Corneille et Gerson dans l'Imitation de Jésus-Christ
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&<^j£&n vieux monument, consacré à la gloire de " r ?;la religion par le plus grand de nos poêles,
fdemeuroit là , nonobstant son style souvent „,„ admirable, abandonné par nos préventions et notre indifférence. Son immensité, il est vrai, des parties négligées, l'entrée d'abord et l'encombrement des matières, en éloignoient les curieux. Si quelques amis dé l'art ou de la religion. alloient plus avant, ils ne pouvoient s'empêcher de déplorer cet abandon, qui n'en continuoit pas moins. Enfin un de ces hommes, et le moindre de tous, conçut l'espoir de faire partagera d'autres son admiration. H se mit en conséquence (vrai travail de manœuvre) à déblayer le monument.
Mais pourquoi , dira la critique, ne nous en donner que des parties ? Mieux valoit le laisser comme il étoit. — Fort bien ! tout entier dans l'oubli , comme cette cité engloutie jadis, et dont on a eu tort probablement
de découvrir les portions les plus belles ? Poursuivons.
Notre déblai terminé , il importait de voir Peffet que produiroit cet imposant ensemble , non-seulement sur des esprits religieux et sur des hommes de l'art, mais encore sur des gens du monde : eh bien ! tous entrèrent , à-la-fois , dans les intentions du génie et dans ce sentiment indéfinissable que nous éprouvons , quand , sous les voûtes mystérieuses d'une de nos vieilles basiliques , nous nous sentons saisis d'un saint effroi et pénétrés de notre néant.
C'est ce qu'il est impossible de ne pas éprouver quand on est arrivé aux sublimes beautés de V Imitation de Corneille , car le monument en question n'est autre que cet œuvre tombé dans une obscurité profonde , malgré le feu sacré qu'il renferme.
Que Corneille riait fait souvent qriiftitter, ainsi qu'on l'a dit, s'il Ta fait en traits souvent inimitables, n'est-èe rien ? N'est-ce rien qu'une traduction originale ? La sienne est fréquemment une paraphrase de génie , dans laquelle le poëte mêle au texte de son auteur ses propres sentiments, ses souvenirs de l'Ecriture dont il étoit tout plein, car nous savons, par la notice que nous a laissée son frère, que la religion eut toujours sur le grapd Corneille le plus grand ascendant, et « qu'il récita tous les jours le bréviaire romain, pendant les trente dernières années de sa vie (*). »
De là , le caractère de cet ouvrage , et sa durée , car il n'est pas mort tout entier, grâce au Ciel !
(*) Voir dans ie Ûiciionnaire universel de Thomas Corneille, au mot Rouen, l'hommage qu-'il reud à la mémoire de son frère , à ses sentiments religieux, à ses bons exemples, aux motifs qui lui ont fait entreprendre son Imitation , enfin au mérite de cette poésie dont il e*toit si bon jnge.
En voyant , quelque jour, s'élever, comme d'un phare antique , la plus éclatante lumière , on demandera les motifs de la longue éclipse qu'elle a subie : nous les avons dits en partie. Ajoutons que le chef-d'œuvre de Racine est resté plus de vingt-cinq ans caché sous le boisseau (*). On peut néanmoins s'étonner encore que les splendeurs fréquentes de ï Imitation de Corneille n'aient pu dissiper le nuage qui les déroba si long-temps à nos yeux.
Ces splendeurs, quoiqu'éparses , ont quelque chose de si grand , de si pénétrant !.. . On diroit que l'auteur de Cinna et de Nicomède, trop à l'étroit dans le cercle des passions et des vertus humaines y ait voulu en sortir pour s'élever au-dessus de lui-même , car on peut dire qu'il n'a plus rien de l'homme , nil mortale sonans , quand il s'adresse à Dieu , quand il fait parler Dieu : son génie semble alors s'allumer au feu divin dont son âme étoit embrasée.
Et quand il descend de ces hauteurs célestes, pour peindre nos foiblesses , nos misères , nous verrons qu'il a aussi parfois la vétusté naïve et l'énergique étrangeté de son modèle.
Loin de nous effrayer des mots nouveaux, qu'à l'exemple de son auteur, il a bien dû forger pour exprimer des idées nouvelles , nous assisterons avec un intérêt particulier à ces créations du génie : Ce ne sont pas les barbarismes qui rendent une langue barbare, ce sont les solécismesy a dit un autre génie créateur (**),
(*) Racine , dès long-temps, n'étoit plus, lorsqu'on 1716, le goût éclairé d'un prince ami des lettres vint tirer- Alhalie de la nuit du tombeau,
Et de David ëteint rallumer le flambeau/
(**) M. de Chateaubriand , dans la lettre dont il a honore* Fauteur des Etudes sur les Mystères et sur les Manuscrits de Gerson.
