sa part dans son armée, et que du reste il ne peut pas, dit-il, accepter (Ep, V, 4).
Les deux lettres de 1327, on le voit, impliquent des relations antérieures qui, d'après ce que nous savons déjà, pouvaient remonter assez haut, et permettent de rattacher à ces rapports entre le duc de Bourbon et Agrippa le fait de la disgrâce de celui-ci à la cour de France, justifiée ainsi, on doit le reconnaître, par la gravité de ses véritables motifs K On
1. Le fait mûme des relations coupables d' Agrippa avec le duc do Bourbon ne saurait faire l'objet d'un doute. Outre les deux lettres do lui qui en témoignent (Ep. V, 4, 6), on a encore, en ce rjui les concerne, ses propres déclarations daiis son mémoire adressé en 1532 à la reine Marie de Hongrie,
ne pouvait pas d'ailleurs ignorer les liens étroits qui existaient entre Agrippa et certains hommes contraires au roi ; ses rapports avec Eustache Chapuys, par exemple, dévoué avec Pierre de la Beaume, évêque de Genève, aux intérêts de Charles-Quint, et mêlé dès 1524 aux négociations entamées depuis plusieurs années entre l'empereur et le duc de Bourbon. Cela aurait certainement pu suffire pour ruiner le crédit d'Agrippa à la cour de France. Que la petite querelle pour l'astrologie ait contribué au même résultat, la chose est possible; mais on peut dire qu'Agrippa, laissé à l'écart depuis plus d'une année, était vraisemblablement en suspicion au moins, et déjà perdu peut-être, quand fut soulevée cette question secondaire. On ne saurait méconnaître non plus que quelque courtisan jaloux n'ait pu aider aussi à sa disgrâce. Mais, dans ce cas, ses adversaires à un titre quelconque avaient mieux à faire que d'exploiter contre lui les termes plus ou moins inconséquents de la lettre, au fond assez innocente, adressée au sénéchal de Lyon. Ce qui était pour eux bien plus important, c'était de démasquer, s'ils le pouvaient, un homme vendu aux ennemis de l'Etat. Sans être parvenus à en fournir la preuve, ils ont dû diriger dans ce sens, on peut le penser, leurs délations. La réserve trop évidente de Chape-
eouvernanlc des Pays-Bas, où il rappelle comme des services rendus par lui à l'empereur, ses relations avec le connélablo (Ep. YII, 21).
lain dans ses démarches pour son ami Lenait probablement à ce que, connaissant ces soupçons, il redoutait de se trouver impliqué dans quelque accusation de trahison, plutôt qu'à la crainte de montrer de l'intérêt pour un homme dont tout le crime aurait été de se refuser à consulter les astres.
Agrippa, d'un autre côté, à qui il devait importer pour sa sûreté ultérieure et dans l'intérêt même de ceux qu'il voulait servir, de connaître les gens instruits de ses secrètes menées, Agrippa insiste beaucoup dans sa correspondance pour qu'on lui signale ceux qui l'ont desservi et compromis. Ses demandes à ce sujet ont d'abord une forme indirecte et prennent le ton de la plaisanterie. Il semble craindre de se trahir par trop de sérieux et de précision.
— Maintenant, écrit-il le 10 octobre à Chapelain, il faut que tu me dises quel est ce génie malin qui obsède l'esprit de la princesse et détruit les bonnes dispositions oîi elle était à mon égard. Je veux le chasser par mes exorcismes, ou bien l'apaiser par un sacrifice magique. Je veux me prémunir au moins contre son influence par quelque parole ou par quelque figure cabalistique (Ep. IV, 54).
Il se montre ensuite plus décidé et plus pressant, et par là se démasque complètement.
— Par tous les dieux du ciel et de l'enfer, dit-il, par les droits les plus saints de notre mutuelle amitié, je t'en conjure, écris-moi, et ne me cache rien, je t'en prie. Quel est cet être diabolique dont tes let-
ires me parlent, qui a détourné de moi l'esprit de la reine (Ep. IV, 73)? .
