‹ Corneille et Gerson dans l'Imitation de Jésus-ChristChapitre 43 sur 107 · IV · texte numérisé non relu

IV

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. Si Dieu même y si Dieu t'y donnait à choisir, Ou l'extrême souffrance» ou l'extrême plaisir, Tu devrois (tu plaisir préférer la souffrance : Plus un si digne choix règleroit tes desseins , Plus ta vie à la sienne auroit de ressemblance, Et deviendroit conforme à celle de ses saints.

S'il étoit quelque chose en toute la nature, Qui pour notre salut fut plus avantageux , Ce Dieu, qui n'a pris chair que pour nous rendre heureux, De parole et d'exemple en eût fait l'ouverture : Ses disciples aimés suivoient par là ses pas , Et quiconque après eux veut le suivre ici-bas, C'est de sajropre voix qu'à souffrir il l'exhorte: A tout sexe, à tout âge il fait la même loi:

f « Renonce à toi , dit-il, prends ta croix et la porte , » Et par où j'ai marché , Viens et marche après moi. »

Concluons en un moi, et de tant de passages, De tant d'instructions et de raisonnements ; Réunissons* pour fruit tous les enseignements A l'amour des malheurs, à la soif des outrages: Affermissons nos cœurs dans cette vérité, Que l'amas des vrais Mens , l'heureuse éternité , Ne se peut acquérir qu'à force de souffrances , Que les afflictions sont les portes des deux , Qu'aux travaux Dieu mesure enfin les récompenses , Et donne la plus haute à qui souffre le mieux.

L'auteur, après nous avoir montré , dans le chapitre précédent , le chrétien se dépouillant de tout , et renonçant à lui-même pour suivre Jésus-Christ , gravit

f Si guis vult uenire post me, abneget semel ipsum, et tollat crucem auam, es sequatur me. (Matth* 16, §4.)

avec lui le chemin de la croix , où le livre s'arrête naturellement, car il étoit difficile de s'élever plus haut. Corneille aussi semble avoir réservé toutes ses forces , toute la rigidité de son âme et de son génie , pour ce grand sujet , où nous voyons l'homme chargé de ses croix , et chargé de lui-même , d'après l'énergique expression : Teipsum tecum portas. (Voir p. 475 la strophe : Porte donc.)

Mais , a-t-on dit , pourquoi Dieu si bon , a-t-it jeté l'homme , qu'il pouvoit combler de biens , dans ce se- ' jour de maux ? Pour l'éprouver et l'épurer par la souffrance, et le rendre digne de sa haute destinée:

« On diroit , aux murmures des impatients mortels , écrivoit Jean-Jacques, que Dieu leur doit la récompense avant le mérite , et qu'il est obligé de payer leur vertu d'avance. »

« Ce n'est point dans la lice , disoit Plutarque , que les vainqueurs de nos jeux sacrés sont couronnés , c'est après qu'ils l'ont parcourue . »

Toutefois Plutarque et quelques sages de l'antiquité t qui semblent avoir eu un pressentiment du christianisme , sont loin encore dé s'être élevés jusqu'au dogme inconnu de la résignation à la volonté de Dieu. C'est avec raison que Fauteur de V Imitation affirme qu'en aucun temps , qu'en aucun lieu , on ne trouy era de route plus sûre ,

Ni de chemin plus haut que celui de la croix.

Les anciens philosophes , privés des lumières de la révélation , et ne pouvant concilier avec la bonté divine les maux auquels l'humanité est en butte , avoient ima-

giné une puissance supérieure ans dieux mêmes ; puissance aveugle , qu'ils ne pouvoient connoitre , mais qu'ils crdy oient voir partout, dans sa sinistre obscurité, planter sur l'univers ; ils la nommaient fatalité , destin , et ses arrêts étoient irrévocables. D'après cette croyance, un infortuné souffroit sans espoir, ou , ce qui n'étoit que *:rop fréquent , se précipitait dans l'affreux suicide ; il n'avoit , pour le retenir, que les plus fragiles appuis. Horace, dansses chagrins, recouroit àBacchus et aux désordres qui en sont la suite ordinaire.

Il ne cesse de recommander à ses amis de noyer leurs soucis dans le vin et dans les plaisirs des sens. La recette pouvoit convenir à des épicuriens tels que lui : JSpicuri de grege porcos. Virgile venoit de perdre un ami auquel il étoit extrêmement attaché : Perte cruelle, lui écrit Horace , mais la patience adoucit les maux qu'on ne peut guérir. Le spécifique est différent , mais est—il meilleur ? En voici un troisième , que le même Horace présente à Valghis, absorbé dans les larmes que lui causoit la fin prématurée d'un fils : Chantons , pour vous distraire, les trophées de César Auguste. L'heureuse distraction pour la douleur d'un père ! Gicéron aussi s'abandonnant aux regrets que lui inspiroit la mort de sa fille , un philosophe de ses amis , Servius Sulpicius, s'efforce de les alléger, et, pour y parvenir, il avoue qu'il n'a rien trouvé de plus solide que cette considération : Que tout passe , que des cités jadis florissantes ont disparu , ou n'offrent plus que de* débris , oppidorum cadavera. Et voilà la pensée qui doit , selon lui , apporter à son ami une grande consolation ! Non mediocrem consolationem .\ . ,

A toute la philosophie fastueuse et plus que stérile de ces grands génies , réduits à leurs seules lumières , opposons les simples paroles à^uahovome suivant Dieu , du saint homme Job : « Le Seigneur m'avoit tout donné, le Seigneur m'a tout été ; que le nom du Seigneur soit béni* »

La pensée de Sénèque sur l'homme souffrant , que j'ai citée ailleurs ,< n'étoit , chez le précepteur de Néron , ni une croyance , ni un système de philosophie , mais un rayon de la vérité , tombé sur le cahos , ou , si l'on veut , sur le génie, à l'aurore du christianisme.

Si les anciens étaient entièrement privés de la philosophie apportée par la Croix , combien d'hommes de nos jours en sont aussi éloignés que les anciens ! Souffrir en vue de Dieu , sentir partout sa main , sa main qui frappe et qui guérit. . . . Philosophie sublime ! oh t si ta douce et profonde lumière éclairoit les esprits et pénétroit les cœurs, loin de nous révolter, foibles et furieux , contre ces croix , dont notre vie est toute parsemée (circumsignata) ,* on nous verroit plus courageux , plus sages ,

Faire un hommage à Dieu d'une nécessité, D'un mal inévitable un tribut volontaire,

et la société ne seroit point désolée par les attentats monstrueux qui, à chaque instant , l'épouvantent.

(Quelques-unes de ces réflexions, sur le suicide, tirées de mes Etudes sur Ducis , ne sont encore hélas L aujourd'hui que trop de circonstance.)

IMITATION DE J. C. UV. III, CH. 1 er . 181

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