Mais avant de nous occuper d'une traduction aussi hardie, arrêtons-nous sur le texte même, où tant de choses sont à remarquer ; la première , l'utilité morale : « Bans toutes les situations de la vie , a dit un de ses interprètes , M. de Genoude , on y trouve des consolations , des conseils ; et Ton ne peut le parcourir sans y rencontrer quelques mots qui répondent au besoin du cœur. »
Des faits seront cités par nous à l'appui de cette vérité. Plus d'une fois nous entendrons Dieu même venant éclairer ou consoler le chrétien. Et cette intervention divine n'étonne pas dans l'humble livre du plus humble et du plus illustre des écrivains , car il faut remarquer encore que celui qui s'est le plus humilié est aussi celui que les hommes ont exalté le plus.
De l'innumérable collection d'éditions et de traductions dont limitation latine a été l'objet dans tous les pajs, quel piédestal, quel Panthéon on éleveroit à une gloire humaine !
— L'auteur a cherché plus haut sa récompense , nous répondoit M. de Lamartine, dont nous citerons toute la lettre.
Mais du moins savons-nous son nom , son rang , son pays ? Etoit-il françots , allemand , italien ? Appartient-il au xm e ou au xv e siècle ? Ces diverses questions ont été débattues souvent avec aigreur. Pour conooître un auteur, qui n'a pas voulu être connu , pour honorer le peintre de l'Homme Pacifique , des flots d'encre et de bile ont coulé. Moi-même, hélas ! sans le vouloir, n'ai-je pas froissé , dans mes convictions , des opinions respectables ? Le résultat que n'avoient pu atteindre , depuis trois siècles , les recherches , les dissertations les plus
INTHODUCTION. 5
savantes , les débats les plus animés jusque dans Je Parlement de Paris, un hazard me Ta fait obtenir. Vainement Pimmortel inconnu demandoit à Dieu de rester ignoré (Da mihi nesciri /), enhardi par une première découverte , j'ai , dans mes Etudes sur les Mystères , osé déchirer le voile. . . .
. Quelques critiques , je le sais , ne me croient pas encore assez coupable , tandis que d'autres , qui se sont particulièrement occupés de cette question , la voient complettement résolue . Ils sont maintenant persuadés , comme nous, que l'illustre Gerson est Fauteur de V Imitation; que le prétendu Gersen qu'on veut faire revivre, Va jamais existé; que ce quasi -homonyme n'est rien qu'une altération et l'ombre d'un grand nom , tnagni nominis umhra ; qu'enfin notre manuscrit latin Sancti-TradonU , par son antériorité , enlève à Thomas À-Kempis, comme l'ont observé les Bénédictins, la gloire dont on n'a cessé de couvrir sa mémoire, d'atllgbrs si respectable (*) .
La publication du manuscrit françois de Valenciennes , en donnant lieu à de curieux rapprochements , achèvera de résoudre un problême , sur lequel pourtant on voudra toujours laisser quelque doute : il est tant de lecteurs de Y Imitation qui seroient fâchés d'en trouver sur la terre l'auteur, et qui se sont plu à croire qu'une manne inconnue (manna reconditum, selon
(*) Le manuscrit latin de l'abbaye de Saintrond, près de Liège, si hevreuMoient retrouvé à Gand en 1837, et qu'on vient voir si souvent dans ma biblipthèque, d'après ce qu'en ont dit les deui Bénédictins cités dans mes Etudes ( p. 4?o) , j'en adopte ici le texte , pour les passages les plus remarquables que je dois donner, non- seulement n cause de son ancienneté, mai» encore parce qu'il offre des variantes , dont nous regrettons
que Corneille n'ait pas eu connoissance.
l'expression de leur livre divin) étoit tombée du ciel pour nous! Delà peut-être Fidée que cet aliment tout céleste ne pouvoit sans inconvénient être transvasé d'une humble prose dans des vers travaillés.
Malgré ce vain scrupule , la version qui va nous occuper obtint d'abord un immense succès en France et en Europe. Mais quoique Corneille vînt de donner Nicoméde, déjà vieillissant, il commençoit à n'être plus de mode dans la jeune cour. On vit bientôt le vieux lion, en butte à mille attaques, recevoir enfin le coup de pied de Pane : c'est ainsi qu'on peut qualifier ce mot d'un bel esprit : « Corneille a fait en se nommant , lui i acte d'humilité. »
On fit aussi courir le bruit , peu vraisemblable , que Corneille s'étant permis quelques vers graveleux , et ayant été se confesser, avec le. chancelier Séguier, au père Paulin de Nazareth , en avoit reçu pour pénitence l'obligation de traduire en vers vingt des meilleurs chapitres* de Y Imitation ; que cet essai (dont nous parlerons tout-à-l'heure) avoit paru si bien, que le poète s'étoit décidé à une traduction complet te.
Cette anecdote fit dire aussi, avec une dérision misérable , que c'étoient bien des vers pour l'amour de Dieu, que l'auteur avoit été condamné à les faire.
Ainsi , l'ouvrage d'abord trop exalté peut-être , fut bientôt décrié de même, et ce qu'il contient d'excellent, rejeté comme le mauvais.
