CHAPITRE V
Des merveilleux effets de Vaanour divin,
a Connois-tu bien l'amour, toi qui parles d'aimer* L'amour est un trésor qu'on ne peut estimer; Il n'est rien de plus grand, rien de plus admirable , Il est seul d soi-même ici-tas comparable , Il sait rendre légers les plus pesants fardeaux , Les jours les plus obscurs , Usait les rendre beaux. Il dédaigne le joug de nos terrestres chaînes , Jusqu'à ne point souffrir d'affections mondaines, De peur que leur nuage enveloppant ses yeux Ne les prive un moment de la clarté des deux.
t> Jeté dirai bien plus , sa douceur et sa force
Sont des coeurs les plus grands la plus brillante amorce ; La terre ne voit rien qui soit plus achevé , Le ciel même ri a rien qui soit plus élevé.
a Magna res est amor, magnum omnino bonum. . . • Onus sine onere portât, ., , Amorvuît esse liber, et ab omni mundana affectione aliénas, ne intemus ejus impediatur aspectus, .
b Nihil du Ici us amore, nihil fortius ,~ mhil altius , nihil latius , nihil jucundius, nihil plenius nec melius in cœlo et in terra ; quia amorexJOeo natus est, necpotest, nisi in Deo, super otania creata quiescere, ... Sicut viuax flamma et ardens facula , sursum erumpit, secureque pertransit. . . . *Amor modum sœpe nescit, sed super omnem modum fervescit. ...
En veux-tu la raison f En Dieu seul est sa source , En Dieu seul est aussi le repos de sa course ; Il en part , ily rentre ; et ce feu tout divin N'a point d'autre principe et n'a point & autre fin. Cest d'une vive flamme une ardente étincelle Qui pour se réunir à sa source immortelle , Au travers de la nue et de l ) obscurité , Jusqu'au plus haut des deux s'échappe en sûreté* . . .
Pour tous également son ardeur est extrême , II donne tout pour tout , et n'a rien à lui-même ; Mais quoiqu'il soit prodigue ,ilne perd jamais rien , Puisqu'il retrouve tout dans le souverain bien. Dans ce bien souverain à qui tous autres cèdent , Qui seul les comprend tous , et dont tous ils procèdent. Il se repose entier sur cet unique appui , Et trouve tout en tous sans posséder que lui.
Dans les dons qu'il reçoit , tout ce qu'il se propose , C'est d'en bénir l'Auteur par dessus toute chose. Il n'a point de mesure, et comme son ardeur Ne peut de son objet égaler la grandeur, Il la croit toujours foible , et souvent en murmure Quand cette même ardeur passe toute mesure, c Rien ne pèse à l'amour (1), rien ne peut l'arrêter. Il n'est point de travaux qu'il daigne supputer; Courageux , et surtout hors de cette foiblesse Qui force à se chercher, et pour soi s'intéresse : Car enfin c'est en vain qu'on se laisse enflammer, . Aussitôt qu'on se cherche on ne sait plus aimer.
Il faut avoir senti ce qu'on sait si bien peindre.
Ne croiroit-on pas retrouyer dans ce chapitre, comipe
c «Se ipsum nunquawi quœrens. Vbi enim se ipsum aliquis quœrit, ibi àb amore cadit.
dans St. Augustin, des souvenirs d'amour profane, quoique purifiés par un feu tout divin ? Qui sait si l'humble écrivain à qui nous devons ce saint livre n'eût pas été , sur un autre théâtre , un Racine , auteur <$Andro>maque fit de Phèdre ?
Quoi qu'il en soit , remarquons que Fauteur dé Vlmir tatioTi , dans ses nombreuses peintures de l'amour véritable , ou plutôt de la charité , s'y montre toujours opposé au sentiment le plus contraire : l'égoïsme. La nature (quoi qu'on en ait dit) nous inspire l'amour de nousmêmes , la religion l'amour des autres, en vue de Dieu, Mais rarement l'amour même dé Dieu est dégagé de toijt intérêt personnel : Haro invenitur laits , qui vèlit Deo servire gratis. L'entière abnégation de soi-même est néanmoins le caractère essentiel de ce sublime sentiment. « Vous en tombez , aussitôt que vous vous , regardez, » comme dit l'autçur latin, dont l'expression poétique n'a été rendue ni par Corneille , ni par M. de Boisville dans ces deux vers , d'ailleurs remarquables :
Sur lui-même jamais il ne fait de retour, L'amour, s'il se cherchent , ne seroit plus l'amour.