Voilà ce qu'il écrit le 3 décembre 1526. Il y revient encore le 3 février suivant.
Je n'ai plus besoin de tes démarches, dit-il alors je ne te demanderai plus rien, sauf une seule chose qu'en vain j'ai plusieurs fois réclamée de toi: le nom de celui qui m'a perdu. 11 faut que je le connaisse ; je ne veux plus autre chose; j'aimerais mieux cela que les faveurs du roi, de sa mère et de tous leurs courtisans (Ep. ¥,3).
- Ta me dis, écrit-il encore le 17 mai à son ami, que cet homme que je désire tant connaître est indigne que je m'occupe de lui. Peux-tu bien mettre son indignité au-dessus de l'ardent désir de ton meilleur ami. Quel qu'il soit, ce ne peut être qu un insigne scélérat. Nomme-le-moi donc, et cède enfin à mes instances si souvent réitérées (Ep. V. 0-
Les relations d'Agrippa avec le duc de Bourbon sont certainement une des causes de l'animosite de la reine mère contre lui. un des motifs de sa disgrâce à la cour dè France. En arrivant à Lyon en 1S24, il était plein de confiance, ébloui par les chances favorables qui s'offraient à lui. En 1326, cette confiance est plus qu'ébranlée. Bientôt tout espoir de ' ce côté est à jamais perdu. Agrippa était à ce moment déjà, on a quelque raison de le ci-i^e, 1 homme du duc de Bourbon. On sait quelle était alors la situation de ce prince, ce qu'il était lui-même, et queUes éUient les causes de son éloignement du royaume.
Le connétable, chef de la branche aînée de la maison de Bourbon, se trouvait aloi^s, après le roi François I" et ses fils, le premier prince du sang dans le royaume de France. Il descendait de Robert de Clermont, fils cadet de saint Louis ; de même que François I" descendait du fils aîné, Philippe le Hardi. Robert de Clermont, sire de Bourbon par sa femme, avait eu deux petits-fils, Pierre et Jacques, qui dans sa descendance avaient formé deux branches. La branche cadette sortie de Jacques devait successivement acquérir par mariage le comté de Vendôme et le royaume de Navarre; et il lui était réservé d'arriver par Henri IV au trône de France. Quant à la branche aînée, elle devait s'arrêter au connétable de Bourbon qui mourut sans laisser de postérité. Cette branche aînée s'était elle-même partagée au xv'' siècle en deux rameaux, celui des ducs de Bourbon et celui des comtes de Montpensier. C'est à ce dernier qu'appartenait le connétable. Mais en épousant la duchesse Susanne, sa cousine, héritière unique de l'autre rameau, il avait réuni tous les droits et domaines de la branche dont il était le seul héritier mâle. Il était ainsi devenu luimême duc de Bourbon et l'un des princes les plus opulents de l'Europe, après ceux qui portaient des couronnes. Il était en effet duc de Bourbon, d'Auvergne, de Châtellerault, comte de Clermont en Beauvoisis, de Montpensier, de Forez, de la Marche, de Gien, dauphin d'Auvergne, vicomte de Cariât et de Murnt, seigneur de Beaujolais, de Combrailles, de
Mercœur. d'Annonay, de la Rochc-en-Régnier et de
Bourbon-Lancy.