Mais la prévention la plus forte qui s'éleva contre la traduction de Corneille , vint de son neveu Fontenelle , cet esprit éminent , et pourtant incomplet , s'il ne comprit ni Esikeï, ni Atkalie. Ayant prétendu , dans son humeur contre la poésie , qu'elle ne pouvoit avoir le na-
turel de la prose (ce qu'il prouvoit fort bien , du moins par ses vers) , Fontenelle écrivit ces lignes , après la mort de son oncle : « Ce livre (P Imitation latine) , le plus beau qui soit parti de la main d'un homme i puisque l'Evangile n'envient pas, n'irait pas droitau cœur, comme il fait , et ne s'en saisiroit pas avec tant de force , s'il n'avoit un air naturel et tendre , à quoi la négligence même du style aide beaucoup. » {Vie de Pierre Corneille).
C'est ainsi que Fontenelle ne craignit pas de sacrifier à son opinion paradoxale l'ouvrage où pon oncle a montré le génie le plus flexible , et d'avancer que la forme du vers y étoit absolument contraire (Ibid).
Quoi ! la /orme du vers contraire à un ouvrage si fécond en grandes pensées et en maximes qui appellent tellement le vers , que l'auteur latin en a souvent et les images et jusques à la rime dans sa prose !
Fontenelle , qui a fait Y Histoire des Oracles, ne pouvoit ignorer que les oracles s'exprimoient en vers : or , quel plus digne oracle que celui qui a puisé toutes ses inspirations dans l'Ecriture; et quel interprète plus digne que le poëte qui a le mieux jeté en vers , je devrois dire en bronze , les plus belles sentences qui soient dans notre langue ?
Mais ce ne sont pas seulement des pensées détachées : que de chapitres entiers , dans Y Imitation , à l'énergie , à la hauteur desquels la poésie seule et Corneille ont pu atteindre ! Voyez dans l'enfer , aii I e * livre , la peinture des Sept Péchés Capitaux ; voyez au n% le Chemin de la Croix ; au 111% les stances :
Seigneur, tu fais sur moi tonner tes jugements ?
Et remarquez ensuite comme le poëte descend, dans le
chapitre suivant , où Dieu lui-même daigne en ces mots rassurer le pécheur :
Pense à moi , mon enfant , etc.
Voule&'YOus des stances pleines de grâce et d'un mélancolique abandon , revenez au chapitre 111 e du i er livre où la vérité même y à vos yeux apparaît,
. - Sans voile et sans emblème ,
Et telle enfin qu'elle est.
Là tout prestige est dissipé. Rappelez-vous ees grandes renommées que vous *vefc connues (*) : Bossuet , écrivant en vers , eût-il mieux traduit ce 93UME9WI gothique et pour ainsi dire lapidaire , qui pourroit servir d'épitaphe à tous ces personnages exaltés un moment par l'esprit de parti, mais sur qui pèse à jamais le silence :
Tant qu'a duré leur vie , ils sembloient quelque chose , Il semble après leur mort qu'ils n'ont jamais été ; Leur mémoire avec eux sous leur tombe est enclose ;
Avec eux y repose
Toute leur vanité.
Plus loin ce sont des caractères : voici, par exemple, dans le chapitre de P Homme Pacifique, en quels traits profonds est peint le Tracassier :
Comme tout fait ombrage aux soucis qu'il se donne ,
Tout le blesse , tout lui déplaît , Il n'a point de repos et n'en laisse à personne , Il ne sait ce qu'il veut , ni même ce qu'il est ;
(*) In vita sua uliquid esse videbantar , et modo deillis taetiur.
Imit. lib. i t cap. 3
II tait ce qu'il doit dire , il dit ce qu'il doit taire ,
H va quand il doit s'arrêter ; Et son esprit troublé quitte ce qu'il faut faire , Pour faire avec chaleur ce qu'il faut éviter.
Mais voici venir T Indiscret, que l'auteur latin, s'il étoit françois, comme tout nous le prouve, a dû quelquefois rencontrer:
Par une impertinente et fausse confidence Quelqu'un me dit un jour : Ecoute , sots discret , Et conserve en ton cœur, dans un profond silence ,
Le fruit de mon secret.
À peine je promets de cacher le mystère , Qu'il trouve de sa part le silence fâcheux , Me quitte , va conter ce qu'il m'oblige à taire ,
Et nous trahit tous deux.
Lafontaine eût-il mieux peint sa distraction que dans ces vers :
L'ombre d'un faux plaisir follement retracée S'empare à tous moments de toute ma pensée ; Je ne suis pas toujours où se trouve mon corps ; Souvent j'occupe un lieu dont mon coeur est dehors ; Et mon extravagance emportant l'infidèle , Je suis bien loin de moi quand il est avec elle.
N'est-ce pas là ce que trop souvent on éprouve jusque dans le saint lieu ?
Et toutefois, quelle plénitude d 1 amour divin et quelle humilité profonde dans les prières du chrétien remerciant Dieu de daigner lui-même , quand des frères le prient ensemble ,
Sur leur obscurité répandre sa splendeur, Par un abaissement devant qui le ciel tremble !
Il y a là , dans ces trop courts moments , suivant Tex-
pression de Fauteur, comme un avant~goût des joies indicibles d'un monde meilleur :
Ce séjour bienheureux de la Cité Céleste Où de l'éternité le jour se manifeste ; Jour que jamais n'offusque aucune obscurité , Jour qu'éclaire à jamais l'astre de vérité. ... ..
