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LEÇON D'OUVERTURE

Du Professeur : Que le Professeur doit être catholique romain et catholique d'action. — Idée générale du beau.

Messieurs

Il y a quelques jours, l'ouverture solenn«lle des Cours de notre Université faisait naître dans mon esprit un rapprochement historique. En voyant plusieurs vénérables Evoques présider une auguste assemblée, consacrer nos débuts, donner à notre œuvre un caractère divin , je me rappelais saint Rémi, saint Avite, les autres prélats qui ont fondé la France catholique, et je me demandais s*il n'était pas plus facile de tirer jadis les barbares, Francs, Burgondes et Wisigoths, de leur ignorance ou de leur erreur, dans une Gaule longtemps catholique et pleine encore des glorieux souvenirs de Rome , que de vaincre le sophisme moderne, l'erreur raffinée et les délicatesses d'une

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ignorance savante ou du moins ingénieuse à donner au préjugé les couleurs de la vérité.'

Mais j'ai la ferme confiance que nous vaincrons ! Si nous n'avons pas tous le mérite éminent, lai réputation de notre Doyen de la Faculté des lettres, si nous sommes des inconnus, nous avons, nous aurons l'amour de la vérité , du beau, de la jeunesse, du travail, une foi invincible dans l'avenir, dans le succès de notre œuvre, dans le génie de la France , altéré mais catholique , franc au-dessus de tout.

Le mot qui la désigne a fait le mot de franchise. Oui, nous aimons la vérité et nous aimons à la dire. Je le sais, Messieurs, vous l'entendrez avec respect, et vous la porterez autour de vous, là où l'erreur a pénétré; vous nous soutiendrez de votre bienv&illance , j'ose le dire, de ce regard qui aime ce que nous aimons, qui peint la foi catholique, celle que nous avons; de ce regard qui fera passer dans notre cœur une confiance surnaturelle et l'espérance que notre parole fortifiée, émue par la vérité qui vous est chère , pourra vous plaire et vous toucher.

N'ai-je pas encore pour m'encourager notre vénéré Recteur qui m'a ci-u capable de vous être utile? N'avons -nous pas tous, les prières des

catholiques et la bénédiction de Pie IX, le Pape infaillible, en lui et avec lui Jésus-Christ, la vérité même qui s'incarnera dans notre œuvre? Puisse-t-elle prendre chair et vie dans mes paroles! Puissé-je vous rendre Dieu visible à travers les splendeurs du beau et vous faire connaître les lettres divinisées I

Un grand orateur invoquait jadis les dieux quand il voulait restituer aux Grecs la raison et le cœur, l'ardeur de la liberté. Combien n'ai-je pas plus le droit, dans ma faiblesse, d'appeler le Ciel à mon secours, pour aider, comme j'en ai le devoir, à restituer aux jeunes gens la liberté de penser juste, le pouvoir d'analyser exactement une œuvre, de la résumer, de la presser, d'en extraire le vrai ou le faux , de distinguer comme à rhorizon d'un livre, c'est-à-dire, dès les premières pages , le point noir ou le mauvais principe qui se développe, se répand dans tout le volume, le corrompt et le lecteur en même temps, comme on voit certains nuages, on Italie, s'élever soudain de la terre, cacher le soleil et le ciel, empester l'air, semer au-dessous d'eux la fièvre et la mort, N'ai-je pas besoin de Dieu pour enseigner à la jeunesse, malgré les illusions de la bonne foi et les entraînements d'une imagination trop vive,

à saisir une erreur de jugement sous le faux brillant d'une période sonore, à arrêter, comme au passage , l'esprit du mal qui se joue dans les détours d'une phrase artificieusement construite?

C'est donc l'éducation de l'esprit qu'il faut refaire ; or, le principe de l'éducation c'est la religion; ellcxforme la raison et le cœur, la raison d'abord , en l'élevant par le cœur et par les principes d'une théologie élémentaire jusqu'à Dieu, source de tout^^ vérité. La raison ainsi divinisée est incorruptible; elle peut, à certaines heures, se cabrer sous rinfluencc de la passion , mais elle se redresse promptement ; plus d'une fois même elle juge bien lorsque la volonté tourne au mal. Si la littérature n'est pas un vain mot, si elle n'est qu'une des expressions de la vérité , la religion qui fait les esprits droits, fera les esprits littéraires et la bonne littérature.

Pour l'enseigner, il faut donc être religieux; oui, il faut l'être dans toute la force du mot, par ces premières et divines études qui forment la raison , et aussi par une pensée éminemment chrétienne, celle de la mort I Quoi ! c'est elle qui nous apprendra à être professeurs , poètes , orateurs, à aimer, à goûter le beau? Rien n'est plus vrai. La mort a deux aspects : si nous abaissons

nos regards vers la terre, elle est pour notre vue ce cercueil enfoui, ces os bientôt réduits en poussière!... Mais ce néant du corps qui abat notre orgueil, c'est lui qui nous arrache à nous-mêmes, dissout la vanité, dissipe les ombres qui nous aveuglaient et nous cachaient la vraie lumière ; oui, la pensée de la mort nous attire, en quelque sorte , hors de ce cercueil de chair où nous sommes ensevelis , et nous rend moins lourds ces membres moribonds qui disputent à l'esprit sa force et nous hébètent, suivant l'expression de Virgile ; la pensée de la mort c'est la mémoire consolante et l'espérance de l'immortalité; c'est, dans une heure de désintéressement parfait, de sérénité plus qu'humaine , comme une possession anticipée du vrai, du bien, du beau.

Si un professeur de Lettres doit être religieux , il ne suffit pas qu'il se dise chrétien ; c'est un nom subhme , sans doute ; il rappelle le bois où Jésus-Christ souffrit la mort pour nous donner la vie; il est grand ce nom, au point que les plus coupables n'osent guère le renier en public , et que la foule même des indifférents, je le crois, à certaines heures , donnerait plus de martyrs que d'apostats. Mais que de fois , dans les temps ordinaires, n'a-t-on pas abusé de ce mot

divin. Il est bien porté dans le monde , il vous permet d'aller élégamment à la messe, de paraître à certains offices comme dans certains salons; allez au fond, il n'olilige à rien... c'est un vernis.

D'ailleurs êtes-vous chrétien comme Luther ou comme Calvin, ces deux hommes de la païenne et très-vieille renaissance ? comme un anabaptiste ou comme un presbytérien'^ comme un anglican ou comme un puséiste? comme M. Guizot ou comme le pasteur Coquerel? Admettez-vous tel dogme? — Oui. — Tel autre? — Non. — Eh bien ! moi , ce que vous rejetez , je l'accepte ; ce que vous croyez , je le rejette , et la tour de Babel s'élève. .

Le malheur des temps , les variations de la bbre pensée, la mobiUté de l'orgueil ont donc fait du nom le plus beau , le nom le plus vague , le plus indéfini. Or, le besoin de l'absolu nous tourmente ; il nous faut autre chose que des mots, des phrases , des antithèses et du clinquant. Nous souffrons des longues incertitudes et de la duperie de tout un siècle ; nous voulons des hommes qui se définissent et qui sachent définir.

Messieurs , comme Professeur je dois vous dire que je suis chrétien et catholique. J'entends

une voix railleuse : Catholique gallican 'î? libéral? janséniste ou vieux catholique? Je suis heureux de pouvoir vous répondre d'une manière exacte , j'ose dire victorieuse. Aujourd'hui les gallicans sont plus rares que les feuilles mortes, aux arbres, dans la saison d'hiver. Nous avons assisté aux funérailles du gallicanisme , à Rome , en 1870 , et les représentants les plus illustres de cette hérésie chère à César, ont signé, l'un après l'autre, son acte de décès. N'en parlons plus.

Qui oserait aujourd'hui , malgré Pie IX , s'afficher catholique libéral ? Cette fausse doctrine , par certains endroits presque indéfinissable , pleine de réticences , d'insinuations , de fines avances au protestantisme , cette hérésie qui a la manie du conseil et tous les excès de la prudence , qui exagère aux dépens du surnaturel les forces de nctre humaine nature , qui tiendrait volontiers le Pape en tutelle , et prierait Dieu de ne point compromettre sa dignité, en quittant son ciel, pour se mêler, par tant de miracles , aux affaires d'icibas ; cette hérésie qui fait de la liberté religieuse , en politique , un principe absolu , et de l'Eternel, pour ainsi dire , un roi parlementaire , je la repousse de toutes mes forces. C'est par excellence r hérésie de la vanité.

Je ne sais s'il existe aujourd'hui quelque janséniste. Naguère j'en ai connu un , un seul! C'était un laïque ; sa longue et protestante redingote , je la vois encore , sa mine desséchée , son œil sévère, sa lèvre sans sourire, et jusqu'à ses austères lu-^ nettes. Il ne connaissait de la vie que les rigueurs du devoir, de système que la peur, de plaisir que la solitude. Il n'était point marié, ne fréquentait | aucune femme depuis sa défunte mère. Il parlait bien , mais sans grâce , avec feu , mais de la tête, pas du cœur; sa personne était sans bonté. Un jour, malade à la mort, après s'être confessé, il n'osa communier. Pensez-y donc! il était dans son lit , et Dieu eût été souverainement offensé ! Pour tout au monde il n'eût manqué à la messe le dimanche , au travail le lundi ; jamais il ne se sentit assez juste pour faire ses Pâques. Cet homme sans défaut était un homme cependant; il était avare. Nos voisins d'Angleterre , s'il vivait encore ce janséniste, et s'ils l'avaient connu, n'auraient pas hésité à passer le détroit pour l'admirer, comme ils traversent l'Océan pour aller contempler quelque momie pétrifiée de l'antique Egypte.

A quoi bon vous parler des vieux catholiques ; ce serait descendre trop bas. Du reste, le terme propre , dans sa crudité , ne conviendrait pas ici

pour les définir, et nulle périphrase ne serait assez chaste pour les peindre et les mépriser ! Disons-le, cependant, cette hérésie des sens a débarrassé l'Eglise d'un je ne sais quoi qui souillait l'éclat de ses parvis. Je puis m'abuser, mais je crois que nous sommes parvenus au terme de toutes ces erreurs qui gardent encore un certain respect pour les apparences et pour l'ombre de la vérité. Demain aussi disparaîtront ces catholiques timides, ces gens de petites précautions , d'expédients ingénieux , de prudence mesquine , de calculs humains , et nous marcherons au combat sur la poussière oubliée des hérétiques de la peur !

Oui, tout compromis sera bientôt impossible entre le bien et le mal. La vérité et l'erreur, la vérité armée d'une charité divine, d'une prudence qui n'emprunte rien à l'égoïsme, l'erreur parée de tout l'éclat des vains discours, la mort et la vie seront en présence , comme en bataille pour une lutte mémorable, mais non définitive. La lutte est de tous les instants , de tous les siècles ; elle est pour chacun de nous la force de la vie et la condition de la paix , comme elle est pour tous les peuples , pour tous les Etats celle de l'ordre et de la prospérité , pour

l'Eglise qui les gouverne bon gré, malgré, le motif d'un triomphe renouvelé autant de fois qu'il plaît à la Providence pour le salut du monde.

Ainsi donc, vivre c'est lutter; enseigner, c'est combattre pour la vérité , c'est-à-dire pour l'Eglise catholique, apostolique et romaine. Je suis catholique , apostolique et romain ; je crois à la parole des apôtres, parole qu'ils avaient entendue sur les lèvres de Notre-Seigneur Jésus-Christ, parole que l'Eglise et son Chef infaillible ont le droit de commenter, de développer, de définir dans toute la suite et jusqu'à la consommation des siècles. Ma foi est romaine, c'est-à-dire que je crois comme les papes , comme Pie IX, dont j'ai eu le bonheur, il y a trois ans, de baiser les chaînes. Permettez-moi de vous le rappeler, Messieurs, Rome signifie force. Longtemps les anciens Romains, quand ils étaient les maîtres des nations, crurent qu'ils en étaient la force et non les oppresseurs. Sans doute, leur puissance ne fut pas uniquement matérielle ; elle s'exerçait aussi avec intelligence ; aidée d'une politique prudente, elle contribua au bonheur des peuples sur la terre ; elle chercha même à se faire aimer pour s'étendre et persévérer ; en somme, le Gapitole

fut vraiment la tête du monde ; il le gouverna par l'esprit et par l'orgueil ; il n'en fut jamais le cœur. Rome n'était alors que l'image d'une force plus vraie qui mûrissait dans les conseils de la Providence. N'en doutons pas, la Rome d'aujourd'hui, telle qu'elle est, celle du Pape, est à la fois la tête et le cœur du monde ; et quand, au Vatican répondra dans une parfaite unité de sentiments la France du Sacré-Cœur et de Montmartre, ce n'est pas seulement notre patrie qui sera débarrassée , dans son intégrité nouvelle , de deux étrangers, le barbare et l'impie, c'est le monde qui sera sauvé, ou plutôt qui respirera un instant, dans une sorte de trêve divine , entre les luttes du passé et celles de l'avenir. Oui , Rome est le centre de la force , de l'action divinisée , et nous , professeurs, nous devons être, pour l'enseignement, des catholiques romains, des catholiques d'action! Pie IX ne nous donnait-il pas, hier, du Vatican , son mot d'ordre : « N'agitez pas , agissez , » c'est-à-dire agissez divinement. Nous ne devons pas même , à la veille d'une lutte toute chrétienne oiile ciel seul nous prête ses armes, rien éprouver de ces ébranlements intérieurs, de ces effrois presqu'invincibles auxquels sont sujets parfois , à la veille d'une grande crise , les volontés les

plus énergiques , les courages les plus indomptables. Nous avons pour nous le nombre, la force et l'exemple même de nos ennemis. N'est-ii pas constant que les minorités factieuses dans les lettres et ailleurs , ont trop souvent réussi , bien que fondées sur l'erreur, mais appuyées sur l'audace de leurs chefs, sur la crédulité et la faiblesse des foules l N'est-il pas constant aussi que la plupart des hommes aiment le vrai, mais ne savent pas le poursuivre , et sont emportés sinon d'un mouvement aveugle, du moins d'un élan involontaire, par une frayeur mêlée de passion , à la remorque des hommes qui ne doutent ni d'eux, ni de leur fortune , ni de l'imbécilité humaine ! L'erreur, pour peu qu'elle ait le vernis de l'esprit, le mal, s'il a l'air de ceindre la couronne du génie , séduisent la multitude et l'entraînent. Cependant divisez cette multitude, prenez chacun à part, il n'est personne qui n'aime le beau, le vrai, le bien. Ni ces hommes qui commandent l'armée ennemie n'ont la vérité pour eux , c'est à peine s'ils ont un talent que l'erreur a défiguré ; ni cette foule passionnée n'a le goût du mal, et néanmoins le mal est le maître toutpuissant. Quelles contradictions I Quel bouleversement de l'ordre naturel I Dieu l'a voulu,

sans doute, pour établir aux yeux des hommes, avec une parfaite évidence , que sa volonté seule maintenait la vérité contre l'erreur, et sauvait le monde de la fureur des méchants. Sans lui, il y a longtemps que la foule des honnêtes gens l'aurait laissé sombrer. Mais Dieu nous a faits libres et responsables , d'autant plus dignes , nous catholiques, de sa divine colère , dans notre faiblesse , que nous avons pour nous le nombre et la force. Quoi ! nous n'osons pas 1 nous doutons , écrivains , littérateurs , critiques , poètes , historiens , philosophes , professeurs , tous croyants , quand nous avons pour nous la puissance invincible de la vérité , quand le cœur de chaque homme , nous le savons , garde , sans qu'il puisse l'effacer, une empreinte divine, et bat naturellement pour le vrai , pour le bien , pour le beau , quand Jésus-Christ marche devant nous avec sa croix! Nous redoutons le sacrifice I Nous aimons, nous redoutons la vérité ! Et derrière nous , attend pour nous suivre , une multitude longtemps trompée , séduite , demain dégoûtée de la boue des plumes flatteuses , du fiel caché dans les flots dorés de la parole, jusque dans l'onction d'une éloquence hypocrite , une multitude épuisée d'espérances vaines , de malheurs sans

cesse renaissants et d'illusions toujours abattues îl Croyez-vous que cent ans de Révolution n'aient pas fatigué l'erreur '^ Elle paraît plus étendue , elle est moins enracinée ; elle est plus vaniteuse , elle est moins forte. Aujourd'hui les hommes du mal, écrivains et autres, poursuivent moins le triomphe de leur cause , que le plaisir, l'argent , la vie facile , les honneurs. Ils sont petits dans leur erreur ; ils ont perdu la vieille énergie de leurs pères, cette sorte de foi (qui tenait encore à un reste de vérité) dans une œuvre commencée avec ardeur, continuée avec audace, achevée à force d'obstination, au péril de la vie. Ils n'ont pas, les méchants, nos contemporains, ce que j'appellerais , faute d'une autre expression , le dévouement dans le mal. Aux hommes d'il y a cent ans , aux plus mauvais même , les âges précédents avaient légué des \vertus toutes chrétiennes, l'amour du travail, la frugalité, la tempérance, la suite ; leur éducation les avait rendus puissants même pour l'erreur ! Et nous, fortifiés par d'immortelles espérances , soutenus par les textes sacr"és, émus de la sublimité des livres saints, respirant Dieu sur nos lèvres, nous serions les vaincus de cette postérité étiolée que renieraient Voltaire et Rousseau !

