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INTIIODUCTION
à Rome et dans le monde romain tout enliar, ses livres, libt'i improbatœ lectionis, sont condamnés par le Digeste. Sous la domination mahométane, l'art hermétique et la magie sont interdits par le Coran. Sous la discipline de l'Eglise romaine, les livres d'astrologie sont brûlés par ordre du pape Grégoire le Grand. En France, la magie est frappée comme un acte d'idolâtrie par la faculté de théo^ logie de l'université de Paris, l'astrologie est proscrite par les arrêts du parlement. Pendant tout le moyen âge, on brûle partout des magiciens et des sorciers. La magie néanmoins subsiste toujours malgré ces coups incessamment réitérés.
Deux raisons entre autres peuvent rendre compte de cette singulière vitalité en présence de tant d'assauts répétés. La première, c'est que lu magie n'est presque jamais atteinte par les coii.damnations prononcées contre elle que dans quelqu'une de ses parties seulement, au lieu de l'être dans son ensemble ; ce qui laisse toujours intacte une portion de son domaine. La seconde, c'est que ces condamnations, se bornant à déclarer coupables les pratiques qu'elle autorise, au lieu d'^n dévoiler et d'en proclamer l'inanité, contribuent ainsi à maintenir son prestige en affirmant sa puissance.
La magie a toujours alfecté d'embrasser l'universalité des choses. Frappée sur un point, elle se
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trouvait nécessairement ménagée sur les autres. Proscrite en principe et obligée de vivre dans le mystère, elle a, en outre, intimement mélangé et par là confondu, sous le voile d'une égale obscurité, ce qu'elle pouvait contenir de positif et de vrai avec tout ce qu'elle avait de vain et de faux. Cette confusion lui a valu dans tous les temps les ménagements et, sur quelques points, l'attention d'esprits sérieux qui sans cela se fussent absolument détournés d'elle. D'un autre côté, les condamnations qui l'atteignaient et la persécutaient au lieu de la tuer, contribuaient encore à la faire durer, en certifiant, en quelque sorte, sa réalité ù laquelle ses juges ne semblaient pas moins croire que ses adeptes.
C'est ainsi que, pratiquée depuis la plus haute antiquité, la magie est cultivée dès ces temps reculés et pendant le moyen âge chez des peuples qui, tout adonnés à la superstition, avec une croyance absolue uu surnaturel et aux démons, maintiennent en crédit cette science universelle fondée sur ces principes mêmes. Voilà comment elle se conserve grâce aux préjugés régnants, grâce encore à l'attention particulière que les hommes du meilleur esprit n'hésitent pas à lui accorder, parce qu'ils y trouvent gardés comme en dépôt les méthodes et les procédés d'observation, avec un certain nombre des résultats les plus pro*
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sitifs de l'expérience appliquée à l'étude de l'univers. Après les mages de l'Orient, les prêtres et les savants de l'Egypte sont ses adeptes ; puis les philosophes des vieilles écoles de la Grèce qui lui empruntent ses antiques doctrines. Les Alexandrins, puisant en quelque sorte à ses sources originaires, renouvellent ses théories et les perfectionnent; les Byzantins, les docteurs juifs et les savants arabes s'en font les propagateurs et les communiquent à l'Europe occidentale. Le moyen âge est pour la magie, dans cette région, une époque d'efflorescence. Il serait difficile de dresser une liste complète de tous ceux qui s'en sont alors occupés. Nous en avons nommé précédemment plusieurs. Naudé en énumère beaucoup dans son apologie K Quelques uns dans le nombre ont pu être signalés à tort comme s'étant livrés à ces pratiques. Au moyen âge, aussi bien que dans l'antiquité, l'ignorance et la crédulité ont traité de magie toutes les œuvres dont l'accomplissement heurtait les opinions reçues ou contrariait les connaissances même erronées antérieurement acquises, et qui semblaient pour cette raison incompréhensibles, par conséquent surnaturelles. Bien des formules, bien des opérations scientifiques
1 . G. Naudé, Apologie pour loux les grands personnages qui ont été faussement soupçonnés de magie. 16-25.
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dont les effets paraissaient surprenants ont pu très gratuitement être jugées comme des procédés magiques et des incantations.