Une partie de ces riches domaines formait l'héritage de Susanne de Bourbon, épouse du connétable et sa cousine. A la mort de Susanne en 1321, cet héritage avait été disputé à son mari par une parente de la princesse défunte, qui tenait h celle-ci de très près et à un degré plus proche que son époux lui-même. Cette parente n'était autre que la mère du roi François 1", Louise de Savoie, cousine germaine de Susanne ; car la mère de Louise, Marguerite de Bourbon, était sœur de Pierre, duc de Bourbon, pere de la princesse dont l'héritage était en question; et le connétable était seulement le petit-flls d'un oncle de Marguerite et du duc Pierre. Cependant le connétable pouvait fonder ses prétentions à la succession de sa femme sur de bonnes raisons, sur les conventions spéciales de son traité de mariage notamment, mais avant tout sur une règle de succession admise dans la maison de Bourbon, où les droits de l'héritier mâle, à un degré quelconque, primaient toujours ceux des femmes. Le procès avait été engagé, et la cause plaidée au parlement; mais ilny avait point eu de jugement définitif, les parties ayant été appointées au Conseil; et provisoirement le parlement avait ordonné, par un arrêt du commencement d'août 1522, que tous les biens contentieux fussent mis sous séquestre, ce qui fut exécuté par autorisation du roi. Le connétable avait de justes motifs de crainte pour ses intérêts ; le chance-
AGRIPPA A LYON ET A PARIS i6o
lier Duprat était ligué contre lui avec la reinemère. L'exécution du séquestre le jeta dans un parti extrême. Il jura de reconquérir à tout prix son droit méconnu, et sortit du royaume en 1523, pour chercher secours et vengeance. Une autre cause de froissement, la mise en oubli de ses services antérieurs, avait pu contribuer en même temps à lui inspirer cette résolution désespérée.
Le connétable Charles de Bourbon, né en 1490, avait alors trente-trois ans. A l'âge de quinze ans, en ISOS, il avait été marié à sa cousine, comme nous venons de le dire. Cette union avait surtout pour objet de parer aux difficultés prévues que pourrait soulever un jour l'héritage de cette princesse. En 1307 et 1309, Charles de Bourbon avait accompagné Louis XII en Italie, et s'y était distingué par sa bravoure. Fait connétable en 1315 par François P"", il avait pris part la même année à la conquête du Milanais, dont il avait reçu le gouvernement. L'année suivante, il avait quitté ce poste éminent sur quelques difficultés qu'il y avait rencontrées, et il était revenu en France où l'attendaient de nouvelles contrariétés, des vexations suscitées par la reinemère, Louise de Savoie, qui avait reporté sur lui la haine vouée antérieurement par elle à Susanne, épouse du prince. Cette haine avait pour principe des dissentiments profonds qui avaient jadis séparé la reine Louise de la mère de Susanne, la princesse Anne de Beaujeu, fille de Louis XI. Un peu plus tard, en 1319, le connétable avait reçu du roi un
cruel affront, privé par lui en Flandres, au profil du duc d'Alençon, du commandement de l'avant-garde qui lui revenait de droit en vertu de sa charge. En 1522, après la mort de sa femme, commence le procès intenté contre lui par la reine-mère pour la succession de cette princesse. C'est alors que, cherchant des alliés contre le roi de France qui, à ses yeux, lui faussait justice, il entre en pourparlers avec l'Empereur. Celui-ci s'engageait à faire épouser au duc de Bourbon sa propre sœur, et à le mettre en possesion du trône de France.
On sait la suite de cette aventure ; la fuite du connétable hors du royaume en septembre 1323, malgré quelques avances que, dans une entrevue, lui avait faites le roi pour une réconciliation ; son passage en Italie où il rejoint l'armée de l'empereur, avec qui d'ailleurs il était depuis longtemps déjà en relation et même en négociation ; sa présence à la bataille de Pavie en 152S ; et enfin sa mort tragique, à l'assaut de Rome, en 1S27.
Le connétable de Bourbon aurait pu voir Agrippa en Italie, lors de la conquête du Milanais en 1313, et pendant la durée de son gouvernement à Milan jusqu'en 1316, Agrippa étant alors dans cette contrée, à Pavie, à Milan, à Casale, etc. Il aurait pu encore le rencontrer entre le mois de septembre 1523, date de sa sortie du royaume, et la fin de l'hiver 1524, époque à laquelle Agrippa étaif arrivé en France. En tout cas, ces relations personnelles sont fort hypothétiques et ne sont signalées nulle part.