D'autre part , cette foule des petits rhéteurs n'est pas aussi criminelle que la génération précédente des premiers libres-penseurs, et ceux qui les attaquent entreprennent de les sauver I nous sommes leurs amis ; nous les aimons d'autant plus qu'ils sont plus malheureux, privés de la vérité, aveugles en un mot. Les chrétiens doivent combattre armés d'une rigueur inflexible contre l'erreur, d'une charité divine pour les personnes. Mais à quelle époque cette charité littéraire futelle plus indispensable ? Le mal est dans notre nature corrompue dès l'origine ; il nous plaît, nous émeut profondément ; il s'est tellement glissé dans toutes les fibres de notre cœur, qu'il s'y réveille et les fait palpiter au moment où nous croyons le plus en avoir triomphé ; il est comme insaisissable aux efforts d'une -vertu naturelle ; il prend même de faux airs do vertu et nous convie tous au bonheur dont Tidée est inséparable de nos jours et de nos nuits.

Mais le mal littéraire ! en est-il un qui soit plus insinuant, plus doux, plus flatteur et plus contemporain! C'est lui qui a empoisonné le siècle, corrompu la religion, la politique, les mœurs, l'honneur, la vie, la mort! Il est partout.... en tranches dorées dans les riches bibliothèques,

en brochures impies ou menteuses chez certains savants, en romans chez la jeunesse. Puissance souveraine de l'erreur 1 Détestable influence de l'imagination ! Eternelle faiblesse du cœur pour le mal ! Il est peu de familles chrétiennes où ce funeste roman n'ait été lu avec délices , où ce détestable venin n'ait été sucé par des lèvres avides et cependant catholiques ! Allez chez le pauvre ; il a aussi , lui , pour rien , une feuille facile à lire, emphatique, libre-penseuse, adroite à ménager l'apparence des bons sentiments, même de la religion , et qui s'étale où le crucifix n'est plus. L'erreur est devenue populaire! Nous respirons le mal, presqu'involontairement, fatalement par toutes les issues de Tâme.

Si cette littérature est un danger pour les bons, combien ne sont-ils pas à plaindre ces hommes que leur éducation , leurs traditions, le respect môme qu'ils portent à leurs précepteurs ont entraînés et enfoncent de plus en plus dans le mal ! Parmi eux, que d'écrivains qui distillent le fiel et dont la plume défendrait Jésus-Christ si l'on n'avait pris soin d'empoisonner leur vie à sa source 1 Pour goûter le vrai et le beau , pour les aimer, il faut y avoir été initié dès le sein de sa mère , par les premières leçons de son père et de son

professeur. L'enfant prépare l'homme, et le vieillard entre au tombeau le cœur plein de sa jeunesse. Or, quelle foule nombreuse de lettrés vivent aujourd'hui , en apparence occupés de la vérité , tandis qu'ils en sont séparés , par une barrière invisible, par je ne sais quelle atmosphère dont la fausse transparence ne leur laisse apercevoir du bien que la trompeuse image , du beau qu'une forme légère et sans corps, du vrai qu'une ombre vaine et mensongère. Ceux-là ne sont-ils pas dans une sorte d'erreur invincible, et les combattre n'est-ce pas les aimer? les critiquer, trancher dans le vif, n'est-ce pas les guérir? Avant leurs frères et leurs maîtres, deux hommes ont fait leur éducation. Voltaire et Rousseau sont-ils rien autre chose , en résumé , que deux fanatiques apôtres de la tolérance , nés et comme exhalés du protestantisme en voie de corruption? A qui les voit de haut, dans leurs principaux traits , l'un , Voltaire , représente la haine de Jésus-Christ qui gênait son orgueil, en un mot la haine de l'amour; l'autre peint l'envie. N'a-t-il pas substitué à l'égalité chrétienne qui nous humiUe tous devant le même Dieu et nous convie à la même nourriture divine , cette autre égalité humaine , impossible , qui n'est que l'orgueil

acharné à la destruction de toute supériorité? N'a-t-il pas allumé au foyer du cœur et comme au centre de la société la plus terrible passion ? Sous prétexte de l'élever, n'a-t-il pas abaissé l'homme au niveau de la bête qui ne connaît pas de distinction ni de hiérarchie autre que celle de la force ? N'a-t-il pas , à plaisir, formé le nuage d'où l'éclair et la tempête jaillissent , sans trêve , depuis un siècle ? Tous deux n'ont-ils pas, avec délices, recueilli tout le suc mauvais de l'âme humaine, pour en faire une sorte de miel empoisonné , mortel à l'âme ? Ils ne sont plus; mais leurs œuvres sont vivantes, et s'ils sont dans les bagnes divins, je le dis en hésitant, parce que rien ne révèle la dernière pensée d'un mourant, les secrets de la justice divine ; si donc ils sont au supplice, leur peine consiste, il me semble, à contempler cette société ravagée dans ses croyances, exaltée dans son imagination, refroidie dans son cœur, et aussi le sang qui teint les champs de la guerre civile, sang que leur fausse éloquence a fait répandre I

Ces deux hommes ont perdu des générations ; nous avons leurs descendants , leurs fils suivant l'erreur, à sauver. L'antiquité ornait ses héros de boucliers invincibles; Enée, Achille, luttaient

avec des armes apportées du ciel. Les anciens croyaient donc à une force surnaturelle ; mais ils reconnaissaient eux-mêmes la faiblesse de leurs dieux , impuissants à rendre invulnérable , par tous les points , le plus glorieux de leurs héros , Achille awx pieds légers. Nous, nous n'avons qu'un Dieu, et quand il combat en nous, pour nous, pour la vérité, pour ceux qui nous croient leurs ennemis, nous n'avons rien à craindre. C'est cuirassés de Jésus-Christ lui-même que nous descendons dans l'arène, et notre bras divinement conduit pourra porter des coups funestes à l'erreur. Je dis nous, parce que ce n'est pas en mon nom seulement que je parle , mais au nom de tous les vrais catholiques de Lille qui nous ont élus , aimés, encouragés, qui prieront quand nous combattrons, au nom de tous mes généreux collègues, des chefs qui nous conseillent , de l'immortel Pie IX qui nous suit des yeux! Sans douté, notre fragilité se fera jour par plus d'un côté ; l'homme n'aperçoit la vérité qu'avec des yeux timides, incertains, comme éblouis ; il n'en porte la lumière autour de lui qu'en la faisant vaciller. Mais c'est bien elle ! C'est bien la vérité cependant ! Elle se découvre au cœur surtout, la meilleure partie de notre être. Il semble, en effet, que nos sens

ébranlés , alourdis , lui livrent difficilement passage jusqu'à l'intelligence , jusqu'aux lèvres. Et c'est encore le catholicisme , qui divinisant les sens dans une chair sinon anéantie du moins réduite à ses fonctions nécessaires, les force à devenir les conducteurs de la vérité jusqu'à l'âme et les puissants auxiliaires de la foi.

On pourrait me dire encore : A quoi bon , à propos de littérature , mettre en scène Jésus- Christ , l'Eglise catholique , apostolique et romaine '( Je crois avoir déjà dit plus haut quels étaient les fondements de l'éducation, d'un bon jugement et du goût. Mais je prends encore à témoin les païens eux-mêmes. Horace a dit : Decipmiir specie recti^ nous sommes déçus par la fausse apparence du beau. Je traduis du beau, quoique le mot rectum signifie avant tout ce qui est juste; mais ici il s'agit des lettres et des conseils adressés à de jeunes poètes ; ce qui est juste pour Horace, c'est l'expression réfléchissant avec une exactitude littéraire la justesse de la pensée; le beau, c'est ce qui est juste ; ce qui est juste, c'est ce qui est vrai.t^Le poète du bon sens ne faisait qu'un de la vérité et de la beauté. Or, l'expression la plus parfaite, la plus absolue du vrai , est dans le catholicisme ; il faut

en quelque sorte tremper sa plume dans le sang de Jésus-Christ pour être un poëte sublime , un homme de goût, un lettré, un professeur dans toute la force du mot; voilà pourquoi nous avons cru d'abord devoir faire une profession de foi catholique, apostolique et romaine.

Dans le cours suivant , nous traiterons du préjugé répandu contre la littérature et de la nécessité de ce préjugé; nous définirons ensuite, avant d'aborder Corneille et le Cid, le beau, la littérature et la critique.

Du préjugé contre les Lettres. Des raisons de ce préjugé. — Coup d'œil rapide sur la littérature du dix-neuvième siècle : Cousin. — Jouffroy. — Jules Simon. — Taine. — Les rhéteurs et leur portrait. — Les historiens : Henri Martin. — Michelet. — Gui\ot. — Augustin Thierry. — Thiers.

Janvier 187'

Du préjugé contre les Lettres. Des raisons de ce préjugé. — Coup d'œil rapide sur la littérature du dix-neuvième siècle : Cousin. — Jouffroy. — Jules Simon. — Taine. — Les rhéteurs et leur portrait. — Les historiens : Henri Martin. — Michelet. — Gui\ot. — Augustin Thierry. — Thiers.

L'homme est né pour la vérité; il en jouit, il en souffre; il en vit, même quand il la déteste, quand il la pousse hors de lui-même. C'est une exilée alors qui fait effort pour reprendre la place qui lui est due et persécute son tyran pour rentrer dans son àme. L'enfant a do la vérité religieuse un germe si puissant qu'on le voit , sans autre éducation que celle qui lui vient des yeux et du cœur de sa mère, tendre les bras, d'instinct, vers une Vierge protectrice , baiser un crucifix sans le connaître. Si l'enfant a l'instinct de la vérité , la jeunesse en a la passion ; elle en porte l'image sur sa physionomie ; elle en a souvent le courage jusqu'au sacrifice de la vie, et quand elle

lutte contre cette même vérité, elle la sent plus vivement que jamais. Imaginez un jeune homme attiré par quelque funeste désir; ce désir est contraire au bien , c'est-à-dire au vrai ; le même fougueux élan qui le précipite en bas, le relève un instant après en haut, plus haut; sa passion a toujours un fond de générosité qui le trompe et lui fait prendre pour la vérité ce qui ne l'est point; s'il succombe, quels remords! quels repentirs ! quels aiguillons de la vérité 1 L'âge mûr la suit ou la condamne avec plus de calme et de patience; il agit pour ou contre la vérité, sans enthousiasme apparent, avec une rare ténacité dans un sens ou dans un autre. Sous le masque de l'homme impassible , dérobez l'âme et vous la trouverez, dans ses profondeurs, occupée à résoudre Téternel problème; lors même que vouée au mal elle semble s'y complaire dans une action paisible et convaincue, elle se promet, pour l'avenir, une autre voie , un autre but. Le vieillard , une fois la dernière illusion passée, mesure la vie et la tombe, les trouve en désaccord avec le sentiment inquiet de l'infini qui trouble son âme ; alors il demande à cette âme ce qu'il avait trop souvent demandé à son corps, des jouissances nouvelles; délivré des passions qui l'aveuglaient.

il entrevoit un horizon immense derrière la mort, comme le voyageur, après avoir doublé un dernier cap, aperçoit l'immensité de la mer. Oui, la vérité , jusque dans les détails les plus vulgaires , marque notre existence. Tous nos raisonnements, et nous raisonnons sans cesse , aboutissent au faux ou au vrai. C'est oui ou c'est non.

Du reste, d'où la vérité, au premier abord, semble-t-elle surtout exilée ? N'est-ce pas d'une grande ville , et surtout d'une ville industrielle ? Vous entendez ici, à Lille, le bruit tumultueux des rues , des lourds chariots ébranlant le pavé , d'une vieille cité qui se transforme, des palais qui s'élèvent, des matériaux qui s'entassent, des passants qui circulent , des voitures qui les entraînent à leurs plaisirs, à leurs affaires, et audessus de tout le murmure sourd, lent, monotone des machines qui tissent le lin ou font la toile ; on croirait vraiment que la matière , la seule matière est en mouvement, agit, souffre dans la grande ville. Mais percez ce brouillard, pénétrez à travers ce bruit jusqu'au cœur de la cité, et vous la trouverez qui vit des joies saintes de la famille , qui s'occupe des pauvres , de l'enseignement, de la liberté, de la vérité, de la religion , de Dieu I Allez chez l'ouvrier, quel-

qu'écrasé qu'il soit par son labeur, aigri par la gêne, tiré à quatre chevaux par le découragement, la souffrance, les obsessions de la faim et les tentations de l'envie ; soyez-lui bon , parlez- | lui de Dieu; il vous comprendra, j'en suis sûr; c'est votre parole qu'il veut encore plus que votre pain. Il trouve que vous restez trop souvent chez vous , gens honnêtes ; s'il refuse votre main catholique, il le fera avec passion; il détestera Dieu , et sa haine rendra encore hommage à la vérité !

Mais suis-je bien dans mon sujet? Est-ce définir les lettres que prouver l'indomptable attrait de la vérité pour l'homme? Non, je l'avoue; seulement cette vérité qui nous suit en tous lieux, qui e«t le fond de notre nature , le préjugé l'expulse des lettres. La littérature n'est qu'un mot vide de sens ; c'est contre ce préjugé que je proteste.

Sans doute, il n'est pas le maître de cette assemblée; nous sommes ici contre l'erreur, pour le vrai, pour les lettres, pour le beau. Le beau est de l'essence du vrai ; l'amour du beau , c'est l'amour de l'Etre, de Dieu, en un mot. Vous pensez comme moi , vous jeunes gens si prompts à proclamer qu'il est beau d'oser dire la vérité ,

VOUS, Mesdames, qui gardez du beau le sentiment dans vos cœurs, comme vous en portez l'expression douce, fine et sympathique sur votre physionomie. Mais hors d'ici, hors de Lille, dans Lille même, dans notre France jadis si littéraire , n'est-il pas trop fréquent d'entendre médire des lettres ou les mépriser ? Est-ce dans un monde frivole seulement? Hélas 1 non. N'ai-je pas vu des hommes sérieux, des hommes graves, dont la mission est de penser, de chercher et d'exprimer la vérité , appuyer de leur assentiment cette ironique manière de juger un mauvais livre : (( Cest de la littérature/ » Les lettrés, et tous nous le sommes ici plus ou moins , ne sont-ils donc que de savants prestidigitateurs , souverainement habiles à dérober aux mots leur sens propre , à les vider pour ainsi dire de toute pensée , à n'en faire que des signes voluptueux pour les sens , des notes harmonieuses pour les oreilles ? Que n'a-t-on pas dit ou pensé surtout des poètes? Notre âge , qui se vante d'être l'âge d'or, leur a lancé plus d'un sarcasme dédaigneux ; et je me suis souvent figuré ce qui arriverait, si l'on mettait en face l'un de l'autre, pour être appréciés par une assemblée de notre époque, deux hommes, l'un poëte de talent, désintéressé, un

peu gauche , distrait comme Homère , nouant mal sa chaussure comme Virgile , les souliers percés comme Corneille , l'autre , ce digne citoyen de quelque petite cité , à la parole facile , mais vulgaire , fort en couleur, droit de taille , assuré dans son embonpoint , précis dans son langage , récemment enrichi du fruit le plus piquant de nos colonies. Je ne le blâme pas ; je puis l'aimer, l'estimer bea'ucoup ; mais je compare. Dites-moi , si l'on ne sourit pas trop souvent du poète, créateur sinon dans la pensée, du moins dans l'expression d'une vérité élevée, d'un sentiment sublime , et si l'on ne serait pas tenté de s'incliner devant la richesse de l'or venu de si loin , je n'ose dire de si bas, plutôt que devant les trésors de l'esprit descendu de si haut.