Jusque dans les temps modernes, la magie avec son cortège de charlatanisme et d'erreurs a été admise comme une réalité et condamnée comme telle, pratiquée par les uns, acceptée parles autres, favorisée par l'ignorance dont la crédulité est la compagne naturelle. Malgré des attaques redoublées au XV f siècle, attaques parmi lesquelles il faut compter celles d'Agrippa se contredisant luimême, et celles de Jean Wier, son disciple, la magie est encore, un peu plus tard, l'objet d'un grand ouvrage où un savant homme, Martin Del Rio, en traite longuement et avec un sérieux parfait, pour la condamner
On voit maintenant ce que c'étaient que les sciences et les arts occultes, et l'on peut se rendre compte de la situation où se trouvait cet héritage de l'antiquité à l'époque où vivait Agrippa, au commencement du xvf siècle. Les doctrines et les pratiques de toutes sortes qui les constituaient se résumaient alors dans la magie. Leur métaphysique, toute pénétrée de théories panthéistes et de
1. Martini Del Rio societatis Jesu presbyteri, DisqimUiormm magicarum libri scx. 1599.
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croyances empruntées à un spiritualisme grossier, inspirait à la fois les chercheurs de la pierre philosophale, qui visaient à faire de l'or, les nstrolologues, qui lisaient dans les astres, et les sorciers en rapport, croyait-on, avec les démons.
L'art hermétique, d'où s'était détachée l'astrologie, avait abouti à l'alchimie dont le principal objet était la recherche du remède universel et des moyens de faire de l'or. La cabale antique, la cabale juive, avait enfanté ce qu'on peut appeler la cabale chrétienne et la cabale magique ; la première consistant dans l'application à la science religieuse du moyen âge des méthodes et des procédés grossiers de l'exégèse cabalistique ; la seconde comprenant l'application des mômes procédés aux sciences et aux arts occultes. La magie était l'association de l'alchimie et de la cabale moderne à la démonologie, dont les secrets avaient, croyait-on, le pouvoir de dompter les esprits infernaux et d'opérer, par leur puissance asservie^ des prodiges et des miracles.
Les sciences et les arts occultes avaient, au xvi" siècle, de nombreux adeptes. Leur autorité était déjà fort menacée cependant et près de son déclin ; mais leur existence même devait se prolonger longtemps encore. Auxvn" siècle et au xviii', la science moderne a pu compromettre sérieusement leur crédit ; il ne lui a pas été donné de le supprimer complètement. Aujourd'hui même, les der-
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niôres traces n'en sont pas encore effacées. De nos jours cependant le cercle d'activité des sciences et des arts occultes, parfois dissimulés sous des noms nouveaux, va se rétrécissant de plus en plus. La crédulité combattue par les lumières ne leur offre désormais qu'un domaine fort réduit, condamné à diminuer encore; où bientôt, on voudrait l'espérer, il n'y aura plus de place que pour les victimes complaisantes de la fourberie et du charlatanisme.
La légende d' Agrippa. — Son histoire; travaux biographiques dont il a été l'objet, — Son portrait. — Esquisse de sa vie. — Ses ouvrages ; leur publication ; leur caractère. — Sa correspondance. — Le traité de la philosophie occulte. — Le traité de l'incertitude et de la vanité des sciences.
L'histoire de Henri Corneille Agrippa, que hous nous proposons de raconter ici, peut offrir de l'intérêt à plus d'un point de vue. Elle présente d'abord, dans le mouvement d'une existence très agitée et passablement romanesque, le tableau assez rare de la vie privée tout entière d'un particulier au xvi« siècle. Elle fournit ensuite quelques indications sur les faits, les hommes et les choses qui appartiennent à l'histoire générale de son temps, sur les questions d'ordre religieux notamment, dignes d'une attention toute particulière, au moment oîi commence la
grande crise de la réforme. Elle donne enfin de curieux renseignements touchant les sciences et les arts occultes, en ouvrant des vues sur leurs bizarres théories, sur leurs pratiques non moins singulières, et sur le rôle que pouvaient jouer encore au commencement du XVI* siècle, chez les peuples de l'Europe occidentale, ces étranges spéculations. Agrippa a eu, parmi ses contemporains, la double renommée d'un savant aux yeux des lettrés, et d'un magicien, d'une espèce de sorcier, dans l'opinion du vulgaire. II n'y avait peut-être pas beaucoup moins d'exagération dans la première de ces appréciations que dans la seconde. Celle-ci, du reste, a prévalu finalement sur l'autre. Agrippa, en somme, avait surtout de son temps, et il a conservé jusqu'à nos jours, dans une sorte de légende traditionnelle , la réputation d'un homme en possession de secrets redoutables et en commerce avec les démons.