AGniPPA A LYON ET A PAHIS
Tout ce qu'on sait des rapports qui ont pu exister entre ces deux hommes consiste dans des pièces de correspondance. Nous ne possédons, il est vrai, que deux do ces pièces, les lettres de 1327 dont nous avons parlé. Mais ces lettres, comme nous l'avons dit, ont été évidemment précédées par d'au-, très qui sont perdues, et elles ne permettent guère de douter qu'auparavant, dès l'année 1326 et plus tôt peut-être. Agrippa ne fût déjà vraisemblablement attaché à la fortune du duc de Bourbon, et n'eût commencé à le servir.
C'est à cette année 1326 qu'on rapporte un billet sans date par lequel un parent, cognatus, invite Agrippa à venir au camp impérial, chercher auprès du duc de Bourbon sa vengeance de la perfidie des Français (Ep. IV, 65). Le duc fait offrir un commandement, prxfectura, dans son armée à Agrippa qui refuse, au mois de février 1327, cette proposition (Ep. V, 4).
Quel genre de services Agrippa rend-il donc alors à ce prince? On croit savoir qu'il lui aurait tiré un horoscope. Nous avons vu ce qu'Agrippa pensait alors de l'astrologie; nous avons vu aussi quelle passion l'animait à ce moment contre la cour de France et le portait du côté de ses ennemis. Pourrait-il s'être borné en faveur de ceux-ci à de si vains offlces? On n'oserait l'affirmer. Malheureusement les seuls documents qu'on puisse consulter sur cette question sont les deux lettres de 1327, et elles sont très peu explicites. Leurs termes ambigus peu-
venL bien s'accorder, il est vrai, avec la supposition que c'est en effet par des calculs astrologiques ou bien par quelque conjuration magique peut-être, qu'Agrippa aurait alors servi l'ennemi juré du roi ; mais elles peuvent aussi avoir une sigmfication plus sérieuse. On va en juger.
- Illustre prince, dit Agrippa dans la première de ces lettres écrite de Lyon le 26 février 1527, j'ai fait ce que tu m'as prescrit, et, quoique la chose put exiger beaucoup de temps, je l'ai exécutée rapidement à force d'étude et de diligence. Si pour le reste je n'ai pas réalisé tout ce qui eût pu satisfaire à ton désir et à ma propre volonté, la faute, sache-le, n'en est pas à moi, mais à l'insuffisance du temps dont je disposais et à la négligence de tes gens. Cependant, au point où en sont les choses, on peut dire que ni la peine ni le temps n'ont été perdus. Pardonne-moi donc, et considère moins ce que j'ai accompli que ce que j'aurais voulu faire. Ecrismoi. Que je sache comment et où je dms agir maintenant, quelle direction je dois donner à la suite de l'affaire. En attendant, je travaillerai de tout mon pouvoir; j'y mourrai ou j'exécuterai ce que tu souhaites si ardemment, non moins désireux de mon côté de te satisfaire, surtout contre de telles gens. Je te remercie infiniment du commandement, prœfectura, que tu m'offres. Mais mon rôle dans les camps doit être maintenant pacifique ; c'est dans les livres que je veux désormais combattre et faire butin. Je ne puis aller près de toi. Mon parent,
af finis, t'en dira les raisons. II te porte, de ma part, les explications que tu réclames, et en même temps mon avis sur ce que tu dois faire au dernier moment. (Ep. V, 4.)