Eh bieni ce préjugé, je le comprends. Le monde et les gens sensés eux-mêmes en sont les victimes ; ils n'en sont point les auteurs. Les vrais coupables du préjugé qui atteint la littérature, ce sont les Uttérateurs, les écrivains. Je laisse aujourd'hui dans l'ombre le siècle précédent, et Voltaire qu'il faut tuer dans nos cœurs, si nous voulons vivre.... Je passe.... Mais depuis un demi-siècle surtout, après une sorte de renaissance chrétienne qui dura peu , ne s'est-il pas

creusé un vide immense dans les lettres à la place de la vérité disparue ? Ce vide ne s'est-il pas approfondi , à mesure que la foule des écrivains augmentait, avide de le combler, aussi impuissante que la poussière d'un jour d'été l'est à combler l'espace? Avant tout, reconnaissons que la vérité ne perd jamais complètement ses droits, même chez ses ennemis, encore moins chez les rares et généreux écrivains qui font contraste avec les amants prétentieux de Terreur et du néant. Cette université n'est-elle pas une protestation contre le règne du sophisme et de la phrase ? Elle est Lilloise ; mais elle sort également du cœur catholique de la France. N'est-ce pas la France elle-mêm.e , dégoûtée de sa propre servitude, qui a réuni ici de tous les points de son territoire des hommes de vérité , pour enseigner la vérité, pour combattre l'erreur dont nous sommes infectés ? De même , en effet , que les sophistes religieux du siècle de Louis XIV ne l'empêchent pas d'être le grand siècle , un siècle de vérité , au moins dans les traits principaux , ainsi notre époque , malgré les efforts magnanimes de quelques-uns, répugne h la vérité dans ses innombrables écrivains. Il n'est malheureusement pas impossible de le prouver, et si je ne

suis rien en face de certains noms fameux que je vais citer, je suis fort cependant avec l'Eglise qui condamne ce que je vais condamner. x\vant même que Royer-Gollard , un spiritualiste en philosophie , un conciliateur en politique , un converti de la dernière heure eût disparu, M. Cousin prenait les rênes du gouvernement philosophique. Il crut pouvoir être spiritualiste et se passer du catholicisme ; conciliant pour l'erreur, ennemi de la vérité , il pensa avoir inventé l'éclectisme. N'avait-on pas déjà vu Cicéron errer à travers les différentes doctrines de l'antiquité , demeurer dans le probable, ni croyant, ni sceptique, plutôt sceptique en réalité que croyant, faisant l'immortalité à l'image de la gloire humaine et celle-ci à l'image de sa vanité ? Mais qu'est-ce donc que cette vérité sans harmonie, dont chaque système garde une parcelle , pieusement recueillie par l'impartialité hautaine de M. Cousin distribuant à chacun ce qui lui est dû de blâme ou d'éloge , même au catholicisme ? Cette apparence littéraire de justice ne cache-t-elle pas l'égoïsmè le plus parfait de l'homme prenant la place de Dieu pour juger les vivants et les morts? N'est-ce pas la doctrine glaciale de l'orgueil en permanence? M. Cousin ne nous apparaît-il point comme

une de ces comètes tlamboyanles , faites d'atomes brillants, mais sans chaleur et sans consistance, éclipsant même les astres pour s'évanouir ou reparaître quelquefois avec les mêmes éblouissements de fausse lumière 1^ Quelle prétention, en effet, de substituer à l'harmonieuse unité de la vérité, les lambeaux cousus et disparates de divers systèmes! Si la phrase, un certain temps, a dissimulé la vanité de cette doctrine , que restet-il aujourd'hui de l'édifice élevé par le maître? Ce qui reste des Tuileries, à Paris : une construction ornée, majestueuse, mais qui ne laisse apercevoir que l'horreur du vide à travers les fenêtres envahies par le pétrole et la Commune.

Est-ce M. Jouffroy si bien doué par Dieu du génie philosophique et d'une sensibilité profonde qui nous tourne enfin du côté de la vérité ? Hélas 1 élevé pour enseigner plus tard, en un lieu qui serait bien nommé pour ceux qui l'habitent, à de rares exceptions près , le pôle glacial de F âme, il en sortit disciple de M. Cousin, héritier de sa haine. Il nous a raconté lui-même comment, dans sa cellule solitaire , à V Ecole normale , durant une nuit sans sommeil, il connut, sentit, mesura le vide effrayant de son âme , et contempla son cœur devenu en quelque sorte la chambre sépul-

craie où sa foi morte était ensevelie. La page est éloquente; ce qui l'émeut, c'est la douleur, c'est le regret terrible de cette religion de l'enfance évanouie , c'est le regret de la vérité ! Il est de l'homme, mais du Français surtout, de l'aimer ou de la haïr passionnément; or la passion se traduit par des actes. Jouffroy essaya de prouver, avec un art funeste , dans un article intitulé : « Comment les dogmes finissent , » que la religion catholique offrait, comme d'autres religions disparues, les symptômes de son déclin et de sa mort. Mais comme la logique lui manquait, il y substitua la phrase , les analogies fausses', les comparaisons vagues, la mauvaise foi peut-être. Il mourut jeune, plein d'inquiétudes sur son scepticisme, tourmenté par les souvenirs de ce catholicisme qu'il avait combattu et qui le combattait à ses derniers moments!...

Les erreurs s'enchaînent comme les vérités. Entre la fausse impartialité de l'éclectisme et la religion naturelle réglée suivant la Libre conscience de chacun, le culte d'un dieu abstrait, inaccessible à la prière, la distance est courte. Jules Simon la franchit ; plus logique et plus fort que sa religion, il nous offre la singulière image de la raison humaine se démontrant à elle-même son

insuffisance , mais reculant à chaque pas, comme saisie d'effroi devant Jésus-Christ, et se retournant au bord de la vérité comme au bord d'un précipice, s'étourdissant dans une phrase brillante plutôt que d'avouer la nécessité de la révélation. Quel spectacle que cet écrivain souple et facile , déployant toute son habileté , toute son élasticité pour échapper à Jésus-Christ qui l'environne, qui le presse , qui le confond I

M. Taine, homme d'imagination, n'est-il pas plus franc ou plus éhonté dans son erreur? Son cœur a dit à sa conscience que la religion la plus naturelle était l'athéisme; c'est, en effet, celle qui satisfait le mieux les penchants de la nature corrompue ; il a donc proclamé « que la vertu et » le vice sont deux produits comme le sucre et le^ » vitriol ! )) Il constate a que la matière pèse » comme la substance nerveuse pense. » Nous arrivons au dernier anneau de la chaîne d'erreur; il touche la boue.

J'entends une objection : ces hommes ont dit de grandes et belles vérités ; ils n'ont pas toujours agité l'erreur sur nos têtes. Sans doute; c'est un des caractères de la vérité de s'imposer quelquefois , même à ses ennemis , par sa force propre , par une force toute divine, comme on vit jadis

le faux prophète Balaam bénir Israël, malgré lui, quand Dieu le voulut! En somme, ces écrivains ont entrepris de détruire l'heureuse et chrétienne constitution de la France; leur Dieu, s'ils en ont un , c'est celui qu'ils ont fait , le Dieu de leur orgueil , trop aristocratique pour le peuple ; à celui-ci ils ont ravi le seul Dieu qu'il pût comprendre et sentir dans sa souffrance , celui de la croix. Ce sont des meurtriers.

Si nous tournons nos regards vers l'art oratoire ou l'art banal qui a conservé ce nom , que voyons-nous ? le néant. Qu'entendons-nous ? le vent , rien que le vent dans la parole de ces verbeux tribuns, avocats misérables de l'éloquence. Berryer, Montalembert, Lacordaire, le P. Félix attestent que je n'ai point menti. Qu'est-ce , en effet, que les élans rares d'une parole enflammée et catholique , auprès des torrents d'eau tiède ou des flots de haine et de fiel versés , depuis cinquante ans , par les amateurs vulgaires ou méchants d'une fausse liberté , par les adulateurs d'une nouvelle religion, celle de la conscience? D'ailleurs ces noms illustres que prouvent-ils? rien, sinon que la raison , la vérité , la foi chrétienne pouvaient seules rallumer l'éloquence. Cependant Démosthène fut éloquent, malgré l'er-

reur. C'est vrai; mais le paganisme était une foi à la divinité; le paganisme avait son surnaturel, son humilité en face des dieux. Le scepticisme moderne n'a pas même pour lui la chaleur d'une foi aveugle ; il glace le cœur et la parole ; s'il a l'air de s'échauffer, pour entraîner au mal une multitude , une assemblée , c'est par une illusion du mensonge qui contrefait la vérité ; il s'adresse pour séduire , au cœur, mais à cette partie inférieure où s'agitent les funestes désirs , les convoitises et les secrètes envies, au cœur mauvais, même aux sens qui peuvent aider l'éloquence, et qui sont toute l'éloquence de certains orateurs habiles à toucher une sensibilité grossière , des instincts aveugles. Si la vérité guérit les ténèbres, une parole trompeuse, en ménageant les apparences, sait encore mieux abuser les esprits et se jouer de l'ignorance. Ce n'est point là l'éloquence, toute faite de vérité, de bonté, de désintéressement, et qui a d'autant plus de peine à vaincre , qu'elle a pour ennemis naturels le cœur qu'elle doit réduire , les instincts qu'elle doit combattre , les sens qu'elle doit contredire et soumettre. Eh bien! c'est l'éloquence des sens et de la phrase qui règne aujourd'hui.

Dites-moi, est-on orateur pour en avoir les

Ai LITTÉRATURE FRANÇAISE

apparences qui varient admirablement suivant l'âge , le caractère , la figure, le son de la parole? Est-on orateur pour avoir la méchanceté oratoire , le sifflement de l'ironie , l'ironie du regard , un teint bilieux, la lèvre pincée, une barbe moins majestueuse que repoussante, des mots glacials, des phrases qui tuent, l'autorité d'un geste qui dissimule le faux , et le patriotisme seulement sur les lèvres i^ Ah! il y a soixante ans au moins, la parole simple mais émue d'un descendant de Richelieu avait assez d'empire sur l'étranger pour sauver nos antiques frontières. Cependant ce même homme de bien, pour quelques forteresses gardées contre nous , vers le Rhin , malgré ses efforts , se laissa mourir de la lente consomption de ses regrets patriotiques. Sa mort est encore plus éloquente que sa parole. Où sont aujourd'hui les hommes d'une telle éloquence et d'un pareil exemple'/ Est-on orateur pour être assis au banc des ministres, pour avoir l'œil humide, l'onction sacerdotale d'un prêtre et toutes les finesses du beau dire , pour se jouer dans les détours des plus savantes constructions , pour avoir, sans s'écarter de l'erreur, le respect sincère de la vérité, et même des douceurs pour la religion ? Est-on orateur pour distiller agréablement un venin subti-

lise aux extrémités d'une langue toute parfumée d'hypocrisie poétique ? ou pour verser des fleurs et des larmes sur la tombe ouverte du catholicisme ? Mais c'est le mélodrame du mensonge ! Est-on orateur pour avoir les épaules carrées, une voix de tonnerre , le geste violent , l'œil tragique , quelque chose de soudain , d'impétueux et de calculé à la fois, de trivial s'il le faut? Est-on orateur pour avoir, suivant le jour, des éclats de voix impudents ou des retraites éhontées ? L'éloquence consiste-t-elle dans une feinte impartialité de langage ? à prendre opportunément position sur un sommet élevé de modération, afm d'y tromper mieux les honnêtes gens ? A-t-elle pour but l'intérêt personnel et les satisfactions de l'égoïsme? A-t-elle atteint sa perfection quand elle a occupé , amusé , adulé , joué , dupé dans un club ou dans un banquet la multitude par un vain retentissement de périodes sonores et contradictoires, où l'on distingue cependant l'unité de la haine vouée aux cléricaux , c'est-à-dire au catholicisme ? Mais c'est la comédie populaire du mensonge 1

Voilà pourquoi les gens sensés qui devraient mépriser seulement les littérateurs de mauvais aloi , philosophes ou autres , embrassent dans leur

mépris, par une confusion presqu'inévitable, la littérature.

L'histoire elle-même, si digne de respect, si précieuse pour l'éducation des peuples, et qui leur prouve comment les événements heureux ou malheureux répondent aux principes vrais ou faux qui dirigent les sociétés, l'histoire a menti. Il n'est que trop facile de découvrir pourquoi les principes ont changé, et comment, la doctrine usée de l'ancien monde n'ayant rien de bon , il a fallu dénaturer les faits pour démontrer que l'humanité avait été malheureuse tant qu'elle avait vécu sous l'autorité des vieux principes. Avouons-le cependant, la science n'a jamais déterré tant de documents ; jamais elle n'a fait montre d'une exactitude pareille, d'un amour aussi minutieux de la vérité jusque dans les détails les plus obscurs. Nous ne disons plus Ghilpéric, mais Hilpéric, Clovis, mais Chlodowig. A • ce compte-là ne nommons plus Voltaire, mais Arouet; et plût à Dieu que, si le nom changeait, l'homme fût oublié !

Cette vérité d'apparat n'est que pour les faibles ; voyons si dans l'histoire élevée qui embrasse les grands événements, qui peint les siècles et les hommes qui les ont gouvernés , voyons , dis-je ,

si le même esprit de vérité anime nos historiens modernes. Certes plus d'un écrivain a lutté contre la phrase ; les annales du passé ont eu leurs témoins honnêtes , si elles ont eu leurs faux témoins. Montalembert , dans ses beaux jours, Ozanam , plusieurs autres ont gardé ce sentiment d'honneur qui faisait dire à nos pères : « Plutôt mourir que mentir ; » et même les historiens de la nuit ont eu leurs jours de lumière et de vérité. Mais si c'est d'une vue d'ensemble que nous devons juger les siècles et les hommes, appliquons la même méthode à l'histoire , aux historiens. En particulier, examinons ce qu'on a fait de la vérité.

Est-il vrai , M. Henri Martin , lorsqu'il insinue aux lecteurs que le christianisme dont nous vivons, est né, en partie, de la religion des Druides? N'est-ce pas, dès les premières pages, enlever au catholicisme son origine divine, à notre histoire toute sa beauté , si elle est fondée sur une erreur ? Et pour aboutir à quel Dieu nouveau , plus élevé, plus sublime que Jésus-Christ, mais inconnu jusqu'alors? à Voltaire! Que dis-je? à plusieurs dieux , tous fort païens , avec leur cortège de demi-dieux, aujourd'hui enfouis dans V Encyclopédie, mais vivants par la force de la

contagion dans le cœur même de ceux qui les ignorent; comme la peste, dans une famille, après avoir enlevé le père et la mère, passant d'une génération à Fautre , attaque et flétrit l'enfant qui ne la connaît pas même de nom !