(1) Rien rie pèse à V amour.
Onus sine onere portât.
Gela est bien, mais ne vaut pas l'expression de Ducis:
Son fardeau le soutient !
La traduction de ce chapitre étoit , au resté , trèsdifficile ; et , telle qu'elle est ici , avec les coupures que nous y avons faites , sans y changer un mot , elle
offre assurément une des plus belles définitions qui soient dans notre langue.
Mais avant d'entrer dans aucun détail , nous aurions dû tâcher de nous élever aux généralités de ce sujet, le plus grand , le plus digne de tout être pensant et créé pour aimer : l'amour de Dieu ! l'amour que Dieu a eu pour nous ! l'amour qu'il veut que nous ayons pour lui ! Si lui-même ne nous ordonnoit A' attenter à cet excès de glaire , quel mortel ne craindroit d'en être accablé ? St. François de Sales lui-même , dans la défiance qu'il éprouve de marcher seul à cette douce et sublime lumière , cherche , en tête de son Traité de P amour de Dieu , à s'appuyer ainsi sur ceux qui l'ont précédé dans le même chemin :
« Plusieurs écrivains , dit-il , ont admirablement traité ce sujet , surtout pes anciens Pères qui , seryant très-amoureusement Dieu, partaient aussi divinement de son amour. qu'il fait bon ouïr parler des choses du ciel St. Paul qui les avoit apprises au ciel même ; et qu'il fait bon voir ces âmes nourries dans le sein de la dilection , écrire de la sainte suavité ! Pour cela même , entre les scholastiques , ceux qui ont le mieux discouru , ont pareillement excellé en piété. St. Thomas en a fait un traité digne de St. Thomas. St. Bonaventure et le bienheureux Denis le Chartreux en ont fait plusieurs très excellents sous divers titres. Et quant à Jean Gerson, chancellier de l'Université de Paris, Sixte le Siennois, en parle ainsi : Il a si dignement discouru des cinquante propriétés du diyin amour, qui sont çà et là déduites au Cantique des Cantiques, qu'il semble que lui seul ait
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tenu le compte des affections de l'amour de Dieu. Certes cet homme fut extrêmement docte, judicieux et dévot, »
L'ouvrage de St* François de Sales est si peu lu (je ne sais pourquoi) que de tous les apologistes de Gerson je n'en connois aucun qui ait rappelé ce passage si glorieux à la mémoire de l'illustre chancelier de l'Université de Paris.
Le grand Evêque, après avoir parlé de plusieurs saintes femmes qui dans leurs écrits ont admirablement exprimé les célestes passions de V amour sacré ^ ne pouvoit oublier son immortelle contemporaine, Ste.- Thérèse, cette noble Espagnole, dont ,1'esprit et le cœur étoiént si françois. Voici ce qu'il en dit :
« Enfin la bienheureuse Thérèse de Jésus a si bien écrit des mouvements sacrés de la dilection, en tous les livres qu'elle a laissés , qu'on est ravi de voir tant d'éloquence en une si grande humilité , tant de fermeté d'esprit en une si grande simplicité ; et sa très-savante ignorance fait paroitre très-ignorante la science de plusieurs gens de lettres qui , après un grand tracas d'études , se voyent honteux de n'entendre pas ce qu'elle écrit si heureusement de la pratique du saint amour. Ainsi Dieu élève le trône de. sa vertu sur le théâtre de notre infirmité , se servant des choses foibles pour confondre les fortes. »
François de Sales passe' ensuite aux génies éminents de l'antiquité qui , par leurs études et leurs réflexions , ont porté leur intuition presque jusqu'à Dieu, mais qui ont étendu plus loin leurs regards que leurs
ailes , « car le pèche , ajoute-t-il , a beaucoup plus débilité la volonté humaine qu'il n'a offusqué l'entende* ment. .... Hélas ! quels beaux témoignages , non seulement d'une grande connoissance de Dieu ., mais aussi d'une forte inclination envers iceluy, ont été laissés par ces grands philosophes , Socrate , Platon , Aristote , Hippocrate , Sénèque , Epictète ! Socrate , le plus loué d'entre eux , connoissoit clairement l'unité de Dieu , et avoit tant d'inclination à l'aimer que, comme St. Augustin témoigne , plusieurs ont estimé qu'il n'enseigne jamais la philosophie morale pour autre occasion que pour épurer les esprits , afin qu'ils pussent mieux contempler le souverain "bien 9 qui est la très-unique Divinité. Et quant à Platon , il se déclare assez j en la célèbre définition de la philosophie et du philosophe , disant que philosopher n'est autre chose qu'aimer Dieu, et que le philosophe n'étoit autre que l'ami de Dieu. Que dirai-je du grand Aristote qui , avec tant d'efficace , approuve l'unité de Dieu , et en a parlé si honorablement en tant d'endroits?
