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CHAPITRE IV

LE GID.

C'est une belle histoire que celle du Cid. Elle se passe en Espagne, du temps que les Espagnols faisaient la guerre contre les Maures. Il y avait dans ce temps, à la cour d'un roi espagnol, un vieux général, qui s'appelait Don Diègue ; il avait un fils nommé Rodrigue. A la suite d'une discussion, Don Diègue fut insulté et frappé d'un soufflet par un officier plus jeune que lui, nommé Don Gormas. Il voulut venger cet affront, et mit l'épée à la main ; mais Don Gormas le désarma. Le vieillard allait rester déshonoré, si son fils n'eût pas été là. Vous pensez bien que ce jeune homme, Rodrigue, ne voulait pas laisser son vieux père sous le coup d'une pareille honte. Mais Don Gormas était bien redoutable ; c'était le plus vaillant guerrier de toute l'Espagne. Eh bien, ce n'était rien eneore : ce Gormas avec qui il fallait se battre,

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c'était le père d'une jeune fille nommée Chimène, a qui Rodrigue était fiancé. Se battre avec Gormas, ce n'était donc pas seulement risquer sa vie, c'était tout perdre à coup sûr ; car Rodrigue vainqueur ne pouvait pas épouser Chimène.

Aussi, dans sa douleur, nous le voyons s'écrier :

Percé jusques au fond du cœur D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle, Misérable vengeur d'une juste querelle, Et malheureux objet d'une injuste rigueur, Je demeure immobile, et mon âme abattue Cède au coup qui me tue.

Si près de voir mon feu récompensé, 0 Dieu, l'étrange peine !

En cet affront mon père est l'offensé,

Et l'offenseur le père de Chimène !

Que je sens de rudes combats !

Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse : Il faut venger un père, et perdre une maîtresse. Vun m'anime le cœur, l'autre retient mon bras, itéduit au triste choix ou de trahir ma flamme, Ou de vivre en infâme, Des deux côtés mon mal est infini.

0 Dieu, l'étrange peine !

Faut-il laisser un affront impuni?

Faut-il punir le »„'.,•,» de Chimène ?

LE cid. ri

Père, maîtresse, honneur, amour, Noble et dure contrainte, aimable tyrannie, Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie. L'un me rend malheureux, l'autre indigne du jour. Cher et cruel espoir d'une âme généreuse, Mais ensemble amoureuse, Digne ennemi de mon plus grand bonheur,

Fer qui causes ma peine, M'es-tu donné pour venger mon honneur ? M'es-tu donné pour perdre ma Chimène ?

Il vaut mieux courir au trépas.

Je dois à ma maîtresse aussi bien qu'à mon père ; J'attire en me vengeant sa haine et sa colère ; J'attire ses mépris en ne me vengeant pas. A mon plus doux espoir l'un me rend infidèle, Et l'autre indigne d'elle.

Mon mal augmente à le vouloir guérir ;

Tout redouble ma peine.

Allons, mon âme ; et puisqu'il faut mourir Mourons du moins sans offenser Chimène.

Mourir sans tirer ma raison (1) I Rechercher un trépas si mortel à ma gloire 1 Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire D'avoir mal soutenu l'honneur de ma maison !

(1) Sans tirer ma raison, c'est-à-dire sans demander raison de l'outrage reçu.

Respecter un amour dont mon âme égarée

Voit la perte assurée I N'écoutons plus ce penser suborneur,

Qui ne sert qu'à ma peine.

Allons, mon bras, sauvons du moins l'honneur. Puisqu'après tout il faut perdre Chimène.

Oui, mon esprit s'était déçu.

Je dois tout à mon père avant qu'à ma maîtresse ; Que je meure au combat, ou meure de tristesse, Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu; Je m'accuse déjà de trop de négligence ; Courons à la vengeance ; Et, tout honteux d'avoir tant balancé,

Ne soyons plus en peine, Puisque aujourd'hui mon père est l'offensé. Si l'offenseur est père de Chimène.

Et voilà Rodrigue qui vient provoquer Gormas. Ceîui-ci regrettait bien sa mauvaise action, surtout en voyant le courage de ce jeune homme à qui il avait projeté d'unir sa fille. Mais il était trop tard. Il ne peut qu'admirer la vertu de Rodrigue et lui dire cette belle parole, qu'il faut retenir:

Viens, tu fais ton devoir ; et le fils dégénère Qui survit un moment à Vhonneur de son père.

Le père de Chimène donne un soufflet à Don Diègue, père de Rodrigue.

{Le Cid.

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