11 luit, il luit déjà... Mais sa vive lumière Aux seuls hôtes du ciel se fait voir tout entière ; Tant que nous demeurons sur la terre exilés , Il n'en tombe sur nous que des rayons voilés ; L'éloignement confond op dissipe l'image De ce qui s'en échappe au travers d'un nuage.
Ce nuage , ce sont nos passions et V esprit matière de cette nature corrompue , si éloignée de la grâce avec laquelle on l'a pourtant confondue quelquefois : mais le poète les différencie dans deux portraits de maître que nous verrons.
Combien d'images hardies que la poésie seule a pu indiquer à l'esprit ! Celle , par exemple , où le cœur corrompu s'envole sur les flots des passions humaines , comme le corbeau de l'Arche , et cherche sa pâture sur les objets immondes et flottants auxquels il s'attache , tandis que l'âme chrétienne-, n'ayant pu trouver où se reposer que dans le sein de Dieu , y revient > comme la colombe dans l'Arche.
Combien enfin d'autres passages pleins de variété , qu'il seroit trop long de détailler ici , et dont la poésie répond assez à d'injustes critiques !
Que l'arrêt de Fontenelle, quoiqu'en prose, ait été reçu comme un oracle par un public qui s'éloignoit de plus en plus de la sévérité de Corneille , on le conçoit ; que Laharpe lui-même ait cru pouvoir se dispenser de parler d'un travail empreint d'un tel cachet : Laharpe et
Voltaire ne sont pas les seuls qui se soient attachés à ne voir dans Corneille'qu'un poëte sublime.
Mais ce que l'ouvrage eut long-temps contre lui, c'était son titre. Saint Françoia-de-Sales nous parle , dans son Introduction, de je ne sais quelle peuplade qui éprouvoit une antipathie invincible pour cette plante aussi salutaire que belle , qui se nomme Palma Chris ti.
Nos préventions aussi contre les œuvres du Christ nous les faisoient croire incompatibles avec la vie du monde. Nous ignorions (c'est encore le même saint Eveque qui fait cette comparaison imitée par Voltaire) que « vers les îles Chélidoines , il y a des fontaines d'eau douce qui coulent au milieu de la mer, et qu'une douce piété peut aller jusqu'à Dieu , au travers des flots amers du siècle » :
Belle Àréthuse , ainsi ton onde fortunée Roule , au sein furieux d'Amphitrite étonnée , Un cristal toujours pur et des flots toujours clairs , Que ne corrompt jamais l'amertume des mers.
Aujourd'hui que, moins vides, nous commençons à réfléchir {quand téfi mûrit, il se courbe (*), un . retour salutaire s'est opéré vers lés études qui tendent à la connoissance de l'homme et de ses destinées. Le moment est venu , nous osons le croire , de rendre à la lumière des écrits oubliés trop long-temps. C'est ce que nous essayerons ici. Corneille exhumé dans une partie de lui-même , viendra tendre la main à quelques-uns de ses rivaux (aux défunts seulement) , et les arracher à l'oubli où le plus digne fruit de sa vieillesse était enseveli comme eux.
(*) Montaigne, Essais , \'\\. 11,, ch. 12.
Après plus d'un siècle et demi de préventions déplorables , un savant académicien , François de Neufchâteau , dans une de ses lettres imprimées en 4 821 , a pourtant remarqué de grandes beautés dans X Imitation de Corneille. Mais ce qui paroît ravoir surtout frappé dans cette lecture , c'est la coupe des vers et l'énergique hardiesse des expressions. Remarquables, en effet , elles le sont moins pourtant que les pensées solides et profondes ajoutées par le traducteur, et sur lesquelles on peut regretter que le noble académicien ne se soit pas arrêté davantage.
Une des dames les plus distinguées de notre époque, et dont V Imitation de J. C. est la lecture de prédilection , après avoir un jour, de sa voix touchante, récité devant nous quelques-uns des vers inspirés de Corneille, exprimoit le vœu qu'on choisît dans son oeuvre immepse les parties qui joignent à l'utilité des leçons le mérite du style , pour en orner la mémoire des jeunes gens. De beaux vers, en effet, s'y gravent bien mieux que la prose qui, dans une traduction littérale, semble toujours un peu nue. La vérité n'a besoin , sans doute , ni de faux brillants , ni de fard ; mais une parure à-la-fois élégante et noble doit la recommander, même aux sages. Corneille qui l'a souvent relevée de tout l'éclat de son génie, l'a aussi quelquefois chargée d'ornements superflus ; et ce défaut est d'autant plus sensible que , pour suivre son modèle qui revient fréquemment sur les mêmes idées, il est loin d'avoir la précision et les ressources du latin. Voilà surtout ce qui a nui à son ouvrage :
Omne supervacuum pleno de pectore manat.
Ce qui veut dire , suivant la traduction de saint Fran-
çoia-de-Sales , « qu'on éteint les lampes en y mettant trop d'huile , et que Ton tue les plantes en les arrosant trop. » Esp. part, h, chap. 26.
