‹ Corneille et Gerson dans l'Imitation de Jésus-ChristChapitre 47 sur 107 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Il faut écouter les paroles de Dieu avec humilité.

a Ecoute donc , mon fils , écoute mes paroles ; Elles ont des douceurs qu'on ne peut concevoir ; Elles passent de loin cet orgueilleux savoir Que la philosophie étale en ses écoles.

Ces sources de lumière et de sincérité Dédaignent tout mélange avec la vanité, Et veulent de ton cœur les respects du silence ; Tu les dois recevoir avec soumission , Et n'en peux profiter que par ta violence De ton affection.

Heureux l'homme, dont la ferveur Obtient de toi cette haute faveur Que ta main daigne le conduire!

Heureux, 6 Dieu, celui-là que ta voix Elle-même jtrend soin d'instruire Du saint usage de tes loix.

Ma parole instruisoit dès l'enfance du monde ; Prophètes, de moi seul vous avez tout appris ; C'est moi dont la chaleur échauffoit vos esprits, Cest moi qui vous donnois cette clarté féconde ,-

a Audiyjili y vérba mea, verba suavissima , omnium philosopho- *um et sapiefttium hujus mundi scientiam ex cèdent ia. Verba mea *piritus et vita sunt , nec humano sensu pensanda , . . . . sed in silentio audienda.

J'éclaire, et parle encore à tous incessamment, Et je vois presque en tous un même aveuglement , Je trouve presque en tous des surdités pareilles ; Si quelqu'un me répond , ce n'est qu'avec langueur 9 Et l'endurcissement qui ferme les oreilles, Fa jusqu'au fond du cœur.

En peut-on voir un seul qui partout m' obéisse Avec les mêmes soins , avec la même ardeur Qu'on s'empresse à servir cette vaine grandeur Qui fait tourner le monde au gré de son caprice ? b Rougis , rougis , Sidon , dit autrefois la mer; Rougis , rougis toi-même , et te laisse enflammer (Te dirai-je à mon tourj d'une sévère honte : Et si tu veux savoir pour quel lâche souci Je veux que la rougeur au visage te monte, Ecoute , le voici :

Pour un malheureux titre on s'épuise d'haleine, On gravit sur les monts, on s'abandonne aux flots; Et pour gagner au ciel un éternel repos , On ne lève le pied qu'à regret , qu'avec peine. Un peu de revenu fait tondre les cheveux , Chercher sur mes autels les intérêts des vœux , Prendre un habit dévot pour en toucher les gages ; Souvent pour peu de, chose on plaide obstinément , Et souvent moins que rien jette les grands courages , Dans cet abaissement.

h Erubeâce Sidoa , ait mare. Et si causant quœris, audi quare.

Pro modica prœbenda, longa via cutritur, pro œterna vila, a multis vix pes semel a terra levatur. Vile pretium quœritur : pro uno numismate interdum turpiter litigatur ; pro vana rè etparva promissione, die noctuque fatigari non timetur, Sed, proh pudorl pro bono iticommutabili , pro prœmio inœstimàbili , pro summo honore, etgloria intsrminabili, vel ad modicum fatigari pigritatur.

On veut bien travailler, et se mettre à tout faire , Joindre aux sueurs du jour les veilles de la nuit , Pour quelque espoir flatteur dïun faux honneur qui fuit, Ou pour quelque promesse incertaine et légère : Cependant pour un prix qu'on ne peut estimer, Pour un bien que le temps ne sauroit cotisumer, . Pour une gloire enfin qui ri aura point de terme , Le cœur est sans désirs , l'œil n'y voit point d'appas, L'esprit est lent et morne; et le pied le plus ferme Se lasse au premier pas.

Rougis , infortuné , dont Vhumeur délicate Trouve un bonheur si grand à trop haut prix pour toi ; Rougis d'oser f en plaindre , et d'avoir de l'effroi D'un travail qui te mène où tant de gloire éclate : Fois combien de mondains se font bien, plus d'effort Pçur tomber aux malheurs d'une éternelle mort, Que toipour t' assurer une vie éternelle ; Et voyant leur ardeur après la vanité , Rougis d'être de glace alors que je t'appelle A voir ma vérité.

