CHAPITRE X
Sur la super flutté des paroles.
. Fuis l'embarras du monde autant qu'il t'est possible ; Ces entretiens du siècle ont trop d'inanité, Et la paix y rencontre un obstacle invincible, Lors même qu'on s'y mêle avec simplicité.
Des vains amusements dont on se laisse éprendre y Par des regrets amers le plaisir est troublé; a Et je voudrois souvent n'avoir pu rien entendre y Ou n'avoir vu personne, ou n'avoir point parlé.
Qui donc fait naître en nous cette ardeur insensée > Ce désir de parler en tous lieux épanàu 9 S'il est si mal aisé que sans être blessée l'âme rentre en soi-même après ce temps perdu f
N'est-ce point que chacun > de s'aider incapable, Espère l'un de l'autre un mutuel secours; Et que l'esprit lassé du chagrin qui l'accable Cherche à l'évaporer pour le moins en discours f
Quelle vérité dans ces pensées qui prouveraient seules; que l'auteur a vécu dans le monde! Et Corneille les a
a Vellem me plâtres tacuisse, et inter homines non fuisse. Seçt qaare tam libenter Loquimuf et invicem fabulamur?... Quia per multas locutiones consola ri qitœrimus, et cor diversis cogitationibu? fatigatum relevare cupimus.
IMITATION D& J. C» tIV. I, CH. X. 69
fort bien rendues i évaporer son chagrin en discours est une métaphore qui lui appartient, et qu'on retrouve dans ces phrases du IV e livre de V Emile , qui ne sont qu'un développement poétique des "paroles serrées de l'ïm*tation : « Un homme vraiment heureux ne parle guère et ne rit guère ; il resserre * pour ainsi dire , le bonheur autour de son cœur. Ces gens si riants , si ouverts , si sereins dans un cercle, sont presque toujours tristes et grondeurs chez eux. Le vrai contentement n'est ni gai ni folâtre; jaloux d'un sentiment si doux, en le goûtant on y pense , on le savoure , on craint de V évaporer, >*
Quand nos écrivains sacrés découvrent les plaies de notre âme, ils s'empressent d'y verser un baume salutaire. C'est ce que fait l'auteur de V Imitation, à la fin de ce chapitre , faiblement traduite par Corneille , mais dont nous retrouvons un équivalent dans cette prose si pleine d'onction du Petit Carême : « Il faut moins de joie au dehors à celui qui la porte déjà dans le cœur ; elle se répand de là sur les objets les plus indifférents : mais si vous ne portez pas au dedans la source de la joie véritable, c'est-à-dire la paix de la conscience et l'innocence du cœur, en vain vous la cherchez au dehors : rassemblez tous les amusements autour de vous ; il s'y répandra toujours du fond de votre âme une amertume qui les empoisonnera. »
Lucrèce lui-même, dans ces beaux vers, n 1 est pas plus poète que Massillon :
Medio de fonte leporum Surgit amari aliquid, quod in ipsis floribus angit.