CHAPITRE X
Vous avez lu des contes de fées, peut-être quelques histoires des Mille et une Nuits. Ce sont des merveilles inventées pour amuser les petits enfants. Il y a toujours dans ces imaginations un peu monotones de beaux princes qui sont changés en vilaines bêtes, ou de pauvres gens qui se trouvent brusquement être les plus grands rois du monde, par le secours d'une fée bienfaisante. Cela fait des changements imprévus, de brusques métamorphoses, où l'on se récrie d'étonnement, et, parce que cela surprend, cela amuse. N'est-il pas vrai que cela n'amuse qu'un temps, et que ce temps n'est pas très long ? On en est assez vite fatigué. Savez- vous pourquoi? parce qu'il n'y a rien dans ces récits qui fasse battre le cœur, rien qui nous donne ce plaisir particulier qu'on trouve à aimer les braves gens. On dit : « Oh 1 Peaud'âne qui est princesse 1 Lé Marchand de dattes
14fi CORNEILLE.
qui est un sultan 1 » Mais on ne dit guère : « Quel bon cœur que la princesse ! quel homme courageux que le marchand de dattes! »
Eh bien, pourquoi ne ferait-on pas des contes de fées où le sentiment de l'admiration pour les beaux caractères serait éveillé en même temps que cette agréable surprise qu'excitent les rapides changements de fortune? Ce que je demande là, on dirait que le bon Corneille y a songé, lia écrit un beau conte de fées pour les petits etlçs grands enfants; mais un conte de fées où les personnages sont touchants et dignes d'admiration et de respect, où le changement de fortune, qui fait d'un soldat un roi, est mérité, et n'est que le digne prix d'une vie de dévouement et d'héroïsme. .Il va encore là une baguette de fée, ou quelque chose d'approchant, pour achever l'œuvre. Mais cette œuvre, c'est le courage personnel qui l'avait commencée , et la vraie baguette magigique de Don Carlos, c'est son épée.
Ce Don Carlos était ce qu'on appelle un soldat de fortune. Fils d'un pêcheur, ou se croyant tel, il était monté de grade en grade, il était devenu général, avait défendu l'Aragon, la Castille, contre les Maures, qui étaient les grands ennemis des Kspagnols au moyen âge, et, sans titre et sans nom, était devenu, par les soi vices rendus, le
premier personnage des deux royaumes. La reine de Castille, Dona Isabelle, sans se l'avouer à elle* même, sentait bien qu'elle ne pouvait plus sagement faire que de le prendre pour époux. Mais une reine de Castille n'épouse pas un fils de pêcheur, même dans les contes de fées. Elle se résignait donc à épouser le comte Lope, ou Don Manrique, ou le marquis Alvar, tout en regrettant de ne pouvoir choisir selon ses sympathies. C'est justement de cette affaire du mariage de la reine qu'on délibère, lorsqu'un incident se produit. Don Carlos, qui est présent, au moment où la reine et lesgrands d'Espagne s'asseyent, voit un siège vide; il va le prendre. On l'arrête. Pour s'asseoir devant la reine il faut être comte ou marquis. — « Êtesvous noble, Carlos? » — Carlos repond fièrement :
Se pare qui voudra du nom de ses aïeux ; Moi je ne veux porter que moi-même en tous lieux ; Je ne veux rien devoir à ceux qui m'ont fait naître. Et suis assez connu, sans les faire connaître. Mais pour en quelque sorte obéir à vos lois, Seigneur, pour mes parents je nomme mes exploits ; Ma valeur est ma race, et mon bras est mon père. Je dirai qui je suis, madame, en peu de mots. On m'appelle soldat : je fais gloire de l'être ;
144 CoIV.NEll.LB.
Au feu roi par trois fois je le fis bien paraître.
L'étendard de Castille, à ses yeux enlevé,
Des mains des ennemis par moi seul fut sauvé :
Cette seule action rétablit la bataille,
Fit rechasser le Maure au pied de sa muraille,
Et rendant le courage aux plus timides cœurs,
Rappela les vaincus et défit les vainqueurs.
Ce même roi me vit dedans l'Andalousie
Dégager sa personne en prodiguant ma vie,
Quand tout percé de coups, sur un monceau de morts
Je lui fis si longtemps bouclier de mon corps,
Qu'enfin autour de lui ses troupes ralliées,
('elles qui l'enfermaient furent sacrifiées ;
Et le même escadron qui vint le secourir
Le ramena vainqueur, et moi prêt à mourir.
Je montai le premier sur les murs de Séville,
Et tins la brèche ouverte aux troupes de Castille.
Je ne vous parle point d'assez d'autres exploits,
Qui n'ont pas pour témoins eu les yeux de mes rois.
Tel me voit et m'entend, et me méprise encore,
Qui gémirait sans moi dans les prisons du Maure.
oc Donc, répliquent les seigneurs, restez debout. »
DON LOPB.
Vous le voyez, madame, et la preuve en est claire, Sans doute il n'est pas noble».
La reine de Castille confie à Carlos sa bague pour la remettre au plus digne des trois rivaux qui se disputent sa main.
I). Sanche d'Aragon.)
COltNKILLi:
DONA ISABELLE
Hé bien ! je l'anoblis, Quelle que soit sa race et de qui qu'il soit fils, Qu'on ne conteste plus.
DON MANRIQUE
Encore un mot, de grâce.
DONA ISABELLE
Don Manrique, à la fin c'est prendre trop d'audace. Ne puis-je l'anoblir si vous n'y consentez ?
DON MANRIQUE
Oui, mais ce rang n'est dû qu'aux hautes dignités : Tout autre qu'un marquis ou comte le profane.
DONA ISABELLE, à Carlos.
Hé bien! seyez-vous donc, marquis de Santillane,
Comte de Penafiel, gouverneur de Burgos.
Don Manrique, est-ce assez pour faire seoir Carlos?
Et voilà le coup de baguette. Carlos est marquis, et comte, et gouverneur ; et peut s'asseoir. Ce n'est pas tout. La reine, qui n'a de sympathie
pour aucun des trois seigneurs qui aspirent à sa main, charge Carlos de choisir pour elle.
Marquis, prenez ma bague, dit-elle à Carlos, et donnez-la au plus digne. Carlos a été maltraité et insulté par les seigneurs. Il saisit avec empressement cette occasion — De les humilier?— Point du tout. De se battre avec eux. A peine la reine sortie, les seigneurs l'entourent, et voici le rapide entretien qui s'échange entre eux :