‹ Corneille et Gerson dans l'Imitation de Jésus-ChristChapitre 56 sur 107 · CHAPITRE XIK · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIK

comment il se faut faire à la patience et combattre

lès passions.

A ce que Je puis voir, Seigneur, J'ai grand besoin de patience Contre la rude expérience Où estte rie engage un cour.

a Je n'y termine aucuns combats Que chaque instant ne renouvelle > Et ma paix y trains avec elle La guerre attachée à mes pas.

Lee soins métne de l'affermir Ne sont en effet qu'une guerre, .

Et tout mon séjour sur la terre > Qu'une occasion de gémir.

b Tu dis vrm # mon enfant ; aussi ne *eux~Jepas Que tu cherches en terre une paix sans combats % lin repos sans tumulte , un calme sans orage , Où toujours la fortune ait un mime visage + Et semble par le cours de ses événements S'asservir en esclave à tes contentements.

a Qualitercumque ordinavero de pace mea > non potes* esse sine hello.

b lia est, fili. Sedrolo te non talent queererepacem* quet contra* na non sentiat.

Je veux te voir en paix , maisparmi les traverses , Parmi les changements des fortunes diverses , Je veux y voir ton calme , et que V adversité Te serve A f affermir dans la tranquillité (1).

Crois-tu les gens du monde exempts, d'inquiétude f Ne vois-tu rien pour eux ,' ni d'amer, ni de rude t Va chez ces délicats qui n'ont soin que d'unir Le choix des voluptés aux moyens d'y fournir; Si tu crois y trouver des rose* sans épines , Tu n'y trouveras point ce que tu t'imagines.

Mais ils suivent , dis-tu , leurs inclinations ;

Leur seule volonté règle leurs actions ,

Et l'excès des plaisirs en un moment consume

Ce peu qui par hazard s'y coule d'amertume : '

Hé bien , soit , je le veux , ils ont tout à souhait ,

Mais combien doit durer un bonheur si parfait f

c Ces riches que du siècle adore l'imprudence Passent comme fumée avec leur abondance , Et de leurs voluptés le plus doux souvenir S'il ne passe avec eux , ne sert qu'à les punir. Celles que leur permet une si triste vie Sont dignes de pitié beaucoup plus que & envie ; Elles vont rarement sans mélange d'ennuis , Leurs jours les plus brillants ont les plus sombres nuits : Souvent mille chagrins empoisonnent leurs charmes , Souvent mille terreurs y jettent mille allarmes ,

d Et souvent , des objets d'où naissent leurs plaisirs Ma justice en courroux fait naître leurs soupirs.

c Quemadmodumfumus, déficient abundantes in seculo, et nulla erit recordatio prœteritorum gaudiarum,

à Ex eadem re unde sibi 'deleciationem concipiunt , inde do loris pcenam fréquenter recipiunt. Juste illisfit...

Plus sage, à leurs dépens , donne moins de puissance

Aux brutales fureurs de ta concupiscence,

Garde-toi de courir après les voluptés,

Captive tes désirs , brise tes volontés ,

Mets en moi seul ta joie , et m'en fais une offrande ,

Et je t'accorderai ce que ton cœur demande.

(1) Tu te reposeras , mon fils , dans la tempête ,

^groit un vers qui résumeroit presque cette strophe , et J>ourroit servir de devise à beaucoup de gens dont Pa- ^itation est l'état normal , et la vie , comme celle du chrétien , un perpétuel combat.

Ce chapitre , quoiqu'il s'élève même au-dessus de la prose latine , est loin pourtant d'atteindre encore , je ne «lirai point à la majesté du divin interlocuteur, mais à la liauteur des pensées xjue nous verrons bientôt. Corneille, dans la peinture des maux attachés à la condition des gens du monde, est moins brillant que M. de Bois*- ^ville, dont on ne lira pas sans plaisir cette paraphrase :

Crois-toque les mondains , à l'abri des douleurs,

N'ont point bu presque pointa répandre de pleurs;

Et que jamais* pour ceux que vêtit la mollesse ,

Il n'est de ver qui ronge ou d'épine, qui Messe ?

