CHAPITRE IX
De f obéissance et de la sujétion.
Qu'il fait bon obéir ! (1) Que l'homme a de mérite , Qui d'un supérieur aime à suivre les loix, Qui ne garde aucun droit dessus son propre choix y Qui l'immole à toute heure , et soi-même se quitte ! L'obéissance est douce , et son aveuglement Forme un chemin plus sûr que le commandement , Lorsque l'amour ta fait, et non pas la contrainte; Mais elle n'a qu'aigreur sans cette charité, Et c'est un long sujet de murmure et de plainte , Quand son joug n'est souffert que par nécessité,
Tous ces devoirs forcés , où tout le coeur s'oppose* ■ N'acquièrent à l'esprit ni liberté , ni paix .< Aime qui te commande , ou n'y prétends jamais ; S'il n'est aimable en soi , c'est Dieu qui te l'impose. Cours deçà, cours delà, change d'ordre ou de lieux, Si pour bien obéir tu ne fermes les yeux , Tu ne trouveras point ce repos salutaire ; Et tous ceux que chatouille un pareil changement, . N'y rencontrent enfin qu'un bien imaginaire , Dont la trompeuse idée échappe en un moment.
% Valde magnum est in obedentia stare,
h Non libertatemmentis acquirent, nisiex toto corde propter Deum se subjiciant.
On va d'un pus plus ferme à suivre qu'à conduire ; Lavis est plus facile à prendre qu'à donner; On peut mal obéir, comme mal ordonner; Mais il est bien plus sûr d'écouter que d'instruire. Je sais que l'homme est libre, et que sa volonté Entre deux sentiments d'une égale bonté, Peut avec fruit égal embrasser l'un et l'autre ; Mais ne point déférer à celui du prochain , Quand l'ordre ou la raison parle contre le nôtre, C'est montrer un esprit opiniâtre ou vain.
(1) Qu'il fait bon obéir 1
En conseillant au serviteur d'aimer son maître , son Supérieur, n'eût-il rien d'aimable, de l'aimer pour Dieu, l'auteur parle surtout dans l'intérêt du serviteur, dont il ennoblit l'obéissance , en rend le joug moins rude et *nême doux, par cette affection née de l'évangélique pensée que, tout pouvoir venant de Dieu, c'est Dieu *néme qu'on sert en un Supérieur.
Quand, au lieu de cette doctrine, on voit des gens nés dans la dépendance avec un esprit de fausse liberté, se révolter contre tous les jougs, même les plus naturels , ne les traîner qu'en murmurant , courir çà et là Jpoùr s'en affranchir, y parvenir peut-être, parvenir au ^ertne de leurs vœux , et là , ne trouver dans le commandement qui leur sembloit si doux, que des soucis plus grands, des chaînes plus pesantes : Qu]il fait bon obéir/ «dit-on après le fier Corneille ; Que t obéir est bon ! ^lit-on après François-de-Sales.
Il y a, en effet, dans cet état exempt des grands soucis Qu'apporte une grande responsabilité , il y a là , dis-je ,
une quiétude exprimée dans ces vers faciles, où rien ne sent la peine , et que je voudrois lire à tous les serviteurs mécontentée leur sort :
Avoir un maître , et marcher sous sa loi , ' Suivre une règle , et n'être plus à soi , Est un état plus heureux qu'on ne pense ; C'est un grand point de vivre en dépendance.
Pour le repos et la sécurité , Soumission vaut mieux qu'autorité.
Bien peu pourtant de bon cœur obéissent.
Beaucoup par fores au joug s'assujettissent , Non par amour. . . de là tant de regrets , D'ennuis profonds , de murmures secrets !
Le seul moyen de vivre exempt de peine , C'est de porter pour Dieu gatment sa chaîne.
D'autres séduits par l'espoir d'être mieux , Changent souvent et de lois et de lieux ; Ils ont beau faire et courir à la ronde ; Là , comme ici , comme par tout le monde , La paix de l'âme est dans l'humilité , Et le bonheur suit la docilité.
Voilà ce qui ne sera cru que des serviteurs raisonnables. Aux autres, il faudroit jouer ou lire le tour que fit un jour le bon duc de Bourgogne à un paysan ivre qu'il trouva endormi à la porte de Bruges. Le duc , sans rompre son sommeil , le fait porter dans son palais et dans son propre lit. Grégoire (c'est le nom de notre paysan), après avoir cuvé son vin , est tout étonné de se réveiller prince : on le lui persuade ; il en reçoit tous les honneurs. Et maintenant , voilà que son bonheur l'enivre ,
et qu'avec le bonheur lui vient l'impertinence , et , bientôt après, les obligations , les charges, les chagrins. Bref, il en fait tant , et tant il en reçoit , qu'afin de noyer son bonheur dans le vin , il s'en fait servir du meilleur, et il en boit si bien \ qu'on peut enfin le reporter à la place et dans l'état même où on l'avoit pris. A son nouveau réveil , il se frotte les yeux , cherche ses chambellans^ ses honneurs , et commence à croire qu'il à rêvé. Ta ne te trompes pas, Grégoire : le bonheur des grands, s'ils en ont , n'est ici-bas qu'un rêve ; et leur réveil ne vaudra pas le tien. Plains-les donc , trop heureux manant , si tu connaissois ton bonheur ! plains-les , réjouistoi , et ne t'avise plus de leur porter envie.
Ce sujet , tiré de Pontus Heuterus \ historien latin des ducs de Bourgogne , a fourni au père du Cerceau le drame amusant des Incommodités de la Grandeur, souvent joué dans nos collèges. Voici comment Grégoire dégrisé y, termine son rôle de duc de Bourgogne :