CHAPITRE XL
Sur la paix intérieure et Ut perfection spirituelle*
Que nous aurions de paix, et qu'elle seroit forte, Si nous n'avions le cœur qu'à ee gui nous importe, Et si nous n'aimions point à nous brouiller V esprit Ou de ce que Von fait ou de ce que l'on dit/
Le moyen qu'elle règne en celui qui sans cesse Des affaires d' autrui s'inquiète et s'empresse , Qui cherche hors de soi de quoi s'embarrasser, a Et rarement en soi tâche à se ramasser.
C'est vous, simples, c'est vous dont V heureuse prudence Du vrai repos d'esprit possède l'abondance; C'est par là que les saints , morts d tous les plaisirs Où les soins de la terre abaissent nos désirs , N'ayant le cœur qu'en Dieu , ni l'ceil que sur eux-mêmes Elevaient l'un et l'autre aux vérités suprêmes , Et qu'à les contempler bornant leur action, Ils allaient au plus haut de la perfection.
Nous autres asservis à nos lâches envies , Sur des biens passagers nous occupons nos vies; Et notre esprit nous jette avec avidité Où par leur vaine idée il est précipité.
a Quomodo potest itle diu in pace manere, qui a lie ni s curie se in' termiscet, quiparum, vel rarose intrinsecus recolligit?
C'est rarement aussi que nous avons lp gloire D'emporter sur un vice- une pleine victoire; Notre peu de courage est soudain abattu, Nous aidons mal au feu qu'allume la vertu; Et bien loin dé tâcher qu'une chaleur si belle Prenne de jour en jour une force nouvelle , Nous laissons attiédir son impuissante ardeur , Qui de tépidité dégénère en froideur.
Si de tant d'embarras l'âme purifiée , Parfaitement en elle étoit mortifiée , Elle pourrait alors , comme reine' des sens, Jusqu'au trône de Dieu porter des yeux perçants... (1) Pourquoi donc recourir, aveugles que nous sommes , Aux consolations que nous prêtent les hommes f
Combattons de pied ferme en courageux soldats / Et le secours du Ciel ne nous manquera pas. . .
Ces austères dehors qui parent une vie, Ces supplices du cofps où l'âme est endurcie , Laissent bientôt finir notre dévotion.
Quand ils sont tout l'effet de la religion.
L'âme de ses défauts saintement indignée •
Doit jusqu'à la racine enfoncer la coignée, Et ne sauroit jouir d'une profonde paix , A moins que d'extirper jusques à ses souhaits.
b Si essemus nobis ipsis perfide mortui , et in terrenis minime implicati ; tune possemus divina sapere, et de cœlesti contemplatione aliquid experiri.
c Siniteremttr, sicut pi ri fortes, s tare in prœlio, profecto videremus auxilium Domini super nos de coslo.
d Ad radicem securim ponamus.
Il y a dans ces vers des négligences , mais de la force, et des expressions qui méritent d'être conservées ; par exemple : se ramasser en soi, de tépidité en froideur, saintement indigné etc. , mais la traduction de l'évêque de Dijon nous semble un modèle à-la-fois ^élévation et de grâce :
Si nous voulons vivre en repos , Ne nous mêlons en rien des affaires des autres : Et laissant de côté leurs œuvres, leurs propos,
Ne nous occupons que des nôtres.
Eh ! comment de la paix conserver la douceur, • Lorsqu'on va «'intrigant de mainte et mainte affaire ; Qu'on ne cherche qu'à se distraire, Ne rentrant jamais dans son cœur, Ou du moins n'y séjournant guèrç !
Heureux de tant de soins qui n'est point agité !
Car la paix est le fruit de la simplicité.
Comment acquirent-ils une vertu si pure ,
Ces grands contemplatifs , ces hommes si pieux ,
Qui marchoient sur Ja terre et vivoient dans les cieux ?
Ah ! c'est qu'ils étoient morts à toute la nature , '
Qu'ils s'attachoient à Dieu par leur fervent désir,
Et , libres , s'occupoient de leur âme à loisir.
Mais nous , dans notre propre chaîne ,
Vils esclaves , nous nous roulons ;
De mille soins nous nous troublons.; L Tout ce qui passe nous entratne.