Si M. Michelet, émerveillé du moyen-âge dans son imagination, en a respecté, quelquefois décrit admirablement les belles apparences , il n'en aime pas le fond; c'est un ennemi du catholicisme; il n'a pas réellement aimé cette France que la foi de Clovis et des Evêques a fondée, qui a vécu, s'est nourrie, a grandi, mûri, prospéré sous l'influence glorieuse de la religion catholique ; aussi, à mesure que l'auteur vieillit, que la haine s'aigrit davantage dans son âme , il se rapetisse de jour en jour, il nous fait une histoire de France à la hauteur de sa taille. Louis XIÏÏ fut chaste; c'est un malheur! A ce roi, 'quelques courtisans bien intentionnés tendirent un piège. Il avait une amitié des plus pures pour une toute jeune fille de la cour ; on s'en aperçut ; on parvint même adroitement à le rendre jaloux de cette enfant ; bien dirigée par des maîtres habiles, elle cacha, un jour, en rougissant, à la vue du roi, un billet dans son corsage. Sans hésitation, Louis XIII eut recours à

des pincettes pour enlever l'objet de sa chaste jalousie. Il fit bien. N'est-ce pas lui déjà qui avait craché d'indignation sur la poitrine nue (1) d'une femme de la cour? Il semble, au premier abord, que cette anecdote racontée par M. Michelet ne convienne point à la gravité de l'histoire. Détrompons-nous; c'est à un fil que tiennent les destinées d'un peuple; c'est vrai si Dieu tient ce fil, et nous en savons quelque chose; mais quand c'est un impie qui le découvre , à qui ou à quoi le rattacher? au hasard, c'est-à-dire à un mot vide de sens. Or M. Michelet nous raconte qu'il a tenu à ce fil, au hasard, à un instant de pruderie ou de timidité que Louis XIII devînt un roi libre et libertin; c'était la cabale, ennemie acharnée de Richelieu qui le voulait; le cœur du roi passait alors entre les mains d'une femme hostile au ministre ; l'œuvre inachevée de Richelieu disgracié, cette œuvre de la monarchie absolue et catholique s'évanouissait; vous voyez d'ici les conséquences de ce fait tout petit, de ce rien des pincettes. Cependant je le relève ce fait; je le trouve grand dans sa source ; la chasteté de Louis XIII l'a préservé des suites d'un amour

(1) Ce trait indique combien les mœurs étaient sévères à la cour de Louis XIII, et le costume décent.

funeste ; elle a conservé à la France Richelieu , qui, en somme, rendit notre monarchie la plus puissante des monarchies catholiques. Signalons de riiistorien , j'allais dire du romancier, une autre page et plus ridicule. Quelque temps après la révocation de l'Edit de Nantes , le grand roi tombe malade; depuis, si nous en croyons M. Michelet, il ne fait plus que des fautes; ces fautes ne nous attirent que des malheurs. De là, une division tout à fait grotesque du règne de Louis XIV en deux parties : « Avant la fistule — Après la fistule. » Notez qu'avant sa maladie Louis XIV eut des maîtresses; c'était alors un esprit fort; mais après ? il a l'esprit perdu ; c'est sur un Ut de douleur et de repentir qu'il apprend à ne plus être un homme. Vous pensez peut-être que, dans ces longues nuits d'insomnie , le roi put se demander, aux prises avec sa conscience catholique, s'il n'avait rien à se reprocher vis-à-vis du Saint-Siège, vis-à-vis de ses peuples, vis-à-vis des mœurs!... Désormais nous le verrons dans la force de l'âge renoncer aux amours illégitimes , placer son petit-fils sur le trône des Espagnes, montrer dans le malheur une constance héroïque ; qu'importe ! C'est désormais un esprit faible ; vous savez pourquoi ? Est-ce la maladie qui est la cause

de cette faiblesse ? non ; l'historien ne nous dit pas le vrai de sa pensée ; ce vrai, c'est que Louis XIV (1), malgré des fautes énormes, s'humilia devant Rome, extirpa le jansénisme, resta ou plutôt devint vraiment catholique.

Voilà, aujourd'hui, avec quelle gravité, quel esprit de vérité nous traitons l'histoire. Sans doute les funérailles de Louis le Grand furent insultées par un peuple affamé ; mais son historien, M. Michelet, ne reçut-il pas une plus grave injure, quand l'impiété d'hier accompagnait son enterrement civil. Louis XIV, allant à la tombe parmi quelques huées , expiait ses adultères ; Michelet s'y rendait au miUeu des joies irrémissibles de l'impiété, joies qu'il avait provoquées par ses œuvres, par son testament et par sa fm.

L'historien, est-ce M. Guizot qui, plus d'une fois équitable dans le détail, plus souvent, à l'extérieur, revêtu d'une austère impartialité, fait entrer de gré ou de force les événements dans le cadre inventé par son esprit étroit mais absolu, et vers son déclin, sur le seuil de la tombe, dédie l'erreur à ses petits enfants , les prend k

(1) Il rétracta les quatre articles, que Bossuet ne rétracta jamais; et la signature de Louis XIV repentant est conservée dans les archives du Vatican.

témoin des iniquités du magnanime Boniface VIII, ose comparer, pour en faire deux grands hommes , sur le même pied de grandeur, Calvin l'apostat sanguinaire et notre saint Louis !

Dirai-je un mot d'un historien qui finit presque chrétiennement, qui souffrit, travailla pour la vérité , mais qui ne la connut pas , moins par sa faute que par celle de son temps ? Augustin Thierry a restitué à l'histoire la couleur ; il en a fait un drame; toutefois il n'y a pas mis l'Eglise pour une part suffisante; il n'a vu que des haines, des guerres de race ; il n'a pas senti que le catholicisme a constitué la France ; quand il détaille les lents progrès de nos libertés communales, il en fait l'œuvre intéressée du peuple et de la monarchie , il néglige l'Eglise qui institua la trêve de Dieu et fonda les communes diocésaines. Au xii*^ siècle, en effet, elles prirent seulement le nom de communes municipales. Ce ne sont donc pas les vérités particulières qui échappent à nos laborieux historiens , mais la grande vérité ; on dirait, en plein catholicisme , qu'elle n'est pas née!

Ou bien serait-il le type de l'historien, M.Thiers, pour être Jacobin sous la Terreur, fataliste avec l'empire , déiste par intervalles , sceptique toujours, révolutionnaire quand môme? Pour voir

juste, ne faut-il pas voir de hautf Peut-on saisir la vérité en écartant Dieu qui en est la source ? en traitant le catholicisme comme une institution humaine? en faisant , chez lui , la part du bien et du mal ? Fausse modération d'où naît la fausseté de l'histoire! Est-on historien pour avoir étudié cette conscience humaine qui n'a de sanction que dans un Dieu glacial, philosophique ou presque confondu avec l'antique destin ? Et quand manque le divin dans l'histoire, suffit-il pour enseigner ou former un peuple, de décrire exactement une bataille , d'épurer clairement un compte de finances , de pénétrer avec quelque lucidité dans les conseils des hommes , de démêler les causes vulgaires des événements ? N'est-ce pas abaisser l'histoire ? N'est-ce pas ravaler la vérité? N'est-ce pas lui donner des proportions humaines, la faire, comme nous , de chair et d'os , caduque et périssable ?

Mais non , cette manière d'enseigner l'histoire est insuffisante ; l'homme est si grand qu'il cherche le grand toujours et quand même , si religieux qu'il cherche une religion nouvelle , et la vérité à côté, en dehors de la vérité. Toutes nos histoires aboutissent à un Dieu , la Révolution ; à une nouvelle incarnation , par l'orgueil , de Dieu dans l'homme ; à une phrase , les immortels principes ,

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comme si les principes n'étaient pas éternels; à un paradis , celui où nous tourbillonnons depuis cent ans! En un mot, l'histoire, aujourd'hui, est celle des erreurs de nos historiens. Aussi faut-il de moins en moins s'étonner si des hommes graves, si même les amateurs de cette fausse littérature qui les a empoisonnés, la méprisent ou la définissent mal.

D'autre part, lassés d'une vérité qui nous échappe dans les lettres, nous la demandons aux sciences, plus positives, plus vraies, plus réelles. C'est une erreur. Malgré une contradiction apparente dans les termes, les lettres sont une science plus élevée , plus sublime , plus réelle qu'on ne se l'imagine vulgairement ; elle nous lie , cette science , plus étroitement à Dieu , et au moyen de ce que nous avons en nous de plus pur, de plus noble , de plus beau , par l'intelligence , la foi, le cœur. Du reste, laissons là ces distinctions vaines ; dans un style figuré , disons que les sciences forment un chœur immortel de Vierges se donnant la main et toujours persécutées. Elles ont au milieu d'elles Dieu dont elles reçoivent directement la pure lumière, sur leur front, dans leur âme ; radieuses elles se tournent alors vers l'humanité et communiquent les splendeurs de

l'éternelle sagesse au chœur chrétien des hommes de génie , des immortels amants de la vérité , qui répond sur la terre au chœur des sciences dans le ciel ; ceux-ci la communiquent aux hommes qui s'agitent autour d'eux comme un océan immense , et dont la poitrine laisse échapper deux cris : un cri d'amour, un cri de haine, parce que l'humanité toute entière et chaque homme sont partagés sans cesse entre la haine et l'amour de la vérité. C'est pourquoi les hommes de génie sont persécutés; c'est pourquoi leur gloire s'élève de leur cendre , et sur leur cendre s'élève leur statue, comme Jésus-Christ, la vérité même, fut crucifié avant d'avoir des autels dans l'univers. Oui, toute vérité, littéraire ou autre, descend du ciel et de. la croix. Si nous l'ignorons, ce n'est pas la faute de la littérature , mais celle des littérateurs. L'histoire du roman et de la poésie, à notre époque , nous l'apprendra mieux encore !

Coup dœil rapide sur la Littérature du dixneuvième siècle. (Suite). — Les romanciers : Alexandre Dumas. — Balzac. — Eugène Sue. — Les poètes : Lamartine, — Victor Hugo. — Alfred de Musset, — Béranger. — Définition de la Littérature et du beau.

Février 1877.

Coup d'œil rapide sur la Littérature du dixneuvième siècle. (Suite). — Les romanciers : Xlexandre Dumas, — Balzac. — Eugène Sue. — Les poètes : Lamartine , — Victor Hugo, — Alfred de Musset, — Béranger. — Définition de la Littérature et du beau.

11 serait aussi injuste de mépriser les lettres que de mépriser la lumière. Celle-ci est la joie des yeux, comme il y a une lumière éternelle, la vérité , qui est la joie des cœurs et des intelligences. Or cette lumière visible que nous envoie le soleil, nous arrive ou directement, (et nous n'en pouvons soutenir l'éclat) ou voilée par les nuages, ou eadoucie par le crépuscule. A l'aube, elle blanchit les collines ; elle rougit avec l'aurore ; elle empourpre l'horizon , vers le soir ; elle pénètre à travers les vitraux gothiques d'une église ; elle remplit la nef d'une lumière variée, mystérieuse, et d'une paix infinie l'âme qui se sent voguer vers l'autre monde. La lumière fait

briller de Tor des étoiles le silence des nuits; elle ne permet pas à la mer de garder plus d'un instant la même couleur, les mêmes nuances; elle jette enfin sur toute la nature cette diversité harmonieuse qui fait le plus grand charme de la vie , puisque vivre, comme l'on dit, c'est voir la lumière ! Eh bien ! vous plaindrez-vous que la lumière de la vérité vous arrive à l'esprit, au cœur, aux yeux invisibles de l'âme, parée de tous les charmes du style , de toutes les couleurs de l'imagination ? La vérité cesse-t-elle de l'être parce qu'elle pénètre jusqu'à l'homme par toutes les puissances humaines, non-seulement par l'esprit et le cœur, mais aussi par l'imagination et les sens? Et l'imagination ne console-t-elle pas l'homme de la vérité abstraite par cette illusion qui la lui fait voir, saisir en quelque sorte ? Le vrai n'est-il plus le vrai parce qu'il est escorté du beau? Ou plutôt le vrai, le beau ne se confondent-ils pas en Dieu , dans la même substance ? Et sacrifier les lettres inséparables du beau, n'est-ce pas mutiler l'homme et Dieu ?

Mais il y a aussi le mensonge de la lumière, comme il y a le mensonge de la vertu. Nous avons vu s'égarer et se perdre , trompées par de fausses lueurs, l'histoire, la philosophie, l'éloquence;

examinons si le roman et la poésie sont restés en pleine lumière, si Là, comme ailleurs, le préjugé contre les lettres n'a pas sa raison d'être; si les littérateurs n'ont pas, dans tous les genres, perdu la littérature ?

Le roman est sorti de l'épopée , comme l'épopée elle-même est née de la cantilène ou chant lyrique et belliqueux. Le roman n'était d'abord que l'épopée en prose empruntée au cycle carlovingien , à Roland, ou bien encore à la légende celtique du roi Artus et de la Table ronde. Ce fut longtemps le récit tourmenté d'exploits merveilleux, de longs combats, d'efforts sublimes où l'esprit pouvait s'ennuyer, mais où le cœur ne pouvait se corrompre. Ils avaient leur intérêt, puisqu'ils sont encore lus aujourd'hui, ces romans où le prix de la vertu était donné au plus héroïque, au plus chaste I Tel fut longtemps le vrai roman français, qui nourrissait l'enthousiasme dans les âmes et peignait le plus souvent l'amour dans toutes ses fadeurs. Gil-Blas, au dernier siècle , fut une exception; je ne parle pas des livres subalternes. Pour nous, sous le nom de roman historique, social, ou de roman de mœurs, nous avons inventé le roman sensuel.

Nous devions aboutir là : toute révolution qui

n'est point conduite par Jésus-Christ, a pour prétexte le progrès, pour raison l'envie, pour fin dernière la satisfaction des sens.

Quand la grande guerre qui ouvrit ce siècle nous eût épuisés , après un essai de littérature vaguement chrétienne, avorté dans une émeute sanglante, le roman se chargea, au sein des loisirs d'une paix sans gloire , de préparer les nouvelles catastrophes. Trois génies mauvais entreprirent de sacrifier sur trois autels et d'y brûler l'encens empoisonné. La vraie littérature ne saurait se passer du beau ; la fausse garde le sens matériel de la beauté. Alexandre Dumas refit la Vénus antique et la proposa à notre adoration. Il se chargea du plaisir ; il le pétrit d'une nature si délicate, si fine, que les yeux, certains yeux , pouvaient s'y tromper, croire au beau en face de la boue , et l'on se rua , hommes , femmes , enfants, jeunes gens, au plaisir, au crime, sur les pas du maître qui savait rendre le vice aijnable et lui donner parfois quelque chose d'épique, de généreux, d'héroïque. On crut même qu'Alexandre Dumas écrivait en bon et pur français; ce grain d'esprit ou de gaieté répandu, délayé dans les pages interminables et richement payées du romancier, nous fit illusion sur sa

valeur. Il ruina nos mœurs, en nous égayant, comme Voltaire avait glacé notre foi , en raillant ; il nous prit nos heures, notre argent, notre chasteté, viola notre foyer, et mourut fatigué de plaisirs.

Mais il faut de l'or pour jouir; cet or, Alexandre Dumas l'avait déjà déterré dans les profondeurs de Monte-Christo; il nous avait initiés aux joies de la vengeance, sous prétexte de justice. Balzac descendit plus bas; il ne vit que l'or, le désira ardemment, et mourut, à peine maître de son bien, des efforts prodigieux qu'il avait entassés pour l'acquérir. Les plus fameux personnages de sa comédie humaine lui ressemblent. Volonté puissante, invincible, au service de l'or, les voilà! Il n'y a pas de ciel, il n'y a qu'un paradis terrestre pour les gens forts; ce paradis, c'est For qui nous l'ouvrira; il n'y a que deux puissances, l'or et la volonté; si elles se correspondent, elles se suffisent ; rien à côté d'elles, au-dessus d'elles, en dehors d'elles, rien que Timbécilité !... Il n'y a aussi qu'une femme, digne de ce nom et très-rare ; c'est l'or qui l'élève , l'embellit, la raffine, la rend agréable aux yeux, chère aux sens et nous jette à ses genoux. Cette parure de nos mères , la simplicité et le devoir, n'a pas un mot de M. Balzac ; nos femmes, nos

sœurs, si elles ne ressemblent pas à ce type divinisé de la chair, ne sont pas des femmes. Enfin il n'y a pas d'âme ; il n'y a qu'une volonté sans conscience qui poursuit l'or et la volupté. Aussi les passions ne sont-elles pour l'écrivain que l'effet d'un merveilleux mécanisme ; elles sont fatales comme l'amour du chien pour son maître ; et le père Goriot, un personnage du romancier, chérit sa fille jusqu'à donner son dernier sou pour nourrir ses infamies, invinciblement poussé par un amour paternel sans lumière, sans justice, sans distinction du bien et du mal.

