LE CID
Et là-dessus, ils vont se battre. Rodrigue tue Gormas. Il est vengé, mais combien malheureux 1 Comment revoir Chimène maintenant, et que lui dire ? Il la revoit pourtant, et lui adresse des paroles bien vraies et bien nobles. Il ne s'excuse pas, puisqu'il a fait ce qu'il devait. Il lui dit avec une profonde douleur :
J'ai fait ce que f ai dû, je fais ce que je dois. Je le ferais encor si f avais à le faire.
« Mais, ajoute-t-il, je voudrais bien mourir, à présent que je suis quitte de mon devoir :
Car enfin n'attends pas de mon affection
Un lâche repentir d'une bonne action.
L'irréparable effet d'une chaleur trop prompte
Déshonorait mon père, et me couvrait de honte.
Tu sais comme un soufflet touche un homme de cœur :
J'avais part à l'affront, j'en ai cherché l'auteur ;
Je l'ai vu, j'ai vengé mon honneur et mon père ;
Je le ferais encor, si j'avais à le faire.
Ce n'est pas qu'en effet contre mon père et moi
Ma tlamme assez longtemps n'ait combattu pour toi :
Juge de son pouvoir : dans une telle offense
J'ai pu délibérer si j'en prendrais vengeance.
Réduit à te déplaire, ou souffrir un affront,
J'ai pensé qu'à son tour mon bras était trop prompt,
Je me suis accusé de trop de violence ;
Et ta beauté, sans doute, emportait la balance,
A moins que d'opposer à tes plus forts appas
Qu'un homme sans honneur ne te méritait pas ;
Que malgré cette part que j'avais en ton âme,
Qui m'aima généreux me haïrait infâme ;
Qu'écouter ton amour, obéir à sa voix,
C'était m'en rendre indigne et diffamer ton choix.
Je te le dis encore, et, quoique j'en soupire,
Jusqu'au dernier soupir je veux bien le redire ;
Je t'ai fait une offense et j'ai dû m'y porter
Pour effacer ma honte, et pour te mériter ; [[>ère^
Mais, quitte envers l'honneur, et quitte envers moD
C'est maintenant à toi que je viens satisfaire :
C'est pour t'offrir mon sang qu'en ce lieu tu me vois.
J'ai fait ce que j'ai dû, je fuis ce que je dois.
Je sais qu'un père mort t'arme contre mon crime ;
Je ne t'ai pas voulu dérober ta victime :
Immole avec courage au sang qu'il a perdu
Celui qui met sa gloire à l'avoir répandu.
Chimène, de son côté, est bien malheureuse. Elle aussi a le cœur noble ; elle comprend que Rodrigue a agi en homme de bien, et elle ne l'en estime que davantage. Mais pourtant elle a perdu son père, et il faut bien qu'elle demande qu'on punisse le meurtrier ; car elle serait une
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fille dénaturée si elle ne le faisait pas. Elle va donc, la mort dans l'âme, comme vous pensez, demander au roi qu'il punisse Rodrigue, tout en craignant de l'obtenir, et en se disant que si l'on met Rodrigue à mort, sa vie, à elle aussi, est brisée.
Sire, mon père est mort ; mes yeux ont vu son sang Couler à gros bouillons de son généreux flanc ; Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles, Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles, Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux De se voir répandu pour d'autres que pour vous, Qu'au milieu des hasards n'osait verser la guerre, Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre. J'ai couru sur le lieu, sans force et sans couleur ; Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur, Sire, la voix me manque à ce récit funeste ; Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste.