EST NÉ, LE 6 JUIN
En pénétrant dans cette maison , il retrouvait la chambre où naquit le grand écrivain , telle qu'elle était de son vivant. Les meubles étaient les mêmes. Tout au plus, la piété indiscrète de quelques pèlerins les avait-elle je n'ose dire mutilés. Ces meubles avaient vu Corneille naître, grandir, vivre, méditer, souffrir; dans les moments d'étude ardente, ils avaient presque réfléchi l'inspiration de son regard ; ils semblaient encore participer à la vie immortelle du poëte
dont ils nous faisaient souvenir. Telle est la force du génie qu'il paraît communiquer, même aux objets qui le rappellent, quelque chose de luimême , et qu'il ravive en nous le sentiment quelquefois assoupi de l'immortalité. V esprit , qui s'impose avec tant de force à la postérité dans un nom , et qui rayonne sur la matière après des siècles, ne saurait mourir.
Il en est partout de même. Qu'un voyageur, dans Athènes , imprime sa trace dans la trace de Démosthène, le sentiment mélancolique du passé s'éveille dans son âme, le passé lui-même renaît, la voix de l'orateur s'entend ; elle fait frémir tout un peuple , et nous croyons encore , qu'au nom de la liberté, toute une nation va faire un dernier effort pour vaincre, dût-elle périr. Démosthène vit; l'esprit de Démosthène est là, qui nous est rappelé par les Heux témoins de son génie; il a traversé les siècles; l'esprit ne meurt point. Combien ce sentiment de l'immortalité ne doit-il pas être plus puissant encore sur nous , avec cette mélancolie secrète qu'il emprunte aux ombres du passé , quand il se ranime dans les lieux qui ont vu un poète chrétien. Celui-là ne nous a pas seulement appris à lutter pour la fausse liberté de quelques-uns , en un temps
d'esclavage, contre un Philippe de Macédoine ; il nous a ravis par le spectacle de rame humaine combattant contre elle-même pour vaincre la tyrannie du mal ; il nous a montré l'âme dans toute la beauté de sa liberté, dans le triomphe de l'immolation , dans la sérénité du sacrifice. Eh bien! ces diverses pensées émues que la demeure de Corneille éveillait en nous, c'en est fait, elles n'occuperont plus notre âme. La maison de Pierre Corneille a disparu et aussi sa voisine , où était né Thomas Corneille ; elles sont remplacées par des magasins. Le nouveau propriétaire n'a pas permis que l'inscription récente, datée de 1857, fût gravée sur le frontispice de sa demeure qui s'élève au lieu même où s'était élevée celle du grand poëte ; il a fallu éloigner un peu cette inscription, et en orner une maison moins inhospitalière au génie. Voici comme elle est conçue :