DU POÈTE
Tel était ce Corneille, le poète en France qui a eu la plus haute idée de l'homme, et qui en a laissé, à vingt reprises, dans ses œuvres, la plus grande image. On l'appelait le Grand Corneille en son temps, et Voltaire a exprimé le sentiment de la postérité en disant : « Le Grand Corneille, ainsi nommé pour le distinguer, non de son frère, mais du reste des hommes. »
Et cet homme, si grand en effet, ne vous imaginez pas qu'il fût vain de ses succès et de sa gloire. Vous l'auriez vu, que vous ne l'auriez pas distingué du plus humble et obscur bourgeois de Paris. Il était trop humble même, timide et embarrassé dans les compagnies. Il parlait lentement et ne savait pas faire valoir, en les lisant, ses vers admirables.
Sa vie était celle de l'homme le plus simple et
ÎO* CORNEILLE,.
le plus ignoré, ajoutez le plus vertueux. Il la passait au milieu de sa femme, de ses enfants, de son frère et des enfants de celui-ci. Ce frère, Thomas Corneille,, était poète aussi, beaucoup moins distingué, et il avait quelquefois plus de succès que lui. Jamais il n'y eut entre eux deux la moindre lueur de jalousie, ni le moindre commencement d'inimitié. On vivait en commun, partageant les joies et les chagrins. Quand Pierre avait besoin d'une rime qui lui échappait, il la demandait à son frère. 11 aurait pu lui donner son génie, qu'il le lui aurait donné de bon cœur.
La vieillesse de Corneille ne fut pas heureuse. Sans être jamais tombé dans la misère, il était pauvre; car, dans ce temps-là, les pièces de théâtre étaient peu payées, et les plus grands triomphes des auteurs dramatiques rapportaient plus d'honneur que d'argent. Il vécut trop longtemps aussi pour son bonheur. A trente ans, il avait l'ait dire à son Don Diègue :
Quon est digne dH envie Lorsqiien perdant la force on perd aussi la vie ; Et qu'un long âge apporte aux hommes généreux, Au bout de leur carrière un destin malheureux !
Il put se rappeler souvent ces beaux vers, et
les appliquer amèrement à sa propre fortune. Vieilli, et fatigué par la production incessante d'une foule de chefs-d'œuvre, il n'avait plus, dans ses derniers ouvrages, la même verve et la même puissance qu'autrefois.
Les idées étaient aussi grandes, mais il y avait souvent dans la conduite et la suite de la pièce de l'obscurité et de l'embarras ; et malgré de beaux vers encore, qui semblaient éclater de temps à autre comme des traits de feu, l'ensemble déplaisait, ou laissait froids les spectateurs.
Entre deux tragédies, l'une médiocre, l'autre mêlée d'obscurités pénibles et d'éclairs de génie, Corneille se reposait, se consolait peut-être, à des œuvres où les deux passions de sa vie, la piété et l'amour des vers, trouvaient une égale satisfaction. Il mettait en vers Ylmitation de Jésus- Christ.
Il y a dans ce livre, traduit par Corneille, des vers admirables encore, comme il faudrait en apprendre beaucoup, pour les réciter dans les moments de découragement ou de peine. Vovez ceux-ci, comme ils sont tendres et forts, et semblent prendre le cœur pour l'enlever bien haut, loin des ennuis et des bassesses :
COKNEILLE.
Pour t'élever de terre, homme, il te faut deux ailes :
La pureté de cœur et la simplicité.
Elles te conduiront avec facilité
Jusqu'à l'abime heureux des clartés éternelles !
Corneille faisait des vers de circonstance, pour ses amis, pour les gens qu'il estimait ou honorait. En voici qu'il fit pour le tombeau d'une personne charitable et sainte, assez obscure. Mais tout ce qu'il touche en devient grand.
épitaphe d'Elisabeth ranquet.
Ne verse point de pleurs sur cette sépulture, Passant ; ce lit funèbre est un lit précieux, Où gît d'un cœur tout pur la cendre toute pure ; Mais le zèle du cœur est encore en ces lieux.
Avant que de payer ses droits à la nature, Son âme, s'élevant au-dessus de ses yeux, Avait au créateur uni la créature, Et, marchant sur la terre, elle était dans les cieux.
L'humilité, la peine, étaient son allégresse,
Les pauvres, bien mieux qu'elle, ont connu sa richesse.
Et son dernier soupir fut un soupir d'amour.
Passant, qu'à son exemple un beau feu te transporte, Et, loin de la pleurer d'avoir perdu le jour, Croisqu'onne meurtjamais quand on meurtdela sorte.
Mais le goût du public n'était plus autant à Corneille. Les hommes de son temps, dont je vous ai indiqué le caractère hardi, noble, et porté aux grandes aventures, n'existaient plus. Leurs fils n'étaient point des efféminés, tant s'en faut ; mais cependant ils préféraient, au théâtre, des pièces plus tendres, plus de douceur et d'amabililé que de grandeur et d'héroïsme. Ajoutez que, juste au moment où Corneille faiblissait, un autre grand poète, Jean Racine, était dans toute la vigueur de son génie et tout l'éclat de son succès.
Tout cela fil à Corneille une fin de carrière pénible. Il avait bon besoin pour vivre de sa pension du roi, qu'il avait bien gagnée, et qui lui était servie depuis de longues années. Dans les derniers temps de sa vie, celte ressource vint à lui manquer. Les malheurs de la France à cette époque forçaient le trésor à faire des économies, et l'on avait supprimé la pension , ou Ton en avait retardé le paiement. Un bon poète du temps, Boileau, qui était très honnête homme, mais qui n'aimait point passionnément Corneille, étant ami
particulier de Racine, apprit que Corneille nerecevait plus sa pension. Il en fut indigné et navré, et, quoique n'étant pas des amis de Corneille, il court à Versailles, où étaient le roi et les ministres, parle aux ministres, se jette aux pieds du roi : « On n'a pas d'argent ! s'écrie- 1- il. Si, on en a ! On a ma pension, à moi ; qu'on la donne à Corneille, au grand Corneille ; moi, je m'en passerai. » On rendit enfin sa pension au pauvre vieux poète.
C'est là un trait touchant et charmant. Il prouve combien est grande la bonne influence des génies comme celui de Corneille sur les cœurs. Corneille ne se borne pas à peindre dans ses ouvrages des actes de générosité ; il ne réussit pas seulement à les faire admirer ; il en inspire. C'est l'honneur des hommes de génie qui sont des hommes de grand cœur ; c'est aussi leur récompense.
Corneille ne jouit pas longtemps de ce retour de faveur, ou plutôt de cet acte de réparation. Il mourut le 1er octobre 1684, à l'âge de 78 ans. L'Académie française, dont il faisait partie depuis