Prenons comme exemple des coupures que j'ai cru devoir faire , un des beaux chapitres du ui e livre , le xxi e . L'auteur , fatigué, des combats que lui livrent les misères humaines et ses tentations, se tourne vers Dieu, et semble s'élever par l'amour jusqu'au pied de son trône. Là, comme accablé par la* splendeur divine , il ne trouve plus , pour la qualifier, que ce mot infini iï ineffable , lequel , après l'hymne magnifique où il vient d'exalter l'immensité de Dieu , est le seul mot possible :
Ineffable splendeur !.. s'écrie-t-il ; et, les paroles lui manquant , il prie le Tout-Puissant $ écouter son silence , d f écouter dans son cœur une voiàr qui s'élance. ... Et quelques petits vers pleins d'humilité , achèvent la fervente prière à laquelle , dans sa sainte extase , il entend Dieu même lui répondre :
Me voici , je vienà à ton aide. . .
Je crois qu'il ne falloit pas prolonger les paroles impo-. santés de Dieu; je crois aussi que le silence religieux et si bien annoncé du Chrétien dans l'adoration vaut mieux que le long discours où Corneille lui fait répéter faiblement tout ce qu'on a précédemment entendu. D'autres vers exubérants se trouvoient aussi entre ces deux hémistiches que j'ai rapprochés :
Ineffable splendeur!... Ecoute mon silence.
J'ose croire que nos coupures auront fait ressortir de l'énorme volume , plus d'une conception sublime , qui se trouvoit bien djans la masse de vers , mais peut-être
un peu comme la statue dans le bloc. Pour l'en tirer, je n'avois point le ciseau de l'artiste , j'ai pris les ciseaux du critique , dont les traducteurs n'ont pu faire usage.
Mais comment Corneille, loin de rien retrancher, a-t-il ajouté si souvent au texte original? Parceque le génie ne sait pas toujours s'arrêter, et qu'il n'est pas rare de lui voir étouffer un trait sublime sous des développements inutiles. C'est là ce que nous avons supprimé.
Comme il a fallu , pour conserver des beautés éparses , les refondre parfois , et les lier par d'autres vers , je les ai empruntés , autant que possible , aux débris des différents textes; et il en existe beaucoup de différents, Corneille, écrivain consciencieux, comme on l'étoit alors, ayant travaillé plus de trente ans k cet ouvrage. C'est là un fait d'histoire assez intéressant. Dans les nombreuses éditions données par lui, de 1651 à 1682, j'ai choisi , surtout dans les premières , la version qui m'a paru la meilleure , sans dédaigner des locutions dont notre langue a eu tort souvent de 's'appauvrir , ou des formes de style hardies qui , du premier jet de l'auteur, ont été quelquefois s'effacer dans de froides corrections , au milieu desquelles , en voulant se rapprocher du texte latin , il a souvent noyé les rapides beautés que son génie plus libre avoit criées d'abord*
Pour avoir une idée des changements que Corneille a faits à son ouvrage , comparons-en les premiers vers , dans deux éditions différentes :
Première édition. Rouen 1651 (*) :
(*) Cet essai de Corneille (car il ne nous offre encore que vingt chapitres de l'Imitation et une préface que no«is reproduirons) cet essai, dis-je , est plus raie encore, que 1rs fragment qui parurent dans les années suivantes, el que j'ai dans ma bibliothèque. II forme avec le texte en regard , un petit
Déplorables mortels , que de fausses lumières Plongent dans un funeste et long aveuglement , Suivez tous le Seigneur, et le même moment Pour vous rendre au vrai' jour ouvrira vos paupières. Les sentiers lumineux qu'il vous laisse battus, Aux rais de leurs clartés vous montrent ses vertus, Sur ce brillant exemple instruisez-vous à vivre : C'est par là seulement qu'on marche sur ses pas , Et quelque effort d'ailleurs qu'on fasse pour le suivre , Gest ne le suivre point que ne l'imiter pas.
La doctrine de Dieu passe toute doctrine , Mais il faut son esprit pour la bien concevoir; Et de tous ses trésors aucun ne se fait voir Si jusqu'au fond du cœur sa grâce n'illumine. Toi dont le sens aveugle , aux plaisirs attaché , ' Et l'écoute et la lit sans en être touché , Sans y trouver jamais qu'obscurité , que doute, Homme , veux-tu toi-même . aisément l'expliquer, Conformes-y ta vie , et tu l'entendras toute : On l'entend aussitôt qu'on la veut pratiquer.
Ces vers de Corneille entièrement ignorés, sont pourtant supérieurs à ceux-ci qui se trouvent partout :
» Heureux qui tient la route où ma voix le convie. » Les ténèbres jamais n'approchent qui me suit ,
• Et partout sur mes pas il trouve un jour sans nuit
• Qui porte jusqu'au cœur la lumière de vie. » Ainsi Jésus-Christ parle , ainsi de ses vertus', Dont brillent les sentiers qu'il a pour nous battus , Les rayons toujours vifs montrent comme il faut vivre.