Tu dis qu'ils sont heureux , qu'ils n'ont que de beaux jours,

Que de leurs voluptés rien ne trouble le cours ,

Que tout cède à leurs vœux ou prévient leur envie ,

Et qu'ils portent gatment le fardeau de la vie. s

Eh bien! soit, j'y consens: leur cœur est satisfait ;

Hais combien durera ce bonheur si parfait ?

244 COMEILLE.

Vas*4n comme du sein de la paille enflammée S'exhale et dans tes airs dnparott la famée?

Des abondants du siècle ainsi passent les jours , Leur rapide bonheur et leurs plaisirs trop courts; Et lorsque de leurs seps l'ivresse s'évapore , De leur souvenir même eUe s'efface encore.

. Mais c'est trop accorder que de les dire heureux : Leurs plaisirs sont amers et leurs regrets affreux ; Leur ivresse n'est pas sans trouble et sans alarmes ; L'ennui , de leur bonheur empoisonne les charmes; Et de cuisants chagrins , sous les fleurs apostés , Les attendent souvent au sein des voluptés.

CIUPITXE XIII.

De F humble obéissance à t exemple de Jésus— Christ.

Quiconque h dérobe à l'humble obéissance, Bannit ma grâce en même temps , Et se livre lui-même à toute l'impuissance De ses désirs vains et flottants .- Ces dévote indiscrets , dont le zHe incommode, Pour les rendre sainte 4 tour mode , Leur forme une conduite , et fait des lois à part , Au lieu de s' avancer par un secret mérite, Per4mt ce qu'en ecwemndanslarifltmpwft»

4fQreedemreéVèeçffrt.

TT

a Qui se subtrakere nithttr ab obedientin, ipse et eubirahit a gratia.

Qui n'obéit qu'à peins , etdânsVàme s'attriste

Des ordres d'un supérieur, Fait bien voir que M chair à son tour luirésiste

Par un murmure iniérieur ; .

Qu'il est mat obéi par cette vaine esclave ,

Qui ee révolte , gui le "brave, Et n'est jamais d'accord de ce qu'il lui prescrit : Obéis donc toi-même , et tôt , et sans murmure , Si tu veux que ta chair à ton exemple endure

Le frein que lui doit ton esprit.

Que fais-tu de s% grand, toi qui n'es que poussière , Ou pour mieux dire , qui n'es rien ,

Quand tu soumets pour moi ton âme un peu moins fibre A quelque autre vouloir qu'au tien !

Moi qui suis tout puissant , mot qui d'une parole Ai bâti Vun et l'autre pôle ,

Et tiré du néant tout ce qui s'offre aux yeux ;

Moi dont tout V univers est l'ouvrage et le temple,

Pour me soumettre à Vhomme, et te donner l'exemple , Je suis bien descendu des deux.

De ces palais brûlants , où ma gloire ineffable

Remplit tout de mon seul objet , Je me suisravalè jusqu'au rang d'un coupable ,

Jusqu'à V ordre le plus abject :

Je me suis fait de tous le plus humble et le moindre ,

Afin que tu susses mieux joindre

b . • • Non libenteret sponte suo superiori se subdit, quod caro sua necdumperfecte sibi obedit - t sed sœpe recàicitràtet remurmurai.

c Quidmagnum si tu, quipulvis es, nihil propter Deum te homini subdii $ quando ego Omnipotens et Altissimus, qui cunia creavi ex nihilo, me homini propter te humiliter subjeci? Factus sum omnium humillimus et infimus, ut tuam superbiam rrtea humilitaie vinceres.

Un digne abaissement à ton indignité.

Et que malgré le monde et ses vaines amorces, Pour dompter ton orgueil tu trouvasses des forces Dans ma parfaite humilité,

d Apprends de moi, pécheur, apprends V obéissance

Des sentiments humiliés ; Poudre , terre , limon , apprends de ta naissance

A te faire fouler aux pieds; Apprends à te ranger sous le plus rude empire ,

Apprends d te vaincre , à dédire De ton propre vouloir les désirs les plus doux ; Apprends à triompher des assauts qu'il te donne , Apprends à t' asservir à tout ce qu'on t'ordonne,

Apprends d te soumettre à tous.