Le duc adresse alors à Agrippa des lettres que nous n'avons plus et auxquelles Agrippa répond, le 30 mars suivant :
— Illustre prince, j'ai reçu ton envoyé et les lettres de créance dont il était porteur. Je connais ta pensée ; je m'en réjouis et je t'en rends grâces. Je vois avec plaisir que, prévoyant les desseins de tes ennemis, tu as pu les prévenir. Cependant rappelletoi qu'il s'agit bien moins de combattre les hommes par les armes que de lutter avec la fortune, à force de génie et de prudence. Sur ce terrain-là, le porteur de mes lettres pourra te dire tout ce que je puis faire pour toi. Il te dira encore beaucoup d'autres choses sur lesquelles tu peux l'en croire comme moi-même. De mon côté, j'ajoute pleinement foi, suivant tes recommandations, à ce que me disent tes messagers. Ne te laisse pas troubler par la puissance de tes ennemis, fondée bien moins sur leurs propres forces que sur la fragilité et les mutuelles méfiances des autres. Les destins présagent leur défaite prochaine. Bientôt tu verras crouler, presque sans les avoir touchées, ces murailles superbes. Courage maintenant, prince valeureux, chef prédestiné qu'attend cette grande victoire. Ne diffère plus, pousse hardiment jusqu'au bout ce que tu as commencé avec tant do bonheur; attaque avec résolu-
tion, combats avec persévérance; lu as dans tes armées les meilleurs soldats; tu as la faveur du ciel; tu auras l'aide de Dieu, vengeur des justes causes; il n'est rien à redouter pour toi. Le triomphe d'une gloire immense t'attend (Ep. V, 6),
Le ton général de ces lettres et quelques-unes des expressions qu'on y remarque pourraient bien, on ne saurait le nier, se rapporter à des prédictions astrologiques; mais certains traits qu'elles contiennent aussi paraissent indiquer autre chose que ces vaines spéculations. Placé comme il l'était, Agrippa se trouvait dans une situation favorable pour donner à un homme de qui dépendait sa propre vengeance, des avis plus utiles que ceux dictés par les constellations. On peut croire qu'il ne manqua pas de les lui fournir. C'est de cela sans doute que son envoyé devait parler. L'astrologie, à laquelle il ne croyait pas, ne pouvait être vraisemblablement, s'il y a eu réellement recours dans cette circonstance, qu'un masque sous le couvert duquel il rendait des services plus sérieux et plus capables de satisfaire son propre ressentiment.
Agrippa n'était pas aussi grand sorcier qu'on a voulu le dire, et en prédisant, comme nous venons de le voir, au duc de Bourbon le succès, il induisait singulièrement en erreur son illustre client. La lettre où il lui annonce l'heureuse issue de son entreprise est en effet du 30 mars 1527, et, le G mai suivant, le prince périssait misérablement au siège de Rome. Le prétendu devin parle bien, il est vrai,
des superbes murailles près do tomber ; mais il oublie de mentionner la mort attendant à leur pied le téméraire qui s'apprête à les escalader.
Le trépas funeste du duc de Bourbon était pour Agrippa un nouveau coup. Il ne fléchit cependant pas pour cela, quelles qu'aient été ses vues et ses espérances de ce côté. Cherchant sa voie au milieu des difficultés où il se débattait à ce moment, il s'était engagé pour la trouver dans plus d'une direction. Depuis six ou sept mois qu'il avait vu sombrer définitivement sa fortune auprès de la reine, il s'était résolument appliqué à ressaisir par tous les moyens la chance qui lui échappait ainsi. Dans les premiers moments, il court à tout ce qui s'offre à lui. Utopies administratives, alchimie, astrologie, tout lui est bon. Il faut comme on le pourra se sauver du naufrage (Ep. IV, 56, 71).
Un instant il tourne encore les yeux du côté du roi. Il a trouvé, prétend-il, un moyen certain de remplir annuellement les coffres de l'Etat sans fouler le peuple, loin de là, en augmentant le bien-être de tous, et en méritant la reconnaissance publique; mais il ne livrera son secret qu'à bon escient; il ne fera connaître ses plans que si on lui assure auparavant l'avantage de les réaliser lui-même. C'est le 10 octobre 152G qu'Agrippa communique cette idée magnifique à Chapelain qui a l'oreille du prince (Ep. VI, 33). Il ne semble pas avoir été entendu.