On racontait d' Agrippa les choses les plus extraordinaires. Il avait, croyait-on, le pouvoir d'évoquer des apparitions. Un jour, Henry Howard, comte de Surrey, poète distingué de la cour de Henry VIII, qui pleurait la mort d'une femme aimée, la belle Géraldine, fllle du lord Kildare, avait dû à une évocation de Corneille Agrippa la consolation de revoir celle qu'il avait perdue. Le magicien l'avait fait apparaître à ses yeux dans un miroir enchanté '. En Ita-
1. Sir Walter Scott a recueilli cette légende et l'a introduite dans un de ses poëmes, The lay of the last minstrel, chant VI, strophes 16-20.
LA VIE ET LES OEUVRES d'aGRIPPA 'à
lié, attaché à la personne d'un général espagnol, Antoine de Leyva, il le faisait assurait-on réussir par des charmes dans toutes ses entreprises. Introduit par ce personnage auprès de l'empereur Charles- Quint et devenu, grâce à cette recommandation, un de ses conseillers, il aurait osé proposer à ce prince de lui procurer par ses secrets magiques d'immenses trésors ; mais, à la suite de cette offre imprudente, il aurait été obligé de fuir pour échapper à la juste indignation du puissant empereur. Il lui arrivait souvent, à ce qu'on prétendait, de payer dans les hôtelleries avec des pièces de monnaie de bonne apparence, qui, après son départ se trouvaient n'être plus que de vils morceaux de corne ou des ordures. Une fois entre autres, il avait remis à une vieille femme une corbeille qui semblait pleine d'écus, mais qui, placée dans une armoire, ne contenait plus, quand on voulut les y reprendre, que du fumier de cheval.
Ces faits pour la plupart sont rapportés par le grave auteur d'un livre sur la magie et la sorcellerie, le pèrè Del Rio qui ne semble pas douter le moins du monde de leur réalité K Le crédule écrivain n'est pas moins affîrmatif dans la relation d'une anecdote des plus singulières qu'il raconte très sérieusement aussi dans son ouvrage, pour prouver que les magiciens avaient le pouvoir de rendre l'apparence de la vie h un
1. Martini Del Rio societatis Je3ii presbyteri, Disquisitionum magicarum libri sex, 1599.
corps mort, en y faisant entrer de force un démon. Lorsque Agrippa était à Louvain, dit Del Rio, il avait chez lui comme pensionnaire un jeune homme qui, pour satisfaire une curiosité coupable, obtint de la femme du magicien, à force de supplications, qu'elle lui confiât la clef du cabinet de son mari, quoique celui-ci eût expressément recommandé que personne n'y entrât en son absence. Y ayant ainsi pénétré, le jeune imprudent jette les yeux sur un livre de conjurations, et en lit quelques mots que, sans y faire attention, il prononce à haute voix. Aussitôt la porte du cabinet s'agite. La lecture continuant, la porte s'ébranle de nouveau ; et, rien ne répondant à ce signal qui n'avait pas été compris, la porte s'ouvre enfin et un démon paraît, demandant qui l'appelle et ce qu'on lui veut. Terrifié, le malheureux jeune homme ne sait que répondre ; la voix s'arrête dans son gosier paralysé par la frayeur. Le démon irrité se jette sur lui et l'étrangle. Le magicien rentre à ce moment. Habile à commander aux suppôts de l'enfer, il ordonne au démon coupable d'entrer dans le corps inanimé de sa victime et, avant de recouvrer sa liberté, de se promener ainsi affublé sur la place que fréquentaient les étudiants. Le démon obéit. Le corps ranimé pour un instant, s'avance sur la place publique ; mais, après deux ou trois tours, abandonné tout à coup par son hôte redevenu libre, il tombe sans vie. On crut alors, dit gravement Del Rio, que le jeune homme avait été frappé par une mort subite; mais, des marques de strangulation qu'on ob-
LA VIE ET LES OEUVRES d'aGKIPPA O
serva.bientôt sur son corps mirent sur la voie de la vérité; et l'on n'eut plus aucun doute à ce sujet, quand plus tard Agrippa rendit publiques les hérésies que jusque-là il avait retenues cachées dans son sein.