Fais que contre toi-même un saint zèle t'enflamme ,

D'une juste indignation , Pour étouffer soudain ce qui naît dans ton dme

De superbe et d'ambition ; Désenfle-la si bien, qu'elle soit toujours prête

A voir que chacun sur sa tête Par un dernier mépris ose imprimer ses pas ; Que le plus rude affront n'ait pour toi rien d'étrange , Et que lorsqu'on te traite à l'égal de la fange ,

Tu te mettes encorplus bas.

d Disce ob tempe rare, pulvis. Disce te humiliare, terra et limus, et sub omnium pedibus incurvare. Disce voluntates tuas frangere, et adomnem subjectionem te dare. Exardesce contra te, necpatiatis tumorem in te vivere : sed ita subjectum et parvulum te exhibe , ut omnes super te ambulare passint, et sicut lutu m plate arum concu Icare. ,

De quoi murmures-tu , chètive créature;

Et comment peux-tu repartir, Mors qu'on te reproche , à toi, qui n'es qu'ordure ,

Ce que tu ne peux démentir 9 N'est-tupas un ingrat , un rebelle à ma $rdce ,

D'avoir eu tant de fois l'audace D 'offenser , de trahir le Dieu dé l'univers ! , Et tes attachements $ tes lâchetés , tes vices , N'ont-ils pas mille fois mérité les. supplices

Qui me vengent dans les enfers f

Mais parce qu'à mes yeux ton dme est précieuse ,

Il m'aplu de te pardonner; Et je n'étends sur toi qu'une main amoureuse',

Qui ne veut que te. couronner.

Vois par-là ma bonté, vois quelle est sa puissance ,

Montre par"ta reconnaissance Qu'enfin de mes bienfaits tu sais le digne prix : Fais de l'humilité ta plus douce habitude , De la soumission ta plus ardente étude ,

Et tes délices du mépris.

De ce vigoureux antidinique , appliqué sur l'orgueil humain , comme pourle désenfler, faut-il conclure qu'on doive se soumettre en tout aux injures, aux persécutions, à la calomnie ? Non sans doute: Jésus-Christ offrant un

e Quidhabes, homo inanis , conqueri? Quid, sordide peccator, potes contradicere exprobrantibus tibi, qui toties Deum ojfendisli , et infernum multoties meruisti?

Sedpepercit tibi oculus meus, quia pretiosa fuit anima tua in conspectu meo ut cognosceres dilectionem me a m , et gratus semper beneficiis meis existeres ; et ut ad veram subjectionem et humilitatem te j agiter dates, patienterque proprium contemptum ferres.

248 COEïfttLLS.

modèle de perfection à ses disciples , chargés de renouveler la face d'un monde oir la vengeance étoit déifiée , dit bien, en St; Mathieu (ch. v), de présenter la joue gauche à celui qui les aura frappés sur la droite ; mais , prouvant par sa conduite même qu'il n'est pas défendu de se défendre dans les .bornes delà justice, il répond énergiquement , en St. Jean (ch. xvin), à Caïphe qui l'interroge ; et il reproche ensuite au ministre de ce juge inique sa brutale injustice.

Loin qu'il faille rechercher le mépris , St. François de Sales (Introd. m partie ch. vu) nous fait un devoir de défendre notre réputation , qui est pour la vertu ce qu'est la feuille pour le fruit , un utile préservatif. Ce n'est pas qu'il veuille que nous soyons en cela trop sensibles et douillets , et que nous ressemblions à ceux qui , pour toutes sortes de petites incommodités r prennent des médecines : non , quand on nous harcelle pour nos exercices de piété , par exemple , et de notre acheminement au bien éternel , laissons , dit-il gaîment , aboyer les mâtins après la lune . . . Mais il ajoute que , quand la calomnie qui nous atteint peut nuire à l'édification des autres , « il faut tranquillement poursuivre la réparation du tort reçu , suivant l'avis des théologiens. »

Telle est sur ce point le sentiment d'un des hommes les plus humbles dont l'humanité puisse s'enorgueillir.