Quelques jours après, autre perspective. Il va peut-être faire de l'or. Un gentilhomme de ses
amis en a trouvé le moyen; il lui a fait voir la semence qui doit produire le précieux métal. Agrippa s'est associé au savant opérateur; il sera riche désormais. La lettre où il dit cela est pleine d'allégresse, avec une teinte d'incrédulité cependant, et non sans quelque ironie dirigée contre l'alchimie, à la toute puissance de laquelle il ne croit plus guère.
— Nous pouvons, dit-il, nous attendre à surpasser Midas lui-même en richesses, voire en longueur d'oreilles i (Ep. IV, S6).
Quant à l'astrologie, nous avons vu qu'il pouvait en faire alors plus ou moins sérieusement pour le duc de Bourbon, sans préjudice des autres services plus réels qu'il était en situation de rendre encore à ce prince.
Agrippa réussit cependant à satisfaire aux plus pressantes nécessités du moment. Il obtient qu'à défaut de la continuation de sa pension, l'arriéré au moins lui soit payé ; et il parvient, à force d'adresse et d'énergie, à tirer son argent des mains d'un trésorier sans probité (Ep' IV, 66). Un ami riche et puissant, qu'il ne nomme pas, vient en même temps à son aide. C'est un secours envoyé par le ciel.
— Abandonné des hommes, écrit-il le 5 février 1527 à Chapelain, j'ai vu venir à moi un ange de
1. « Midam ipsum vel auro superabimus vel salleni auricu- « lis... Ex Lugduno abs tuo auralissimo vel auriculatissimo « fuluro Agrippa » (Ep. IV, 5G).
Dieu, qui m'a tiré des bouches de l'enfer, et m'a fait revoir la lumière du ciel. C'est cet homme dont je t'ai déjà parlé. Grâce à lui, rien ne me manque aujourd'hui (Ep. V, 3).
Quel est ce secours inespéré? Quel est cet ange de Dieu, cet homme envoyé du ciel? Eu égard à la date de cette communication, on serait tenté d'y voir une allusion aux relations du duc Bourbon avec Agrippa. Mais ce dernier ne pourrait en avoir précédemment parlé ouvertement, comme il dit l'avoir fait de celui dont il est maintenant question, fût-ce à son ami Chapelain lui-même. Quand il entretient celui-ci de ses rapports avec les ennemis de l'Etat, c'est-à-dire des tentatives de séduction de ceux-ci à son adresse, c'est toujours pour ajouter qu'il les a repoussées. Entend-il parler ici du gentilhomme qui avait trouvé le secret de faire de l'or? Mais les ressources très réelles mentionnées en même temps comme obtenues par cette voie providentielle n'auraient pu avoir une pareille origine. Toujours est-il que dans sa détresse Agrippa trouve alors d'efficaces témoignages de sympathie. Au cours de cette année 1527 qu'il passe encore tout entière à Lyon, il a pu échapper à la coûteuse installation d'auberge dont il se plaint dans une de ses lettres de l'année précédente. Il a reçu l'hospitalité dans une maison épiscopale, auprès du couvent des Augustins, où il demande qu'on lui adresse certains messages secrets (Ep, V, 12). Il tire, en outre, quelques profits de ses lalenls ou du moins de sa réputation de médecin.
■174 CHAPITllE SIXIÈME
Le nouveau bienfaiteur d' Agrippa pourrait bien être ce riche citoyen de Gênes, ami des lettres, Augustino Fornari, que nous avons déjà nommé i à qui le traité de l'incertitude et de la vanité des sciences est dédié. Fornari serait, suivant toute apparence, celui dont parle Agrippa dès le mois de septembre 1326, comme ayant déjà mérité sa reconnaissance (Ep. IV, M), celui dont il dit, le 5 février 1327, que c'est l'ange de Dieu venu à son secours (Ep. V, 3)- Cet homme ayant à Anvers des points d'attache déterminés, on a tout lieu de le croire, par quelque grand intérêt de commerce et d'affaires (Ep. V, 24), paraît avoir été pour beaucoup dans la détermination pi-ise vers cette époque par Agrippa de quitter la France, pour aller s'établir dans cette ville (Ep. V, 18).
