CHAPITRE XIV
t)e la considération des secrets jugements de Dieu*
a Seigneur, tu fais sur moi tonner tes jugements , Tous mes os ébranlés tremblent stous leur menace; Ma langue en est muette , et mon cœur tout de glace N'a plus pour s'expliquer que des frémissements.
a Intonas super me jadicia iuû, Domine, et timoré ac tremore concuiisvmnia ossa mea, et expave&cit anima meà valde.
Mon âme épouvantée à l'édat 4e leur foudre ', S'égare de frayeur, et s'en laisse accabler ; Tout ce qu'elle prévoit ne fait que la troubler, Et mon esprit confus ne sauroit que résoudre.
b Je demeure immobile en ce mortel effroi, Et partout sous mes pas je trouve un précipice ; Je vois quel est mon crime, et quelle est ta justice, Et je sais que le ciel n'est pas pur devant toi.
c Tes anges devant toi n'ont peu été sans tache , Et tu n'as rien permis à ta pitié pour eux : Etant plus criminel , serois-je plus heureux , Moi qu'à cette justice aucune ombre ne cache %
d Au plus creux de l'àbimc elle a fait trébucher Ces astres si brillants de gloire et de lumière ; Et moi , Seigneur, et moi, qui ne suis que poussière , Croirai- je avec raison que je te sois plus cherf (1)
e Les grands dévots comme eux font des chutes étranges , J'ai vu dégénérer leurs plus nobles travaux, Et les sales rebuts des plus vils animaux Plaire à leur mauvais goût après le pain des anges,
Que je dois m 9 abaisser, que je dois m' avilir, Sous tes saints jugements , sous leurs profonds abîmes ; Où je ne vois en moi qu'un néant plein de crimes; Qui tout néant qu'il est , ose s'enorgueillir !
b Sto attonitus, et considère quia cœli non s uni mundi inconspectu tuo.
c Si in angelig reperisti prapitatem, nec tamen pepercisti , quid fiet de me?
d Ceciderunt stellœ de coelo: et egopuluis quid prœsumo?
e Quorum opéra videbantur laudabilia, ceciderunt ad infima; et qui comedebant panem angelorum , vidi siliquis delectari porcorum.
f néant ! 6 vrai rien , mais pesanteur extrême , Mais charge insupportable à gui veut s'élever ! Mer sans rive , au partout chacun se peut trouver, Mais sans trouver partout qu'un néant en soi-même /
g. Tout se confond , Seigneur, dans cette mer profonde Que tes grands jugements ouvrent de toutes parts : Et si tous les mondains y jettoient leurs regards, Il ne seroU jamais de vaine gloire au monde.
h Que verroient-Us en eux qu'ils pussent estimer y S'ils voyoient devant toi ce qu'est leur chair fragile? Comment souffriroknt-ils qu'une masse â? argile S'enflât contre la main qui vient de la former f
i Wh cœur vraiment à lot ne prend jamais le change; Et qui goûte une fois l'esprit de vérité , Qui Me peut y soumettre avec sincérité , Ne saurait plus goûter une vaine, louange.
Tout ici est sublimé ', texte et traduction ; le chrétien soumis qu r avoit saisi un mouvement (Torgueil , se rappelle la chute des anges , que Torgueil a perdus , en est épouvanté , et s'humilie devant les jugements de Dieu.
f O pondks immensum! opelagus intransnatabile , ubi nihil de me reperio, quant in toto nifyl! Ubi est ergo latebra gloriœ? ubi confidentiel âfi virtute concepta? ,
g Absorpta est omnis glorialio vana, inprofunditMtejudiciorum Uiorum super me, •
h Quid est omnis caro in conspectu tuo?
Numquid gloriabitur lutum contra formantem se?
i Quomodo potest erigi vaniloquio, eufus cor in veritate suhjectum est Deo?