Et quiconque veut être éclairé pleinement
volume in- 12 , de 56 feuillets , non compris la préface et l'approbation qui ne sont pas paginées. On ne connoît de cet essai qae deux «exemplaires: M. l'abbé Dassance possède l'un , mon frère Aimé Leroy l'autre. Hieri de plus curieux que ce premier jet du génie , qu'aucun éditeur n'«« recueilli pourtant.
Doit apprendre de lui que ce n'est qu'à le suivre Que le cœur s'affranchit de tout aveuglement. Les doctrines des saints n'ont rien de comparable A celle dont lui-même il s'est fait le miroir ; Elle a mille trésors qui se font bientôt voir, Quand l'oeil a pour fambeaueon esprit adorable. Toi qui par F amour-propre à toi-même attaché L'écoutés et la lis sans en être touché , Faute de cet esprit , tu n'y trouves qu'épines; Mais si tu veux l'entendre et lire avec plaisir, Conformes- j ta vie , et ses douceurs divines S'étaleront en foule à ton heureux désir.
Que te sert de percer les plus secrets abùnes Où se cache à nos sens l'immense Trinité , Si ton intérieur, manque d'humilité , Ne lui saur oit offrir d'agréables victimes ? etc.
On conçoit combien la diffusion et l'obscurité de cette entrée dans le sujet ont dû rebuter Ae lecteurs.
La version précédente a plus d'éclat, de verve: voyez ces sentiers lumineux. . ./ voyez ces vers si fermes :
C'est par là seulement qu'un marche sur ses pas. C'est ne le suivre point que ne Vimiter pas.
La doctrine de Dieu passe toute doctrine .... On l'entend, aussitôt qu'on la veut pratiquer.
Ce dernier vers , ce trait profond n'est pas dans le texte ; mais l'Ecriture dit : Exortum est lumen redis* « La lumière luit pour les justes, pour ceux qui marchent dans le sentier de la justice. » • ■
Le style de Corneille , comme celui de Fauteur latin , porte ici souvent un caractère à part; voyons pourquoi.
Notre littérature s'est enrichie sans doute dans son commerce avec l'antiquité grecque et latine ; mais c'est de la-latinité moderne , c'est de l'Eglise seule que sont
sortis notre idiome ,' notre civilisation , et un ordre d'idées dont les payens, je dis les plus éclairés, n'ont eu qu'un pressentiment vague. Ces idées dont nos grands écrivains se sont inspirés, quelquefois à leur insçu , se retrouvent par moment jusque dans leurs ouvrages profanes. On a dit que les Romains étoient plus grands dans les tragédies de Corneille que dans leur histoire : c'est <jue Corneille, pour les peindre, puisoit souvent ses traits dabs son âme chrétienne. On a, par exemple, admiré ces vers qu'il prête à un empereur romain :
fit comme notre esprit , jusqu'au dernier soupir, Toujours vers quelque objet pousse quelque désir, H se ramène en soi , n'ayant plus où se prendre , Et , monté sur le faite , il aspire à descendre.
Mais on n'a pas remarqué que ces sentiments et l'expression qui en naît sont empruntés par le génie du poète au génie du christianisme ; on n'a pas remarqué que ces images admirables: lise ramène en soi, n'ayant plus où se prendre, rentre en toi-même , Octave , et desvends dans tan âme, etc., sont l'expression profonde* de ce détachement et de cette trie intérieure; si souvent recommandés par l'Evangile Q . Et ces mots : il aspire à descendre ! qu'est-ce autre chose que le sentiment de ce vide , éprouvé par les Charles-Quint sur leurs trônes, et si bien exprimé , par Corneille encore , dans ces ravalements qui nous portent aux deux !
Voltaire lui-même, si souvent léger et superficiel,
(*) L'expression Use ramène en soi est loin encore du tetum se in se curvando recolligit et de quelques autres que nous avons citées dans nos Etudes, chap. mi, Linguistique, cl passi m,
dans un des ouvrages de son déclin, prête au fier Gengis un sentiment semblable , et que lui-même il éprouvoit sans doute, du moins on peut le croire, en lisant ces vers, les plus profondément sentis qu'il ait faits peut-être :
Tant d'états subjugués ont-ils rempli mon cœur? Ce cœur, lassé de tout , demandent une erreur Qui pût de ses ennuis chasser la nuit profonde , Et qui me consolât sur le trône du monde.
Us ont donc besoin d'être consolés Air leurs trônes, ces malheureux illustres ! Que sont donc les trônes de tous les conquérants? Qu'est-ce même, hélas! qu'un écrivain fameux , vu , non d'en bas par l'orgueilleuse envie , mais de haut par la Religion ?
Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose ,
dit encore le religieux Corneille. Ce quelque chose , si humiliant pour l'orgueil , nous rappelle le je ne sais quoi dont se sert Bossuet pour, du haut de la vérité , niveler, sous la main de Dieu , et pulvériser tous les grands delà terre.