Quitter la France et surtout cette résidence de Lyon où il vivait depuis trois ans et plus, long séjour dans un même lieu pour Agrippa, voir des pays nouveaux devient dès lors, en effet, l'objet de sa plus instante préoccupation et le but vers lequel tendent tous ses efforts.
Agrippa n'avait pas réussi à se fixer en France. 11 avait échoué dans la très sérieuse tentative qu'il venait de faire de s'y créer une position sorlable. Après la première explosion d'indignation et de désespoir causée par la révélation de sa disgrâce.
1. Nous avons réuni dans une note de l'appendice (n° XXII) quelques indications sur Auguslino Fornari.
ressaisissant quelques ressources inattendues et voyant s'ouvrir devant lui, comme nous venons de l'indiquer, des perspectives nouvelles, il s'était graduellement calmé. Son esprit s'était peu h peu raffermi. Dès la fin de 1S26 et pendant Tannée 1527, on le voit, dans quelques parties de sa correspondance, traiter avec une certaine liberté des questions de science ; il s'occupe surtout de physique et de physiologie (Ep. IV, 53, 60, 61, 70, 71 ; V, 2). Il continue ses travaux sur la pyromachie (Ep. IV, 73), et termine son traité de l'incertitude et de la vanité des sciences (Ep. V, 3). Il se rattache de plus en plus à la pratique de la médecine. A cette époque appartiennent, en outre, des lettres oti il traite, d'une manière intéressante, certains points d'histoire, louchant l'origine des peuples, celle des peuples de la France et de l'Allemagne notamment, et les anciens documents qui s'y rapportent. Agrippa montre là, comme toujours, un remarquable fonds d'érudition (Ep. IV, 33, 72; V, 1, 11).
Agrippa s'est maintenant arrêté à l'idée d'abandonner la France, mais le lien qui l'y retient n'est pas rompu. Ayant tenu du roi un emploi, ayant été, avec le titre de conseiller et de médecin royal, attaché au service de la reine-mère, il n'est pas libre; il lui faut du roi et de la reine un congé en règle, il lui faut, en outre, pour passer la frontière, des saufconduits. A partir du mois de juillet 1327, sa correspondance avec Chapelain n'est plus remplie que de cet objet; de môme que, l'année précédente, elle
était toute consacrée à l'affaire de sa pension qu'on ne lui payait plus.
— Aujourd'hui, mon cher ami, écrit Agrippa le n juillet 1S27, je t'en prie, je t'en supplie, obtiensmoi le congé qui doit me délier de toute obligation envers ta reine et me détacher de sa cour. Envoie-lemoi au plus tôt, et je t'en serai aussi reconnaissant que jadis l'empereur Trajan le fut au pape Grégoire, si la légende est vraie, de l'avoir fait passer de l'enfer dans le chœur des bienheureux (Ep. V, 9).
Chapelain, dont nous avons déjà constaté le refroidissement pour Agrippa, tarde longuement à répondre. Son ancien ami le presse à plusieurs reprises.
— Tu ne me réponds rien, lui dit-il le 1 2 août 1527. Je ne sais qui envoyer vers toi, dans l'enfer que tu habites. Que ne puis-je y faire descendre Hercule ou Orphée, eux qui peuvent paraître impunément dans les lieux de ce genre et en revenir ! Faut-il croire au proverbe, suivant lequel l'amitié n'habiterait pas les cours (Ep. V, 10)?
