‹ CorneilleChapitre 23 sur 35 · PHILIPPE · texte numérisé non relu

PHILIPPE

En entrant j'ai trouvé des désordres étranges-

J'ai vu fuir tout un peuple en foule vers le port,

Où le roi, disait-on, s'était fait le plus fort.

Les Romains poursuivaient ; et César, dans la place

Ruisselante du sang de cette populace,

Montrait de sa justice un exemple assez beau,

\3i CORNEILLE.

Faisant passer Photin (1) par les mains d'un bourreau; Aussitôt qu'il me voit, il daigne me connaître ; Et prenant de ma main les cendres de mon maître : « Restes d'un demi-dieu, dont à peine je puis « Egaler le grand nom, tout vainqueur que j'en suis, « De vos traîtres, dit-il, voyez punir les crimes : « Attendant des autels, recevez ces victimes ; <r Bien d'autres vont les suivre. Et toi, cours au palais «i Porter à sa moitié ce don que je lui fais ; « Porte à ces déplaisirs cette faible allégeance, « Et dis -lui que je cours achever sa vengeance. J> Ce grand homme, à ces mots, me quitte en soupirant Et baise avec respect ce vase, qu'il me rend.

Gornélie ne croit pas, ou croit peu à la sincérité desregrets de César. Elle garde l'urne de Pompée,, et, songeant que César l'a touchée avant elle, elle s'écrie :

0 soupirs ! 6 respect ! 6 qu'il est doux de plaindre Le sort d'un ennemi, quand il n'est plus à craindre ! Qu'avec chaleur, Philippe, on court à le venger, Lorsqu'on s'y voit forcé par son propre danger, Et quand cet intérêt qu'on prend pour sa mémoire Fait notre sûreté, comme il croît (2) notre gloire !

(1) Ministre et conseiller de Ptolomée. — Achillas,dont noua verrons le nom plus loin, était lieutenant général des armées de Ptolomée.

(2) Accroît, augmente.

César est généreux, j'en venx être d'accord ;

Mais le roi le veut perdre, et son rival est mort,

Sa vertu laisse lieu de douter à l'envie

De ce qu'elle ferait s'il le voyait en vie :

Pour grand qu'en soit le prix, son péril en rabat ;

Cette ombre qui la couvre en affaiblit l'éclat :

L'amour même s'y mêle, et le force à combattre ;

Quand il venge Pompée, il défend Cléopâtre.

Tant d'intérêts sont joints à ceux de mon époux.

Que je ne devrais rien à ce qu'il fait pour nous,

Si, comme par soi-même un grand cœur juge un autre,

Je n'aimais mieux juger sa vertu par la nôtre,

Et croire que nous seuls armons ce combattant,

Parce qu'au point qu'il est j'en voudrais faire autant.

Enfin César a triomphé du danger qu'il a couru. Le roi d'Egypte a été tué dans une rencontre, pris au piè^e même qu'il a tendu. César règne sans rivalité en Egypte comme à Rome. Il est tout-puissant. Cornélie ne désarme pas devant le succès. Elle a pu prémunir César contre un lâche complot ; mais elle se réserve de le combattre ouvertement sur les champs de bataille. Les restes du parti de Pompée tiennent encore en Afrique. Elle ira les rejoindre. Elle continuera la guerre. Elle le dit en face à César, qui est digne, du reste, d'entendre un tel langage :

César, tiens-moi parole, et me rends mes galères :

Achillas et Photin ont reçu leurs salaires ;

Leur roi n'a pu jouir de ton cœur adouci,

Et Pompée est vengé ce qu'il peut (1) l'être ici.

Je n'y saurais plus voir qu'un funeste rivage,

Qui de leur attentat m'offre l'horrible image,

Ta nouvelle victoire et le bruit éclatant

Qu'aux changements de roi pousse un peuple inconstant

Et parmi ces objets ce qui le plus m'afflige,

C'est d'y revoir toujours l'ennemi qui m'afflige.

Laisse moi m'affranchir de cette indignité,

Et souffre que ma haine agisse en liberté.

A cet empressement j'ajoute une requête :

Vois l'urne de Pompée ; il y manque sa tête :

Ne me la retiens plus ; c'est Tunique faveur

Dont je te puis encor prier avec honneur

CÉSAR

Il est juste, et César est tout prêt de vous rendre Ce reste où vous avez tant de droit de prétendre : Mais il est juste aussi qu'après tant de sanglots A ses mânes errants nous rendions le repos ; Qu'un bûcher allumé par ma main et la vôtre Le venge pleinement de la honte de l'autre ; Que son ombre s'apaise en voyant notre ennui ; Et qu'une urne plus digne et de vous et de lui,

(1) Autant qu'il peut.