Faut-il vaincre un seul vice , et s'animant au bien ,
Faire un seul pas dans la carrière ?
On ne sent que tiédeur ; on regarde en arrière :
Hélas ! et Ton n'achève rien.
Ainsi l'âme reste affaissée, Et , dans un froid mortel , immobile , glacée. Cependant qu'un cœur pur, libre de tout lien ,
. Mort au monde comme à soi-même , Des célestes douceurs quelque peu goûteroit , Et parfois même entreverroit Un rayon du bonheur suprême. . . »
Mon frère , garde-toi d'une dévotion Qui n'a que les dehors de la religion , Qui , toute extérieure , en pratiques fertile , N'offre de la vertu qu'une écorce stérile ; C'est une piété qui se démentira , languissante ferveur qui bientôt s'éteindra.
L'âme , de ses défauts saintement indignée , Doit , jusqu'à la racineenfoncer la coignée ; Afin que dans son sein les voyamt tous défaits , Elle puisse régner sur elle-même en paix.
Ces derniers vers sont en partie de Corneille , dont on peut regretter l'expression extirper qui continue la métaphore. Mais que de beautés qui n'appartiennent qu'au nouveau traducteur ! Pouvoit-on rendre , par exemple , d'une manière plqs ingénieuse le parum , vel raro in-" trinsecus que par ces vers ?
Ne rentrant jamais dans son cœur, Ou du moins n'y séjournant guère.
Et comme le poëte change habilement de mesure , pour
nous représenter
Ces grands contemplatifs , ces hommes si pieux ,
Qui marchoient sur la terre , et vivoient dans les cieùx !
Et avec quel bonheur il retombe dans quatre petits vers,
pour nous montrer dans notre petitesse , implicatos in terrenis !
Mais nous , dans notre propre chaîne , Vils esclaves , nous nous roulons ; De mille soins nous nous troublons ; Tout ce qui passe nous entraîne.
Que ce dernier trait est profond! « Dieu seul, dit l'Ecriture, est immuable; et quand tout nous entraine dans l'abîme de réterni té, nous dédaignons de nous attacher à lui ! »
(1) Si de tant d'embarras l'âme purifiée ,.
Parfaitement en elle et oit mortifiée, Elle pourroit alors , comme reine des sens , Jusqu'au trône de Dieu porter dei yeux perçants.
Il y a dans ces vers de Corneille (comme sU'aigle toujours vouloit contempler le soleil) quelque chose de sublime , mais de moins respectueux peut-être que dans ceux de l'évêque de Dijon qui se contente , d'après le texte , de laisser entrevoir à l'homme pur un rayon du bonheur suprême. .
Au reste , ce n'est encore ici (pour me servir d'une expression ailleurs employée par Corbeille) quW avantgoût des cieux^ et non ce bonheur ineffable , promis par Dieu lui-même aux âmes qui , à travers les épreuves humaines, se seront épurées et rapprochées de lui.
Mais pour y parvenir , le plus re.doutable adversaire que nous ayons à vaincre, est en nous. La vie de l'homme est un combat entre les deux natures qui composent son être. Par l'une , distingués de la brute , nous nous élevons à la connoissance et à l'amour de notre
Créateur ; par l'autre , le Ciel a voulu j comme pour humilier notre orgueil , nous faire en tout participer aux besoins et aux appétits de ranimai. Or, que devient cet être misérable, quand notre âme créée pour le conduire, l'abandonne à lui-même ? Il se rue au milieu des passions, ou se vautre dans leur bourbier. Quelque titre pompeux qui le décore, qu'il rampe dans les cours, ou «'élève aux honneurs, qu'il se pavane aux yeux du monde ébloui de sa gloriole , s'il a secoué le frein qui devoit le guider, s'il méconnoît et dans lui-même et dans ses frères l'œuvre de Dieu ; si les passions ne font que l'égarer, les tentations le corrompre , les croix le révolter ou l'abattre ; s'il oublie enfin sa destination , il se rapproche de la brute , et s'éloigne à jamais de Dieu,. C'est ce que ne cesse de nous répéter l'auteur de limitation.