‹ Corneille et Gerson dans l'Imitation de Jésus-ChristChapitre 29 sur 107 · DE LA MORT · texte numérisé non relu

DE LA MORT

Pourquoi il faut la méditer.

Pense , mortel , à t'y résoudre , Ce sera bientôt fait de toi ; Tel aujourd'hui donne la loi Qui demain est réduit en poudre.

Le jour qui paroit le plus beau Souvent jette dans le tombeau La mémoire la mieux fondée; Et V objet qu'on aime le mieux S'efface bientôt de l'idée, Quand il n'est plus devant les yeux.

Cependant ton âme stupide , Sur qui les sens ont tout pouvoir , Dans V avenir ne veut rien voir Qui la charme > ou qui l'intimide.

Un assoupissement fatal Bans ton comr qu'elle éclaire mal , Ne souffre aucune sainte flamme, Et forme une aveugle langueur De la stupidité de Verne , Et de la dureté du cour.

a Cito erit tecum hic factura... Hodîe homo est, et cras nen comparât. Cura autem sublatus fuerit ab oculis , eliam cito transit A mente.

h O hebétudo et duritia cordis humani, quod solum prœsentia meditatur, et futur» non magisp/œvidet/

IMITATION DE J. C. Liy. I, CH. XXIII. 109

€ Règle , épure ta conscience , Et tu pourras voir dans ta mort L'aimable avant-coureur d'un sort Digne de ton impatience.

L'horrible pâleur de son teint , Les hideux traite dont on la peint , Ne montreront d ton courage , Loin d'en troubler la fermeté , Que la fin d'un triste esclavage , Et l'entrée à la liberté.

é Amende-toi , si tu veux vivre De la vie heureuse et sans fin , Ne crains pas le câmmun destin A qui la naissance te livre.

Prèpares-y-toi sans ennui :

Si tu ne le peux aujourd'hui.

Demain qu'œura-t-il de moins rude 9 As-tu ce terme dans ta main , Et vois-tu quelque certitude D'arriver jusqu'à ce demain?

e Tiens ton dme toujours si prête, Que ce glaive en l'air suspendu , Jamais sans en être* attendu Ne puisse tomber sur ta tête.

Aussitôt que le jour te luit »

Doute sijusques à la nuit

« Si bonam. con scient iam habtres, non multum moriem timeres.

d Melius essel peccata cavere, quant tnortemfugere.

Si hodie non es parât us, quomodo cras eris ? Cras est dies incerta, et quidscis si crastinam habebis ?

e Semper ergo parafas esta+et tali ter vive- > ut nunquam te imparatum mors inveniaU

Ta vie étendra sa durée ; Et la, nuit , reçois le sommeil, Sans la croire plus assurée D'atteindre au retour du soleil.

t . Si la mort te semble un passage Si dur % si rempli de terreur, Le péril qui fen fait horreur Peut croître à vivre davantage :

La vie est souvent un amas De sacrilèges , d'attentats , D'endurcissements invincibles; Et qu'y font de vieux criminels Que s'y rendre plus insensibles Aux charmes des biens éternels $

g Mais 4a dernière heure venue Donne bien d'autres sentiments.

Et sur les vieux dérèglements Fait bien jeter une autre vue.

Avec combien de repentirs Voudroit un cceur gros de soupirs Pouvoir lors hatr ce qu'il aime ; Et combien avoir acheté Le temps de venger sur lui-même Sa longue insensibilité /

Cum manefuerit, puta te àdvesperum non pervenlurum. Vespere autem facto, mane non au.de as tibi polliceri.

î Ah! longa vita non sjmperemendat - t sed sœpe culpam magis auget,

g Quando Ma ex tréma hora venerit, multum aliter sentire incipies de tota vita tua prœterita ; et valde dolebis, quia tam negligens e% re— missusfuistl.

h Qu'un saint pehser t'en entretienne ,.

Quand un autre rend les abois :

Tu seras tel que tu le vois , Et ton heure suivra la sienne.