(1) Au plu» creux de l'abîme il a fait trébucher Ce» astres H brillants de gloire et de lumière ; Et moi , Seigneur, et moi , qui ne suis que poussière , Croirai- je avee raison . . « •
M. de La Mennais a fait sur le Ceciderunt Stellœde cœlo les réflexions suivantes , réimprimées à Paris eu 4841 , et qui peuvent nous servir à tous;
« Une des plus dangereuses tentations et des plus, déliées est celle de l'orgueil dans le bien. Pour peu qu'elle se relâche dans sa vigilance , Pâme que la grâce avoit élevée au dessus de la nature et de sa corruption y 'glisse imperceptiblement et retombe en elle-même. On s'est garanti de certaines fautes , on a pratiqué certaines, vertus ; l'amour-propre s'arrête à cette pensée , et s'y repose avec complaisance. On se regarde, on est content de soi , on se préfère peut-être à tel ou tel autre; et l'on en vient jusqu'à s'attribuer secrètement les dons, de Dieu, un des crimes qui. offensent, le plus ce Dieu jaloux et vengeur. (1 ) , qui ne donnera sa gloire à nul autre (2) et qui résiste aux superbes (3) . Que fait-il cependant? H se retire, il nous délaisse,*.. Alors arrivent ces chutes terribles qui étonnent et consternent; ces chutes, inattendues , effrayants exemples des jugements divius. Malheur à qui s'appuie sur sa propre justice ! la mort l'attend. Je ne sens , disoit l'Apôtre r rien en moi qui ni accuse, mais je ne suis pas pour cela jus* tijfle'y car celui qui me juge , c*est le Seigneur (4). Et
(t) NaLura., 1, S. — (3) h., xlm , &.— (3) 1 Pfclr., v. 5. — (4) 1 G*.,. *v, 4..
le Prophète-Roi : PuHfieznmoi de mes fautes cachées (5) , oubliez celles que j'ignore (6) ,. et pardonnezmoi celles 4? autrui (7) : prière admirable , qui rappelle à l'homme %ette funeste communication du mal , en vertu de laquelle il est , hélas ! si peu de péchés purement personnels. Done nul refuge, nulle assurance que dans Thumilité , dans l'aveu sincère , dans la conviction et le sentiment toujours présent de notre profonde misère , joint à la confiance en Dieu seul. Prosternés à ses pieds , disons-lui avec le Psalmiste : Ma honte est sans cesse devant moi, et la confusion a couvert mon visage: Seigneur, vous ne. mépriserez point un cœur contrit et humilié (8). »
Si l'homme de génie que je viens de citer, a trébuché (ce dont je ne me fais point juge), ce ne sera pas du moins sans laisser après lui un sillon de lumière ; et ce n'est point à ma poussière qu'il appartient de l'obscurcir.
Je reviens au mot trébucher, qui signifie aujourd'hui faire un faux pas , comme dans ces vers d'un ouvrage récent, où nous trouverions, au besoin, quelque chose de mieux qu ? une leçon de langue :
Et qui droit en sa foi veut voir autrui marcher, Marchant plus droit que lui , ne doit point trébucher.
Ce même mot signifioit tomber de haut en bas , du temps de Corneille, et bien auparavant, ainsi qu'on peut le voir dans le Mystère de la Passion (manuscrit
(5)P«. xyiii, 13.— (6) Ps. xxiv, 7.— (7) P«. xvni, 14.— (fl) P«. xliii, 16. l. 19.
e la bibliothèque de Valeneiéwies) où Dieu adresse ça vers au démon de l'orgueil ;
Lucifer* d'orgoeul espritz , # '
Contaminé d'ingratitude !
Four ion arrogante altitude , .
En enfer tu trébucheras.
Ce mot qui (s'il faut en croire Voltaire cité par Laeaux) n a jamais été du style noble , seroit employé ins doute avec succès dans la chaire et à la tribune ; n -purisme étroit n'a que trop appauvri la langue de nos. ères , la langue de François de Sales et de Corneille.