CHAPITRE VII
Quil faut cacher la grâce de la dévotion sous
t humilité.
Tu veux être dévot , et je t'en fait la grâce : Mais apprends qu'il la faut, cacher, Et qu'un don que tu tiens si cher,
Renfermé dans toi-même, aura plus d'efficace. Bien que tu saches ce qu'il vaut , Ne t'en élève pas plus haut,
Parles-en d'autant moins , que plus Je fen inspire , Et n'en prends pas V autorité
De donner plus de poids à ce que tu veux dire Par une sotte gravité.
Dans les heureux moments où ma grâce f éclaire ,
Regarde avec humilité
Quelle devient ta pauvreté Sitôt que cette grâce a voulu se soustraire.
Le grand progrès spirituel
N'est pas au goût continuel Des sensibles attraits dont elle te console ;
Mais d souffrir sans murmurer les maux qu'elle te laisse alors qu'elle s'envole >
Et ne te point considérer.
a Fili , utilius est tibi et securius, grattant abscondere, nec in altum te efferre, nec multum inde loqui, neaue multum ponderare.
Bien qu'en ce triste état tout te nuise et te fâche ,
Bien qu'une importune langueur
Eteigne presque ta vigueur, Ne permets pas pourtant que ton feu se relâche, h Plusieurs bronchent au premier pas.
Aussitôt qu'ils n'avancent pas , .
Il semble par dépit qu'au surplus ils renoncent ;
Tout leur courage s'amollit , Et dans la nonchalance où leurs âmes s'enfoncent
Leur plus beau feu s'ensevelit.
Ce n'est pas comme il faut se ranger à ma suite;
L'homme a beau former un dessein,
Il n'a pas toujours en sa main .
Tout ce qu'il se promet de sa bonne conduite.
Ces dévots trop présomptueux
Dans leurs élans impétueux Ne daignent réfléchir sur ce qu'ils peuvent faire ;
Et changent leur zèle en poison , Quand ils écoutent plus son ardeur téméraire ,
Que les avis de la raison.
Ainsi ces indiscrets perdent bientôt mes grâces ,
Pour oser -plus qu'il ne me plaît ;
Et leur vol rencontre un arrêt Qui les rejette au rang des âmes les plus basses.
Pour fruit de leur témérité,
Ils retrouvent l'indignité
b Multi enim sunt, qui cum non àene eis successerit , statiin impatientes fiunt aut desides.
Non enim semper est in potesiate hominis via ejus.
c Facti sunt inopes, et vileé relicti , qui in cœîum posuerunt nidum sibij ut humitiati et depauperati , discant non in atis suis vol are y sed sub pennts meis sperare.
Des imperfection* qui leur sont naturelles , Afin >que n'opérant tien d'eux ,
Et ne prétendant plus voler que sous mes ailes, Ils me laissent régler leurs feux,
d Vous donc qui commencez è marcher dans ma voie ,
Chers apprentis de la vertu,
Dans ce chemin que j'ai battu , foriez , je le consens , grand cœur et grande joie :■
Mais gardez sous cette couleur
D'écouter toute la chaleur Qui s'allume sans ordre en vos jeunes courages ;
Vous pourrez trébucher bien bas ,.
Si vous ne choisissez les conseils des plus sages
Pour guides à vos premiers pas (1).
Toute élévation n'est pas la sainteté.
Non omne altum sanctum , a dit précédemment Tau* teur, qui développe ici toute la vérité de ces mots serrés. Après nous avoir recommandé , dès le début de ce chapitre , de ne pas trop nous élever ni nous exalter, mais de suivre humblement la route que Dieu nous a tracée , l'humble écrivain ajoute que nous ne sommes pas toujours les maîtres de nos voies. Le pigeon qui traversant l'air, au lieu de suivre son chemin , s'élèveroit aux nues , y décriroit mille détours , allât— il nicher dans le ciel , suivant l'expression biblique de l'auteur,
d Qui adhuc noui sunt et imperiti in viaDomini, nisi consWa Oeçretorum se regant, faciliter decipi poss uni et elidh
s'exposeroit à de cruels dangers. Tel est le sort du chrétien qui, dans le chemin de la vie , emporté par de hautes spéculations, s'y égare, s'il prétend voler de ses seules ailes (alis suis volare)^ au lieu de se confier à celles de son guide (Dei sub permis).
St. François de Sales, sous la plume et les ailes de qui (cujus sub permis) , nous voudrions bien abriter notre commentaire , semble encore (quoiqu'on ne Fait pas remarqué) avoir eu en vue ce chapitre* de V Imitation , dans le passage suivant de son Amour de Dieu : « On voit des pigeons qui , de vanité , se pavonnent quelquefois en 1 air fet font des esplanades çà et là , se mirants en la variété de leur pennage ; et lors les tiercelets et faucons qui les épient viennent fondre sur eux et les attrappent , ce qu'ils ne feroient jamais si les pigeons voloient leur droit vol , d'autant qu'ils ont l'aile plus rqide que les oiseaux de proie. Hélas ! si nous ne nous amusions pas en la vanité des plaisirs caduques , et surtout en la complaisance de notre amour-propre , et que nous fussions soigneux de voler droit où la charité nous porte , jamais les suggestions et tentations ne nous attraperoient ; mais parce que , comme colombes séduites et déçues , nous retournons sur nous-mêmes , nous nous trouvons souvent surpris entre les serres de nos ennemis qui nous emportent et dévorent. (Liv. iv, ch. ni.) »
(1) Que ces strophes , souvent poétiques , mais parfois négligées , sont vraies ! Combien de jeunes gens qu'une première éducation et une âme aimante avoient remplis d'une générale exaltation , et dont toute l'ar-
deur se dissipe en fumée, dès que la grâce a cessé de les échauffer un moment ! Si l'orgueil alors , si ce mirage dangereux, si lés demi-lumières, pires que l'ignorance , viennent les éblouir; si les conseils d'un ami éclairé ne peuvent #ien* sur eux , que d'abîmes , dont ils apercevront trop tard les profondeurs!
Faciliter decipi possunt et elidi. « Facilement ils peuvent être trompés et perdus. » Chacun de ces mots porte ; et le dernier, elidi , qui n'est pas dans tous les textes, mais bien dans le nôtre , n'est que trop nécessaire : on a eu tort de le remplacer par le mot elusi , répétition de decipi. St. François de Sales dit, il est vrai : « colombes séduites et déçues ; » mais il ajoute emportées et dévorées , ce qui complette le sens de cette parabole frappante.
Le génie de Corneille et la langue des dieux étant souvent insuffisants à faire parler Dieu, j'ai dû supprimer encore dans ce chapitre plusieurs stances trop foibles. On n'en peut guère regretter que ce vers touchant où Dieu dit de l'âme pécheresse :
Au milieu de mes dons, ingrate, elle s'oublie,
La manière dont se trouve placé , en incise , cet adjectif ingrate i est un latinisme dont Corneille a heureusement enrichi notre langue.