Que dis- je ! sans en avertir, La mort nous forçant de partir, Eteint la flamme la plus vive ; Souvent , tes yeux en sont témoins , Souvent le Fils de l'Homme arrive Alors qu'on y pense le moins.

Combien de fois entends-tu dire :

Un tel vient , en pleine santé , Par un malheur d'être emporté ; Par un autre coup Vautre expire!...

Ainsi l'amas de maux divers Répandus sur cet univers Des mortels retranchent le nombre ; L'ordre en ce point seul est pareil , i Qu'ils passent' tous ainsi qu'une ombre Qu'efface et marque le soleil.

k Ne tiens donc sur la terre place Que d'un pèlerin sans arrêt Qui ne prend aucun intérêt Aux soins dont elle s'embarrasse ; Qui 9 toujours et partout chrétien , Ne passe qu'en faisant le bien (1),

h Si vidisti aliquando hominem mori, cogita, quia et tu per eamdem viam transibis.

Multi subito et improvise moriuntur. Nam hora, qua non putatur, Pilius Hominis venturus est*

i Vita hominum tanquam umbra subito pertransit.

k Serua te tanquam peregrtnum et hospitem, adquem nihil spécial de mundi negotiis.

1 Et peut envoyer à tout heure Ses bonnes œuvres devant lui , Pour s'assurer une demeure Près de son immuable appui (2) .

m qu'heureux est celui gui montre Incessamment ce cœur fervent, Et qui se tient tel en vivant Qu'il veut que la mort le rencontre !

Toi qui prétends à bien mourir, Ecoute l'art d'en acquérir La seule et véritable science.

Et vois quel est ce digne effort Qui peut mettre ta conscience Au chemin d'une bonne mort c

n Tandis que le temps favorable Te donne loisir d'amasser, Amasse , mais sans te lasser, La richesse à jamais .durable :

C'est le seul trésor du chrétien ; Songes-y, le reste n'est rien , Songe enfin à ta grande affaire :

Ne néglige plus ici-bas La provision salutaire (5) Qui fait vivre après le trépas.

Ge sujet , ce vaste lieu commun , aussi vieux que le monde , le génie de Corneille l'eût complètement ra-

1 Aliquid boni prœmittere. \

m Quant felix -et prudens , qui talisj nititur e$$t in vita, qualis optât inveniri in morte / < n Metius eu nunc tempestiveproyidere...

Dum tempus habes, congrega tibi divilias immartaUs.

jeuni si , moins gêné par l'obligation de suivre avec de longs développements Fauteur latin dans ses lignes serrées , il n'eut pas mis souvent après une excellente strophe celles qui dévoient la précéder, et s'il eût pu finir, comme nous l'avons fait , par ses vers les meilleurs , les; plus pénétrants.

Qu'on relise dans notre travail l'avant-dérnière stance commençant par ce vers :

O qu'heweuœ est celui qui montre. . . .

Indépendamment de sa beauté , elle prépare ici une grande leçon adressée à tous les chrétiens , à tous les hommes , ce qui ne ressort point de la place qu'elle a parmi les stances de Corneille , dont quelques déplacements, que j'ai cru pouvoir me permettre, feront mieux sentir , j'ose le dire , les vers les moins remarqués. Tant les préparations et l'enchaînement des idées sont nécessaires ! Tantum séries junctura q&e /....

(1) La pensée de passer en faisant le bien est empruntée à l'Ecriture , ainsi que la qualification $ immuable, attribut de Dieu, qui seul ne passe point.

(2) Dans mes coupures j'ai tâché de ne rien retrancher d'essentiel. Ge qu'il importoit de conserver, d'arracher à l'oubli où on les laissoit depuis si long-temps , ce sont les beautés réelles de cette poétique imitation , ses maximes utiles, qu'il faudrort graver dans tous les esprits v cette grande pensée , par exemple , qui renferme tout un code moral , Renvoyer devant soi ses bonnes œuvres.

St. Jean , dans son apocalypse , avoit dit de ceux

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