« Mais, ô Dieu éternel ! ces grands esprits qui avoient tant de connoissance de la Divinité , et tant de propension k l'aimer, ont tous manqué de force et de courage à la bien aimer. Par les créatures visibles , ils ont connu les choses invisibles de Dieu , voire même son éternelle vertu et divinité , dit le grand Apôtre ; de sorte qu'ils sont inexcusables , d'autant qu'ayant connu Dieu, ils ne l'ont pas glorifié , comme Dieu , ni ne lui ont pas fait actions de grâces, »
Après être entré dans le long détail des inconséquen-
ces de ces philosophes, le Saint explique enfin pourquoi , quand de pauvres gens presque sans lumière s'élèvent seuls à. ramoûr de Dieu et ont le bonheur de le voir descendre dans leurs cœurs et d'en être éclairés Q, pourquoi de grands esprits, en voulant le comprendre , ne font que s'évanouir et se perdre dans leurs orgueilleuses investigations : c'est que Dieu cherche les humbles et s'approche des petits, humilia respicit, et parvis se inclinât, comme le disent , d'après l'Ecriture, St. Augustin et l'auteur de V Imitation.
Et notre profond théologien ne se contente pas de le répéter, voici en quels traits lumineux il nous explique pourquoi les extrêmes se touchent entre le plus grand , le Seijl Grand des êtres , et le plus humble de tous ceux auxquels il a donné son intelligence :
« Sitôt que l'homme , dit-il , pense un peu attentivement à la Divinité , il sent une certaine douce émotion de cœur qui témoigne que Dieu est Dieu de cœur humain, et jamais notre entendement n'a tant déplaisir qu'en cette pensée de la divinité , de laquelle la moindre connoissance , comme dit le prince des philosophes,
vaut mieux que la plus grande des autres choses
Que si quelque accident épouvante notre cœur, soudain il recourt à la divinité , avouant que qijand tout lui est mauvais, elle seule lui est bonne , et que, quand il est en péril, elle seule, comme son souverain bien, le peut sauver et garantir.
(*) a ' On n'est guère échauffé des rayons du soleil qu éclairé , » a dit ailleurs St. François de Sales.
l'on n'en soit
» Ce plaisir, cette confiance que le cœur humain prend naturellement en Dieu , ne peut certes provenir que de la convenance qu'il y a entre cette divine bonté et notre àme ; convenance grande , mais secrète ; convenance que. chacun connoit, et que peu de gens entendent; convenance qu'on ne peut nier, mais qu'on ne peut bien pénétrer. Nous sommes créés à l'image et semblance de Dieu : qu'est-ce à dire cela , sinon que nous avons une extrême convenance avec sa divine majesté.
» Notre âme est spirituelle , indivisible , immortelle, entend, veut, et veut librement , est capable déjuger, discourir, savoir, et avoir des vertus ; en quoi elle ressemble à Dieu.. *',. Mais, outre cette convenance de similitude , il y a une correspondance nonpareille entre Dieu et l'homme , pour leur réciproque perfection , non que Dieu puisse recevoir aucune perfection de l'homme, mais parce que , comme Fhomme ne peut être perfectionné que par la divine bonté , aussi la divine bonté ne peut si bien exercer sa perfection hors de soi qu'à l'endroit de notre humanité : l'une a grand besoin et grande capacité dé recevoir du bien ; et l'autre a grande abondance et grande inclination pour en donner. Or, plus le bien a d'affluence , plus l'inclination de se répandre et communiquer est forte ; plus l'indigent est nécessiteux, plus il est avide de recevoir, comme un vide de se remplir. C'est donc un doux et désirable rencontre que celui de l'affluence et de l'indigence , et ne sauroit-ôn presque dire qui a plus de contentement , ou le bien abondant à se répandre et communiquer, ou le bien dé-
{aillant à recevoir, si Notre Seigneur n'avoit dit que c*est chose plus heureuse de donner que de rece-: voir.... Les mères ont quelquefois leurs mamelles si fécondes et abondantes , qu'elles ne peuvent durer, sans les bailler à quelque enfant ; et bien que l'enfant suce le tétin avec grand avidité , la nourrice le lui donne encore plus ardemment ; l'enfant tétant , pressé de sa nécessité, et la mère l'allaitant, pressée de sa fécondité. »
Ce n'est pas la seule fois que le saint Evêque se sert de cette similitude biblique et lumineuse , pour exprimer les rapports existant entre la foiblesse , les besoins infinis, et l'Infinie Bonté, l'inépuisable affection divine envers celui qui se rend humble , et presque enfant , à f exemple de Dieu.
