‹ Corneille et Gerson dans l'Imitation de Jésus-ChristChapitre 60 sur 107 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Qu'il faut noue reposer en Dieu de tout le soin de

nous-mêmes.

a Laisse-moi te traiter ainsi que je l'entends ; Je sais ee qui test nécessaire , Je juge mieux que toi de ce que, tu prétends ,

Encore un coup laisse-moi faire.

Tu vois tout comme un homme, et sur tous les objets Les sentiments humains conduisent tes projets ; Souvent ta passion elle seule y préside, Tu lui remets souvent le choix de tes désirs ; Et recevant ainsi cette aveugle pour guide , Tu rencontres des maux où tu vois des plaisirs.

b Ce que tu dis , Seigneur, n'est que trop véritable ;

Les soucis que tu prends de moi Surpassent de bien loin tous veux dont est capable

L'amour propre et son fol. emploi.

Aussi faut-il sur toi pleinement s'en démettre,

Sans se croire , sans se chercher; Et qui n'en use ainsi ne sauroit se promettre

De faire un ptis sans trébucher.

Tiens donc ma volonté sous ton ordre céleste

Droite en tout temps , ferme en tous lieux ;

a FM, sine me tecum agere quod volo ; ego scio quid expédié tibi. Tu cogitas sicut homo ; tu sentis in multis sicut K aman us suadet affectus.

b Domine, verum est quoddicis. Major est sollicitudo tuapro me quamomnis cura quam ego gerere possum pro me.

Laisse-moi cette grâce , et dispose du resté ,

Comme tu jugeras le mieux.

A cela près y Seigneur, quêta main se déployé ,

Je neveux examiner rien ; Et je suis assuré que quoi qu'elle m' envoyé,

Tout est bon , tout est pour mon bien.

Sois béni , situ veux que tes lumières saintes

Eclairent mon entendement ,• Et ne le sois pas moins si leurs clartés éteintes

* Me rendent mon aveuglement.

Sois à jamais béni , si tes douces tendresses

Daignent consoler mes travaux ; Et ne le sois pas moins si tes justes rudesses

Se plaisent 4 croUre mes maux.

Ainsi tous tes souhaits se doivent concevoir.

Si tu veux que je les écoute , . Ainsi tu dois , mon fils, te mettre en mon pouvoir,

Si tu veux marcher dans ma route.

Tiens ton cœur prêt à tout , et, d'un visage égal, Accepte de ma main et le bien et le mal,

Le profond déplaisir, et la pleine allégresse : Sois content, pauvre et riche., et toujours satisfait , Soit que je te console ou que je te délaisse , Bénis ma providence, et chéris-en l'effet.

Volontiers , ô mon Dieu , volontiers je captive

Mes désirs sous son saint vouloir; Et, pour V amour de toi, je veux , quoi qu'il m'arrive ,

Souffrir tout sans m'en émouvoir.

Le succès le plus triste et le plus favorable ,

Le plus doux et le plus amer, Me seront tous des choix de ta main adorable ,

Qu'également il faut aimer.

Je les recevrai tous, sans mettre différence

Entre le bon et le mauvais ;

Je les aimerai tout , et ma persévérance

T'en rendra grâces à jamais.

Aux assauts du péché rends mon âme invincible ,

Daigne l'en faire triompher , Et je ne craindrai point la mort la plus terrible ,

Ni les puissances de l'enfer.

Pourvu que ma langueur ne soit jamais punie

Par un éternel abandon ; Pourvu 9 Seigneur f pourvu que du livre de vie

Jamais tu n'effaces mon nom ; Fais à longs flots sur moi déborder les misères ,

Fais sur moi fondre tes rigueurs; Rien ne pourra me nuire , et dans les plus ornières

Je ne verrai que des douceurs.

L'évêque de Dijon ni même le curé de Montauban n'ont pu entrer aussi bien que Corneille (chose remarquable ! ) dans la simplicité de ce chapitre. « Corneille, a dit un critique, ce génie colossal, pouvoit-il descendre à cette familiarité qui est un des traits fréquents de limitation ? a On vient de lire la réponse à cette question , dès les premiers vers où Dieu parle à un fidèle , suivant l'expression dé l'Ecriture , comme un ami à son ami , ou plutôt comme un excellent père à son fils. Ce caractère est indiqué aussi , dès les premiers mots du texte : Filij sine me tecum agere quod volo. « Mon fils, permets {permets ! ) que j'en agisse avec toi comme je l'entends. »

Quelle adorable bonhomie!... Pardonnez-moi , mon Dieu , ce mot: je n'en connois aucun pour exprimer vos bontés ineffables.

Nos pères, je dis les plus saints, qui cojuioissoient

Dieu mieux que nous, ont reproduit quelques- uus de ses attributs , mais surtout sa bonté. Voyez si le grand Corneille craint de se faire petit en prêtant à Dieu une simplicité qu'on trouveroit vulgaire dans la bouche d'un roi ; voyez si la diffusion même du langage n'ajoute pas à la vérité du caractère , et si cette réponse naive : Domine , verum est quoddicis ,

Ce que tu dis, Seigneur, ri est que trop véritable,

n'achève pas de nous donner l'idée de ces ravissements

dans lesquels un pauvre chrétien, rapproché par sa foi

et par son amour du Créateur des mondes , devisoii

sans gêne avec lui .

Est-ce donc là ce Dieu qu'on ne nous présentoit que

sous les traits d'un Jupiter Tonnant , cuncta supercilio

moventùy

Et de ses noirs sourcils Faisant trembler les creux sur leurs pôles assis ?

Non , c'est le père le plus tendre , à qui le pauvre , accablé sur la terre , peut à chaque instant adresser ces mots consolants et sublimes, la prière de prédilection de Montaigne: Pater nosier, notre Père!.... Nous sommes ici-bas bien à plaindre : mais du haut des cieux , vous nous voyez, ô notre père ! Le mépris nous accueille partout : Que votre nom soit sanctifié ! Nous perdons tout , et tous les maux viennent fondre sur nous : Que voire volonté soit faite !

Remarquons avec quelle effusion ce sentiment est

exprimé .par Corneille , quand le chrétien loue Dieu de tout , et du bien et du mal qui lui est envoyé :

Sois béni, si tu veux que tes lumières saintes

Eclairent mon entendement ; Et ne le sois pas moins si leurs clartés éteintes

Me rendent mon aveuglement.

Sois à jamais béni , etc.

Et comme le ton de cette pièce , , d'abord si simple , s'anime pour en venir à cette prière ;

Pourvu que ma langueur ne soit jamais punie

Par un éternel abandon ; Pourvu y Seigneur, pourvu que du livre de vie

Jamais tu n'effaces mon nom ; Fais à longs flots sut moi déborder les misères f

Fais sur moi fondre tes rigueurs ! etc.

La résignation , j'ai presque dit le bonheur de la souffrance en vue de Dieu, s'élève ici jusqu'à l'enthousiasme.

(*) Voici ce que dit Montaigne du Pater: a Puisque par une faveur particulière de la tonte divine , certaine façon de prière nous a esté prescrite et dictée mot à mot par la bouche de Dieu , il m'a tousiours semblé que nous en debvions avoir l'usage plus ordinaire que nous n'avons, et , si j'en étois creu , à l'entrée et à l'issue de nos tables , à nostre lever et coucher, et à toutes actions particulières , je vouldrois que ce feust le Patenostre que les chrestiens y employassent. » Ess. 1 , 56.

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