Un autre évêque, bien digne, nous le répétons, d'être rapproché de St. François de Sales , par ses vertus modestes et son génie immense , Fénélon r ne veut pas non plus que l'on se couvre de cette humilité exagérée qui n'est propre souvent qu'à éteindre le naturel ,

qu'à laisser da moins sous le boisseau la vérité , et qui n'a donné que trop de prise aux ennemis de la reKgion. « La simplicité (dit-il , dans le petit ouvrage cité précédemment ) consiste à ne point avoir de mauvaises hontes , ni de fausses modesties , non plus que d'ostentation , de complaisances vaines et d'attention inquiète sur soi-même . . . Quand on a la pensée d'en parler pour quelque besoin , c'est alors qu'il n'y a qu'à aller droit au but. « Mais que pensera-t-on de moi ? On croira que je me vante sottement ; mais je me rendrai suspect en parlant librement sur mon propre intérêt. » Toutes ces réflexions inquiètes ne méritent pas de nous occuper un seul moment : partons généreusement et simplement de nous comme d'autrui * quand il en est question : c'est ainsi que St. Paul parle souvent de lui dans ses épîtres. Pour sa naissance , il déclare qu'il est citoyen romain ; il en fait valoir les droits jusqu'à faire peur à son juge. Il dit qu'il n'a rien fait de moins que les plus grands d'entre les apôtres; qu'il n'a rien appris d'eux pour la doctrine , ni rien reçu pour le ministère ; qu'il a plus travaillé et plus souffert qu'eux ; qu'il a résisté en face à Géphas (1 Gai) parce quil était repréhensibte ; qu'il a été ravi jusqu'au troisième ciel ; qu'il n r a rien à se reprocher dans sa conscience ; qu 1 il est un vase d'élection pour éclairer les gentils; enfin il dit aux infidèles : Soyez mes ' imitateurs , comme je le suis de. Jésus-Christ. Qu'il y a de grandeur à parler ainsi simplement de soi ! Et St. Paul en dit les choses les plus hautes , sans en paroftre ni ému , ni occupé de lui ; il les raconte comme on raconterait une histoire passée depuis deux mille ans. »

Si l'orgueilleux auteur tf Emile avoit eu connoissanc&«de ces autorités et de beaucoup (Fautres, des exemples de courage et d'indépendance si souvent inspirés par la religion , peut-être se fut-il montré moins tranchant quand il lui a reproché de former des esclaves. La religion , d'après son nom même 1 nous lie , il est vrai , mais à tout ce qu'il y a de grand : à Dieu , à nos devoirs , après nous avoir affranchis des plus honteuses chaînes , politiques et morales , de sorte que St. Paul a pu dire , dans tous les sens , quW est F esprit de Dieu^ là est la liberté.

Quant aux nœuds volontaires , nés des vœux monastiques, on a eu tort d'en appliquer aux chrétiens en général et à la vie civile certaines règles de discipline , l'âme indispensable de la milice spirituelle.

Ce chapitre de V Imitation et ceux qui s'y rapportent , d'une énergie de style dont Salluste et Tacite eux-mêmes n'offrent point d'exemple 1 semblent avoir eu pour but de dompter l'orgueil de quelques turbulents précurseurs de Luther, dont les dissidences relâchant tous les nœuds v ail oient rompre là grande unité catholique , au moment où l'Europe étoit menacée des envahissements de l'islamisme , et quand le Turc vainqueur, ou plutôt assassin à Nicopolis de nos malheureux frères , s'étoit flatté de venir bientôt sur T autel de St.-Pierre faire manger V avoine à son cheval.

Le début de ce chapitre est un trait anticipé de l'histoire de Luther, de Henri VIII et de la plupart de ces réformateurs dominés par leurs sens en révolte (quorum caro recalcitrat et remitrmurai). y et qui songeoient à

déformer le monde , faute de pouvoir se réfermer eux- *ï*êmes.

Le chapitre suivant dans lequel le chrétien apostrophé par Dieu s'effraye de la chute des astres les plus brillants dont il a été témoin * donne quelque poids à notre conjecture, que personne pourtant n'a faite.

J'aurai occasion de revenir sur ce sujet dans les Re- *?kerches historiques que je vais publier , et où Ton a- erra que ce fut sous la double préoccupation de l'isla- **iisme et de dissidences religieuses déjà bien prononc ces , que fut représenté avec tant de succès , dans une J>artie de la France., par une confrérie toute populaire sévèrement catholique , le fameux Mystère de la 'assion.

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