Quand on a célébré la puissance d'observation de Balzac, on a voulu parler des détails, sans doute, d'une mémoire prodigieuse, des apparences de la vie ! Mais est-ce être profond que d'avoir renouvelé des païens la nécessité du mal, peint le néant de la liberté, imaginé une société en proie à la luxure, à l'or et à la fatalité? La société, ne l'a-t-on pas faite ce qu'elle n'était pas, en lui mettant sous les yeux le mal, rien que le mal, toutes les séductions du mal? Et qu'est-ce d'ailleurs que cette volonté si prônée , sans la liberté ? Non , le charme de ces romans où l'homme est calomnié dans ce qu'il a de plus

haut, c'est qu'il est flatté délicatement dans ce qu'il a de plus bas.

Nous avions alors et déjà la liberté de la presse qui nous permettait d'apprendre que nous n'étions pas libres , que la gloire appartenait à notre corps, le néant à notre âme, l'univers au veau d'or !

A la volupté s'il faut l'or, il faut aussi des gens qui aient soif de l'or et de la volupté; c'est à développer cette soif malheureuse que M. Eugène Sue excella; il a inventé le roman social, une des variétés du roman sensuel; il eut pour compagnon dans cette entreprise une femme que nous ne mentionnerons qu'en passant, par respect pour son sexe, et qui avait ses raisons pour tout excuser, hormis la société , et croire à la seule légitimité des liens du cœur, M™*^ Georges Sand, en un mot, dont les déportements fameux ont eu leur éloge funèbre, en attendant une statue.

M. Alexandre Dumas avait élevé son autel au plaisir, M. Balzac à l'or ; leur émule fut le pontife de l'envie ; il la souffla au cœur du malheureux, sous prétexte d'égalité démocratique; il écrivit du sein même de son opulence : « que nul ne devait avoir le superflu, quand chacun n'avait

pas le nécessaire. » C'était pousser sinon au superflu, du moins à la haine de ceux qui le possédaient. Par une étrange contradiction, cet ami du peuple qui supprimait, avec le catholicisme, la peine de mort et ne voyait dans la soif de sang du Chourineur, dans la méchanceté du Maître d'école qu'une maladie fatale, ne trouva pour la guérir cette maladie, dans sa raison, que la solitude absolue ou la privation des yeux. Ce que le prêtre fait avec la confession, il le tenta par les plus affreux supplices. La cruauté, comme remède curatif, l'envie, comme remède préservatif, l'envie cachée dans les délicieuses peintures du luxe moderne, dans les descriptions enivrantes de la beauté et du plaisir, voilà les deux termes du roman social et régénérateur d'Eugène Sue, le calomniateur du cathohcisme, de ses ministres les plus dévoués. Il les a accusés d'aimer l'or; c'est pour de l'or qu'il mentait; d'aimer le plaisir; c'est pour lui qu'il vivait!

De ces trois hommes deux sont morts sans Dieu, mais comblés de richesses , rassasiés de toutes les voluptés; et le peuple qu'ils invitaient, dans leurs phrases sonores, à la table où ils étaient assis, le peuple a versé dans la rue, pour eux, le sang qu'il aurait jadis versé pour Jésus-Christ;

il est resté pauvre, tourmenté de désirs inassouvis ; il a perdu la foi, il lui reste la haine!

Nous avons gliiBsé plus bas encore sur la pente où nous plaçaient ces romanciers; je vous dirai un mot seulement du réalisme qui supprime Tàme , l'art , pour faire le minutieux inventaire dos détails ou plutôt des turpitudes de la vie , et peindre sans périphrase ce que l'honnêteté littéraire ne voudrait pas même définir ou exprimer ail moyen des tournures les plus raffinées, les plus décentes. De chute en chute , de roman en roman , nous avons abouti à en supporter un , le plus ignoble de tous, sur la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Alors l'étranger jugea que nous étions assez corrompus pour qu'on fît un drame à nos dépens ; il comptait sur nos mœurs ; il les avait étudiées, saisies sur le vif, comme le doit faire un bon auteur dramatique ; il a réussi, mais pas tant qu'il le croit; il nous a rendu l'esprit, le cœur et la mémoire.

Du reste si l'on excepte Victor Hugo, qui se distingue de la plèbe par quelques traits énergiques, les nouveaux romanciers ne sont pas, à beaucoup près, aussi dangereux que ceux dont nous avons entrepris déjà la peinture. Tout au plus sont-ils la postérité étiolée de nos grands

radicaux littéraires, et nous arrivons au dégoût du faux, du gigantesque, du laid, de l'absurde. Certes, il y a un réveil du catholicisme qui est de bon augure pour les lettres. La vérité élève l'homme au-dessus des sens ; elle relèvera les lettres au-dessus du sensualisme. Le roman en profitera-t-il ? Ce n'est pas le lieu d'examiner longtemps s'// est de toutes les époques ; s'il n'est pas fatalement le roman et non la peinture exacte de la vie; s'il ne risque pas, même sous une plume honnête, de développer l'imagination à l'excès aux dépens de la raison, la sensibilité aux dépens du cœur; s'il ne rompt pas cet équilibre des facultés qui fait un homme; si, vivant de la peinture des passions , des scènes de la vie privée, il peut être à la fois intéressant et vrai, sans exercer une séduction dangereuse ; s'il peut décrire les mœurs sans corrompre ; enfin, si pour être épique, c'est-à-dire moral, il ne prend pas sur le domaine propre de l'épopée ou de la tragédie. Quelqu'écrivain, nous l'attendons encore, saura sans doute résoudre , par une œuvre forte, vivante, religieuse sans monotonie, une question où la critique jusqu'ici a pu douter et discuter sans conclure. Mais nous devons avant tout achever de pardonner au préjugé qui a si mal compris

011 défini la littérature, et faire un examen rapide de la poésie dans notre siècle et des poètes qu'il a produits.

INous reconnaissons sans peine que Lamartine hérita du christianisme assez vague, des tristesses quelquefois élevées mais souvent chagrines de Chateaubriand. De la gloire des armes et du scepticisme il ramena le siècle en arrière, l'inclina vers le sentiment chrétien ; ce fut un moment, un éclair ; on avait tellement besoin de foi qu'on s'exagéra la foi du poëte, presque toute d'imagination et qui n'alla jamais jusqu'à l'Eucharistie, ni même jusqu'aux genoux de la sainte Vierge Marie. Lisez les Méditations, l'œuvre par excellence de Lamartine; lisez le Crucifix, sans vous souvenir même que l'Elvire , dont il pleure la perte, ne fut ni la Béatrix du Dante,, ni la Laure de Pétrarque, et dites-nous si cette peinture de la mort, si ces détails funèbres, si cette beauté qui survit dans des cheveux flottants, si ces images répétées ne touchent pas les sens plus que le cœur ; si l'on n'y devine pas les souvenirs de l'homme plus encore que l'amour du crucifix :

Le vent qui caressait sa tète échevelée

Me montrait tour à tour ou me voilait ses traits,

Comme l'on voit voler sur un blanc mausolée

L'ombre des noirs cyprès.

Un de ses bras pendait de la funèbre couche.... Maintenant tout dormait sur sa bouche glacée; Le souffle se taisait dans son sein endormi, Et sur l'œil sans regard la paupière affaissée

Retombait à demi.

11 me paraît, que le poëte insiste trop sur les apparences de la mort ; ce corps qui va se décomposer bientôt, il l'aime, on le sent; il le quitte à regret, pour s'élever jusqu'au triomphe de l'âme enfin maîtresse d'elle-même , et qui n'a pu s'envoler que par la mort de son tyran. Je crois que cette peinture prolongée n'est bonne qu'à repaître l'imagination et nourrir le cœur de je ne sais quelle douleur voluptueuse. Mais le poëte s'élève :

0 dernier confident de l'âme qui s'envole. Viens, reste sur mon cœur, parle encore et dis-moi Ce qu'elle te disait , quand sa faible parole N'arrivait plus qu'à toi

On s'attend à quelques strophes sublimes où la mourante va parler et Jésus-Christ lui répondre , à quelque divin dialogue où le ciel console la terre , où l'espoir éternel berce la souffrance. Non, le poëte reprend sa description do

rheiire fatale où notre âme est incertaine entre la vie et la mort; il veut, sans doute, que Jésus- Christ l'aide à franchir l'étroit passage , à souffrir! mais alors, il cherchera sur ce Christ dont il hérite, pour y poser ses lèvres, la place où son amie expirante exhala l'irrévocable adieu î C'est toujours l'hésitante et petite religion d'un esprit malade que ses souvenirs portent à la tristesse, comme demain , dans le Lac , ils le porteront au plaisir. L'imagination du poëte erre autour de Jésus-Christ, par caprice, par dépit; mais son cœur n'entre pas dans la Passion , ne consomme pas le sacrifice , pour sortir de sa tombe , comme Dieu, rayonnant et transfiguré !... L'espoir divin manque au poëte; en supposant même qu'il ait, un instant, gravi le Golgotha, comme il s'est gardé d'y demeurer î Comme il descend vite de la croix I Comme on sent que sa mélancolie est voisine du découragement et naît moins des ardeurs impuissantes de l'infmi que d'une satiété toute humaine ! Enfin si la sainte Vierge n'a pas tenté sa plume, c'est qu'il est trop préoccupé de la beauté naturelle , c'est qu'il « abandonne son âme aux molles voluptés. y> Elvire usurpe le trône de Marie; elle n'a qu'un tort, Elvire, celui du temps qui passe ; mais elle a une supériorité

incontestable, toutes ses vertus ont un vêtement de chair aussi fin , aussi idéal que vous voudrez ! Ce qui domine, en somme , dans l'œuvre capitale de Lamartine, malgré quelques magnifiques élans vers Dieu, et un soupir religieux vers le Christ, c'est le sens dépravé, c'est l'égoïsme à deux, c'est la révolte contre les années qui s'écoulent , c'est , pour ne rien cacher, le matérialisme porté à son dernier point moderne de délicatesse et de subtilité presqu'insaisissable , le tout voilé , pour notre plus grande illusion, sous les nuages d'un encens religieux. C'est encore cette musique voluptueuse que l'art a introduite dans nos églises , qui charme un instant les nerfs, enivre l'imagination sans descendre jusqu'au cœur, et nous laisse impénitents, ou nous fait désirer, lorsque nous sommes vraiment chrétiens, d'entendre de nouveau les graves accords du chant romain , ces psaumes simples et majestueux qui consolent notre éternelle douleur par d'éternelles espérances.

Aussi Lamartine n'a pas cessé , malgré son talent, de descendre au-dessous de lui-même, et je plaindrais un jeune homme qui se consumerait dans les mortelles langueurs de Jocelyn , on croirait à l'innocence équivoque de deux héros placés

par l'écrivain au sommet des Alpes pour déclamer contre le célibat ecclésiastique. Il faut ramoner tout, dans ce monde, à sa plus simple expression : « Aimez comme Laurence et Jocelyn , vous aurez le ciel et l'éternité ! » Voilà le dernier mot de Lamartine , le dernier mot de ce long blasphème où la fausse poésie injurie la chasteté du prêtre , le dernier terme de Tégoïsme humain , l'éternelle flétrissure d'un génie d'autant plus coupable qu'il pouvait s'élever plus haut.

Le sort de nos poètes, c'est de bien commencer et de mal finir, j'entends finir dans la richesse et l'opulence, mais à coup sûr dans la plus grande misère de l'esprit. Le christianisme est si puissant, qu'avec ses seules réminiscences on peut émouvoir un peuple ; mais il est en même temps si absolu, qu'en désertant ses voies, on tombe insensiblement dans une folie d'autant plus incurable qu'on a plus de génie. C'est le cas de Victor Hugo, l'auteur de Moïse sur le Nil et de la Prière pour tous, ensuite le poète sensuel des Orientales, qui , pour avoir beaucoup moins aimé la vérité que sa personne , s'est jeté , de sang-froid , dans toutes les bizarreries de pensée , de style capables de réveiller le goût émoussé du public, et de prolonger, pour sa vanité persistante, les échos de

7i LITTÉRATURE FRANÇAISE

sa gloire ; afin d'être neuf il a oublié ce qu'il y a de plus neuf, la vérité. Elle est toujours nouvelle, en effet, pour l'ignorance qui la méconnaît, pour notre passion qui s'efforce de l'oublier ; nouvelle aussi par l'originalité de l'expression née d'un cœur qui la sent vivement ; elle est toujours nouvelle , parce que sa beauté , qui est celle de Dieu , n'a ni commencement, ni fin , ni vieillesse ; ce sont nos systèmes qui sont vieux comme notre orgueil. Aussi, M. Victor Hugo, dans son zèle impuissant pour ressembler à Dieu, sans rien emprunter à la vérité , est-il arrivé k la parodie la plus monstrueuse du beau qu'il soit possible d'imaginer; il a abouti à la Légende des siècles et aux Chansons des rues et des bois. Mais telle était la force de son génie qu'aucune de ses œuvres n'est sans lueur divine; quand le poëte s'oublie le beau reparaît; un Victor Hugo désintéressé eût été sublime ; il eût embrassé tout , le drame , l'élégie, l'ode, la satire, l'homme entier, Napoléon elle petit enfant ; il eut été grand et délicat. L'absence de vérité absolue , la soif de popularité l'ont fait s'éteindre dans un cliquetis de mots sonores, d'antithèses puériles, de vers gonflés d'orgueil , creux et retentissants , d'images gigantesques ou triviales. Quand on a essayé de le lire,

on sort de cette lecture , pour employer un vers du poëte lui-même ,

Ebloui, haletant, stupiJe, épouvanté. ,

Vexcès , n'est-ce pas le vice principal de Victor Hugo qui , dans ses interminables strophes , a divinisé la nature, l'homme, la laideur^ et, comme il le dit quelque part, échenillé Dieu? Çncore cet excès de mauvais goût ou d'erreur, les gens sensés n'y croient pas; ils ont compris que le poëte se faisait une arme de l'impossible, du grotesque, du mal, pour être toujours nouvea», enfin redoubler, à quelque prix que ce fût, l'étonnement et l'intérêt.

Son drame a faussé l'histoire , grossi les traits des personnages , donné la plus large place à la laideur, au vice excusé par quelque rare vertu rehaussée jusqu'à l'héroïsme. L'auteur a pris là, et systématiquement, comme ailleurs, le contrepied de la vérité. Le mal, pour la vraie tragédie, n'est que l'ombre qui fait ressortir le bien, le beau, le grand, dans un jour plus éclatant, plus aimable; chez Victor Hugo, il a des éblouissements de fausse lumière qui nous feraient aimer ce qui est méprisable , confondre la nuit avec le

jour. Ainsi les vices de Lucrèce Borgia ont tous disparu dans son amour maternel.

Victor Hugo eut pour contemporain et rival en poésie Alfred de Musset dont le talent varié, souple, mêlé d'esprit, de gaieté, de sensibilité, nous promettait un retour vers la raison, loin des orgueilleuses et longues tristesses ; mais il s'échappa, grâce au libertinage et au scepticisme, vers l'ironie et l'incohérence, s'élevant un jour jusqu'à l'Espoir en- Dieu pour redescendre jusqu'à Rolla. 11 avait la grâce, éminemment française ; il pouvait être le poète de la jeunesse, il en devint le corrupteur. Sans doute il a de beaux vers , parfaitement frappés , vivants par le sentiment et la souffrance. Mais Victor Hugo, mais Lamartine en ont des milliers que je pourrais citer et qui méritent notre admiration! Leur œuvre n'en est pas moins funeste ou mortelle. Hs étaient au premier rang dans un combat d'honneur oij leur patrie était en jeu, la foi de leur pays, le sort de leurs concitoyens; caries hommes et les nations ne vivent que de la vérité ; or, le beau est de l'essence de cette vérité. Ils ont trahi leur mission. Ils pouvaient émouvoir l'âme pour le bien, ils ont ému surtout les sens; ils ont eu leur part dans nos malheurs. Ils ont oublié , mé-

prisé peut-être cette partie supérieure de l'âme où vit l'héroïsme, l'amour du sacrifice, où Dieu présent nourrit de sa chair, de sa substance la chasteté source du génie et des belles actions ; ils ont repu de chimères la partie sensible , inférieure de l'âme où s'agitent les rêves et qui cache dans ses profondeurs les plus intimes l'image purement matérielle de la beauté !