Mais Corneille se surpassoit quand il nous disoit, tout-à-l'heure , de ces grands :
Tant qu'a duré leur vie , ils sembloient quelque chose :
aux yeux de la Religion , rien n'est grand ici-bas : Dieu seul est grand , mes frères, dit Massillon, pour premiers mots de son éloge funèbre de Louis- le-Gr and. La gloire efun grand nom : expressions vulgaires ! L'auteur de Y Imitation , placé plus haut que Pindare même et que Lucain , ne voit là qu'une ombre : magni
nominis umbra. Pour lui la vie n'est qu'une mort , et une bonne mort la vie.
C'est lui surtout qui nous pulvérise l'orgueil et le réduit à rien (*) .
Si les grands de la terre ne sont rien , que sont donc les petits , les pauvres? Les pauvres , les petits ? Ce sont les membres de Dieu , s'ils sont humbles. Et les misères humaines , ces inégalités qu'un désespoir aveugle attribuent à l'aveugle destin ? Une Providence infinie ,
De la Création la plus belle harmonie.
Etrange changement ! « Tu renouvelleras la face de la terre, » Renovabis faciem terres, eut-on raison de dire au christianisme ; et faut-il s'étonner que le style , qui est l'homme , ait été , comme le monde , renouvelé ?
Lorsque Corneille nomme la pauvreté un des présents dé Dieu , il résume en deux mots une grande pensée , ainsi que saint François-de-Sales quand il qualifie de très-riche appauvrissement la position d'un chrétien qui s'est dépouillé , comme saint Martin , pour revêtir son frère.
Chez les anciens, l'esclave , cet infortuné, ce membre de Dieu , étoit mis au rang du bétail qu'on pouvoit égorger. La pauvreté, dans Virgile même, est nommée « honteuse, » turpis epesias; et la faim « mauvaise conseillère, » malesuada famés. Corneille, dans son illustre pauvreté , traite la faim un peu moins mal : elle est par lui qualifiée benesuada, dans d'excellents vers
(*) VMficavero, ad nifiilum redegero, atque (sicut sum)pul-
verizavero. Imit. lit», m, cap. 8.
latins que nous citerons T car la langue de Rome fut d'abord la sienne , dont il fit la nôtre.
L'auteur de , Cinna et de Nicomcde , entrant dans ce monde nouveau de la Cité Céleste, eut donc besoin d'un ' nouvel idiome. La langue de Lucrèce et (THorace n'est point celle de Gerson. Il y a loin d'Horace, de Virgile et d'Ovide promettant à leurs vers l'immortalité ; il y a loin encore de ces philosophes qui , en écrivant sur le mépris de la gloire , commencent , ainsi que l'observe Gicéron , par mettre tous leurs noms en tête de leurs opuscules (libellis) ; il: y a loin enfin de Çicéron luimême , ne faisant rien qu'en vue de la postérité , nous, avouant qu'en ses travaux il n'est soutenu que par la gloire \ il y a bien loin de ces hommes illustres à Fauteur (si l'on peut lui donner ce nom), au pauvre serviteur de Dieu, qui se rabaisse et qui le prie de n'être pas connu , et qui est si bien exaucé , qu'aujourd'hui même encore ,. on veut à peine le connoître. II peut parler d'humilité , lui qui nous prêche ainsi d'exemple, et qui s'est dépouillé pour Dieu de la plus belle gloire dont la sagesse humaine puisse se revêtir.
La langue de l'orgueil , toute riche qu'elle est , ne pouvoit donc suffire à des sentiments si nouveaux , ni surtout à peindre nos grandeurs futures , nos misères présentes , la séparation si profondément marquée dans l'Ecriture entre t esprit et la chair, le Verbe incarné > l'immensité divine, et l'orgueil humain dans son néant ; tant d'effrayants mystères ! et cette ineffable Bonté qui , ne s* abaissant point vers des âmes si hautes, veut que l'humble au contraire s'approche de son Dieu , le reçoive en son sein et qu'un mortel attente à cet excès de gloire !
Cette langue est presque surhumaine, mais les choses le veulent ; et pour un génie hors de ligne , quel sujet où l'extraordinaire est la vérité même ! et comme il va s'y trouver à son aise !
Corneille toutefois a-t-il apprécié tout ce bonheur de son sujet? Oui, dans le feu de la composition : parlant «lors , en son nom 9 de son œuvre , dont il sent la sublimité , il exprime le vœu (trop exaucé aussi) de n'en tirer aucune gloire ; et> dans une apostrophe imitée de son humble modèle , mais qui n'est pas exempte d'orgueil poétique , nous le voyons faisant monter jusqu'au trône de Dieu le sacrifice de ses vers ;
Je le veux , ô mon Dieu , si je fais quelque bien , "Pour en louer ton nom qu'on supprime le mien ; Que l'Univers entier par .de communs suffrages Sur le mépris des miens élève tes ouvrages ; Que même en celui-ci mon nom soit ignoré , Afin que le tien seul en soit mieux adoré ; Que ton Saint Esprit seul en ait toute la gtoire , Sans que louange aucune honore ma mémoire , Et que puisse à mes yeux s'emparer qui voudra De la plus douce odeur que mon vers répandra.