Encor ces matheureux , malgré toute leur peine , Demeurent quelquefois frustrés de leur espoir ; Mes promesses jamais ne surent, décevoir, La confiance en moi ne se vit jamais vaine.

Tout l'espoir que j'ai fait , je saur aile remplir ; Et tout ce que j'ai dit , je saurai l'accomplir, Sans rien donner pourtant qu'à la persévérance ; . Je suis de tous les bons le rémunérateur, Mais je sais fortement éprouver la constance Qu'ils portent dans le cœur.

c Ainsi tù dois Unir mes paroles bien chères, Les écrire en ce cœur, souvent les repasser ;

c Scribe verba mea in corde tuo. . . . Quod non intelligis cum legis, cognosces in die visitationis.

\ 94 COBNEILLB.

Quand la tentation viendra f embarrasser, Elles te deviendront pleinement nécessaires : Tu pourras y trouver quelques obscurités , Et ne eonnottre pas toutes mes vérités Dansée que t'offrira la première lecture ; Mais ces jours de visite auront un jour nouveau , Qui pour t'en découvrir l'intelligence pure , Percera le rideau.

Corneille , après avoir parlé , dans une de ses préfaces , de la dévotion éclairée de l'auteur de limitation, ajoute : « après en avoir donné beaucoup de préceptes admirables dans les deux premiers livres , voulant monter encore plus haut dans les deux autres , et nous enseigner la pratique de. la spiritualité la plus épurée , il semble se défier de lui-même, et de peur que son autorité n'eût pas assez de poids pour nous mettre dans des sentiments si détachés delà nature, ni assez de force pour nous élever à ce haut degré de la perfection , il quitte la chaire à Jésus-Christ , et l'introduit lui-même instruisant l'homme , et le conduisant de sa main propre dans le chemin de la véritable vie. Ainsi ces deux derniers livres sont un dialogue continuel entre ce rédempteur de nos âmes et le vrai chrétien , qui souvent s'entre-répondent dans un même chapitre , bien que ce grand homme n'y marque aucune distinction, La fidélité avec laquelle je le suis pas-à-pas, m'a persuadé que je n'y en devois pas mettre , puisqu'il n'y en avoit pas mis : mais j'ai pris la liberté de changer la mesure de mes vers, toutes les fois qu'il change de personnages , tant pour aider le lecteur à remarquer ce changement , que parc

que je n'ai pas cru à propos que Phomme parlât le même langage que Dieu. »,

Ces réflexions de Corneille sont vraies, et c'est surtout dans les premières strophes de ce chapitre qu'on peut voir avec quel goût il change la mesure de ses vers, suivant ses interlocuteurs. Mais si le langage de l'homme est assez humble, assez prosaïque, celui de Dieu qui, d'après nos idées , ne doit avoir rien de mortel , s'élève-t-il toujours à toute la hauteur que nous nous figurons?

Assurément rien de plus solemnel que quelques-unes de ces strophes. Celle surtout :

Ma parole instruisait dès V enfance du mande ,

semble un écho de la voix éternelle. Et si nous remontons

. Ces sources de lumière et de sincérité ,

Qui veulent de nos coeurs les respects du silence ,

nous sommes loin , bien loin de tous les vains bruits de la terre et de ses tristes intérêts. Mais quand te même Dieu , qui n'a pas dédaigné d'y descendre , quand ce Verbe éternel r qui pour être entendu de nous s'est fait homme , prend encore un langage humain , entre dans nos misères, n'est-il pas là encore dans ses bontés inénarrables ? Nous osons le penser.

