PRUSIAS
Nicomède, en deux mots, ce désordre me fâche. Quoi qu'on t'ose imputer, je ne te crois point lâche. Mais donnons quelque chose à Rome qui se plaint Et tâchons d'assurer la reine qui te craint. J'ai tendresse pour toi, j'ai passion pour elle, Et je ne veux pas voir cette haine éternelle, Ni que des sentiments que j'aime à voir durer Ne régnent dans mon cœur que pour le déchirer. J'y veux mettre d'accord l'amour et la nature : Etre père et mari dans cette conjoncture...
NICOMÈDE
Seigneur, voulez-vous bien vous en fier à moi? Ne soyez l'un ni l'autre.
PBUSIAS.
Et que dois-je être?
NICOMÈDE
non
Reprenez hautement ce noble caractère.
Un véritable roi n'est ni mari ni père ;
Il regarde son trône, et rien de pins. Régnez ; Rome vous craindra plus que vous ne la craignez. Malgré cette puissance et si vaste et si grande, Vous pouvez déjà voir comme elle m'appréhende, (1) Combien en me perdant elle espère gagner, Parce qu'elle prévoit que je saurai régner.
Cependant Arsinoé vient à bout de ces mauvais desseins. Nicomèdeest arrêté, enchaîné. Flaminius va le jeter sur un vaisseau qui est tout prêt, et l'emmener à Rome.
Mais le peuple, qui adore Nicomède, qui ne veut pas d'Attale pour « roi en peinture » et des Romains pour maîtres, le peuple se révolte, cerne le palais. Prusias, Arsinoé sont pâles de terreur. Laodice, qui est, elle aussi, aimée du peuple à cause de sa haine pour Rome, les prend généreusement sous sa protection. Mais Nicomède, qu'estil devenu ? Il a été sauvé. Au moment où on l'entraînait vers le vaisseau de Flaminius, un inconnu, suivi de quelques amis, s'est élancé, a poignardé le chef des gardes qui l'emmenaient, a mis en fuite les autres, a calmé la sédition en montrant au peuple Nicomède sauvé. Quel est cet inconnu ?
(4) Me redoute.
C'est Attale, le faible et insignifiant Attale, à qui nous n'avons guère pris garde jusqu'à présent, qui a même été traité de très haut par Nicomède, mais qui, à écouter les mâles paroles de son grand frère, a senti peu à peu le noble désir de rivaliser de vaillance avec lui et même de le vaincre en générosité. Il se découvre comme sauveur de Nicomède, et celui-ci le remercie avec la chaleur généreuse qui lui est habituelle :
NICOMÈDE
Ah ! laissez-moi toujours à cette digne marque Reconnaître en mon sang un vrai sang de monarque. Ce n'est plus des Romains l'esclave ambitieux, C'est le libérateur d'un sang si précieux. Mon frère, avec mes fers vous en brisez bien d'autres, Ceux du roi, de la reine, et les siens et les vôtres. Mais pourquoi vous cacher en sauvant tout l'État?
ATTALE
Pour voir votre vertu dans son plus haut éclat ; Pour la voir seule agir contre notre injustice, Sans la préoccuper par ce faible service, Et me venger enfin ou sur vous ou sur moi, Si j'eusse mal jugé de tout ce que je voi.
Et remarquez ce que peut la fermeté de cœur, et l'autorité que donne à un vaincu, presque à un captif, la dignité, la noblesse d'une courageuse attitude. Ce Nicomède est à la fin de la pièce comme le chef et le maître. Attale s'est fait son élève et son partisan. Arsînoé s'humilie devant lui; Prusias proclame « qu'avoir un fils si grand est sa plus grande gloire » ; Flaminius lui-même lui parle avec respect. C'est qu'il n'y a rien qui impose comme le courage, comme l'âme énergique et obstinée qui espère contre toute espérance, et pour tout dire d'un mot, comme la volonté. C'est un homme du temps de Corneille, et qui l'admirait fort, qui a dit : « Rien n'est impossible : il y a des voies qui conduisent à toutes choses ; et si nous avions assez de volonté, nous aurions toujours assez de moyens. » (1)
(1) La Rochefoucauld. Il a écrit au xvne siècle des Maximes ou sentences morales, un peu tristes et amères, mais souvent d'une grande vérité et d'un style net et concis.