Ce dernier trait est le seul que je. me permette d'ajouter à l'ouvrage du grand Evéque , et je l'emprunte à l'apôtre St. Paul qui veut que par amour, «que par reconnoissance pour un Dieu mort pour nous, nous ne vivions plus que pour lui , que pour lui consacrer notre vie tout entière.
Bien des observations seroient à faire sur ce chapitre de Y Amour de Dieu , si notre bon Evêque ne les eût épuisées, car son génie religieux, qui n'étoit qu'un bon sens plus élevé , n'a pas manqué de signaler les dangers , les écarts , et les fausses-semblances d'un sentiment sublime , qui n'est pas seulement de contemplation , mais de pratique , et auquel nous ne pouvons nous élever, nous soutenir, que par notre amour, notre dévouement pour nos frères.
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IMITATION DE J. C. LIV. Ht, CH. Vl» 247
a Tout ce qui coule au cœur de doux saisissement* , De liquéfactions y d'épanouissements, Marque bien les effets de ma grâce présente ; j C'est bien quelque avant-goût du céleste séjour >
| Mais prompte est sa venue , et prompt est son retour ,
! Et sa douceur la plus charmante,
\ Lorsque tu crois qu'elle è' augmente >
Soudain échappe à ton amour.
Il ne serait pas sûr de s'y trop assurer*; Ne songe qu'à combattre , à vaincre , à te tirer De ces lacs dangereux où ton plaisir t'invite ; Sous les mauvais désirs n'être point abattu, Triompher hautement du pouvoir qu'ils ont eu , Et du diable qui les. suscite, C'est la marque du vrai mérite , Et de la solide vertu.
b Ne te trouble donc point pour les distractions Qui rompent la ferveur de tes dévotions , De quelques vains objets qu'elles t'offrent l'image ; Garde un ferme propos > sans jamais t' ébranler ; Garde' un cœur pur et droit, sans jamais chanceler ; Et la grandeur de ton courage Dissipera tout ce nuage , Qu'elles s'efforcent d'y mêler \
a affectas ille bonus et dulcii, quem interdum percipis, effectua gratiœ pressentis est et quidam prœgustu's patriœ cœlestis j super quo non nimium innitendûm, quia nadit, et venit. '
b Non ergo te conturbent aliénas phantasiœ , de quacumqtie materia ingestœ. Forte serpa propositum, et intentionem rectam ad Deum,
Nec est illusio, qued aliquando in excelsum subito raperis, et statim ad solitas ineptias cordis revertèris*
Quelquefois ton esprit s'èUvant jusqu'aux deux , De cette haute extase où j'occupe ses yeux-, Retombe tout-à^coup dans quelque impertinence ; Pour confus que tu sois d'un si prompt changement , Fais un plein désaveu de cet égarement ;
Et prends une sainte arrogance ,
Qui dédaigne l'extravagance
De son indigne amusement.
Ces foiblesses de T homme agissent malgré toi, Et bien que de ton cœur elles brouillent l'emploi , Elles n'y peuvent rien que ce cœur n'y consente ; Tant que tu te défends d'y rien contribuer, Tu leur défends aussi de rien effectuer ;
Et leur embarras te tourmente , Mais ton mérite s'en augmente , Au lieu de s'en diminuer.
V immortel ennemi des soins de ton salut , Qui ne prend que ma haine et ta perte pour but , Par-là y dessous tes pas creuse des précipices ; Il met tout en usage , afin de f arracher Ces vertueux désirs où je te fais pencher ; Et ne t'offre aucunes délices , Qu'afin que tes tons exercices ' Trouvent par où se relâcher.
Il hait tous ces honneurs que tu rends à mes Saints ;
Il hait tous mes tourments dans ta mémoire empreints ,
Dont tu fais malgré lui tes plus douces pensées ;
II hait ta vigilance à me garder ton cœur,
Il hait tes bons propos qui croissent en vigueur,
Et ce que tes fautes passées
Dans ton souvenir retracées
Te laissent pour toi de rigueur.