En vain dirok-on qu'il n'appartient point à l'homme de faire parler Dieu , nous répondrons que l'homme juste , tel que l'auteur presque inspiré de Y Imitation , a pu imiter, ou plutôt nous redire les paroles qu'il a enteodues dans son cœur. Mais c'est ici que Corneille

lui-même , bien digne assurément de nous les interpréter, devoitnous les reproduire scrupuleusement , et n'y rien ajouter.

Quand Dieu , par l'organe de l'auteur latin , reproche à certains hommes du siècle de courir bien loin (à Rome sans doute) , pour obtenir un malheureux bénéfice (pro modica prœbenda , longa via curritur), tandis que , pour arriver à la vie éternelle -, les mêmes hommes ne daignent pas même faire un pas (^r# œterna vita vix pes a terra levatur ) ; quand il ajouté qu'on plaide sans pudeur souvent pour un peu d'or {pro unp numismate, interdum turpiter litigatur), il y a , dans ces reproches même, une sorte de dignité toujours. charitable ; mais Corneille y ajoute quelques vers énergiques qui semblent viser à la satire , et que je me serois permis de rejeter dans ces notes , si tout ce passage n'avoit une haute importance , et si l'abus de tout ce qui touche aux choses saintes n'étoit des plus graves , enfin si Fauteur n'y eût attiré notre attention par cette préparation solemnelle :

Rougis , rougis , Sidon , dit autrefois la mer. — Rougis, rougis toi-même et te laisse enflammer fTe dirai-je à mon tour) d'une sévère honte : Et situ venue savoir pour quel lâche souci Je veux que la rougeur au visage te monte ,

Ecoute , le voici :

Ce passage emprunté par l'auteur de Y Imitation au xxm e chapitre d'Isaïe , dans lequel le prophète fait apostropher par la mer Sidon , ville antique de là Terre- Sainte, est une magnifique allégorie. C'est du moins ce que pensoit l'illustre orientaliste Sylvestre de Sacy , cet

homme de bien , si versé dans la cOnnoissance des saintes Lettres. D'après ce sens, Sidon seroit la religion, et la mer le monde qui l'entoure. *

Quand de toutes parts les flots et les débordements du monde (mare) se sont soulevés contre la religion (Sidoni), c'est que la religion elle-même , oubliant sa sublimité , s 1 expo soit à la plus cruelle , à la plus commune leçon , celle d'un monde indifférent ou ennemi.

Ce sens si beau se trouve entièrement perdu dans beaucoup d'éditions de Y Imitation où on lit : Erubesce Sidon, ait amarè, ou Sidon et mare. Notre manuscrit porte : ait mare ; et heureusement le texte sur lequel Corneille a traduit, étoit ici conforme au nôtre. On ne peut donc reprocher ici à sa traduction que quelques vers un peu trop satiriques.

Mais si le plus grand de nos poètes, quand il fait parler Dieu , succombe , par moments , sous la majesté de son sujet, interpres Majestatis , opprimitur a gloria r combien en récompense j il s'élève , alors que son âme religieuse s'humilie et se répand en vers si onctueux devant son Créateur !

Oraison pour obtenir „ de Dieu la grâce de la

dévotion.

a Quelles grâces , Seigneur, ne te dois-je point rendre , A toi, ma seule gloire et mon unique bien 9

Mais qui suis-je pour entreprendre D'élever mon esprit jusqu'à ton entretien ?

a Domine Deus meus omnia bona mea tu es. Et quidego sum, ut audeam ad te loqui ?

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Daigne , Seigneur tout bon, daigne m' apprendre à vivre Sous les ordres sacrés de ta divine loi ,

Et quelle route il me faut suivre Pour marcher comme il faut humblement devant toi.

Tu peux seul m'inspirer ta sagesse profonde , Toi gui me connoissois avant gue m f animer,

Et me vis avant que le monde Sortît de ce néant dont tu Vas su former.

On a dit qu'il y avoit dans le génie de Corneille plus d'élévation que de sensibilité : on devoit ajouter qu'il y a Tune et l'autre dans son Imitation de Jésus-Christ.

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