‹ CorneilleChapitre 19 sur 35 · PRUSIAS · texte numérisé non relu

PRUSIAS

Et vous, ne cherchez point à former de discords ; (3) Parlez, et nettement, sur ce qu'il me propose.

NICOMÈDE

Eh bien! s'il est besoin de répondre autre chos6, Attale doit régner, Rome l'a résolu,

(1) Annibal, traqué par les Romains, s'était empoisonné pour n'être pas livré à eux.

(2) Par le père de Flaminius.

(3) Discordes.

Et puisqu'elle a partout un pouvoir absolu, C'est aux rois d'obéir alors qu'elle commande.

Attale a le cœur grand, l'esprit grand, l'âme grande, Et toutes les grandeurs dont se fait un grand roi ; Mais c'est trop que d'en croire un Komain sur sa foi. Par quelque grand effet voyons s'il en est digne, S'il a cette vertu, cette valeur insigne : Donnez -lui votre armée, et voyons ces grands coups; Qu'il en fasse pour lui ce que j'ai fait pour vous ; Qu'il règne avec éclat sur sa propre conquête, Et que de sa victoire il couronne sa tête. Je lui prête mon bras, et veux dès maintenant, S'il daigne s'en servir, être son lieutenant. L'exemple des Romains m'autorise à le faire : Le fameux Scipion (1) le fut bien de son frère, Et lorsqu Antiocbus fut par eux détrôné, Sous les lois du plus jeune on vit marcher l'aîné. Les bords de l'Hellespont, ceux de la mer Egée, Les restes de l'Asie, à nos côtés rangée, Offrent une matière à son ambition...

Flaminius le prend de haut à son tour. Rome est puissante, et pourrait bien ne pas permettre au jeune prince de lâcher ainsi la bride à ses

(1) Scipion V Africain. — Général romain, qui fut le vainqueur d'Annibal, s'était résigné à n'être que le lieutenant de son frère, général obscur, dans une guerre en Asie.

Nicomède, en présence de Prusias, son père, brave Flaminius ambassadeur de Rome.

(Nicomède.)

MCOMEDE. 107

projets aventureux. — Nicomède ne répond qu'avec plus de fermeté :

J'ignore, sur ce point, les volontés du roi : Mais peut-être qu'un jour je dépendrai de moi, Et nous verrons alors l'effet de ces menaces.

Vous pouvez cependant faire munir ces places, Préparer un obstacle à mes nouveaux desseins, Disposer de bonne heure un secours de Romains, Et si Flaminius en est le capitaine, Nous pourrons lui trouver un lac de Trasimène. (1)

PRTJSIAS.

Prince, vous abusez trop tôt de ma bonté : Le rang d'ambassadeur doit être respecté, Et l'honneur souverain qu'ici je vous défère...

NICOMÈDE

Ou laissez-moi parler, Sire, ou faites-moi taire. Je ne sais point répondre autrement pour un roi, A qui dessus son trône on veut faire la loi.

TRUSTAS.

Vous m'offensez moi-même, en parlant de la sorte, Et vous devez dompter l'ardeur qui vous emporte.

(1) C'est près du lac de Trasimène, dans l'Italie septentrionale, qu'Annibal avait vaincu le père de Flaminius.

10S COKNE1LLE.

NICOMEDE

Quoi ! je verrai, seigneur, qu'on borne vos États,

Qu'au milieu de ma course on m'arrête le bras,

Que de vous menacer on a même l'audace,

Et je ne rendrai point menace pour menace!

Et je remercîrai qui me dit hautement

Qu'il ne m'est plus permis de vaincre impunément !

Attale, qui vient d'arriver de Rome, ne connaît pas son frère Nicomède; il le rencontre avec Laodiee, et l'entendant parler sans ménagement des Romains, lui dit : « Prenez garde ! Rome peut tirer vengeance de vos propos sur elle. »

NICOMEDE

Rome, seigneur]

ATTALE

Oui, Rome ; en êtes-vous en doute ?

NICOMEDE

Seigneur, je crains pour vous qu'un Romain vous

[écoute ;

nicom:-.dk 100

Et si Rome savait de quels feux vous brûlez,

Bien loin de vous prêter l'appui dont vous parlez,

Elle s'indignerait de voir sa créature

A l'éclat de son nom faire une telle injure,

Et vous dégraderait peut-être dès demain

Du titre glorieux de citoyen romain.

Vous 1 a-t-elle donné pour mériter sa haine,

En le déshonorant par l'amour d'une reine ?

Et ne savez-vous plus qu'il n'est princes ni rois

Qu'elle daigne égaler à ses moindres bourgeois ?

Pour avoir tant vécu chez ces cœurs magnanimes,

Vous en avez bientôt oublié les maximes.

Reprenez un orgueil digne d'elle et de vous ;

Remplissezmieuxunnomsous qui nous tremblons tous,

Et sans plus l'abaisser à cette ignominie

D'idolâtrer en vain la reine d'Arménie,

Songez qu'il faut du moins, pour toucher votre cœur,

La fille d'un tribun ou celle d'un préteur;

Que Rome vous permet cette haute alliance,

Dont vous aurait exclu le défaut de naissance,

Si l'honneur souverain de son adoption

Ne vous autorisait à tant d'ambition.

Forcez, rompez, brisez de si honteuses chaînes ;

Aux rois qu'elle méprise abandonnez les reines,

Et concevez enfin des vœux plus élevés,

Pour mériter les biens qui vous sont réservés.

ATTALE

Si cet homme est à vous, imposez-lui silence.

Madame, (1) et retenez une telle insolence.

Ponr voir jusqu'à quel point elle pourrait aller,

J'ai forcé ma colère à le laisser parler ;

Mais je crains qu'elle échappe, et que, s'il continue,

Je ne m'obstine plus à tant de retenue.

NICOMEDE

Seigneur, si j'ai raison, qu'importe à qui je sois ? Perd-elle de son prix pour emprunter ma voix ? Vous-même, amour à part, je vous en fais arbitre. Ce grand nom de Romain est un précieux titre, Et la reine et le roi l'ont assez acheté Pour ne se plaire pas à le voir rejeté, Puisqu'ils se sont privés, pour ce nom d'importance, Des charmantes douceurs d'élever votre enfance. Dès l'âge de quatre ans ils vous ont éloigné ; Jugez si c'est pour voir ce titre dédaigné, Pour vous voir renoncer, par l'hymen d'une reine, A la part qu'ils avaient à la grandeur romaine.

Prusias enfin, excellent homme, mais très faible, cherche à ramener son fils à des sentiments de douceur et de résignation. Sans perdre un instant le respect qu'il lui doit, Nicomède lui fait

(1) Attalc s'adresse àLaodice, reine d'Arménie.

NICOMÈDE. îil

sentir la grandeur du rôle qu'il oublie, et les hauts devoirs que le titre de roi lui impose.

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