POMPhc. 137

Après la flamme éteinte et les pompes finies, Renferme avec éclat ses cendres réunies. De cette même main dont il fut combattu Il verra des autels dressés à sa vertu : Il recevra des vœux, de l'encens, des victimes, Sans recevoir par là d'honneurs que légitimes. Pour ces justes devoirs je ne veux que demain ; Ne me refusez pas ce bonheur souverain. Faites un peu de force à votre impatience ; Vous êtes libre après ; partez en diligence ; Portez à notre Rome un si digne trésor ; Portez...

Ceci n'est pas le compte de Cornélie. Ce n'est pas à Rome qu'elle veut porter les cendres de Pompée, c'est au milieu des légions restées fidèles au souvenir du grand général, pour continuer la guerre et balancer encore les destins.

OORNÉLIK.

Non pas, César, non pas à Rome encore : Il faut que ta défaite et que tes funérailles A cette cendre aimée en ouvrent les murailles ; Et quoiqu'elle la tienne aussi chère que moi, Elle n'y doit rentrer qu'en triomphant de toi. Je la porte en Afrique ; et c'est là que j'espère Que les fils de Pompée, et Caton, et mon père,

Secondés par l'effort d'un roi plus généreux, Ainsi que la justice auront le sort pour eux. C'est là que tu verras sur la terre et sur l'onde Le débris de Pharsale armer un autre monde ; Et c'est là que j'irai, pour hâter tes malheurs, Porter de rang en rang ces cendres et mes pleurs. Je veux que de ma haine ils reçoivent des règles, Qu'ils suivent au combat des urnes au lieu d'aigles ; Et que ce triste objet porte en leur souvenir Les soins de le venger, et ceux de te punir. Tu veux à ce héros rendre un devoir suprême ; L'honneur que tu lui rends rejaillit sur toi-même : Tu m'en veux pour témoin ; j'obéis au vainqueur : Mais ne présume pas toucher par là mon coeur : La perte que j'ai faite est trop irréparable : La source de ma haine est trop inépuisable ; A l'égal de mes jours je la ferai durer ; Je veux vivre avec elle, avec elle expirer. Je t'avouerai pourtant, comme vraiment Romaine, Que pour toi mon estime est égale à ma haine ; Que l'une et l'autre est juste, et montre le pouvoir, L'une de ta vertu, l'autre de mon devoir ; Que l'une est généreuse, et l'autre intéressée, Et que dans mon esprit l'une et l'autre est forcée : Tu vois que ta vertu, qu'en vain on veut trahir, Me force de priser ce que je dois haïr ; Juge ainsi de la haine où mon devoir me lie, La veuve de Pompée y force Cornélie.

J'irai, n'en doute point, au sortir de ces lieux,

Soulever contre toi les hommes et les dieux ;

Ces dieux qui t'ont flatté, ces dieux qui m'ont trompée,

Ces dieux qui dans Pharsale ont mal servi Pompée,

Qui, la foudre à la main, l'ont pu voir égorger;

Ils connaîtront leur faute, et le voudront venger.

Mon zèle, à leur refus, aidé de sa mémoire,

Te saura bien sans eux arracher la victoire ;

Et quand tout mon effort se trouvera rompu,

Cléopâtre fera ce que je n'aurai pu.

Je sais quelle est ta flamme et quelles sont ses forces,

Que tu n'ignores pas comme on fait les divorces,

Que ton amour t'aveugle, et que pour l'épouser

Rome n'a point de lois que tu n'oses briser :

Mais sache aussi qu'alors la jeunesse romaine

Se croira tout permis sur l'époux d'une reine,

Et que de cet hymen tes amis indignés

Vengeront sur ton sang leurs avis dédaignés.

J'empêche ta ruine, empêchant tes caresses.

Adieu : j'attends demain l'effet de tes promesses.

Et les deux grands adversaires se séparent, après avoir donné tous deux aux peuples lâches et perfides de l'Orient un exemple et une leçon de haute générosité et de noblesse de cœur ; et l'on voit Cornélie s'éloigner à pas lents, l'urne de Pompée dans ses bras, « étonnant encore son ennemi victorieux de ses tristes et intrépides regards. »

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