D'autres poètes ont essayé de relever l'âme ; ils n'ont eu ni le même talent ni la même popularité. Je ne puis m'arrêter qu'aux traits principaux, à ceux qui marquent le siècle. Disons encore que dans la poésie, comme dans le roman , la volupté est le fond , la flatterie le moyen d'acquérir la gloire et la fortune, le résultat l'envie ; oui, l'envie , quand Béranger fait rire le vice ou le plaisir dans une chanson impie, et bafoue les grands pour plaire aux misérables. Le dernier mot c'est l'émeute de cette foule encensée et qui s'est crue, dans ses mobiles fureurs, l'expression de l'éternelle vérité.

Voilà ce qu'on a fait des lettres en les séparant du catholicisme qui est la source la plus profonde du beau comme de la félicité morale des nations. Un double exemple prouvera ce que j'affirme du beau. Permettez-moi d'opposer l'un

à Tautre deux poètes qui ont traité le même sujet, tous deux chrétiens, mais l'un vague et chancelant dans sa foi , quoique dans tout l'éclat de sa gloire et de son génie, l'autre mourant sur un lit d'hôpital, réconcilié avec Dieu et voyant s'approcher l'agonie.

Lamartine, le poëte du chrétien mourant, débute ainsi :

Qu'entends-je ? autour de moi Tairain sacré résonne. Quelle foule pieuse, en pleurant, m'environne? Pour qui ce chant funèbre et ce pâle flambeau? 0 mort! est-ce ta voix qui frappe mon oreille Pour la dernière fois? Eh quoi ! je me réveille Sur le bord du tombeau !

Je me demande , après avoir lu ces vers harmonieux, si un mourant qui s'éveille une dernière fois des ténèbres de l'agonie est bien dans son personnage en ouvrant la strophe par une figure banale : u Qu'entends-je ? » Et sans parler de « l'airain sacré » qui a singulièrement vieilli, n'est-il pas trop armé d'épithètes ce mourant qui voit une « foule pieuse, » « un pâle flambeau? » Cette mort qui frappe son oreille « pour la dernière fois » ne vous paraît-elle pas de la dernière obscurité "^ Enfin , est-il d'un chrétien cet étonnement douloureux au bord du tombeau? Est-ce

l'idéal du mourant pour le poëte ? Jusqu'ici avonsnous vu autre chose que des épithètes, de la rhétorique et du vide ?

Je n'aperçois là ni un frère , ni un ami , ni une épouse, ni des enfants. Le cœur n'y est pas! Heureusement, l'auteur se relève :

0 toi d'un feu divin précieuse étincelle, De ce corps périssable habitante immortelle, Dissipe ces terreurs, la mort va t'affranchir ; Prends ton vol , ô mon âme !

Ici même, le poëte oublie ses ailes; il se répète ; c'est son habitude ; la sobriété de Virgile lui manque ; il poursuit :

Et dépouille tes chaînes ; Déposer le fardeau des misères humaines Est-ce donc là mourir?

L'idée est juste ; mais prendre son vol suffisait , sans dépouiller ses chaînes ; il n'y a pas de suite dans l'image ; il n'y a qu'un affaiblissement de la pensée :

Oui, le temps a cessé de mesurer mes heures.

Ce mourant manie trop bien la périphrase.... Dans ces vers , il est encore plus recherché :

Messagers rayonnants des célestes demeures, Dans quels palais nouveaux allez-vous me ravir?

Déjà, déjà, je nage en des flots de lumière; L'espace devant moi s'agrandit... et la terre Sous mes pieds semble fuir!...

Cet agonisant qui , tout à l'heure , ne voyait que de pâles flambeaux, et regrettait « de ne pas entendre une fois de plus la voix de la mort , » a bien vite gravi le ciel pour en contempler la sérénité. Un mourant n'est-il pas d'ordinaire (et le mourant de Lamartine nous paraît très-ordinaire) en proie au combat que la mort livre à son corps épuisé , aux derniers et profonds retours de l'âme sur elle-même , ou bien aux regrets de la vie? Le juste peut voir le ciel s'entr'ouvrir dès l'agonie; mais Dieu n'accorde pas même à tous les justes ce privilège d'une vision surnaturelle. Disons-le , ce mourant de Lamartine est un peu de fantaisie ; il sait sa rhétorique , il y revient :

Mais qu'entends-je?

Puis il ajoute :

Au moment où mon âme s'éveille, Des soupirs, des sanglots ont frappé mon oreille.

Quelles banalités ! Voici , du reste , un beau vers :

Compagnons de l'exil, quoi ! vous pleurez ma mort! Vous pleurez !

TROISIÈME COURS <S l

Mais, hélas! le mourant, qui a toujours des rùles , prend une coupe dans ses mains , et l'âme enivrée monte sur un navire pour entrer au port :

Déjà dans la coupe sacrée .T"ai bu l'oubli des maux , et mon âme enivrée Entre au céleste port.

Etait-il possible de faire mourir un chrétien d'une fa'çon plus païenne ? Nous n'avons vu dans les strophes du poëte ni la foi , ni la pénitence , ni le prêtre, ni le vrai ciel. L'émotion fait défaut, la beauté n'est pas Là; il n'y a ni simplicité, ni gravité.

Que le poète mourant de Gilbert est différent ! Il est l'œuvre de Gilbert lui-même , au bord du cercueil , contrit, pénitent , absous , rendu à l'innocence et le cœur rempli du pardon des injures, de l'oubli des ingratitudes. C'est une poésie catholique , celle de Gilbert ; elle est pleine de vie ; elle déborde de sensibilité vraie ; née de la confession et de l'Eucharistie, elle n'en est que plus subhme ; elle ne s'analyse point ; le beau est visible et insaisissable comme la lumière ; le cœur touché n'examine plus. Ecoutez plutôt, comparez :

J'ai révélé mon cœur au Dieu de l'innocence : Il a vu mes pleurs pénitents;

Il guérit mes remords; il m'arme de constance,

Les malheureux sont ses enfants.

Mes ennemis, riant, ont dit dans leur colère : Qu'il meure , et sa gloire avec lui!

Mais à mon cœur calmé le Seigneur dit en père Leur haine sera ton appui.

A tes plus chers amis ils ont prêté leur rage :

Tout trompe ta simplicité :

Celui que tu nourris court vendre ton image

Noire de sa méchanceté.

Mais Dieu t'entend gémir, Dieu vers qui te ramène Un vrai remords né des douleurs,

Dieu (jui pardonne enfin à la nature humaine D"étre faible dans les malheurs.

J'éveillerai pour toi la pitié, la justice

De l'incorruptible avenir; Eux-méme épureront, par leur long artifice,

Ton honneur qu'ils pensent ternir.

fi.

Soyez béni, mon Dieu ! vous qui daignez me rendre L'innocence et son noble orgueil ;

Vous qui pour protéger le repos de ma cendre Veillerez près de mon cercueil !

Au banquet de la vie, infortuné convive, J'apparus un jour, et je meurs;

Je meurs, et sur ma tombe, où lentement Nui ne viendra verser des pleurs.

Salut, champs que j'aimais, et vous, douce verdure,

Et vous, riant exil des bois ! Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature;

Salut, pour la dernière fois !

Ah ! puissent voir longtemps votre beauté sacrée

Tant d'amis sourds à mes adieux!

Qu'ils meurent pleins de jours! que leur mort soit pleurée!

Qu'un ami leur ferme les yeux !

Vit-on jamais tableau plus animé , plus précis , plus complet du ciel , de la terre , de l'homme '^ c'est la solitude, le regret de la vie , les beautés de la nature , l'abandon des amis , le rire méchant de Voltaire et aussi l'incorruptible justice de Dieu , sa bonté , au-dessus de tout le repentir, l'humilité, l'apaisement, la reconnaissance, la joie dans l'extrême misère, le pardon au bord de l'agonie et du cercueil ! Pas un trait faux , pas un mot creux, rien qui ne soit vrai, catholique; cependant tout est beau, attendrissant, et l'âme

emporte de ce tableau je ne sais quoi de divin , de consolant , l'amour du sacrifice , l'intelligence de la vie , comme le goût des douceurs de la souffrance et de la mort.

Il serait facile de multiplier les exemples de ce genre. Aussi pouvons-nous dire , après avoir vu les écrivains modernes diminuer ou s'égarer en proportion de leurs erreurs et de la distance qui les séparait de la foi, que la littérature est , dans la prose comme dans les vers , depuis la philosophie jusqu'au roman , l'expression naturelle , animée, souvent éloquente de la vérité morale, mise en relief dans un ordre lumineux et rajeunie par le style original de l'écrivain. Or, la vérité est inséparable du beau qui est de son essence ; il en est encore le reflet , la splendeur ; la vérité , dans le ciel , a son rayonnement divin ; elle se suffit. A nous , pour la faire briller, il faut les couleurs de l'imagination , l'émotion du cœur, le goût qui n'est rien que le jugement appliqué, dans l'ensemble ou le détail, à l'expression littéraire de la vérité. Mais la vérité elle-même n'arrive jusqu'à l'homme e\ jusqu'à l'écrivain, avec toute sa puissance , que par l'intermédiaire de Jésus- Christ descendu chez les hommes pour la rétablir dans sa plénitude , la faire saisir surtout au

i<(Hir, la produire aux regards de Fintelligence , plus éclatante, plus chaste, plus belle. Jésus-Christ i rendu à notre âme ses yeux, pour ainsi dire; il ]^i faite capable d'entrevoir et quelquefois d'expriluor, ou plutôt de faire pressentir les divines proportions du souverain modèle, de rendre presque l'infini sensible par un beau vers, un chef-d'œuvre oratoire. L'antiquité aussi a connu le beau ; mais bien qu'elle n'eût pas perdu tout à fait le sens divin, le beau ne rayonnait de Dieu jusqu'à elle qu'après avoir traversé les épais nuages accumulés entre le ciel et la terre par une religion monstrueuse. L'antiquité a su peindre la nature ; elle a fidèlement imité l'homme ; elle Fa même élevé au-dessus de la réalité. Sophocle, Platon , Socrate ont connu Dieu , le Dieu unique , To 0etov , sans le glorifier, il est vrai ; mais le surnaturel, c'est-à-dire la vraie source du beau, sans faire défaut aux anciens, les a égarés; ils ont pris généralement pour Dieu les dieux. Cependant, tels qu'ils sont, leurs œuvres sont préférables à celles de la littérature moderne qui supprime Dieu et les dieux. L'antiquité, avec sa foi corrompue , valait mieux pour l'homme , pour la httérature et pour le beau , que les glaces du scepticisme. Revenons au beau qui a sa source

dans la religion catholique, faisons mieux que le définir, montrons-le.

N'est-il pas dans le regard d'une mère?

L'amour maternel , en effet , a conservé en partie sa pureté , sa force , même k travers les âges païens ou barbares. Le cœur de la mère n'a-t-il pas d'avance deviné le sacrifice de Marie et pressenti la croix ! N'est-ce pas un calvaire où la femme est toujours prête à s'immoler pour son enfant! La beauté de l'immolation ne brille-t-elle pas d'un éclat surnaturel dans ces yeux que nous avons tous connus , et que la tombe ne fermera jamais pour la mémoire de notre cœur ! Et si l'amour maternel rappelle l'amour divin, s'il est déjà une image de la beauté morale , est-ce que Dieu lui-même n'a pas incarné sa beauté infinie dans la chair de l'homme pour nous la faire contempler et toucher! Toutefois il ne suffisait pas que Dieu incarnât sa beauté pour que chacun l'aimât des yeux et la comprît davantage ; il la fit non-seulement sur le type de notre chair, mais aussi sur celui de notre âme; notre âme est dévouée à la souffrance ; Jésus-Christ souffrit! Tous les grands hommes qui ont aimé le vrai ont dû souffrir ; c'est du sein de l'épreuve qu'ils ont instruit,

éclairé et fait briller la vérité de tout l'éclat de sa beauté ; et si nous sondons bien notre cœur, nul de nous n'a rien , dans sa vie , de vraiment grand, de vraiment beau, s'il n'a connu la souffrance. Mais Dieu ne s'était abaissé jusqu'à notre corps et nos larmes que pour nous conduire sûrement à la vision plus pure de son éternelle beauté ! Comme Jésus-Christ du haut de la croix descendit dans la tombe pour reparaître radieux et transfiguré, ainsi la croix qu'il nous apprit à aimer et à embrasser nous transfigure; du sépulcre où nous avons enseveli nos passions elle nous fait sortir radieux et capables d'envisager de plus près la beauté de Dieu dans les splendeurs de son essence infinie.

C'est pourquoi j'ai choisi Corneille parmi nos auteurs dramatiques comme le plus puissant modèle de la beauté tragique. 11 nous offrira, dans ses plus grandes pièces , la beauté chrétienne de l'homme au sein de la lutte et du sacrifice , la beauté de la souffrance , quelque- ' fois la beauté de l'homme transformé jusqu'à la \ sérénité la plus parfaite, presque divinisé par) l'immolation.

De la critique : Laharpe. — Nisard et Viïlemain. — Sainte-Beuve. — De la critique idéale et catholique.

19 Février 1877.

De la critique : Lahavpe. — Nisard et Villemain. — Sainte-Beuve. — De la critique idéale et catholique.

Avant d'entrer dans l'analyse de la vie et des tragédies de Corneille , il est nécessaire de dire quelle critique j'entends appliquer à notre grand poëte. Tout professeur de Lettres a la sienne, ou bien il n'est pas professeur. Or, j'éviterai, autant que possible , de tomber dans les mêmes erreurs que plusieurs écrivains fameux du xviii^ et du xix*^ siècle , entr'autres La Harpe , Nisard , Villemain, Sainte-Beuve , qui me paraissent avoir suivi des règles fausses ou incomplètes. Je ne puis bien faire connaître , je n'ose dire ma critique , mais la seule vraie critique possible, qu'en analysant la leur. Je commence par La Harpe. C'était jadis un grand homme , le Quintilien français ; on en est revenu. Mais il ne faudrait pas mépriser La Harpe ; c^est le critique des détails ; c'est le professeur le

plus habile à juger de la justesse d'une pensée ou d'une expression , de la convenance parfaite du terme chargé de revêtir l'idée. Une comparaison inexacte , une image forcée , un mot emphatique, une obscurité, uue légère incorrection, un point noir, rien ne lui échappe; avec sa loupe, il voit les atomes. Mais si la haine le conseille ou l'amour; si sa bile l'agite, il devient partial, injuste; il calomnie Gilbert; malgré sa conversion du déisme au catholicisme , il goûte Voltaire et l'égale à Racine; il est rhéteur; il prend cette admirable définition du confessionnal pour une périphrase : « Ce tribunal de miséricorde qui jus- )) tifie ceux qui s'accusent. » « Bossuet, dit-il, » agrandit tout, même ce qu'un usage familier a )) rendu vulgaire. » Je ne trouve ici de familier que La Harpe , et de vulgaire que sa critique. Ne lui demandez pas de juger un ouvrage dans son ensemble , d'en saisir la doctrine, l'esprit, de voir de haut, de remonter aux principes, aux sources du beau, à Dieu. Tout au plus, dans quelques discours préliminaires, s'étend-il en longues récriminations sur le malheur des temps , et déclamet-il, sans intéresser, sur les excès de la Révolution.