— A ton exemple, ajoute-t-il le 23 septembre suivant, je voulais aussi garder le silence; mais une occasion se présente ; je viens te rappeler ce que je t'ai demandé ; je t'en prie, mon cher ami, daigne au moins me répondre (Ep. V, 13).
Le 31 décembre 1327 seulement, Chapelain, qui est à Saint-Germain, se décide à écrire ; encore estce principalement pour obtenir d'Agrippa son avis sur le moyen de découvrir quel est l'auteur d'un
AGUIPPA A LYON ET A PAUlS
traité grec de médecine qu'il a entre les mains.
— J'ai été absorbé, dit-il en même temps, parles soins qu'il m'a fallu donner au roi et à sa mère. Ne m'accuse pas de négligence pour Ion affaire; je m'en occuperai, n'en doute pas. Il conviendrait pour hâter la chose que lu voulusses bien le recommander à l'évêque de Bourges et au sénéchal qui t'aime beaucoup. Ceux-là peuvent, s'ils le veulent, te faire rentrer en grâce auprès de la reine-mère (Ep. V, 22).
— Eh quoi, réplique le l"' janvier 1528 Agrippa, que me parles-tu de rentrer en grâce? Je ne demande qu'une chose, c'est de m'en aller et de quilter ce royaume. Tout ce que je veux, c'est un saufconduit, avec mon congé. Pour les obtenir, je me suis, à grands frais, détourné de plus de quarante lieues de mon chemin, et ici l'auberge me coûte déjà près de vingt couronnes d'or (Ep. V, 23).
Cette dernière lettre est datée de Paris. .Agrippa, en effet, n'était plus à Lyon qu'il avait quitté dans les premiers jours de décembre (Ep. V, 20). Il était depuis le 20 de ce mois à Paris (Ep. V, 24), après un voyage de quinze jours effectué en
1. Aux renseignements que nous avons donnés sur le séjour à Lyon d'Agrippa (1524-1527) doivent se joindre quelques particularités qui s'y rapportent égalemenl, et qui ressorlent d'un document dont nous aurons à nous occuper plus loin. Il s'agit d'une enquête faite en 15G0 sur la naissance de deux des fils que lui donna sa seconde femme, dans cette ville, Henri né en 1524 et Jean né en 1525. Un e.\trait de ce document se trouve dans une note de l'appendice (n'^ VIII).
T. ;i. IV
178 CHAPITRE StXlÈMli
grande partie par les fleuves, la Loire et la Seine, accompagné de sa Cemme, de ses enfants et de plusieurs domestiques (Ep. V, 17, 21, 24). Il comptait ne demeurer à Paris que peu de jours (Ep. V, 24). Il devait, bien malgré lui, y passer sept mois; arrêté d'abord par les retards apportés à la délivrance de ce congé qu'il sollicite et qui ne lui est octroyé que • tardivement; retenu ensuite par la crainte de la guerre qui sévit dans les Flandres, ce qui l'oblige h demander des sauf-conduits difficiles à obtenir (Ep. V, 30, 31, 32, 34, 43, 46); empêché enfin par le manque d'argent, les amis qu'il a en cour et plus près de lui à Paris faisant la sourde oreille aux demandes pressantes qu'il leur adresse à ce sujet (Ep. V, 37, 38, 43, 46, 47).
Il semble résulter de quelques passages de la correspondance d' Agrippa à cette époque, que les retards mis à l'expédition de ses lettres de congé i venaient en partie de certains eff'orts qu'on aurait faits au dernier moment pour le retenir à là cour de France. On lui off'rait, pour le tenter, des gages plus élevés que ceux promis si non payés par le passé (Ep. V, 23, 24, 23, 27, 28). Mais son parti est pris maintenant d'une manière irrévocable. Agrippa ne veut plus prêter l'oreille à aucune proposition. Les fameuses lettres de congé lui sont enfin délivrées au nom du roi et au nom de la reine-mère, à la personne de qui il avait été particulièrement attaché.