H4 CORNEILLE
qui meurent dans le Seigneur : « Leurs bonnes œuvres les accompagnent. » Opéra illorum se'quuntur illos. Mais Tidée de se faire précéder de ses bonnes œuvres semble supérieure encore : nous la verrons dans FEvangile.
Fontenelle devenu sourd , aveugle et paralytique , disoit : fat envoyé devant moi mes grands équipages. Ce mot est une allusion évidente à la noble pensée que nous rappelons , et que M.^ de Boisville a ainsi traduite :
Et pour rendre heureux ton passage, Toujours de quelque bien grossissant tes trésors , Fais marcher devant toi ce précieux bagage. »
(5) Songe enfin à ta grande affaire:
Ne néglige plus ici-bas La provision salutaire Qui fait vivre après te trépas .
J'ai cherché dans cette expression provision salutaire, l'équivalent du providere tempestwe , que les traducteurs en vers n'ont pas rendu.
Voici les deux stances que j'ai été forcé , par le mouvement de la phrase , de refondre en une :
Tandis que le temps favorable Te donne loisir d'amasser, Amasse, mais sans te lasser, Une richesse per dur cible.
Donne-toi pour unique but Le grand œuvre de ton salut , Autant que le peut ta foiblesse ; N'embrasse aucun autre projet ,
Et prends tout souci pour bassesse , S'il n'a ton Dieu pour seul objet.
Travaille donc , et sans remise , Chaque moment est précieux , Chaque instant peut t'ouvrir les deux , Prends un temps qui te favorise.
Mais hélas ! qu'avec peu de fruit L'hommepar soi-même séduit , Endure qu'on l'en sollicite ; Et qu'il aime à perdre ici-bas Le temps d'amasser un mérite ' ■ Qui fait vivre après le trépas t
J'aurois voulu conserver le mot perdurable , dont le sens étoit qui dure au-delà du temps ; mais la leçon offerte ici à tous les hommes , ne pouvant être trop comprise de tous , j'ai cru pouvoir, en remarquant ce mot , lui préférer un intérêt plus puissant.
Quand je me permets ces changements qu'aucun texte de Corneille n'appuyé , ce n'est point , on peut en être sûr, sans de fortes raisons; et je les soumets à mes
maîtres.
Conserver, en les refondant, les beautés éparses d'un livre utile et méconnu, les faire ressortir en les débarrassant de longueurs accablantes , enfin les lier et les graduer en les mettant à la place que le poëte-traductéur, libre de ses entraves, leur eût assignée, tel a été le but de ce travail , qui n'obtiendra quelque indulgence que des esprits capables d'en sentir l'utilité , et les difficultés aussi.
Je ne me flatte point de les avoir surmontées entièrement. On pourra regretter, par exemple , les vers où
Corneille nous dit qu'tV faut craindre les grands voyages , dont souvent les travaux sont vains, et où il ajoute :
Que lesplus longs pèlerinages N'ont jamais fait beaucoup de saints.
Il étoit difficile, sans rompre l'enchaînement si essentiel des idées, de conserver cette pensée ainsi développée , et que Fauteur latin ne jette qu'en passant aux gens qui ne peuvent rester en place : Qui multum peregri— nantur, raro sarictificantw ; trait d'observation que nous trouvons dans St. Jérôme (Lettres à St. Paulin) ; dans St. Augustin ( Commentaire sur les Psaumes ) f et que Gresset applique ainsi plaisamment à Vert- Vert :
Dans maint auteur de science profonde J'ai lu qu'on perd à trop courir le monde ; Bien rarement en devient-on meilleur • Un sort errant ne conduit qu'à Terreur.
Le proverbe : pierre qui roule ri amasse point de mousse seroifc-ii vrai aussi au moral ? Seroit-il vrai qu'en voyageant on ne pût recueillir ces provisions salutaires dont nous parle l'a&teur de Y Imitation ; ces trésors personnels, à jamais perdurables, que Jésus-Christ nous recommande dans ces mots frappants de l'Evangile : Thesaurisate vobis thesauros in cœlo ! « Accumulez* pour vous, des trésors dans le ciel ! »