Il y a la petite et la grande critique. La Harpe

excelle dans la première; la seconde s'inspire d'un goût plus élevé que celui des détails; je crois l'avoir dit, elle juge l'esprit d'un auteur, d'Horace, par exemple. Est-il possible de trouver un poëte qui ait plus de goût, d'urbanité, de bon sens piquant, qui soit plus rempli de vérités de détail, et plus dramatique dans ses satires? Quel abandon ! Quelle amabilité ! Quel heureux laisseraller ! Quelle résignation épicurienne ! Quelle sagesse humaine! Quelle expérience indulgente de la vie ! Quel admirable peintre de la nature que cet Horace , le plus naturel des poètes et des écrivains ! On ne l'a point dépassé , même à notre époque , dans l'art de décrire un beau site , d'animer un paysage , de s'égayer et de s'attrister. Seulement la mélancolie d'Horace est une volupté" de plus , une appréhension de la mort qui invite à jouir modérément, mais d'une manière plus douce de la vie ; c'est la mélancolie d'un épicurien qui descend , couronné de fleurs , une pente rapide , et qui, à l'extrémité de cette pente, n'aperçoit que le tombeau et la mort dans la mort. Que nous sommes loin de cette mélancolie chrétienne , née de notre impuissance à réaliser des désirs infinis , née de l'éloignement d'un bonheur dont la porte c'est la tombe , d'une vie qui commence dans la

mort! Horace estmélancolique, inassouvi et borné. La mort , pour lui , c'est l'épouse agréable qu'il faut laisser, c'est le Cocyte auquel il ne croit pas, c'est le noir, le vide, le néant. Horace n'est qu'un athée , admirateur passager des antiques vertus qui frappent son imagination, sans réveiller le divin dans son cœur. La Harpe n'a pas vu qu'Horace était aveugle ; ce n'est que la moitié d'un critique.

MM. Nisard et Villemain ont voulu suppléer à ce qui lui manquait ; ils ont moins prisé les détails ; ils ont gagné les hauteurs ; ils ont voulu planer. Le but était généreux ; malgré de belles pages , ils l'ont manqué. Animés d'un faux esprit d'impartialité , persuadés qu'il faut se tenir à égale distance des deux extrêmes , ils placent le vrai et le beau dans une sorte de juste milieu, comme si Dieu et la vérité avaient le moindre rapport avec cette modération des choses humaines. Du reste, cette fausse impartiahté couvre plus d'une criante injustice ou de piquantes contradictions. Je nommerai donc provisoirement cette critique , la critique contradictoire, en attendant que je puisse, à travers ses ondoyantes nuances, la saisir d'un mot définitif et la peindre.

Un exemple m'y aidera. M. Nisard a consacré

plusieurs chapitres à Bossuet et à Fénelon ; or ce dernier il l'accuse souvent de sens propre {[) . Ce sens propre , est-ce une manière propre de sentir ? Est-ce l'originalité ? Mais il n'y a pas de génie sans originalité ; c'est accuser Fénelon de génie. Cette façon toute particulière de sentir, de grands écrivains l'ont môme poussée loin, jusqu'à des erreurs de détail, jusqu'à l'antipathie. Fénelon ne saurait comprendre le gothique ; il en parle de haut, il est injuste; il y avait dans son génie je ne sais quoi de féminin qui allait jusqu'au parti-pris. Du reste, je comprends que Tévêque de Cambrai , qui avait rêvé d'être missionnaire en Grèce , génie grec par excellence , âme sereine et lumineuse, esprit souple, aimable, facile , se soit senti plus d'attrait pour l'architecture grecque, moins mystérieuse, moins compliquée, sans doute, que l'architecture gothique; il

(1) « La vérité, pour cet esprit supérieur, semble moins cet idéal dont la recherche anime et console la vie, qu'un moyen de faire triompher sa personne. Fénelon se trompe par un excès de confiance dans son sens propre. » {H? s- taire de la littérature française. 17^ éd.) M. Nisard croit louer Fénelon en disant que « le Télémaqne est une première déclaration des droits du peuple , etc. » — « Fénelon, dit encore M. Nisard, c'est l'esprit philosophique de liberté, de libre examen. » C'est louer faussement ce grand évêque de toucher au protestantisme, comme, du reste , M. Nisard loue aussi Bossuet de son gallicanisme.

y avait là une simplicité harmonieuse de proportions, une pureté de lignes qui convenaient à Fénelon, utopiste- comme Platon, chimérique parfois, mais généralement naturel dans l'expression, comme Sophocle et comme Homère. Si M. Nisard n'a pu accuser Fénelon d'originalité en critiquant, chez lui, le sens propre, il a dû Faccuser d'orgueil; je ne vois que ces deux manières d'entendre le mot sens propre. Or, ditesmoi , qui fat moins orgueilleux que Fénelon ? Je l'avoue , il a pu se tromper, errer par excès d'amour divin ; tant qu'il n'eut à combattre qu'un homme, il ne céda point. Mais du jour oi^i Rome eut parlé, il se tut, ou plutôt il n'éleva la voix que pour lire lui-même l'arrêt de sa condamnation et s'humiher, contre l'avis de son sens propre. Le livre des Maximes des Saints disparut.

Le même M. Nisard n'a que des éloges pour le gallican Bossuet , homme de sens propre , s'il en fut jamais, qui pencha vers l'hérésie pour plaire à César et resta neutre , pour ainsi dire , entre la vérité et le jansénisme par un soin immodéré de sa réputation , par l'amour de la vaine gloire ; c'est Bossuet qui loua , dans une de ses oraisons funèbres, Gaston d'Orléans, le prince indigne, et mit, dans la chaire chrétienne, la

rhétorique au service du courtisan. C'est lui qui rédigea les Quatre articles, et craignit d'aller plus loin que son maître dans la vérité, ménageant son roi de la terre contre le roi du ciel, d'autant plus coupable qu'il avait plus de génie et de lumières. C'est lui qui écrivit la défense des Quatre articles, et (quand Louis XÎV se rétractait) ne so rétracta jamais , faisant son neveu , l'abbé Bossuet, plus tard évêque de Troyes, héritier 't^ tous ses manuscrits, entr'autres de la fameuse fk'fense , que son sens propre ne lui permit pas de brûler ou de faire disparaître ; faiblesse insigne qui relève d'autant l'humilité de Fénelon , et qui a valu à l'évêque de Meaux l'éloge le plus marqué '1(3 M. Nisard. Ecoutons le critique : « Bossuet >) rédigea cette Constitution fameuse qui marque 0 la vraie limite où s'arrête , en France , la dé- 0 pendance de l'Eglise nationale , à F égard du )) Saint-Siège , et le vrai point où les différences )) dans la discipline n'ébranlent pas l'unité des » croyances. La déclaration du clergé de France » oblige encore aujourd'hui les consciences ecclé- » siastiques. » Si cette dernière affirmation était vraie , quelle responsabilité n'encourrait pas Bossuet. Heureusement que l'infaillibilité de M. Nisard n'est pas encore reconnue et définie; sinon,

nous risquerions de voir placé le grand orateur, sur le trône de l'intelligence , au-dessus de Dieu. Car Dieu a le malheur de ne pas être gallican , et Bossuet a raison de l'être ; donc il a plus de raison que Dieu. N'est-ce point la critique contradictoire j celle dont profite le génie désintéressé de Bossuet, aux dépens de Fénelon et de son sens propre ?

Parlons maintenant de l'impartialité de la critique contradictoire. Un exemple vaudra mieux que tout. Il y a quelques mois, deux rares génies, deux ardents propagateurs de la critique Nisard- Villemain se rencontrèrent sous les ombrages littéraires du Luxembourg. Quelques amis exagérés de l'exacte vérité prétendront que cette rencontre suivie d'une longue conversation n'est pas aussi certaine que je le crois. Je regretterais d'avoir été abusé ; mais ce que j'affirme c'est que le fond de cet entretien est vrai. Après les compliments d'usage on parla politique; nécessairement on aboutit à Voltaire. Voltaire, c'est la raison de tous nos politiques depuis cent ans; c'est leur esprit ; c'est le capital dont ils touchent les intérêts , au pouvoir, en émargeant , tandis que nous les payons de notre or et de notre sang. Le premier interlocuteur dit au second :

« Quel malheur que Voltaire , ce génie puissant , » se soit laissé entraîner aux excès de l'impiété! » Le second répéta : « Quel malheur! » Puis il ajouta : « Avouons toutefois , en faisant nos ré- » serves , comme il convient à notre impartialité , )) que jamais esprit aussi universel ne brilla sur » notre planète. » Et Tautre : « Qu'il fut à la fois » poëte, prosateur, philosophe, même homme » de cour. » Il n'osa dire courtisan. Le premier dit encore : « Quelle facilité I quelle élégance na- » turelle ! » Le second : « Quelle clarté , quelle » sobriété , quelle fine raillerie ! — C'est la raison » rendue familière , populaire , reprit l'un ; ce » sont les droits de cette même raison reconquis » sur les ténèbres du moyen-âge. — Enfm, dit » l'autre , n'a-t-il pas voué une haine acharnée au » fanatisme 'i » Et l'écho répéta : « Fanatisme ! — » N'a-t-il pas été l'apôtre de la tolérance? » Et l'écho répéta : « Tolérance ! »

Nos deux lettrés se séparèrent , après avoir souri à leur équité et salué réciproquement leur impartialité , impartialité fausse , qui , sous prétexte de modération , mène à l'erreur. Dites-moi, pour qui Voltaire fut-il donc tolérant ? Pour Dieu le Père , dont il essayait de détrôner le Fils , Noire-Seigneur Jésus-Christ? Pour Dieu le Fils,

qiril poursuivit d'une haine acharnée pendant près de soixante-dix ans , et dont la religion lui paraissait : « un édifice d'impostures élevé depuis » mille sept cents ans, qu'il fallait saper avec )) prudence? » Fut-il tolérant pour Vhomme qu'il égalait à la matière , a puisqu'il n'est pas certain » que la matière ne pense point, » et que , d'autre part, il n'est pas sûr « que l'âme de l'homme » soit une substance pensante. » Est-ce envers la France, envers Jeanne d'Arc, que Voltaire serait tolérant? envers les Français, qu'il traite de Welches avec le dernier mépris? Où donc est la tolérance de Voltaire ? Je l'ai enfin découverte; elle s'adresse au jeune- De la Barre et à son compagnon qui mutilèrent le Christ , à Frédéric II qui nous détestait, aux trois spoliateurs couronnés de la Pologne. C'est plus que la tolérance, c'est l'amour du mal, en haine du bien. Et voilà l'homme dont nous avons pu adorer la laideur morale, après avoir adoré pendant dix-sept siècles la face resplendissante de Jésus-Christ! l'homme dont Victor Hugo disait dans ses beaux jours :

Ce singe du génie.

Chez nous, en mission , par le diable envoyé.

Eh bien , non contents de l'avoir adoré , nous

i'adoroiis encore! Qu'on ne le nie point, il a ses ideptes souterrains dans les sociétés secrètes! n les a, au grand jour, dans ces feuilles quotidiennes , inspirées de la même impiété sous une terme brutale, ou sous un masque élégant. Il les a , dans ces feuilles d'un sou , qui ne pénètrent •iiez l'ouvrier qu'en chassant Jésus-Christ, et trouvent des milliers de lecteurs. Voltaire, il s'est insinué jusque dans ces ateliers d'imprimerie catholiques où, faute de mieux, on est obligé d'employer, pour Dieu , des impies qui ne laissent jamais passer le nom de Jésus-Christ sans l'insulter ! Voltaire , il a sa statue dans les caveaux de Sainte-Geneviève, à Paris, d'où il semble grimacer contre ces voûtes qui supportent une église , malgré lui; il a sa statue , dans la grande cité, au soleil. Demain il aura son' centenaire , son apothéose , si Dieu n'y met ordre , et si nous ne nous rappelons à temps que le triomphe de Voltaire, l'ami de Frédéric, un ennemi de la France, c'est une ovation faite à la Prusse.

Mais Voltaire a du bon. C'est ainsi que l'entendent la critique impartiale et nos deux interlocuteurs. Le soir, dans la même journée , ils se sont abordés aux Champs-Elysées. De loin, apercevant la longue redingote d'un pasteur pro-

testant, leur ami, ils se sont élancés vers lui de toute la vitesse de leur impartialité ; ils lui ont pressé les mains avec une vigueur conciliatrice ; ils ont parlé littérature , fait du grand siècle une revue rapide, admiré le gallicanisme de Bossuet, le jansénisme de Pascal, c6 grand chrétien, qui ne voulait pas aimer sa sœur, parce que c'était trop naturel, ni en être aimé, parce que c'était trop naturel aussi, et qui recevait l'absolution, à l'heure de la mort, après un oir renié Arnaud, mais sans dire le fond de sa pensée, c'est-à-dire qu'Arnaud n'était pas assez franchement janséniste, pour lui, pour Pascal!... (1) Ils ont fmi, nos lettrés, en louant le protestantisme philosophique de Descartes, toujours par esprit de conciliation. Puis, ils se sont séparés.

La voilà telle qu'elle est cette critique contradictoire et impartiale. Elle aboutit à l'éloge du mal, à l'éloge rétréci du beau, du vrai. Elle phe un genou devant la vérité, un genou devant l'erreur. Elle ressemble exactement à l'hérésie catholique libérale : celle-ci prétend avoir l'amour

(1) Quelques semaines avant sa inurt, interrogé par quelques personnes sur ce qu'il pensait alors des Provinciales, il affu-ma « qu'il les referait, si elles étaient à faire, etc. » Voir la Vie de Pascal par M™« Perrier.

de la vérité ; elle laisse communier ses adeptes , plus adroite que le jansénisme ; elle s'intitule catholique ; elle a ses journaux et ses revues catholiques ; elle plie un genou devant la vérité ; mais si Rome, par la voix du Saint-Père, demande la définition d'une vérité de tradition; s'il est question de proclamer l'infaillibilité des Papes, elle s'agite, elle proteste, elle supplie la vérité de ne point paraître dans tout son éclat, de se cacher encore quelque temps; elle conseille à Dieu la prudence ; elle plie un genou devant l'erreur. Voyez la critique dite impartiale , et ditesmoi si le rapport n'est point parfait. M. Villemain déplore l'impiété de Voltaire, mais il nous enseigne aussi , après avoir plié un genou devant la vérité , que ce même Voltaire « propagea la réforme par » la licence , » a qu'il est l'interprète de l'es- )) prit (1) français, » « qu'il a le don inimitable » de plaire à tout le monde et de faire tout com- » prendre , » enfin , « qu'il est le rénovateur de y) l'esprit européen, s Est-ce assez plier le genou devant l'erreur 1 M. Nisard n'a pas une moins grande duplicité d'amour pour le bien et le mal. Il ne voudrait pas , certes , avoir la réputation d'un protestant. Il se croit catholique ; il le dit ;

(1) Histoire de la littérature française au dix-huitième siècle.

lOi LITTÉRATURE FRANÇAISE

il plie un genou devant la vérité ; mais ne lui parlez pas d'aller plus loin , dans la foi , que Louis XIV, Bossuet, ou Pascal; Rome l'effraie et la vérité tout entière , il la place dans une fausse modération, dans un juste milieu impossible, comme si la vérité n'était pas absolue , et pour ainsi dire à l'extrême droite, par sa nature. Il a vu , M. Nisard , « que la science des gouverne- » ments et la civilisation naissent de l'esprit d'exa- » men , » a que le simple bon sens de Pascal a )) déshonoré la subtilité des PP. Jésuites ; » en un mot, que le protestantisme, sous ses différentes formes, a du bon, comme le catholicisme! M. Nisard plie un genou devant l'erreur (l). Sa critique , comme celle de M. Villemain, est la critique catholique libérale. Cette critique , à son tour, a engendré , en punition de sa tolérance pour l'erreur, la critique du mal , je veux dire de l'esprit du mal, celle de M. Sainte-Beuve, chère à tous les lettrés qui ont le courage du gras , chaque vendredi de l'année. C'était un homme charmant, quand il avait dîné, M. Sainte-

(1) M. Nisard n'est pas loin de trouver saint Bernard orgueilleuï. (p. 229. t. I. de l'Histoire de la littérature française.) En revanche, il nous convie (p. 270) à l'adoration des écrivains de la Renaissance, nommés Calvin et Rabelais.