II cherche à t'en donner le dégoût ou l'ennui, Et pour t'ôter, s'il peut , ces armes contre lui , Il s'arme contre toi de toute la nature :
De mille objets impurs il unit le poison , Afin que de leur peste infectant ta raison ,
Il s'y fasse quelque ouverture ,
Pour troubler ta sainte lecture ,
Et disperser ton oraison.
L'humble aveu de ton crime aux pieds d'un confesseur, Qui sur toi de ma grâce attire la douceur, Gêne jusqu'aux enfers l'orgueil de son courage ; Et comme il hait sur tout ces amoureux transports , Où s'élève ton dme en recevant mon corps*, Les artifices de sa rage T'en feraient quitter tout l'usage , Si l'effet suivoit ses efforts:
Ferme-lui bien l'oreille , et vis sans V émouvoir, De ces pièges secrets que pour te décevoir Sous un appas visible il dresse à ta misère ; Ne t'inquiète point de ses subtilités , Et n'imputant qu'à lui toutes les saletés
Que sa ruse en vain te suggère ,
Reproche- lui d'un ton sévère
L'amas de ses impuretés.
Va, malheureux esprit , va, va, lui dois-tu dire , Dans les feux immortels de son funeste empire ; Vas-y rougir de honte, et brûler de courroux, De perdre ainsi tes coups.
Tu les perds contre moi, lorsque tu te figures , Que tu vas m f accabler sous ce monceau d'ordures ; De quelques faux appas que tu m'oses flatter, Je sais les rejeter.
220 OORNEIkLE.
Ainsi tu dois , mon fils , t' apprêter au tombât ;. Ainsi tu dois combattre en courageux soldat , Et dissiper ainsi les forces qu'il amasse.
S'il t' arrive de choir par ta fragilité, Relève-toi plus fort que tu n'avais été ;
Et lorsque ta vigueur se tasse ,
Appelle une haute grâce
Au secours de ta lâcheté.
Tu dois t'y confier ; mais prends garde avec soin, Que cette confiance allant un peu trop loin Ne se tourne en superbe et folle complaisance : Plusieurs y sont trompés, et ce vain sentiment Les portant de V erreur jusqu'à l'aveuglement D'une ingrate méconnaissance , Les met presque dans l'impuissance D'un véritable amendement.
Instruit par le malheur de ces présomptueux ,
Tiens sous l'humilité ton désir vertueux ;
Prends-en dans leur ruine une digne matière ;
Fois comme leur orgueil facile à s'ébranlet
Tombe d'autant plus bas , que haut it crut voler, Et des chûtes d'une dme fière Tâche à tirer quelque lumière , Qui t' éclaire à te ravaler.
Je cite ce chapitre, non qu'il soit toujours assez bien écrit pour être appris par cœur (il eût fallu y faire trop de changements que je n'ai pas du me permettre), je le cite , parce qu'il contient des beautés de détail , des expressions heureuses sur la grâce céleste , ses liquéfactions , ses doux saisissements , surtout utoe peinture vraie de l'état d'un cœur qui , attaché à la bonté divine ,
s'en voit quelquefois détourné par les distractions les plus basses ; que faire alors ? Ne point s'alarmer, mais plutôt (nous dit St. François de Salés qui en revient à sa gracieuse et profonde comparaison) irpiter ce petit enfant qui , suçant le lait de sa mère , « en est un moment distrait pour s'occuper . de ce qui se passe à ses pieds, mais qui , par un élan d'amour, se rejette bientôt au giron maternel , s'y sent si tendrement pressé , qu'il s'y ramasse , s'y blotit , et semble se vouloir tout enfoncer et cacher dans ce sein d'où il est extrait. »
Que ces derniers mots pont heureux! Oui, c'est parce qu'elle est sortie de Dieu que notre âme y doit retourner avec confiance, avec persévérance, sans jamais se décourager, mais sans jamais s'enorgueillir, même de ces élans qui la reportent vers sa céleste origine. Ces élans nous viennent de Dieu : à nous tout le profit de ces relations avec notre Créateur ; à lui seul la gloire , la gloire tout entière.
N'oublions jamais ce que tious sommes et ce que nous devons à Dieu : c'est par où l'auteur de Y Imitation finit plusieurs de ses chapitres , notamment celui-ci où il nous porte à repousser, suivant l'expression de Corneille, une ingrate meconnoissance ; mot essentiel mais peu usité, quoique la chose hélas! ne soit que trop commune (*) .
(*) L'Académie Françoise, dans ta dernière édition de son dictionuaire , a rétabli ce mot, et la plupart de ceux que l'autorité de nos grands écrivains a croit dû consacrer. '
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