Sans sortir de chez lui et confiné souvent une semaine entière dans son cabinet, Agrippa savait, c'était chose notoire, ce qui se passait dans les contrées les plus éloignées. On attribuait ces merveilleuses informations à, ses relations avec le démon. Elles s'expliquent cependant tout simplement par ses nombreuses correspondances , dit son disciple. Jean Wier, qui le défend de ces sottes accusations dans le livre oîi il démontre l'inanité du prétendu pouvoir de la sorcellerie Le démon familier à qui Agrippa devait, croyait-on, d'être si bien renseigné, n'était autre, suivant quelques-uns, qu'un chien favori qui ne le quittait pas. Paul Jove parle ainsi de ce chien ^ : C'était, dit-il, un chien noir qui suivait partout son maître et qui portait un collier orné de clous disposés de manière à former des figures magiques. Au moment de mourir et pressé de faire pénitence. Agrippa se tourna vers ce chien en s'écriant : « Va-t-en, bête maudite qui m'as perdu. » Et l'animal, qui jusque-là ne l'avait jamais quitté,
1. Joannis Wieri illustrissimi ducis Gliviœ, etc., quondam archiatri, De prxtigiis dmionum libri sex. 1583.
2. Pauli Jovii Novocomensis, episcopi Nucerini, Elogiavirorum litleris illustrium. 1577.
CHAPITIIE PUEMIKh
courut se noyer dans le fleuve. Le chien noir d'A-» grippa, dit Wier réfutant cette fable, n'était rien moins qu'un démon. C'était un chien ordinaire auquel son maître témoignait seulement une affection peut-être exagérée, jusqu'à ce point qu'il le faisait placer près de lui à sa table et coucher dans son lit. J'ai bien connu ce chien, dit encore le disciple d'Agrippa, et je l'ai promené souvent. Lorsque je travaillais avec le savant homme, il s'étendait entre nous deux. C'était un animal de petite taille auquel Agrippa avait donné le nom de Monsieur, et il possé=dait en même temps une chienne de même couleur et de même forme qu'il appelait Mademoiselle.
Nous sommes loin de connaître tout entière la légende qui s'attache au nom d'Agrippa". Enfantée par l'imagination populaire, consignée dans des récits qui vraisemblablement ne s'écrivaient pas, la plus grande partie s'en est perdue nécessairement dans les hasards de la transmission orale. Nous venons de rapporter le peu qui en a été fortuitement recueilli par quelques écrivains. Ce que nous pouvons en dire ne serait pourtant pas complet si nous n'ajoutions pas à ce qui précède, un dernier témoignage.
1. t^lusieiirs des particularitt^s de cette légende, mentionnées ci-dessus, ne sont évidemment que de pures inventions dues à l'imagination populaire ; mais il en est quelques-unes qui pourraient bien se rattacher <à certains faits réels, plus ou moins dénaturés du reste, de la vie d'Agrippa. On trouvera sur ce point quelques considérations dans une note do notre appendice (n- IX).
LA VIB KT L15S OEUVRES d'aGRIPPA
11 s'agiL de ce que Rabelais dit du personnage dans son Pantagruel^ ; car, de l'avis des meilleurs critiques, c'est à n'en pas douter d'Agrippa que l'immortel r9,ill8ur entend parler dans le portrait qu'il trace de lier Trippa qui, « par art de astrologie, géomantie, « chiromantie, métopomatie, et autres de pareille fa- « rine, prédit toutes choses futures » ; et dont la femme, àjoute-t-il, « assez bellastre », était sîïboulée par les laquais de la cour, pendant que son mari conférait des choses célestes devant le roi. Rabelais fait ici allusion, avec plus ou moins de vérité du reste, à la situation d'Agrippa lorsque, en qualité de médecin de la reine-mère, il vivait à Lyon à la cour de France. Panurge consulte her Trippa et obtient de lui un horoscope dans des termes qui sont d'accord avec les pratiques de divination attribuées par la conamune renommée au savant Agrippa et recommandées d'ailleurs par lui-même, dans quelquesuns de ses ouvrages.
Rabelais, qui ne croyait pas un mot de tout cela, s'en moque avec sa verve habituelle. Mais c'est avec un sentiment tout différent, avec une véritable horreur, que dans leur naïve crédulité d'autres écrivains, comme Paul Jove et Del Rio, racontent les laits abominables, suivant eux, que nous avons mentionnés tout à l'heure. Thévet se fait comme eux, dans ses écrits, le propagateur de ces grossiè-