QUATRIÈME COURS IQo

Beuve, et quand son front, sous sa calotte de velours, rayonnait de toutes les joies de la sensualité satisfaite. Alors qu'il était plongé, sans perdre sa présence d'esprit , dans les' délices d'une heureuse digestion, il se prêtait aux bons mots; il aimait à rire, il aimait le sel, et disons-le , il aimait le gros sel. Mais alors même il restait méchant ; il avait la haine des renommées pures , des réputations intactes ; il était à la recherche d'un point noir; quand il avait cru le découvrir, il était heureux comme un enfant malicieux qui a pris plaisir à souiller un lis. Nous avons cru que M'"»^ de Staël donna l'exemple d'une vertu irréprochable. Ce n'est pas aussi vrai qu'on pourrait l'imaginer. Il tient, de seconde ou de troisième main , je ne sais quelle histoire malsaine , fausse certainement, mais qui laisse dans l'âme l'ombre d'un doute. C'est ce qu'il voulait. M. de Chateaubriand n'est pas l'homme digne que nous pensons ; il a joué le rôle d'un vieillard qui ne sait pas vieillir. C'est une calomnie ; mais le doute est là. Et Bossuet, avions-nous besoin de connaître les faiblesses de ses derniers jours, alors que sa volonté vacillante, sous les étreintes de la mort prochaine , hésitait devant le dernier sacrifice? L'histoire veut que nous sachions les

grandes fautes d'un homme illustre pour nous prémunir contre l'orgueil; mais ces misères, il faut les cacher avec une pieuse et filiale attention. Nous nous survivons trop souvent, même quand Dieu nous a doués du génie ; et nous , les fils adoptifs des grands écrivains , nous qu'ils ont élevés par la vérité, semblables à Cham nous prendrions plaisir à découvrir aux regards les surprises de la vieillesse , de la maladie ! Nous ne craindrions pas d'être maudits! Cet effroi, 31. Sainte-Beuve ne l'a pas éprouvé. Il était trop occupé à. scruter le mal , à le deviner, à en jouir, comme un dilettante goûte les nuances les plus fines, les effets les plus délicats d'une composition musicale, aussi bien exécutée qu'originale. Mais ce qui lui cause la plus grande joie , c'est le malheur d'un écrivain, d'un homme d'esprit qui meurt d'une mort scandaleuse , sans prêtre , sans confession, sans Dieu. Il est heureux aussi d'insinuer que le suicide a bien pu être le véritable (1) motif de la mort subite de tel ou tel lettré. Une anecdote impie le délecte (2). Si quelque grand personnage finit bien après avoir mal vécu , il emploie

(1) Collé, par exemple, Nouveaux Lundis, t. Vil. Voir la note de la dernière page.

(2) Voir Piron. Nouveaux Lundis, t. VII.

toute la finesse , toute la subtilité de son esprit, toutes les nuances de son style , tous les artifices d'une langue perverse , pour détourner vers l'hypocrisie cet ellbrt suprême de l'âme aux approches de la mort, pour faire du converti un comédien. Il a du goût cependant, le goût des détails; il déguste un beau vers , il savoure une phrase élégante , avec volupté , comme un gourmet touche à un plat délicat; c'est un goût qui ne tient pas à l'âme , mais à l'esprit seulement , je dirais presqu'aux sens. Car Sainte-Beuve est méchant; il l'est devenu; et s'il est l'ami des méchants, il est encore plus l'ami du mal. Il a écrit V Histoire de Port-Royal , moins en faveur des jansénistes qu'en haine de la vérité. Il les raille , sans pitié, à son heure ; il les trouve bêtes ; sa haine du bien les défend , sa malice les découvre. Il a résumé sa critique, lui-même , dans ces paroles qui nous ont été rapportées par un académicien (1) : « Je ne » suis content que quand j'ai découvert le côté *)) faible ou le point vulnérable d'un grand » homme ! o C'est la critique prise dans un sens étroit, tel que le vulgaire l'entend ; ce n'est pas la critique, c'est la malignité littéraire.

(I) M. Legouvé répondant à un récipiendaire. — Séance publique de l'Académie. Décembre 1876.

Eh bien ! à notre tour, nous dirons : Toutes les fois qu'il nous sera permis d'ajouter un trait de plus au génie d'un grand écrivain , de découvrir une vertu nouvelle chez un grand homme, alors nous serons heureux. Ce n'est pas , du reste , un parti-pris chez nous de ne voir que le beau et le bien dans les œuvres littéraires et dans leurs auteurs.

Qu'est-ce, en effet, que la critique;' Qu'est-ce que critiquer, sinon juger, dans un livre, dans un homme , ce qui est beau et vrai , ou ce qui n'est ni beau ni vrai. Or, le beau lui-même n'a-t-il pas un degré suprême de perfection , que nous n'avons pas encore indiqué , dans la prose et dans les vers? N'y a-t-il pas cette beauté de vérité qui illumine la parole, et qui n'est autre chose que la perfection de la vérité? Elle éclate dans certains passages du grand Corneille , dans quelques vers de Racine , ceux-ci par exemple :

Au seul son de sa voix, la mer fuit, le ciel tremble; Il voit, comme un néant, tout l'univers ensemble; Et les faibles mortels, vains jouets du trépas, Sont tous, devant ses yeux, comme s'ils n'étaient pas.

Ces vers sont majestueux , parce qu'ils sont remplis de la majesté de Dieu : examinons-les de près ; le premier rappelle simplement deux faits

de l'histoire des Hébreux , qui ont eu lieu au passage de la mer Rouge et sur le mont Sinaï ; le second est beau , par l'opposition de l'univers entier et du néant de ce vaste univers. C'est un contraste qui tire sa beauté de la vérité. Y a-t-il rien de plus ordinaire que les expressions dont se sert le poëte , dans le troisième vers, pour amener le quatrième qui témoigne de notre impuissance en face de Dieu , dans des termes qui n'ont absolument rien d'imagé ni de brillant? Cependant le tout est sublime par cette seule force d'une antithèse naturelle entre Dieu et l'homme , entre sa grandeur et notre vanité. Il faut y ajouter le choix des mots , leur place heureuse , l'harmonie majestueuse des vers.

N'est-ce pas là, dites-moi, la beauté du premier degré, la beauté de la vérité, illuminant la parole, la parole soumise à la pensée dont elle reçoit tout son éclat ? Je pourrais citer encore cette scène où Pauline se révèle à Sévère :

Connaissez Pauline tout entière; Mon Polyeucte touche à sou heure dernière, etc.

Mais je m'attarderais dans les détails; je vais au but. Il y a un second degré de beauté , c'est celui où la parole illumine la pensée , où l'image

orne et colore la vérité au risque de la faire disparaître , d'en diminuer l'éclat naturel sous le brillant des apparences. Rien ne détruit l'effet de la vérité comme un effort trop visible de l'imagination. Ce second degré de beauté, plus humain que le premier, répond aux deux aspects de la beauté sensible de Jésus-Christ, qui s'est abaissé jusqu'à se peindre à nos yeux , par amour, dans k perfection de nos traits et de notre souffrance. Jésus-Christ transfiguré et remontant vers son Père , serait plutôt le type de ce premier degré de la beauté littéraire se rapprochant de Dieu, sans pouvoir cependant se passer du voile transparent de la parole.

Si la beauté vraie a ses degrés et sa hiérarchie , il est aussi une fausse beauté qui se sert de l'éclat des mots, de la pompe du style , de toutes les couleurs séduisantes de la nature pour cacher le vide et revêtir le néant d'une pensée fausse , d'un sentiment coupable. Ce n'est pas là cette beauté dont l'essence est la vérité ; ce n'est qu'à peine le reflet trompeur de la beauté. La beauté, c'est la vie ; ce genre de beauté empruntée, c'est la mort. Imaginez , en effet , qu'on ouvre au bout de quelques années une tombe , placée dans certaines conditions particuUères de sol et de tem-

pératiire, que l'on décloue un cercueil , il ne sera pas rare de reconnaître les traits d'un mort parfaitement conservés, avec les apparences et presque le teint de la vie ; mais laissez ce corps quelques instants seulement à l'impression de l'air; toute cette vie tombe en poussière ; il reste des os et la mort. Laissez également à l'air libre de la critique, tel livre qui brille des apparences de la beauté et de la vie ; mettez-le à l'épreuve d'un examen judicieux , vous verrez bientôt cette forme vaine et cette ombre du beau s'évanouir, ces couleurs s'eftacer, cette vie tomber en poussière , pour n'offrir aux regards que le faux , le néant, la mort.

Mais la critique se borne-t-elle à louer et à blâmer, à dire ce qui est beau et ce qui ne l'est point ? Elle a un but plus élevé , c'est de dessiner peu à peu , c'est de tracer, de peindre dans l'imagination un modèle du beau , qui nous soit utile pour former notre goût, et nous enseigne à bien penser, à bien écrire, à bien vivre; un modèle qui réponde à l'idée de la beauté enracinée au fond de notre cœur, et dont nous cherchons vainement la perfection en nous , autour de nous. Cette idée, la critique la développe, la vivifie, la caractérise , lui donne un corps , la rapproche

le plus possible du type divin, du beau; elle en recueille les traits épars dans les œuvres inspirées des grands maîtres ; elle en l'orme un tout qu'elle propose à l'admiration et à l'imitation. Cette critique, je l'appelle idéale, parce qu'elle a pour principe l'idée du beau , inséparable de ridée du bien, et qui resterait, privée de culture, comme ensevelie dans les profondeurs de l'âme , invisible à l'âme elle-même. Or l'idée du beau se nourrit , s'étend , non-seulement à l'aide des bons et beaux ouvrages, mais aussi de ceux oii se peint la laideur du mal. Il y a une loi naturelle des contrastes et de leurs effets. Nous sommes vrais, par amour de la vérité, sans doute, mais aussi par haine du mensonge. Le beau, son idée, son image se graveront, s'incrusteront d'autant plus dans notre cœur, que nous aurons plus compris , détesté le mal et la laideur du mal.

Cette critique idéale, comment s'exercera-t-elle? Parlons d'abord des modèles du beau. Elle verra de haut, en grand; elle saisira l'ensemble, le plan harmonieux, la doctrine, l'esprit, la vérité d'un livre; elle en examinera les beautés principales; elle en saisira les traits essentiels, môme certaines beautés de détail où se dé-

couvrent le grand, l'absolu, le divin. Elle verra aussi les défauts ; mais elle ne les comptera pas minutieusement comme fait la critique de détail ou la critique du mal ; elle n'insistera pas trop; dans l'œuvre d'un homme de génie, elle apercevra les fautes, comme nous apercevons les atomes de poussière dans un rayon de soleil. Quand l'image de nos parents morts se présente à la mémoire de notre cœur, nous rougirions comme d'un crime de les revoir avec une de leurs fautes ou de leurs faiblesses; ils nous apparaissent sous leur plus beau jour, tels qu'ils étaient à l'heure d'une belle pensée ou d'une œuvre généreuse, et leur visage a les harmonieuses proportions que donnent ce souvenir lointain et l'air de la vertu; les traits sont ennoblis, les irrégularités ont disparu. Et c'est ainsi que nous les voulons, nos chers morts, si un peintre s'est chargé de les faire revivre. Ils sont plus beaux qu'ils n'étaient ; cependant ce sont eux , chacun les reconnaît. Eh bien! les grands génies, les écrivains illustres sont aussi nos pères , nous sommes leur postérité ; ils nous ont formés à la vérité, à la vertu, à l'héroïsme, au sacrifice. Ils sont les pères de notre intelligence et de nos cœurs; leurs descendants, c'est tout ce qu'il y a

de lettré , de noble , d'élevé dans un pays ; ce sont les puissants qui commandent, les grands qui inspirent et façonnent l'âme du peuple à la vertu, aux belles actions. En un mot ils louent Jésus-Christ, ces écrivains que Jésus-Christ dirige; mais ils sont hommes, et nous devons être généreux pour leurs faiblesses.

Généreux pour les génies chrétiens, le seronsnous pour ces écrivains admirablement doués par Dieu, mais qui ont mis leurs talents au service du mal? L'amour de la vérité, même déparée, même tachée par l'humaine faiblesse, voilà ce que nous admirons ; mais le mal fût-il orné des apparences du beau; fût-il, par intervalle, brillant de l'éclat d'une vérité surprise de se trouver là, ou d'un certain nombre de vérités de détail, ne fera jamais illusion à notre sévérité généreuse pour le bien. La nuit nuageuse est-elle moins la nuit, parce qu'elle laisse briller parfois une étoile? La vérité , d'ailleurs , n'a-t-elle pas une force propre qui s'impose même aux esprits voués à l'erreur? Prenons garde encore à cette vérité qui se retrouve partout, jusque dans les pages du mensonge , et dont la critique catholique-libérale tient un si grand compte dans sa fausse impartialité ; elle n'est souvent qu'un moyen détourné,

disons-le , un mot qui profite à Terreur. Ainsi , la tolérance pour les personnes qui n'ont pas le bonheur de partager nos croyances , et qui n'est qu'un rayon de la charité divine apportée au monde par Jésus-Christ , fut pour l'hypocrisie de Voltaire, dans sa guerre à Jésus-Christ, un mot menteur, un appât pour le public crédule , pour la foule imbécile, un mot, dis-je, qui dissimulait, sous l'apparence de la vérité, la haine de la vérité; la tolérance de Voltaire, c'était le fanatisme de l'impiété. Des traits de bon sens dans le détail , et même de charité , n'y font rien ; la source est empoisonnée ; il faut la découvrir sous les fleurs semées par l'esprit, l'imagination, l'habileté. Satan n'en a jamais manqué; qui a plus d'imagination et d'esprit que Satan? Si nous voulons juger un écrivain, c'est de haut, je l'ai dit; c'est dans l'ensemble; c'est dans les fruits. Un arbre n'est pas moins condamné, déraciné, jeté au feu , quoiqu'il porte des fruits dégénérés et quelques feuilles à l'extrémité de ses branches desséchées; ces rares feuilles , ce sont les vérités de détail dans la totalité d'une œuvre mauvaise. S'il est vrai que , dans les pays chauds , certains arbres infectent l'air, malgré la beauté de leurs fleurs ou de leur feuillage , ils sont l'image par-

faite de ces fausses couleurs du génie, de cet éclat du mensonge, capables de duper le peuple, même les grands du monde, les intelligents. C'est donc encore être généreux que d'enlever au mal les vaines apparences du bien et les séductions trompeuses du beau , de gratter, pardonnez-moi l'expression , ce vernis qui recouvre habilement Terreur; c'est être généreux pour la vérité.

Mais cotte générosité, où donc prend-elle sa source f dans le catholicisme d'où sort la charité, la vraie charité , l'ennemie ardente du mensonge , puisqu'elle sort du sein de Jésus-Christ, la vérité même. Comment pourrait-elle s'exercer en fa veur du mal ou de l'erreur? C'est donc le catholicisme , en somme , et la charité vraie , née du catholicisme , qui fondent la critique telle que je l'entends , grâce à la foi que j'ai reçue de mes pères. Or, cette même critique naît également du cœur humain , qui garde invinciblement l'idée confuse, vague , indéfinie , mais divine du beau , avec le désir, j'oserai dire pour les lettrés , la nécessité de la développer , de lui donner une forme définie , de la faire sortir de nous-mêmes , pour l'offrir à nos regards, sous les apparences d'un modèle parfait , autant que possible , puisque Dieu seul réalise la beauté. J'appellerai donc

cette critique, formée de Fidée que nous avons du beau, et de la charité vraie du catholicisme , la critique idéale et catholique, généreuse pour Corneille , impitoyable pour Voltaire.

CINQUIÈME GOIÎRS

Corneille venge'.

26 Février 1877.

Corneille vengé.

Il y a cinquante ans, le voyageur lettre qui visitait Rouen , ne lisait pas , sans quelque émotion, cette inscription au-dessus de la porte d'une demeure modeste, dans la rue de la Pie, au bas d'un buste de Corneille :

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