Mais lorsque, descendu de ses inspirations , il se juge à froid, , on diroit qu'il ne voit plus que les difficultés, ou plutôt il parle en chrétien 9 comme auparavant il parloit en poète.
Nous citerons sa dédicace au Pape, à l'illustre Chigi, et les passages les plus intéressants de ses diverses préfaces , quoique l'humilité de Fauteur y ait pu nuire au succès de l'ouvrage : il est tant dç gens disposés à prendre au mot l'homme supérieur qui se juge , et à le briser s'il plie ! Mais c'est en vain : le redresseur de tous les
torts , le temps , le relève , et lui rend tôt ou tard les hommages qui lui sont dus.
L'auteur primitif lui-même de P Imitation ne peut plus enfin être exclu de cette loi commune , ni se dérober à ces hommages qui , incertains depuis trois siècles, n'avoient pu se fixer sur lui , car on ne voyoit dans Gerson que l'homme des affaires, le puissant chancelier de l'Université de Paris, tandis qu'il falloit voir en lui le contemplatif surtout , l'homme de la retraite, qui, de bonne heure , avoit su s'en faire une en lui-même : c'est là qu'il cherchoit, qu'il trouvoit près de'Dieù son Internelle Consolation, par où nous le verrons, dans une de nos miniatures , préluder à Bruges à f Imitation de Jésus-Christ (*) .
Cette première leçon du livre célèbre , Gerson , devant un auditoire ( qui sera l'objet de plus d'une étude) , la prêche en françois , pour la compléter , vingt ans plus tard , et la mettre en latin , mais en y laissant des traces de sa vie et de ses passions, traces profondes, jamais remarquées cependant, et qui souvent , j'ose le dire, donneront à la lettre morte de F Imitation xm esprit bien nouveau sans doute , car nous y verrons le reflet des plus éclatants écarts de Gerson, et nous en tirerons de nouvelles preuves pour la solution de notre problème:
Oh s'est figuré que l'auteur du plus beau livre qui soit parti de la main d'un homme , devoit être sorti
(*) Cette admirable miniature et celles qui ornent notre volume ont été cajqu^es sur le mauuscritjpar un jeune artiste plein détalent, M. Henri Macaire , et reproduites par M. A. Prignet » avec un »otn , un bonheur tels que si le feu ou tout autre fléau nous enlevoit encore ce manuscrit , les arts du moins n'auroient pas tout perdu.
lui-même accompli de la main de Dieu. Parce qu'on n'a fait aucun commentaire moral ni critique de l'ouvrage , parce qu'on s'est habitué à le regarder comme presque divin , on a supposé que l'auteur aussi devoit être hors de l'humanité. C'est une grande erreur 9 qui ressortira de quelques écrits de Gerson , lesquels méritoient d'être remarqués. Nous y verrons d'où il est parti, et combien il a dû se combattre pour en venir, de la Chancellerie puissante de Paris, à l'humble école de Lyon, à son admirable retraite, au terme enfin de sa carrière , que viendra couronner la palme immortelle , et par lui si long- temps cachée , àe Y Imitation de J.-C. Le style de l'ouvrage alors, écrit dans la langue universelle de la chrétienté , dont nous tâcherons d'indiquer les richesses , sera digne 4e son sujet , car il ne l'est pas toujours dans l'essai françois que nous examinerons.
On n'y fera guère à l'orateur le compliment qu'on adressoit à un savant illustre de l'Université de Paris, d'avoir , dans une circonstance extraordinaire , parlé françois , aussi bien que si c'était sa langue véritable. La langue de Gerson ( à quelques exceptions près , où nous verrons qu'il est admirable, quand il veut s'en donner la peine), la langue de Gerson, c'est celle de l'Eglise et des Conciles, c'est le latin de l'Ecriture, dont Y Imitation de J.~C. est le résumé le plus substantiel.
Quant à notre texte françois , tout curieux qu'il est , mais non moins raboteux et hérissé d'épines , on n'en fera pas sa lecture , si ce n'est par pénitence , et Ton en reviendra , nous l'espérons , à la poésie de Corneille ; poésie parfois trop brillante peut-être, mais Dieu, comme nous le verrons danè notre Commentaire , d'après une imposante autorité, « Dieu ne défend pas qu'on s'avance
vers lui par les voies fleuries de la montagne, » et sur les traces de Corneille , nous ne craindrons pas de nous égarer.
De son humble prose aux pieds du Pape , nous allons le voir s'élever (Fontenelle diroit descendre) à la poésie la plus noble , pour redescendre, et trop réellement, et souvent sans mesure, mais bientôt pour reprendre un essor plus sublime , et planer, comme l'aigle, au sommet du Thabor.
Mais après les vers de Corneille, qui viendra remettre en honneur le latin de Vlmitation^ cette langue des Pères , d'où la nôtre est sortie ; qui , dès avant Tertullienjusques à Bossuet et jnsques aujourd'hui, n'a cessé d'inspirer les plus grands génies de l'Europe moderne; cette immense littérature , image de la vérité même , et que dédaignoit l'ignorant voltairianisme, pouvonsnous du moins nous flatter d'entrevoir sa lumière ?